Chapitre 13
Quand vint l'heure du dîner et qu'Éowyn retrouva Gríma qui l'attendait déjà dans la Grande Salle, elle se demanda un bref instant ce qui l'avait pris de l'inviter à sa table. Sans réfléchir aux conséquences, elle avait cédé à une impulsion naturelle en lui faisant cette proposition qui, selon elle, restait des plus honnêtes. Mais le serait-elle aux yeux de ses domestiques ? Shyvel n'émit en tout cas aucune objection à poser un couvert de plus pour Gríma, et elle s'occupa du service avec la même application qu'elle mettait d'habitude quand Éowyn mangeait seule.
Si Gríma lui parut un peu gêné au début du repas – sans doute était-il intimidé de dîner en tête-à-tête avec elle –, il finit progressivement par retrouver son aplomb, et l'atmosphère ne tarda pas à se détendre. Contre toute attente, Éowyn se sentit beaucoup plus à l'aise avec lui qu'elle ne l'avait été ces derniers jours avec son mari. Agréablement surprise par la richesse de sa conversation, elle l'écoutait avec un intérêt croissant qui semblait l'encourager à parler davantage. Et dire que Faramir ne décrochait parfois pas la moindre parole au cours du repas... Gríma était décidément plus loquace. Certes, elle savait qu'il avait toujours eu un don avec les mots, lui qui les employait autrefois pour s'attirer les bonnes grâces de Théoden ou pour abrutir de mensonges les esprits trop crédules. Pourtant, elle ne se doutait pas qu'il pouvait aussi s'en servir pour amener à table des sujets de discussion qui éveilleraient autant sa curiosité. Il lui reparla des leçons d'herboristerie que lui avait enseignées Bombadil, mais également de ce qu'il avait appris auprès de Saroumane en matière de sorcellerie. Il lui révéla comment il avait essayé de combiner ces deux sciences en récitant des incantations magiques lors de la préparation de certaines potions, et comment ses expériences lui avaient permis d'inventer ses propres remèdes.
- Êtes-vous sûr qu'il s'agissait bien de remèdes et non de poisons ? ne put s'empêcher de lancer Éowyn. J'ai du mal à comprendre comment il est possible d'augmenter le pouvoir guérisseur d'une potion en lui lançant un maléfice...
- Pas un maléfice, mais un enchantement, rectifia Gríma. Les connaissances de Saroumane ne se limitaient pas qu'à la magie noire.
- Avez-vous aussi usé d'un enchantement pour fabriquer l'élixir que vous m'avez donné ?
- Non, cette potion de Bombadil a toujours été si efficace qu'il ne m'a jamais paru utile de chercher à en altérer la recette, répondit Gríma d'un ton qui se voulait rassurant.
Éowyn se garda bien de lui dire qu'avec ou sans enchantement cet élixir ne risquait pas de faire effet de sitôt, puisqu'elle n'avait même pas réussi à attirer Faramir dans son lit... Elle se contenta de porter sa coupe à ses lèvres et de boire une gorgée de vin rouge pour essayer de rester naturelle.
- Si vous le souhaitez, je pourrais vous apprendre quelques formules, proposa Gríma.
- Vous voudriez m'initier à la sorcellerie ? se récria Éowyn d'une voix où pointaient à la fois l'amusement et l'inquiétude.
Mais avant que Gríma ne puisse lui répondre, un domestique frappa à la porte entrouverte de la Grande Salle pour signaler sa présence.
- Qu'y a-t-il, Aldred ? demanda la princesse en se tournant vers le jeune homme.
- Un messager d'Edoras, Madame, annonça Aldred, avant de céder la place à un Rohirrim de haute taille, aux cheveux blonds et au visage balafré, qui s'inclina devant elle en lui remettant une lettre cachetée.
Le sceau apposé à la cire rouge portait la marque du roi du Rohan. Éowyn s'empressa de le briser et de parcourir la missive. Celle-ci était rédigée de la main de son frère en personne, et les quelques lignes qu'elle contenait suffirent à éclairer son visage d'un sourire radieux.
- Éomer vient d'avoir un fils ! s'exclama-t-elle avec joie. Il s'appelle Elfwine.
- L'ami des elfes..., commenta Gríma à mi-voix en traduisant le prénom rohirrique.
- Sa mère, la reine Lothíriel, a un peu de sang elfique dans les veines, expliqua Éowyn. Cela lui vient de son père, le prince Imrahil.
