Chapitre 15

Gríma se demandait ce qui avait empêché Éowyn de trouver le sommeil... Se faisait-elle du souci pour son mari plus qu'elle ne voulait bien l'admettre ? Il aurait voulu la rassurer en lui répétant que Faramir ne tarderait pas à rentrer, mais il souhaitait si peu son retour qu'il ne parvenait même plus à trouver le moindre mot de réconfort. Il aurait voulu la consoler en la prenant dans ses bras, mais il était tellement sûr de se faire repousser qu'il osait à peine l'approcher.

Lorsqu'il entra à sa suite dans son cabinet d'alchimie et qu'il la vit refermer silencieusement la porte derrière lui, il sentit sa gorge se nouer et s'efforça d'avaler sa salive.

- Puis-je ? demanda Éowyn en posant ses doigts sur le bougeoir qu'il tenait à la main.

Il était si troublé qu'il la laissa prendre la chandelle sans mot dire, et la regarda s'en servir pour allumer une à une les bougies disposées dans la pièce. Celle-ci s'éclaira bientôt d'une douce lumière tamisée.

- Voilà qui est mieux, commenta la jeune femme en reposant le chandelier sur la table de travail.

Elle y rassembla plusieurs bocaux et flacons, qui d'après leurs étiquettes contenaient des ingrédients aussi divers que des brins de lavande, des graines de pavot, des plumes de hibou, de l'huile essentielle de valériane et de l'eau des Montagnes Grises. Elle regarda un bref instant autour d'elle, comme pour chercher autre chose, puis posa les yeux sur le buffet à côté de Gríma.

- Pourriez-vous me donner le mortier et le pilon qui se trouvent sur le meuble à votre gauche ?

Gríma, qui avait gardé les Mémoires de Thorondir serrés contre lui, comprit que le grimoire ne lui serait finalement d'aucune utilité pour préparer une potion. Il le posa sur le buffet à la place des ustensiles dont Éowyn avait besoin et qu'il s'empressa de lui apporter.

- La première étape de la recette consiste à broyer les fleurs séchées de lavande, expliqua la jeune femme. Trois brins devraient suffire.

Elle confia cette tâche à son invité et s'occupa de verser l'eau des Montagnes Grises dans le corps de l'alambic. Ce n'était pas le premier élixir qu'ils préparaient ensemble, mais c'était bel et bien le premier qu'ils s'apprêtaient à boire tous les deux, et cela expliquait sans doute l'application dont chacun faisait preuve. Quel plaisir c'était pour Éowyn de partager ses connaissances et de voir que Gríma suivait ses instructions à la lettre ! Lui qui avait toujours su se montrer très méticuleux dans la fabrication des potions semblait cette fois-ci redoubler d'attention. Il se chargea d'écraser les graines de pavot avec le même soin qu'il avait mis à concasser les fleurs de lavande, puis versa le contenu du mortier dans l'alambic en veillant à ne pas en perdre une miette. La touche finale revint à Éowyn, qui après avoir remué la mixture à l'aide d'une fine baguette en bois, y déposa une plume de hibou si légère qu'elle se mit à flotter doucement à la surface.

- Il ne nous reste plus maintenant qu'à faire chauffer le mélange et attendre l'arrivée du distillat..., déclara la jeune femme d'un air satisfait.

Elle utilisa la bougie que Gríma avait apportée pour allumer l'alambic, puis retourna un sablier pour mesurer le temps.

- Cela ne devrait pas être très long, ajouta-t-elle comme pour rassurer son invité.

Grâce à lui, la potion serait prête bien plus tôt que si elle avait été seule à la préparer, et elle pouvait se féliciter de l'avoir croisé sur son chemin jusqu'à son cabinet d'alchimie. Cela avait beau être une drôle de coïncidence, le hasard faisait finalement bien les choses.

- Avez-vous besoin d'aide pour ranger les bocaux ? s'enquit Gríma en voyant qu'Éowyn commençait à refermer les pots dont elle s'était servie.

La jeune femme accepta volontiers et le laissa replacer le bocal de lavande sur le dernier rayon de l'étagère. Si elle avait dû se hisser sur la pointe des pieds pour y accéder, elle constata que Gríma n'avait pas à se donner cette peine, mais que son bras tendu à l'extrême était tout juste assez long pour l'atteindre. Il fallait dire qu'il ne paraissait pas beaucoup plus grand qu'elle, et elle en eut la confirmation lorsqu'ils se retrouvèrent tous les deux côte à côte devant l'étagère, lui pour ranger le bocal de graines de pavot, elle pour replacer celui de plumes de hibou. La tête de Gríma ne devait pas dépasser la sienne de plus de dix centimètres, et pourtant, lorsqu'il se tourna vers elle et plongea son regard dans le sien, elle se sentit encore plus petite qu'elle ne l'était réellement. Comment s'y prenait-il pour lui faire oublier qu'il était de condition inférieure à la sienne et lui donner l'impression d'avoir autant d'ascendant sur elle ? Elle se sentait presque vulnérable de se retrouver en simple chemise de nuit devant lui qui avait gardé ses habits de tous les jours... Qu'est-ce qui l'avait pris de l'attirer à elle dans une tenue aussi légère ? Ne craignait-elle pas de le voir profiter de la situation ? Cette pensée lui causa un frisson qui n'échappa guère à l'attention de Gríma.

