Chapitre 1


Alexandra Eames leva les yeux de son rapport pour jeter un coup d'œil à son partenaire. Celui-ci, le coude sur le bureau et la tête nonchalamment posée dans la paume de sa main, était penché au-dessus d'un épais livre. Concentré sur sa lecture, il ne se rendait même pas compte que sa jambe tressautait, faisant vibrer légèrement leurs bureaux. A la fois agacée et curieuse, Alex se demandait comment il avait fait cette fois-ci pour terminer tous ses rapports avant elle alors qu'il était constamment en retard pour les rendre. Avec un soupir, elle espérait naïvement qu'il n'avait pas passé les fêtes de fin d'années enfermé à l'escouade. Elle avait bien essayé de l'embarquer avec elle, histoire de le remuer et le sortir de sa torpeur, mais il avait poliment décliné avec un sourire prétextant qu'il avait déjà ses projets. Elle n'avait alors pas insisté.

Alex leva les yeux au ciel lorsque Logan lui offrit un clin d'œil en passant derrière Goren. Son blouson à la main et un sourire aguicheur sur les lèvres, il rentrait apparemment chez lui. Quel veinard ! Depuis le début de matinée, la ville toute entière commençait à se recouvrir d'une couche de neige de plus en plus épaisse. Le service de météo national avait annoncé l'arrivée de la troisième tempête de l'hiver. Il pronostiquait de fortes rafales de vents et plus de trente centimètres de chute neige pour la soirée. Ainsi le blizzard annoncé allait paralyser pendant des heures la ville et sans aucun doute allait sonner l'état d'urgence. Si Alex n'avait pas eu à terminer ses rapports, elle imiterait Logan pour rentrer au plus vite chez elle avant que les routes deviennent impraticables et que les transports soient à l'arrêt. Elle s'arma de courage. En mettant les bouchées doubles, elle n'avait que deux petites heures de paperasse devant elle à endurer. Quant à son partenaire, complètement indifférent à ce qui se passait autour de lui, il tourna une page.

- Bobby ? L'appela-t-elle doucement.

Totalement immergé dans son monde, il ne sembla pas l'entendre. Eames attrapa rapidement un post-it, y griffonna quelque chose avant de le rouler en boule et de l'envoyer vers son partenaire pour qu'il atterrisse sur son livre. La petite boule jaune eut l'effet escompté. Bobby attrapa le papier et le déplia avec soin puis sourit en portant son attention vers sa coéquipière.

- Désolé Eames, tu m'appelles depuis longtemps ?

- Rentre chez toi, Bobby.

- Tu as peut-être besoin d'aide pour tes rapports ?

Elle soupira.

- Non, lui répondit-elle d'une voix ferme. Rentre chez toi. Ta lecture se fera aussi bien chez toi qu'ici.

Goren baissa les yeux pour reprendre sa lecture.

- Je partirais en même temps que toi, marmonna-t-il entre ses dents.

- Bobby… Gronda-t-elle en le voyant se replonger dans son livre.

Eames se demandait quelles étaient les raisons de son partenaire pour préférer rester au bureau ou plutôt celles qu'il le faisait fuir de chez lui. Depuis quelques mois, il semblait empêtré dans une masse gluante. Il avait même perdu cette étincelle qu'elle aimait voir dans ses prunelles lorsqu'il était plongé dans une enquête. Tout en lui se faisait plus lourd. Il était moins joyeux, un peu plus absent, comme s'il s'était recroquevillé dans sa coquille. Sachant qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, entêté comme il l'était, Alex décida de terminer ses rapports au plus vite pour qu'ils puissent quitter le travail ensemble comme il avait l'air de le souhaiter. Elle s'assurerait alors qu'il rentre bien chez lui, si elle n'arrivait pas à le persuader de venir chez elle afin de passer la soirée pour affronter cette tempête ensemble.

Cela ne faisait même pas dix minutes qu'elle était replongée dans la rédaction de son rapport que le téléphone fixe de son partenaire sonna et la fit sursauter. Goren tendit mécaniquement la main pour attraper le combiné et le porter à l'oreille. Eames releva aussitôt la tête et pria silencieusement pour que cela ne soit pas un appel pour requérir leur présence sur une scène de crime. Elle avait d'autres projets pour sa soirée.

- Goren. Major Case, articula-t-il d'une voix placide.

Eames leva un sourcil interrogateur lorsqu'elle le vit se redresser d'un coup, l'air soudainement alerte.