- Je vois..., fit Gríma, qui ne gardait pas un très bon souvenir de la façon dont cet homme l'avait traité à la cour du roi Aragorn.
La manière avec laquelle Éomer l'avait rudoyé à la cour du roi Théoden ne lui avait pas laissé une meilleure impression. Il se rappelait encore avec amertume de la fois où le jeune homme l'avait saisi par le cou pour le plaquer contre un mur et lui faire avouer son allégeance à Saroumane. Sans doute avait-il déchaîné sa colère contre lui après avoir deviné l'intérêt qu'il portait à sa sœur ? Il lui en voudrait toujours d'avoir provoqué cette scène sous les yeux d'Éowyn, et il était loin de partager le bonheur de celle-ci à l'idée qu'elle avait désormais un neveu.
- Éomer nous invite à venir lui rendre visite à Meduseld au plus vite afin de faire connaissance avec Elfwine, ajouta Éowyn en relisant les derniers mots de la lettre. Pour cela, il faudra d'abord attendre le retour de Faramir...
- Et un temps plus clément pour entreprendre un aussi long voyage, compléta Gríma, qui parlait d'expérience.
- Vous avez raison, acquiesça la jeune femme. Mieux vaut également attendre la fin de l'hiver avant de faire route jusqu'à Edoras.
- D'ici-là, qui sait si vous n'aurez pas vous aussi une heureuse nouvelle à apprendre à votre frère ? dit alors Gríma avec un sourire teinté de tristesse.
Éowyn ne sut jamais exactement jusqu'à quelle heure de la nuit elle et Gríma restèrent attablés dans la Grande Salle, mais une chose était sûre : la soirée qu'ils venaient de passer ensemble avait filé beaucoup plus vite qu'elle ne l'aurait cru possible. Aussi, ce ne fut que lorsqu'elle sentit ses paupières s'alourdir sous le poids de la fatigue qu'elle réalisa qu'il était temps pour elle de prendre congé de son hôte et d'aller se coucher.
- Je ne voudrais pas me réveiller trop tard et rater le lever du soleil, précisa-t-elle, comme si elle avait besoin de lui fournir une explication.
- Vous vous levez tous les matins avant le soleil ? s'étonna Gríma. Je comprends dans ce cas que vous tombiez de sommeil... Si j'avais su, je ne vous aurais pas retenue à table aussi longtemps... J'espère que ma conversation ne vous a pas trop ennuyée...
- Au contraire, le rassura Éowyn. J'ai beaucoup apprécié ce repas et je vous remercie d'avoir accepté de le partager avec moi. Sans vous, il m'aurait encore paru bien ennuyeux.
- Tout le plaisir est pour moi, répondit Gríma en s'inclinant avec déférence.
- Dans ce cas, vous plairait-il également de me tenir compagnie au dîner de demain ?
Cette proposition surprit Éowyn presque autant qu'elle surprit Gríma. Les mots étaient sortis tous seuls de sa bouche, et elle se demanda si elle n'aurait pas dû veiller à boire un peu moins de vin rouge...
- Madame, je... j'en serais ravi, mais...
- Mais vous préférez prendre vos repas en cuisine ?
- Non, répondit Gríma, un peu plus brusquement qu'il ne l'aurait voulu. Non, je me demande juste si... si cela paraîtrait convenable pour vous de dîner encore une fois avec un domestique...
- Un domestique ? répéta Éowyn, déconcertée. Qui parle de domestique ? Vous êtes mon invité, pas mon domestique !
- Vous m'avez pourtant pris à votre service pour vous aider à préparer des potions...
- Certes, mais vous n'en restez pas moins mon invité, et c'est en tant que tel que je souhaiterais vous convier de nouveau à ma table.
- Ne craignez-vous pas que votre mari ne se fâche s'il vient à apprendre que j'ai dîné avec vous durant son absence ?
- Oh, Faramir finira bien par l'apprendre, répliqua Éowyn d'un air insouciant. Peut-être y prendrait-il ombrage s'il se montrait possessif, mais cela est loin d'être le cas, alors inutile de vous inquiéter.
- Tout de même... Je ne voudrais pas vous attirer des ennuis...
- En quoi pourriez-vous m'attirer des ennuis ? Nous ne faisons rien de mal.