- Vous tremblez..., lui dit-il en posant une main sur son bras nu. Voulez-vous que je l'allume un feu pour vous réchauffer ?

Éowyn baissa les yeux pour regarder la main de Gríma. Elle qui jadis l'aurait repoussé d'un mouvement instinctif resta au contraire immobile, tant elle était surprise par la chaleur qui émanait de cet homme aux apparences aussi froides. Elle le laissa effleurer sa peau avec son pouce, et la douceur de cette caresse lui rappela celle qu'il avait eue en lui touchant la joue la fois où il était venu la consoler de la mort de Théodred. Un sentiment de torpeur l'envahit peu à peu, et elle dut avaler sa salive avant de lui répondre :

- Inutile. Le temps de chauffer les murs de cette pièce, la potion sera déjà prête et nous l'aurons bue depuis longtemps.

Elle replongea ses yeux dans les siens et s'aperçut qu'il l'observait toujours avec la même intensité. Son regard était si hypnotique qu'elle se sentait comme envoûtée, prête à s'abandonner à lui sans opposer la moindre résistance... Elle essaya de rompre ce charme en reportant son attention sur ses lèvres, mais celles-ci ne firent que la troubler davantage. Il lui semblait les voir sous un tout nouveau jour, maintenant qu'elles n'étaient plus gercées... Elle les trouvait si douces et si terriblement attirantes qu'elle n'arrivait même plus à les quitter des yeux... Pourquoi ne pouvait-elle s'empêcher de se demander quel effet cela lui ferait de les sentir sur les siennes ?

Ce fut le bruit du liquide en ébullition dans l'alambic qui rappela soudain Éowyn à la réalité. Tournant la tête vers la table de travail, elle s'exclama subitement :

- L'eau commence à bouillir. Les premières gouttes de distillat ne devraient pas tarder.

Soulagée de pouvoir utiliser cette diversion pour s'éloigner de Gríma, Éowyn alla chercher un bocal qu'elle plaça à la sortie de l'alambic, et regarda les vapeurs remonter le long du col de cygne. Elle resta stoïque lorsqu'elle entendit son invité se rapprocher d'elle.

- Que fait-on de l'huile essentielle de valériane ? questionna Gríma en prenant le flacon qui était resté sur la table de travail.

- Gardez-la sous la main. Nous en ajouterons quelques gouttes au distillat que nous aurons récupéré, expliqua la jeune femme, sans quitter des yeux l'alambic.

Elle n'osait plus se retourner vers Gríma, de peur que son regard ne la perturbe à nouveau. Sa simple présence à ses côtés suffisait à lui faire perdre le fil de ses pensées. Elle sentait la manche de son pourpoint effleurer son bras gauche et se demandait s'il faisait exprès de se tenir si près d'elle... Pour autant, le contact du tissu contre sa peau lui était si agréable qu'elle eut bien du mal à se décider à le rompre. Elle trouva malgré tout un nouveau prétexte pour s'écarter de Gríma et alla chercher cette fois-ci deux petites fioles destinées à recueillir l'élixir lorsque celui-ci serait prêt.

Ce fut Gríma qui se chargea de mélanger l'essence de valériane avec le distillat obtenu. Surpris de voir la mixture se mettre à dégager de la fumée blanche et prendre une teinte argentée, il se tourna vers Éowyn pour l'interroger du regard.

- Ne vous inquiétez pas, la réaction est normale, le rassura-t-elle. Lorsqu'elle sera terminée, vous pourrez remplir ces deux fioles.

Éowyn tendit les flacons à Gríma qui s'empressa de les prendre. Leurs doigts se touchèrent un bref instant, et la jeune femme sentit son cœur manquer un battement. Elle tâcha cependant de rester impassible et s'occupa de ranger le flacon d'essence de valériane en faisant comme si de rien n'était.

Lorsque la fumée libérée par la potion finit par se dissiper, Gríma versa avec précaution le mélange dans chacune des deux fioles, puis les referma soigneusement avec un bouchon. Il présenta l'une d'elles à Éowyn, qui l'accepta avec un sourire.

- Merci pour votre aide, lui dit-elle.

- Merci à vous de m'avoir appris cette recette, répondit Gríma en inclinant poliment la tête.

- Vous m'en direz des nouvelles.

Sur ce, Éowyn souffla une à une les bougies qu'elle avait allumées dans la pièce, puis redonna à Gríma celle qu'il avait apportée.

- Avec cela, vous devriez pouvoir retrouver votre chambre facilement, expliqua-t-elle, avant d'ouvrir la porte du laboratoire et d'inviter Gríma à passer devant elle.

