Chapitre 14

Si Éowyn se réveilla plus tard encore que la veille, elle tâcha cependant de ne pas s'attarder aussi longtemps dans son lit, et demanda à Lizeth de lui apporter une simple bassine d'eau fraîche pour sa toilette du matin. Elle n'avait pas oublié que ce jour était celui où Faramir devait rentrer de mission, et même si elle ignorait le temps qu'il mettrait pour revenir du Val de Morgul, elle s'attendait à le voir arriver à tout moment. L'autre raison pour laquelle elle tenait à se préparer au plus vite était son envie de profiter encore un peu des derniers instants qu'elle pouvait passer sans son mari. Certes, sa présence ne l'empêchait en rien de s'adonner à ses activités habituelles – d'autant qu'il ne s'y intéressait presque pas –, mais elle avait l'étrange impression de se sentir plus libre en son absence. Et puis, c'était aussi le jour où elle devait retirer les pansements de Gríma, et elle ne voulait pas le faire attendre plus qu'il n'était nécessaire.


Cela ne faisait pas plus de cinq minutes qu'Éowyn avait envoyé Lizeth chercher son invité lorsqu'elle entendit quelqu'un frapper à la porte de son laboratoire.

- Entrez.

Gríma apparut sur le seuil et s'inclina devant la princesse pour la saluer.

- Vous avez fait vite pour venir, remarqua Éowyn, qui avait à peine eu le temps de préparer son matériel de travail.

- Je commence à bien connaître ce château, confia Gríma avec un faible sourire. Même s'il est vrai que je n'en ai pas encore exploré toutes les pièces...

Éowyn jeta un regard méfiant à son invité. Faisait-il allusion à sa chambre, qu'elle avait pris soin de ne pas lui montrer lorsqu'il l'avait raccompagnée après le dîner de la veille ? Oui, de toute évidence, le sous-entendu était clair...

- Je vous en prie, asseyez-vous, lui dit-elle pour éviter que la situation ne devienne embarrassante.

Gríma s'installa près de la cheminée. Éowyn prit un tabouret et s'assit devant lui. Elle était heureuse de constater à quel point il s'était vite rétabli depuis qu'elle avait commencé à le soigner. Sa toux avait entièrement disparu et ses doigts ne présentaient plus la moindre trace d'engelure. Ses lèvres gercées avaient retrouvé leur aspect normal – si du moins Éowyn pouvait qualifier de normal le fait d'avoir des lèvres aussi fines et décolorées...

- Vous m'avez l'air d'être complètement guéri, déclara la jeune femme d'une voix satisfaite. Voyons voir à quoi ressemblent vos cicatrices...

Gríma retroussa ses manches pour qu'Éowyn puisse découper les bandages qui recouvraient ses poignets. Elle sentait son regard braqué sur elle tandis qu'elle faisait glisser ses ciseaux le long du tissu, et s'efforçait de rester concentrée pour ne pas le blesser à nouveau. Se doutait-il du risque qu'il prenait à la dévisager de la sorte ? Ne craignait-il pas de finir par la troubler ? Il ne semblait pourtant pas s'inquiéter de la voir manipuler deux lames d'acier aiguisées aussi près de ses veines, et la confiance qu'il lui témoignait paraissait absolue. Lorsqu'enfin Éowyn retira ses pansements, Gríma baissa les yeux pour regarder l'état de ses cicatrices. Celles-ci étaient si propres qu'elles semblaient dater de plusieurs semaines.

- Parfait, commenta la jeune femme. Vous allez désormais pouvoir laisser votre peau respirer un peu. Faites attention toutefois à ne pas trop l'exposer au froid, car elle m'a l'air encore assez fragile...

Comme pour vérifier ses dires, Éowyn promena son pouce sur les cicatrices de Gríma. Malgré leur blancheur, elles se remarquaient à peine sur sa peau presque diaphane. Celle-ci laissait en revanche distinguer ses veines aussi clairement que si elle était transparente... Elle était d'ailleurs si douce que le besoin de la protéger du froid s'avérait en effet nécessaire.