- Qu'est-ce qui se passe Annie ? Demanda-t-il. Tout de suite ? Bien sûr. Où ? J'arrive.

Bobby raccrocha et bondit de son fauteuil. Il contourna leurs bureaux pour aller attraper son manteau et son écharpe. Sa partenaire le suivit des yeux se demandant comment un simple échange de quelques mots semblait l'avoir ragaillardi d'un coup. Quelque chose était en train de lui piquer le cœur. Annie ? Qui était cette femme pour le faire réagir si promptement ?

- Je dois y aller, Eames, commença-t-il à lui expliquer en enfilant son manteau.

Elle ne lui répondit pas.

- C'est une amie, reprit-il. Elle m'a demandé de l'aide et je…

- Bien, finit par réagir Eames, impassible. A plus tard alors…

Elle se demanda pourquoi il ne se précipitait pas vers les ascenseurs, préférant faire balancer son poids d'une jambe à l'autre, comme s'il l'attendait quelque chose d'elle. Des questions ? Son accord ? Ou alors qu'elle se propose de l'accompagner ?

- J'y vais alors, la salua-t-il avec un signe de la main.

Toujours en la regardant, Goren fit un pas hésitant en arrière, pas encore tout à fait décidé de quitter les lieux. Eames céda de frustrations. Ne pouvait-il pas dire les choses pour une fois ? Demander au lieu qu'elle devine toute seule ce qu'il attendait d'elle.

- Tu veux de la compagnie ou ton chauffeur attitré ? Lança-t-elle exaspérée, en ouvrant le tiroir pour se saisir des clefs de leur véhicule.

- Tu m'accompagnes ? L'interrogea-t-il plus pour la forme tant elle lisait son soulagement dans ses yeux qu'elle prenne l'initiative de le faire.

- Sauf si tu ne le veux pas, lui répliqua-t-elle en enroulant son écharpe autour du cou.

- Non, non, se défendit-il en se grattant le haut du crâne. On y va ?

- Je te suis.

Eames attrapa le reste de ses affaires et ils se dirigèrent vers les ascenseurs.


Déjà que la curiosité de Eames avait été plus qu'attisée qu'une femme appelle son partenaire à leur travail, elle augmenta de plusieurs crans lorsqu'il lui demanda de s'arrêter devant une église. Elle lui jeta un regard interrogateur. Il haussa les épaules puis sortit de la voiture. On devait guetter leur arrivée avec impatience car une femme, emmitouflée dans un manteau, sortie aussitôt de l'édifice religieux lorsque Bobby commença à grimper les marches du parvis. Sans aucun doute la mystérieuse Annie. Eames se dépêcha de rattraper Goren, elle ne voulait pas perdre une miette de leur échange.

- Je suis désolée de te déranger, Bobby. Tu dois être très occupé avec ton travail.

La femme avait attrapé les mains de Goren, dès qu'il l'avait rejointe devant la double porte. Elle semblait si familière avec lui que Eames sentit quelque chose la ronger.

- Je t'en prie, Annie. Il n'y a aucun souci.

- J'ai demandé à Lewis pour savoir où te joindre à ton travail.

- Tu as bien fait, la rassura Bobby avant de tendre la main vers sa coéquipière qui se tenait à ses côtés, silencieuse. Je te présente ma partenaire, Alexandra Eames.

Le visage de la femme s'éclaira. Elle tendit aussitôt la main pour la saluer.

- Je fais enfin votre connaissance ! Bobby est si secret avec son travail et sur vous. Depuis que Lewis a eu de la chance de vous rencontrer, Bobby a dû délier un peu sa langue lorsqu'il trouve du temps de répondre à nos invitations et il ne tarit pas d'éloges sur vous !

- Ah oui, vraiment ? Lança Alex, l'air surprise en lui serrant la main.

Si elle ne connaissait pas son partenaire aussi bien, elle aurait loupé les signes de son inconfort. Le pied qui raclait le sol, la main qui grattait la joue et ce regard fuyant.

- Eames, voici Annie. Nous nous connaissons depuis le lycée. Elle et Lewis font partie du même groupe d'amis avec lequel j'ai gardé le contact.

- Enchantée Annie, la salua Eames.

Bien que curieuse, l'inspectrice ne put approfondir son échange avec Annie, notamment en lui posant quelques questions sur sa relation avec Goren. Ce dernier s'était déjà débarrassé de son embarras et reprenait les rênes de la conversation.

- Qu'est-ce qu'il y avait de si urgent, Annie ?