Ils sortirent tous les deux dans le couloir désert et se tournèrent l'un vers l'autre pour se souhaiter une bonne nuit.

- Dormez bien, ajouta Gríma à voix basse.

Rougissant malgré elle, Éowyn détourna la tête pour éviter que la lueur de la chandelle de Gríma ne révèle la couleur de ses joues.

- Vous aussi, lui répondit-elle en essayant de cacher son trouble.

Elle le quitta sur ces mots et s'éloigna à pas feutrés dans le corridor. Seul avec sa bougie dans une main et son flacon de somnifère dans l'autre, Gríma la regarda disparaître dans l'obscurité. Grâce à elle, il était désormais sûr de réussir à trouver le sommeil... Un sommeil prompt et paisible, qui le ferait peut-être à nouveau rêver d'Éowyn...


Éowyn sombra dans le sommeil quelques secondes seulement après avoir bu son élixir et ne se réveilla que bien après le lever du soleil. Encore une fois, ce fut Lizeth qui vint la tirer du lit en entrant dans sa chambre pour ouvrir les fenêtres et aérer la pièce. Sans même attendre que sa maîtresse eût accoutumé ses yeux à la lumière du jour, elle s'empressa de lui annoncer :

- Un messager est arrivé au château peu avant l'aube. Il dit être porteur d'une lettre du prince Faramir.

À ces mots, Éowyn sentit son cœur manquer un battement. Elle se redressa subitement contre son oreiller et demanda d'une voix inquiète :

- Où est-il ?

- Je l'ai fait attendre aux cuisines, le temps que vous soyez prête à le recevoir.

- Allez le chercher tout de suite et amenez-le dans la Grande Salle. Je vous y retrouverai dans quelques instants.

- Ne souhaitez-vous pas que je vous aide d'abord à vous préparer ?

- Inutile. Je ne devrais pas être longue.

Il ne fallut en effet pas plus de cinq minutes à Éowyn pour enfiler sa robe en soie verte, chausser ses bottines, dénouer ses cheveux et se les peigner. Lorsqu'elle parut dans la Grande Salle, le héraut qui s'y trouvait s'inclina respectueusement devant elle, et lui tendit un rouleau de parchemin scellé du sceau du prince d'Ithilien. La jeune femme l'ouvrit sans plus tarder, et ses yeux parcoururent la missive avec anxiété. Le message ne tenait qu'en quelques lignes :

Éowyn,

Les orques du Val de Morgul se sont révélés plus nombreux que nous ne le pensions. Les wargs sont venus renforcer leurs rangs et nous n'avons réussi qu'à en éliminer quelques-uns. Les autres se sont repliés dans les ruines de Minas Morgul, et c'est là-bas que nous devons à présent continuer le combat. J'ignore encore combien de temps ils nous retiendront dans la Cité Morte, mais une chose est sûre : nous finirons par en venir à bout.

Faramir

La princesse d'Ithilien reconnaissait bien là le style lapidaire de son mari. Aucune marque d'affection ne venait s'immiscer dans cette lettre dont le contenu si formel aurait pu tout aussi bien s'adresser au roi Aragorn. Au fond, cela ne la surprenait pas, quand elle repensait à la dispute sur laquelle ils s'étaient quittés...

- J'imagine que vous n'attendez pas de réponse, dit-elle en reportant son regard sur le messager.

- Le prince Faramir m'a simplement chargé de vous remettre ce courrier en mains propres et de revenir à lui au plus vite, répondit le soldat.

- Je vois, fit Éowyn. Dans ce cas, inutile de vous retenir plus longtemps.

Le jeune homme se courba promptement pour saluer la princesse avant de se retirer. Lizeth, qui était restée dans un coin de la Grande Salle, observait sa maîtresse en se tordant les mains d'inquiétude.

- J'ai bien peur que nous ne devions encore prendre notre mal en patience, lui annonça Éowyn. Mon mari est toujours aux prises avec les orques de la Vallée de Morgul et ne sera pas de retour de sitôt...

La déception qui se lut sur le visage de Lizeth lui causa plus de peine qu'elle n'en éprouvait elle-même. Elle avait beau essayer de se représenter les épreuves que devait affronter Faramir, elle ne craignait pas davantage pour sa vie qu'elle ne l'avait fait à son départ en mission. Comment la lettre de son époux pouvait-elle la laisser aussi indifférente ? Son cœur s'était-il endurci au point de la rendre totalement insensible ? Non, il y avait bien quelque chose qu'elle ressentait au fond d'elle, mais ce n'était ni de la tristesse, ni de la frustration... Cela ressemblait au contraire à un sentiment d'apaisement, comme si un poids venait d'être retiré de ses épaules et qu'elle se sentait tout d'un coup plus légère... Pourquoi le fait de savoir que Faramir tarderait à rentrer lui procurait-il un tel soulagement ?