Gríma baissa la tête pour essayer de cacher son trouble. Éowyn pensait-elle à la même chose que lui ? Certes, ils n'avaient encore aucun écart de conduite à se reprocher, et Gríma connaissait suffisamment Éowyn pour savoir que jamais elle ne serait tentée d'en avoir avec lui. Mais parviendrait-il à garder la même retenue à son égard ? Plus il passait de temps à ses côtés, plus il sentait renaître en lui les sentiments qu'il avait vainement tenté de réprimer à son arrivée au château. Hélas, elle ne semblait pas se douter qu'en recherchant sa compagnie elle ne faisait que le pousser davantage à la faute. Combien de temps réussirait-il encore à réprimer le désir qu'il avait de poser sa main sur sa joue, de poser ses lèvres sur les siennes ?
- Dois-je en conclure que vous déclinez mon invitation ? demanda la jeune femme.
Gríma releva la tête et plongea ses yeux dans ceux d'Éowyn. La déception qu'il lut dans son regard lui fit aussitôt regretter d'avoir marqué autant d'hésitation. Aussi chassa-t-il bien vite ses scrupules avant de lui répondre :
- Qui donc serait assez fou pour refuser un dîner avec vous ?
Cela faisait bien longtemps qu'Éowyn n'avait pas dormi aussi profondément. Le sommeil l'avait prise dès qu'elle avait posé sa tête sur son oreiller, et aucun cauchemar n'était venu troubler son repos.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le soleil inondait déjà sa chambre, et Lizeth, qui venait d'ouvrir les rideaux, la salua d'un aimable sourire.
- Il est rare de vous trouver encore au lit à cette heure de la matinée, remarqua-t-elle avec une pointe d'amusement.
Éowyn se redressa en se frottant les yeux pour essayer de les habituer à la lumière. Ce n'était pas dans son habitude que de se réveiller en plein jour. Elle qui tenait toujours à assister au lever du soleil... Cette fois, c'était raté.
- Je ne pensais pas que je dormirais aussi longtemps..., reconnut-elle d'une voix encore assoupie. Il faut dire aussi que je me suis couchée un peu tard... J'espère que vous ne m'avez pas trop attendue hier soir pour ma toilette...
- Shyvel m'avait prévenue que votre dîner serait plus long que de coutume, répondit la femme de chambre avant d'ouvrir les fenêtres pour aérer la pièce. Quand j'ai vu qu'à minuit passé vous étiez toujours à table avec votre invité, je me suis permis d'aller me coucher.
- Vous avez bien fait, approuva Éowyn, qui sentit bientôt l'air frais du dehors arriver jusqu'à elle.
Un frisson la parcourut malgré elle, et elle tira la couverture jusqu'à ses épaules pour les recouvrir.
- Souhaitez-vous que je vous fasse couler un bain ? proposa Lizeth.
Éowyn eut un instant d'hésitation. Elle qui n'était toujours pas sortie de son lit se sentait un brin coupable à l'idée de rester paresser dans un bain... Mais après tout, qu'est-ce qui la retenait de prendre un peu de bon temps ? Faramir n'était pas là, et rien ne l'obligeait à se presser. Elle pouvait bien céder à la tentation et s'accorder un petit moment de détente... Car qu'y avait-il de plus agréable qu'un bon bain chaud pour continuer à se réveiller en douceur ?
Malgré les innombrables recettes d'élixir que Gríma connaissait, il en était une qui lui faisait cruellement défaut : c'était celle du philtre d'amour. Nul doute que si Tom Bombadil lui avait appris à fabriquer cette potion, il se serait empressé d'en verser quelques gouttes dans le vin d'Éowyn, pendant que celle-ci aurait eu le dos tourné. Hélas, l'Aîné de la Vieille Forêt ne semblait pas avoir eu besoin d'user d'une telle ruse pour se faire aimer de Baie d'Or, et de tous les grimoires que Gríma avait pu parcourir – aussi bien ceux du cabinet de travail d'Éowyn que ceux des Maisons de Guérison – aucun ne faisait mention d'un tel élixir. Ne s'agissait-il que d'un mythe ? Gríma se berçait-il d'illusions en espérant qu'un jour ses sentiments pour la princesse d'Ithilien seraient partagés ?