- Oui, c'est juste, fit-elle en reprenant un air grave, revenons sur la raison pour laquelle je t'ai fait venir, mais avant rentrons.

Eames se débarrassa de la neige dans ses cheveux lorsqu'ils furent à l'intérieur de l'église. Annie referma la porte derrière eux.

- Je sais que j'aurais dû appeler le 911, commença-t-elle à expliquer en leur faisant signe de la suivre. Mais, j'ai pensé à toi Bobby. Tu es sûrement la personne la plus appropriée que je connaisse pour ce genre de situation.

Goren avança et se mit à la hauteur de son amie alors qu'ils remontaient l'allée.

- Quel genre de situation ? Demanda-t-il curieux.

- Je suis bénévole pour cette église, expliqua-t-elle. Le sacristain étant malade, je suis chargée aujourd'hui de m'assurer que tout est en ordre et de fermer les portes plus tôt à cause de la tempête de neige annoncée. J'étais en train de faire le tour et…

Annie s'arrêta près de l'autel, hésitante sur son choix de mot. Goren croisa son regard. Il ne sut comment interpréter le mélange d'émotions qu'il y trouva. Elle secoua la tête.

- Tu verras par toi-même, souffla-t-elle. C'est indescriptible.

Bobby se tourna vers sa partenaire qui ne comprenait pas plus la situation que lui.

- C'est dans le sacristi, indiqua Annie en leur désignant d'un doigt une porte à quelques pas d'eux.

Annie fit entrer les deux détectives à l'intérieur de la pièce, puis de sa main leur montra sur la gauche une cavité murale qui servait d'armoire liturgique. Elle s'approcha sans faire de bruit et écarta les robes du prêtre avant de s'éloigner aussitôt.

Une petite chose y était recroquevillée comme si elle n'avait voulu ne faire plus qu'un avec le mur. Déboutonnant les boutons de son manteau, Goren se rapprocha de quelques pas, laissant un peu de distance entre eux, avant de s'asseoir sur ses talons pour l'étudier. La petite chose n'était qu'une enfant dont l'âge ne devait pas dépasser les six ans. Une informe blouse d'un blanc douteux sans manches lui couvrait à peine le corps. Elle avait les pieds nus et grelottait de froid. Elle ne semblait pas être nourrie correctement depuis des semaines. Ses bras ressemblaient à des petites baguettes frêles au bout de ses épaules osseuses. Mais ce n'est pas cela qui mit Goren dans une colère noire. Chaque parcelle de peau, que sa loque ne cachait pas, était recouverte de bleus tendant vers les couleurs violet, noir et bleu. Des abrasions couraient autour de l'un de ses poignets et l'une de ses chevilles, signe manifeste qu'elle avait été enchaînée. Chaque meurtrissure qu'il observait silencieusement indiquait qu'elle avait été pincée, giflée et frappée.

Goren se retourna vers sa coéquipière pâle, horrifiée de ce qu'il avait pu arriver à cette fillette. Il lut en elle une fureur dévastatrice, la même que lui. Cette vague de choc, de ressentiment, de souffrance et d'indignation déferlait en eux. Elle les traversa de part en part. D'un signe de la tête, Eames lui demanda de prendre les choses en main. Bobby chassa sa colère bouillonnante que la vue de cette enfant violentée nourrissait en lui. Il pourrait la faire éclater plus tard, lorsqu'il aura trouvé les monstres capables d'une telle cruauté. D'une voix aussi douce que possible, il commença à se présenter :

- Bonjour, je suis Bobby et mon amie, c'est Alex. Nous sommes tous les deux des policiers.

Il attendit un petit moment mais la fillette resta recroquevillée comme si elle était incapable de bouger, tellement transie de froid. Il fallait qu'il attire son attention. Il fit rapidement l'inventaire de ses poches mentalement mais ne trouva rien qui pourrait l'aider. Il chassa rapidement l'idée de lui donner son manteau. Cela ne l'aiderait pas si elle s'y cachait et il était sûrement trop lourd pour elle de toute manière. Même sa veste de costume serait démesurée sur son petit corps amaigri par les carences subies. La chose qu'il voulait faire, c'était attirer son regard pour commencer un dialogue, lui montrer qu'il ne lui ferait pas de mal, qu'il était un ami. Il se redressa sous les regards scrutateurs des deux femmes silencieuses et commença à observer le contenu de la pièce. Il grimaça lorsqu'il dut revenir au seul choix qui se proposait à lui. Un simple gilet noir laissé à l'abandon sur une chaise par un prêtre.

- