Chapitre 16
Assis sur le bord de son lit, Gríma finissait seulement d'enfiler ses bottes lorsqu'il entendit trois coups frappés à sa porte. Sans prendre la peine de passer sa ceinture, il se leva pour aller ouvrir et se retrouva nez à nez avec Éowyn.
- Madame, dit-il en s'inclinant un peu gauchement, tant il était étonné par cette visite impromptue. Que puis-je faire pour vous ?
Pour une fois que c'était elle qui venait le trouver, et non l'inverse... Il devait reconnaître que c'était une agréable surprise.
- Rien de particulier, lui répondit la jeune femme. Je voulais simplement vous rendre votre livre. Vous l'avez oublié cette nuit dans mon laboratoire.
Sur ce, elle lui remit les Mémoires de Thorondir entre les mains, et sourit devant son air confondu.
- Merci, je... je me demandais justement où j'avais pu le laisser..., balbutia Gríma, qui en vérité ne se souvenait que maintenant d'avoir emprunté ce bouquin.
Il fallait dire qu'il n'avait eu d'yeux que pour Éowyn au moment de quitter son cabinet de travail. C'était sans doute la raison pour laquelle ce livre lui était complètement sorti de l'esprit.
- J'espère que cela ne vous a pas empêché de dormir, dit la princesse d'une voix faussement inquiète.
- Votre potion de sommeil a été amplement suffisante, lui assura Gríma. À vrai dire, cela ne fait que quelques minutes que je me suis réveillé...
- Je comprends mieux pourquoi je vous trouve encore dans votre chambre aussi tard dans la matinée.
- Une chance, tout de même, que je me sois levé avant midi...
- Une chance, en effet, confirma Éowyn. Vous allez pouvoir m'accompagner cet après-midi aux Maisons de Guérison.
Si Gríma fut d'abord étonné par le choix de la princesse de s'absenter du château alors qu'elle était censée continuer d'y attendre le retour de son mari, il ne tarda pas longtemps à en découvrir la raison. Tandis qu'ils chevauchaient tous les deux en direction du village, la jeune femme crut bon en effet de lui faire part du contenu de la missive qu'elle avait reçue de Faramir.
- Je doute qu'il soit de retour avant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, confia-t-elle, sans pour autant montrer le moindre signe d'abattement.
Cela aussi avait de quoi surprendre Gríma : la nouvelle qu'Éowyn venait d'apprendre dans cette lettre ne semblait nullement l'avoir affectée. Comprenant que des paroles de réconfort seraient superflues, Langue de Serpent jugea plus utile d'exprimer son indignation :
- Comment peut-il vous laisser seule pendant tout ce temps, alors qu'il sait pertinemment que votre vie est en danger ?
- La menace du Prince-Sorcier d'Angmar lui paraît trop peu fondée pour qu'il la prenne avec autant de sérieux que celle des orques du Val de Morgul. Moi-même, je n'ai pas encore eu l'occasion de la voir se concrétiser. N'est-ce pas là une raison suffisante d'en douter ?
Gríma devait admettre qu'Éowyn n'avait pas tort. Depuis qu'il l'avait retrouvée à Minas Tirith, rien n'avait laissé présager une quelconque attaque de l'héritier du Capitaine Noir. La vie au château d'Emyn Arnen s'était déroulée aussi paisiblement que si ce spectre n'avait jamais existé, et Gríma en venait presque à se demander s'il ne l'avait finalement pas imaginé dans l'un de ses cauchemars... Et s'il s'était trompé sur toute la ligne dès le début ?
- Mieux vaut tout de même rester sur vos gardes, conseilla-t-il avec prudence.
Au fond, il n'allait pas se plaindre si la vie d'Éowyn ne courait aucun risque. Encore moins si l'absence de Faramir se prolongeait davantage.
Le chemin qui serpentait du haut du château d'Emyn Arnen jusqu'au village offrait une vue dégagée sur les collines alentour. La neige qui les recouvrait commençait à fondre à divers endroits, signe que le printemps n'allait pas tarder à arriver. L'air paraissait en effet plus doux que de coutume et résonnait par instants du gazouillis des oiseaux, signe que la nature se réveillait peu à peu de son sommeil. Éowyn, de son regard aiguisé, ne manqua pas de remarquer les petites fleurs blanches qui perçaient la neige au pied d'un sapin.
- Des niphredils ! s'exclama-t-elle en les pointant du doigt. Elles ne poussent qu'à la fin de l'hiver et sont très réputées pour leurs vertus médicinales. Je commençais justement à ne plus en avoir beaucoup en réserve... Voulez-vous m'aider à en cueillir quelques-unes ?