Les rares fois où il observait son reflet dans le miroir suffisaient à lui rappeler que jamais il n'aurait la moindre chance d'attirer une femme comme Éowyn. Elle était si belle, si jeune... Que viendrait-elle faire avec un homme tel que lui, dont l'âge dépassait le sien de plus de quinze ans et dont la condition était si inférieure à la sienne ? Il ne pouvait rivaliser avec Faramir, qui vraiment paraissait avoir tout pour plaire : non seulement le statut – celui de prince d'Ithilien et d'intendant du Gondor – mais aussi la beauté – des cheveux blonds et des yeux clairs, une grande taille et une carrure respectable. Pourtant, il avait comme l'étrange impression qu'Éowyn n'était pas heureuse avec lui... Comment expliquer sinon la tristesse avec laquelle elle lui avait parlé de la froideur de son mari ? Comment interpréter autrement l'habitude qu'elle avait prise de s'occuper toute seule sans rechercher la compagnie de son époux ? À moins que tout ceci ne soit que le fruit de son imagination, l'espérance secrète qu'il avait de voir leur couple se déchirer...
Conscient qu'il s'agissait probablement de son dernier dîner en tête-à-tête avec Éowyn avant le retour de Faramir, Gríma tâcha de profiter autant que possible de ce moment rare et privilégié. Même s'ils venaient de passer l'après-midi entière à travailler ensemble aux Maisons de Guérison, ils trouvaient encore tant de choses à se dire que le repas promettait une fois de plus de se prolonger jusque tard dans la nuit. Quel plaisir c'était pour lui d'écouter la jeune femme lui raconter ses exploits lors de la bataille des champs du Pelennor ! Elle lui en parlait sans vanité aucune, simplement pour exprimer sa nostalgie des combats et satisfaire la curiosité de Gríma. Elle ne semblait pas plus pressée que lui d'aller se coucher, et avait déjà informé sa femme de chambre qu'il était inutile de l'attendre pour sa toilette du soir.
- Ne risquez-vous pas de rater à nouveau le lever du soleil ? s'inquiéta Gríma malgré lui.
- Certainement, mais j'aurai bien d'autres occasions de l'admirer, répondit Éowyn avec légèreté.
Flatté qu'elle préfère rester en sa compagnie plutôt que de se lever aux aurores, Gríma la regarda en songeant qu'il n'aurait quant à lui pas d'autre occasion de l'admirer aussi librement. Ses yeux gris, d'ordinaire si froids, brillaient ce soir d'une gaieté charmante, et la chaleur de l'âtre avait coloré ses joues d'une teinte rose qui contrastait joliment avec leur pâleur habituelle. Le vin y était sans doute aussi pour quelque chose, car elle en avait bu autant que lui, et cela faisait déjà un moment qu'il en ressentait l'effet grisant. Du reste, il ne pouvait qu'être touché par la confiance qu'elle lui accordait en buvant avec lui sans craindre qu'il ne profite de son ivresse passagère pour abuser d'elle.
Lorsque la jeune femme jugea plus raisonnable pour elle d'aller se mettre au lit, Gríma ne put cependant s'empêcher de la raccompagner jusqu'à l'étage où se trouvait sa chambre, comme s'il voulait s'assurer qu'elle ne trébucherait pas dans les escaliers. En vérité, il était curieux de connaître l'endroit où elle dormait, et il cherchait à retarder autant que possible le moment où il devrait se séparer d'elle. Hélas, la princesse s'arrêta bientôt à l'entrée du couloir qui menait à ses appartements, et se tourna vers son invité pour le remercier de l'avoir reconduite jusqu'ici.
- Merci à vous pour cette agréable soirée, répondit-il en inclinant la tête avec gratitude.
- J'espère que vous saurez retrouver le chemin jusqu'à votre chambre.
- Je devrais pouvoir y arriver, la rassura Gríma, sans savoir si Éowyn craignait vraiment qu'il se perde ou si elle souhaitait simplement lui donner congé.
Son regard s'attarda quelques instants sur ses lèvres, et il dut se détourner pour réprimer une envie subite de l'embrasser.
- Bonne nuit, lui dit la princesse, alors qu'il s'apprêtait à partir.
Ces deux mots, qui sonnèrent comme la plus douce des musiques à ses oreilles, le retinrent en haut de l'escalier. Comblé, il se retourna une dernière fois vers Éowyn pour la regarder dans les yeux, et lui souhaita d'une voix où perçait l'émotion :
- Bonne nuit.