- Revenez me voir si jamais votre peau devient trop sèche, dit Éowyn en relâchant les poignets de Gríma. Je vous préparerai une pommade qui pourra l'hydrater.

- Madame, je ne saurais comment vous remercier pour tous les soins que vous m'avez prodigués...

- Oh, vous me rendez déjà un bien grand service en m'aidant aux Maisons de Guérison.

- À ce propos, comptez-vous vous y rendre aujourd'hui ? s'enquit Gríma.

- J'aurais aimé, mais il vaut mieux pour moi que je reste au château pour ne pas manquer l'arrivée de Faramir.

- Je comprends...

Éowyn sentit une pointe de déception percer dans la voix de Gríma. Nul doute qu'il aurait souhaité passer encore un peu de temps avec elle avant le retour de son mari... Elle ne pouvait nier que ce souhait était partagé, mais elle s'abstint de l'avouer à son invité. Inutile de rendre la situation plus délicate qu'elle ne l'était déjà.


Ainsi donc, Éowyn passa l'après-midi entière à attendre Faramir. Bien sûr, elle ne resta pas inactive, car ce n'était pas dans sa nature que de se morfondre, et elle employa son temps à s'entraîner à l'épée, à s'occuper des chevaux et à jouer de la harpe. Ce fut dans la salle de musique qu'elle vit le soleil se coucher et qu'elle se demanda si son époux rentrerait avant l'heure du dîner. Avait-elle bien fait de ne pas convier Gríma à sa table pour le repas de ce soir ? Ne risquait-elle pas de le prendre seule à nouveau ? Que faisait donc son invité en ce moment ? Éowyn regarda instinctivement la porte entrouverte du salon, comme si elle s'attendait à y voir apparaître Gríma, mais en vain. Lui, qui d'habitude réussissait toujours à la retrouver là où elle aimait se retirer, semblait cette fois s'être envolé du château... Avait-il fini par s'en aller, de peur que Faramir ne s'offusque de le trouver encore en sa demeure à son retour ?

Éowyn se souvenait encore de la façon dont Langue de Serpent s'était fait chasser de Meduseld lorsque son oncle Théoden avait été libéré de son emprise. Les gardes du roi l'avaient traîné dehors en le tirant par les bras et l'avaient jeté du haut des marches du perron avec une violence insensée. Il s'était ouvert la lèvre inférieure dans sa chute, et s'était mis à ramper en arrière pour tenter d'échapper au courroux de Théoden qui l'avait menacé en brandissant son épée. Heureusement qu'Aragorn était intervenu pour retenir le roi et solliciter sa clémence. Ce geste qu'il avait eu pour Gríma n'avait hélas reçu que son mépris, et la main qu'il lui avait tendue pour l'aider à se relever n'avait reçu que son crachat venimeux. Langue de Serpent avait fini par s'enfuir en courant et voler le premier cheval venu pour quitter Edoras au triple galop. C'était la dernière fois qu'Éowyn avait posé les yeux sur lui avant de le revoir par miracle dans le Palantír de Minas Tirith. Elle s'interrogeait d'ailleurs souvent sur le sens de cette vision. Était-ce un présage annonçant leur rencontre prochaine, ou bien était-ce justement ce qui avait conduit Gríma à la retrouver ? Lui-même n'avait pu lui fournir d'explication rationnelle. Ce mystère qui les liait était leur secret à tous deux, et rien ne semblait pouvoir décider Éowyn à le révéler à quiconque... pas même à son propre mari.

En attendant celui-ci, elle continua de pincer les cordes de sa harpe, emplissant l'air d'une mélodie aussi triste que celle qu'elle avait jouée le jour du départ de Faramir. Pourquoi se sentait-elle encore si mélancolique, elle qui aurait dû au contraire se réjouir du retour de son époux ? Était-ce la crainte de voir son invité repartir qui lui inspirait un tel abattement ? Un sentiment de torpeur l'envahit à mesure qu'elle faisait vibrer les cordes de son instrument. La douceur des notes de musique lui rappelait imperceptiblement celle de la peau de Gríma... Jamais plus elle n'aurait l'occasion de l'effleurer de la sorte, et elle se désolait déjà à l'idée de perdre le seul contact physique qu'elle avait eu depuis des semaines... Mais pourquoi ce manque se faisait-il déjà ressentir ? Et pourquoi donc songeait-elle à Gríma, alors qu'elle n'aurait dû avoir de pensées que pour Faramir ?

Quand vint l'heure du dîner, Éowyn se retrouva seule comme elle l'avait redouté. Elle avait si peu d'appétit qu'elle ne resta pas plus de quelques minutes à table, puis monta dans sa chambre où Lizeth l'aida à s'apprêter pour la nuit. La domestique ne tarda pas à remarquer l'air soucieux qui se peignait sur le visage de sa maîtresse, et tenta de la rassurer par quelques paroles de réconfort :

- Ne vous inquiétez pas, je suis sûre que le prince Faramir sera de retour au château dès demain matin. Sans doute la neige aura-t-elle ralenti sa progression... À moins qu'il ne se soit mis en route un peu plus tard que prévu ? Dans tous les cas, il ne tardera pas à vous revenir sain et sauf.

- Je l'espère..., répondit Éowyn à mi-voix, mais ses propres mots sonnèrent creux à ses oreilles.

Fatiguée d'avoir passé sa journée à attendre en vain son mari, Éowyn alla se coucher dès que Lizeth se fut retirée de la chambre. Elle frissonna malgré elle en entrant dans ce grand lit froid, et tira la couverture jusqu'à son menton en espérant que le feu de la cheminée et les peaux de moutons qui la recouvraient finiraient par la réchauffer. Elle avait beau se sentir exténuée, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil, et regrettait de ne pas avoir bu plus de vin au dîner. L'alcool se révélait parfois aussi efficace qu'un somnifère.

Si seulement il lui restait à portée de main un des calmants qu'elle avait l'habitude d'administrer à ses patients des Maisons de Guérison afin de les aider à dormir... Elle avait fabriqué cette potion si souvent qu'elle en connaissait la recette par cœur, et elle savait qu'elle disposait de tous les ingrédients nécessaires dans son laboratoire. Elle savait aussi que la préparation ne lui prendrait pas plus de quelques minutes, et que quelques gouttes suffiraient à lui faire trouver le sommeil bien plus vite que si elle continuait à se retourner dans son lit pendant des heures.

Sa résolution étant prise, Éowyn se leva sans bruit, comme elle avait l'habitude de le faire quand Faramir dormait à ses côtés et qu'elle ne voulait pas le réveiller. Vêtue seulement de sa chemise de nuit, elle marcha pieds nus jusqu'au corridor, et referma doucement la porte de sa chambre derrière elle. Elle connaissait sa demeure dans ses moindres recoins et n'avait nul besoin de lumière pour rejoindre son cabinet de travail. Le chemin était si simple qu'elle aurait pu le suivre les yeux fermés.

Elle se dirigeait en silence vers les escaliers lorsque des bruits de pas devant elle l'avertirent qu'elle n'était pas la seule à se promener dans le château à cette heure de la nuit. Intriguée, elle s'arrêta et retint son souffle pour mieux écouter ces échos qui se rapprochaient. Elle fixa le bout du couloir qui donnait sur le palier et vit bientôt apparaître une lueur vacillante sur le mur. L'ombre d'un homme se dessina sur cette tache lumineuse. Un homme qui descendait les marches en tenant une bougie à la main...

- Gríma ? murmura-t-elle dans un souffle lorsqu'elle le reconnut.

Le nommé se retourna aussitôt et la regarda d'un air alarmé, comme s'il venait d'être pris en flagrant délit. Il cacha instinctivement quelque chose derrière lui et ce geste ne manqua pas d'éveiller les soupçons d'Éowyn.