- Avec plaisir, répondit Gríma, avant de suivre Éowyn qui partait au petit trot pour quitter le sentier.
Il ne leur fallut que quelques foulées avant d'arriver jusqu'aux niphredils. Vues de près, celles-ci ressemblaient à de petites clochettes dont la blancheur était aussi éclatante que celle de la neige qui les entourait. Éowyn sauta à bas de sa monture et détacha la gibecière en cuir qui pendait à sa selle.
- Tenez, dit-elle en remettant la sacoche à Gríma lorsqu'il fut à son tour descendu de cheval. Si nous parvenons à en remplir la moitié, cela devrait suffire pour tenir encore une année.
Tous les deux partirent chacun de leur côté pour commencer leur cueillette. Celle-ci rappela à Gríma l'après-midi qu'il avait passé sur les Coteaux du Lointain à récolter des fleurs de Myrien pour Tom Bombadil. Jamais alors il ne se serait douté qu'il se retrouverait quelques mois plus tard en train de ramasser d'autres fleurs en compagnie d'Éowyn... Il ne pouvait s'empêcher de l'observer à la dérobée tandis qu'elle se penchait sur les niphredils pour les cueillir de ses doigts délicats. Elle avait ôté ses gants en peau de daim et noué ses cheveux à l'aide d'un ruban pour ne pas qu'ils la gênent. La grâce qui émanait d'elle le charmait à tel point qu'il en oubliait de se concentrer sur sa propre récolte. Aussi reporta-t-il bien vite son attention sur les fleurs qui se trouvaient à ses pieds lorsqu'il vit Éowyn se retourner vers lui pour l'interroger du regard. Faisant mine de l'ignorer, il se baissa pour ramasser une niphredil et l'approcha de son nez pour la sentir. Celle-ci avait un léger parfum de miel qui lui évoqua le baume cicatrisant qu'Éowyn avait passé sur ses plaies. Grisé par cet agréable souvenir, il ferma les yeux et respira à nouveau cette odeur enivrante.
- À ce rythme-là, vous ne risquez pas de remplir la gibecière avant la tombée de la nuit, lança Éowyn d'une voix malicieuse.
Sortant subitement de sa rêverie, Gríma se redressa aussitôt et se retrouva face à Éowyn qui venait de le rejoindre, les mains pleines d'un bouquet de niphredils.
- Pardon, dit-il en ouvrant la sacoche qu'il tenait en bandoulière pour que la jeune femme puisse y déposer sa récolte. Mes doigts sont un peu engourdis par le froid...
- L'air commence pourtant à se réchauffer, objecta Éowyn, qui ne semblait pas dupe de l'excuse de Gríma. Heureusement pour vous, les jours commencent aussi à rallonger. Cela vous laisse un peu plus de temps avant le coucher du soleil.
D'ici là, songea Gríma, Éowyn aurait certainement collecté assez de fleurs pour qu'il lui soit inutile d'en ramasser davantage. Il reprit néanmoins sa cueillette et tâcha cette fois de ne pas se laisser distraire. Les efforts qu'il fit pour rattraper son retard se révélèrent finalement peu concluants, car à peine eut-il le temps de récolter une dizaine de fleurs qu'il vit bientôt la princesse revenir vers lui chargée d'un nouveau bouquet.
Hélas, l'entrain avec lequel elle le rejoignit la fit oublier de prendre garde à l'endroit où elle posait les pieds, et elle glissa subitement sur une partie du sol verglacée. Elle serait sans doute tombée tête la première dans la neige si Gríma n'avait pas été là pour la retenir. À la place, elle lui tomba dans les bras, et les fleurs qu'elle tenait dans ses mains lui échappèrent pour se répandre sur lui.
- Pardonnez-moi ! s'exclama-t-elle aussitôt, horrifiée par sa maladresse.
- Ce n'est rien, la rassura Gríma, en la laissant prendre appui contre lui pour retrouver l'équilibre.
Ce rapprochement soudain accéléra son rythme cardiaque. Son cœur s'était trouvé si près de celui d'Éowyn ! Celle-ci garda une main posée sur son bras, et ce geste à la fois tendre et familier acheva de le charmer.
- Heureusement que vous étiez là pour me rattraper, commenta-t-elle avec un sourire penaud.