- Que faites-vous ici ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Langue de Serpent resta pétrifié, ses yeux bleus furetant de tous côtés à la recherche d'une explication ou d'un moyen quelconque de se tirer d'embarras. Il semblait vouloir à tout prix éviter de croiser le regard d'Éowyn.

- Je... euh... Je n'arrivais pas à dormir, balbutia-t-il finalement. Je me suis permis de monter à la bibliothèque pour y emprunter un livre...

Sur cet aveu, il montra l'objet qu'il venait de cacher dans son dos. Il ne s'agissait ni plus ni moins que d'un vieux grimoire poussiéreux.

- Les Mémoires de Thorondir ? s'étonna Éowyn en lisant le titre de la couverture à la lumière de la bougie. Nul doute que cet ouvrage vous aidera à trouver le sommeil rapidement, ajouta-t-elle avec un petit sourire amusé. Il m'a toujours paru si ennuyeux que je n'ai jamais réussi à le terminer.

- Je vois que j'ai fait le bon choix, constata Gríma d'une voix soulagée. Votre bibliothèque contient tant de livres que j'ai eu bien du mal à me décider...

- En tout cas, vous n'avez pas eu de mal à la trouver, remarqua Éowyn avec une pointe de malice. Vous disiez vrai ce matin en affirmant que vous commenciez à bien connaître ce château...

- Pas autant que vous, naturellement. Je suis encore loin de pouvoir m'orienter dans le noir comme vous semblez avoir l'habitude de le faire...

- Avouez que je vous ai surpris ! lança Éowyn d'un air espiègle.

- Il est vrai que je ne m'attendais pas à vous rencontrer au beau milieu de la nuit..., reconnut Gríma. Puis-je vous demander ce qui vous amène ici aussi tard ?

- Je n'arrivais pas à dormir, moi non plus... Je me suis dit qu'en allant me préparer un somnifère, j'aurais certainement plus de chances de trouver le sommeil qu'en restant dans mon lit...

- Ou qu'en lisant un vieux grimoire, compléta Gríma.

- Je pense qu'une potion sera plus efficace, en effet. Mais libre à vous d'essayer une autre méthode...

- Hélas, la seule fois où j'ai tenté de fabriquer un soporifique, je me suis trompé dans les quantités et mon patient ne s'est jamais réveillé..., confessa Gríma avant de préciser hâtivement : C'était un ours blessé que je voulais endormir afin de pouvoir le soigner.

- Je crois qu'il vous reste encore une ou deux choses à apprendre en matière de dosage...

- Il me faudrait surtout apprendre une recette plus simple que celle que j'ai tenté de suivre...

- Cela pourrait s'arranger, dit alors Éowyn. La recette que j'utilise n'a rien de compliqué et ne demande que quelques minutes de préparation.

- Je serais ravi de la connaître...

- Dans ce cas, suivez-moi.

Langue de Serpent entrouvrit la bouche de stupeur avant d'emboîter le pas à Éowyn, qui l'emmenait vraisemblablement jusqu'à son laboratoire. Le cœur battant, il n'arrivait pas à croire ce qui lui arrivait... Comment aurait-il pu imaginer qu'en se levant à minuit passé pour aller chercher un livre à la bibliothèque, il croiserait la princesse sur son chemin et que celle-ci l'inviterait à venir avec elle préparer une potion ? Était-il en train de rêver ? Avait-il fini par trouver le sommeil sans s'en rendre compte ? Tout cela paraissait trop beau pour être vrai... En particulier lorsqu'il regardait la jeune femme marcher pieds nus devant lui, simplement vêtue de sa chemise de nuit en lin blanc, si légère qu'elle semblait presque fantomatique...

Et dire qu'Éowyn était la raison précise pour laquelle il ne parvenait pas à dormir ! Ses pensées, constamment tournées vers elle, avaient fini par devenir si entêtantes que rien ne semblait pouvoir les chasser de son esprit... Rien, hormis peut-être une potion de sommeil, préparée par nulle autre que la femme à l'origine de ses maux. Se doutait-elle qu'elle était à la fois la source de son trouble et de sa rémission ? À la fois son poison et son antidote ?