Rougissant malgré elle, elle baissa les yeux d'un air embarrassé, et s'aperçut qu'une niphredil était restée accrochée à l'un des boutons du pourpoint de Gríma. Elle la retira d'une main hésitante, puis la lui présenta en gage de remerciement. Les doigts de Gríma se refermèrent sur les siens et il approcha sa main de sa bouche comme pour y déposer un baiser. Il ne fit cependant que l'effleurer de ses lèvres, avant de respirer le parfum de la fleur qu'elle tenait. Le souffle court, Éowyn sentit un frisson parcourir tout son corps. Cela faisait bien longtemps qu'un homme ne lui avait pas montré de telles marques d'affection... Était-ce la nouvelle de l'absence prolongée de Faramir qui encourageait Gríma à prendre autant de libertés avec elle ? Avait-il oublié qu'ils se trouvaient à quelques pas seulement du chemin qui menait au village, exposés à la vue du moindre passant qui déciderait de l'emprunter ?
Craignant soudain que quelqu'un ne les surprenne dans cette situation compromettante, Éowyn crut bon de faire diversion en demandant d'une voix faible :
- Pourriez-vous m'aider à ramasser les niphredils que j'ai fait tomber par terre ?
- Bien sûr, répondit doucement Gríma, avant de saisir entre ses doigts la fleur que lui tendait la jeune femme et de la ranger dans la gibecière.
Tous les deux se penchèrent pour recueillir les niphredils éparpillées à leurs pieds, et gardèrent un silence un peu gêné en repensant à ce qui venait de se passer entre eux. Encore sous le coup de l'émotion, Éowyn essayait de calmer les battements de son cœur et de ralentir sa respiration. Elle se demandait si Gríma avait deviné le trouble dans lequel il l'avait plongée... Partageait-il son émoi ? Il s'efforçait en tout cas de n'en rien laisser paraître, et continuait de remplir sa sacoche comme si de rien n'était. Lorsqu'Éowyn y versa les fleurs qu'elle venait de ramasser, elle constata que leur récolte était largement suffisante, et déclara qu'ils pouvaient désormais se remettre en chemin jusqu'aux Maisons de Guérison. Là-bas, au moins, elle osait espérer que Gríma refrénerait ses ardeurs et se retiendrait de lui témoigner en public le moindre signe de tendresse... Mais qu'en serait-il une fois de retour au château ?
Malgré les raisons qui pouvaient lui faire craindre de se retrouver à nouveau en tête-à-tête avec Gríma, Éowyn n'hésita pas à convier celui-ci à sa table pour partager son dîner. Il lui semblait désormais naturel de prendre ses repas avec lui plutôt que de le laisser manger aux cuisines, perdu au milieu des gardes et des domestiques, pendant qu'elle-même s'ennuyait à mourir dans la Grande Salle, seule devant son assiette pleine et la chaise vide de Faramir. Elle préférait de loin la compagnie de son invité au silence oppressant de cette pièce immense et froide, qui ne lui rappelait que trop bien le silence de son propre mari.
Le regard plongé dans les flammes qui dansaient dans l'âtre de la salle à manger, Éowyn se demandait si son besoin d'échapper à la solitude était la seule raison pour laquelle elle tenait tant à ce que Gríma se joigne à elle. Depuis quand appréciait-elle autant sa présence ? Depuis quand ne pouvait-elle plus se passer de le voir ? Sans doute depuis qu'il ne cessait d'occuper ses moindres pensées... Elle avait beau essayer de le chasser de son esprit, il revenait inexorablement la hanter, tel un spectre contre lequel elle ne parvenait à lutter. Comment avait-il fait pour l'envoûter à ce point ? Lui avait-il jeté un sort ? Peut-être un de ceux que lui avait appris Saroumane ?
Bien des questions qui restèrent en suspens lorsqu'Éowyn s'aperçut que Gríma venait d'apparaître à l'entrée de la Grande Salle. Il avait pris le temps de se changer et avait troqué son pourpoint contre un gilet en coton noir, lacé sur le devant, qu'il portait par-dessus une chemise noire aux manches légèrement bouffantes.
- Je vois que Shyvel a réussi à vous trouver de nouveaux vêtements, constata la princesse avec un sourire approbateur.
- Ils étaient posés sur mon lit quand je suis retourné dans ma chambre..., répondit Gríma, non sans une pointe de perplexité dans la voix.
- Oui, je lui avais demandé de compléter un peu votre garde-robe, pour ne pas vous laisser porter toujours les mêmes habits, expliqua la jeune femme. Ceux-ci semblent vous aller parfaitement.
Elle trouvait en vérité que cette nouvelle tenue lui allait à ravir, mais elle se garda de lui faire un tel compliment, de peur que cela ne l'incite à lui faire à son tour des éloges trop flatteurs. Tandis que Gríma s'inclinait poliment pour la remercier, Éowyn laissa promener ses yeux sur le col déboutonné de sa chemise, et remarqua que le haut de sa poitrine était aussi imberbe que son visage. Elle ne put s'empêcher de se demander si le reste de son torse était aussi glabre, mais cette pensée lui parut tellement indécente qu'elle s'empressa de la refouler.
- Et si nous passions à table ? proposa-t-elle pour essayer de se changer les idées.
Heureusement qu'elle pouvait compter sur les inépuisables sujets de conversation de Gríma pour recentrer son esprit et garder la tête froide. Il lui raconta ce soir-là le voyage qu'il avait fait depuis la Vieille Forêt jusqu'à Minas Tirith, et lui confia le plaisir qu'il avait eu à parcourir à nouveau le royaume du Rohan. Longeant les Montagnes Blanches en direction de l'est, il avait aperçu la colline enneigée au sommet de laquelle se dressait la cité d'Edoras, et ses yeux s'étaient remplis de larmes en reconnaissant le Château d'Or de Meduseld, où il avait passé de longues années de sa vie. Éowyn l'écoutait avec passion, heureuse de l'entendre parler de son pays natal et du palais où elle avait grandi. Elle réalisait à quel point le périple de Gríma depuis l'Eriador avait dû être éprouvant, en particulier en hiver, et ne pouvait qu'admirer la ténacité dont il avait fait preuve.
- Rien n'aurait été possible sans l'aide d'Églantine, précisa-t-il avec humilité.
- Il est vrai qu'elle a su se montrer particulièrement endurante, constata Éowyn. Peu de chevaux auraient réussi à parcourir une aussi longue distance, même parmi ceux du Rohan.
N'osant lui avouer les modestes origines de sa jument, Gríma poursuivit son récit avec son arrivée sur les terres du Gondor et sa traversée du bois de Firien. Si le silence oppressant qui régnait dans ce bois l'avait d'abord rendu mal à l'aise, il avait finalement été soulagé de ne croiser ni homme ni bête sur son chemin. Il savait en revanche que la forêt de Drúadan était peuplée d'Hommes Sauvages qui ne le laisseraient sans doute pas s'y aventurer aussi facilement, et il avait pris soin de la contourner par le nord, en suivant l'Anduin.
- Dommage, commenta Éowyn d'une voix faussement déçue. Si vous étiez passé par la forêt, vous auriez pu vous y arrêter pour récolter un peu d'écorce de cèdre et m'en rapporter. Elle est très efficace dans les potions de renouveau.
- Je doute que les Drúedain m'auraient laissé toucher à leurs arbres sans m'en faire payer le prix fort, répondit Gríma. Je regrette, mais je ne tenais pas vraiment à me retrouver avec une nouvelle flèche dans le dos...
À ces mots, Éowyn posa sur Gríma un regard plein de compassion.
- Vous avez eu de la chance de survivre à une telle blessure...
- C'est à Baie d'Or que je dois la vie. Si elle n'avait pas découvert mon corps sur les berges du Brandevin et si elle ne m'avait pas prodigué autant de soins, je serais déjà mort depuis longtemps.
Éowyn ne sut trop pourquoi, mais elle ressentit comme une pointe de jalousie à entendre Gríma parler avec autant de transport de la Fille de la Rivière. L'estime qu'il lui vouait semblait si profonde qu'Éowyn se demandait s'il n'avait pas fini par tomber sous le charme de sa bienfaitrice...
- Nul doute que vos talents de guérisseuse m'auraient également arraché à une mort certaine, ajouta Gríma en remarquant l'ombre qui venait de passer sur le visage de la princesse.
Celle-ci lui adressa un léger sourire de reconnaissance, puis porta sa coupe de vin à ses lèvres pour tenter de cacher toute nouvelle expression qui aurait pu trahir ses pensées.
- Si seulement c'était vous qui m'aviez retrouvé au bord du Brandevin..., reprit Gríma d'un air rêveur.
- Cela vous aurait épargné un long voyage, compléta Éowyn avec un sourire.
- Croyez-moi, ce voyage en valait largement la peine, lui répondit son invité en plongeant son regard dans le sien.
Touchée, Éowyn baissa les yeux sur son assiette et s'efforça de ne pas rougir. Décidément, Gríma savait toujours trouver les mots pour lui plaire... Pourquoi n'arrivait-elle plus à y rester aussi insensible qu'autrefois ? Ses paroles finiraient-elles par avoir sur elle la même emprise qu'elles avaient eue sur son oncle Théoden ?
Redoutant quelque nouvelle flatterie de la part de son invité, Éowyn jugea préférable de détourner la conversation en lui demandant s'il avait commencé sa lecture des Mémoires de Thorondir.
- J'avoue ne pas avoir encore trouvé le temps de les lire depuis que vous me les avez rapportés ce matin...
- Vraiment ? fit semblant de s'étonner la jeune femme. Et moi qui craignais de vous voir vous ennuyer au château !
Ce trait d'humour sembla avoir de l'effet sur Gríma, car un demi-sourire se dessina sur ses lèvres décolorées, et ce fut d'une voix teintée d'amusement qu'il demanda à la princesse :
- Serait-ce la raison pour laquelle vous m'avez proposé de vous aider aux Maisons de Guérison ?
- Pas seulement, répondit Éowyn, sans en révéler davantage.
Bien sûr, c'était avant tout pour ses connaissances en matière d'alchimie qu'elle avait sollicité ses services, mais elle devait reconnaître que le plaisir qu'elle avait de se trouver en sa compagnie expliquait aussi pourquoi elle faisait si souvent appel à lui.
- Tant que je puis vous être utile, cela me suffit, ajouta humblement Gríma.
Le dîner se prolongea jusqu'à près de minuit, et il aurait pu durer encore davantage si le sommeil n'avait fini par gagner Éowyn et par la pousser à se retirer de table pour aller se coucher.
- Je pense que je n'aurai pas besoin de somnifère pour réussir à m'endormir, cette fois-ci, commenta-t-elle avec légèreté, tandis que Gríma la raccompagnait jusqu'à l'étage où se trouvaient ses appartements.
Sans s'en rendre compte, elle le laissa marcher à ses côtés le long du corridor à l'entrée duquel elle avait pris soin de le retenir la fois précédente, et ce ne fut que lorsqu'elle arriva devant la porte de sa chambre qu'elle réalisa son imprudence.
- C'est donc ici que vous dormez, constata Gríma avec un petit sourire de satisfaction.
- Maintenant, vous connaissez enfin toutes les pièces du château..., déclara la princesse en baissant la tête pour cacher son embarras.
- Seulement les plus importantes.
Relevant les yeux sur Gríma, Éowyn s'aperçut qu'il ne la quittait pas du regard. Il se tenait immobile devant elle et paraissait attendre quelque chose... Pourquoi ne semblait-il pas vouloir s'en aller ? Espérait-il qu'elle l'inviterait dans sa chambre ? Cette idée troubla la jeune femme à tel point qu'elle ne réussit même pas à trouver les mots pour prendre congé de lui. En vérité, elle ne savait plus vraiment si elle souhaitait le voir repartir ou rester auprès d'elle... Était-ce le vin qui embrouillait ainsi ses pensées, ou bien l'étrange fascination qu'elle ressentait malgré elle pour cet homme ? Repensant à la douceur de ses lèvres lorsqu'elles avaient effleuré sa main cet après-midi, elle posa les yeux sur sa bouche et remarqua qu'elle s'était légèrement entrouverte. Lui aussi cherchait-il sa respiration ?
Le cœur d'Éowyn battait la chamade et elle n'arrivait plus à détacher son regard des lèvres de Gríma. Attirée vers lui comme par une force invincible, elle ferma les yeux pour essayer de ne pas succomber, mais cela ne fit hélas que l'entraîner plus avant. Comme dans un rêve, elle rapprocha son visage de celui de Langue de Serpent et posa ses lèvres sur les siennes. Une sensation enivrante envahit alors tout son être et lui fit perdre la notion du temps et de l'espace. Plaçant inconsciemment sa main sur l'épaule de Gríma, elle le sentit bientôt caresser sa joue avec une douceur infinie. Ce baiser la grisa à tel point qu'elle craignit de se laisser emporter, et elle préféra y mettre fin en se retirant lentement.
Lorsqu'Éowyn rouvrit les yeux, le regard de Gríma posé sur elle en disait long sur son émotion. Son cœur battait-il aussi vite que le sien ? Lui qui savait toujours s'exprimer avec tant d'habileté semblait cette fois à court de mots. Aussi fut-ce Éowyn qui décida de rompre le silence en prononçant à voix basse :
- Bonne nuit.
Sans attendre de réponse, elle entra dans sa chambre en poussant doucement la porte, puis referma celle-ci derrière elle et laissa Gríma sur le seuil.
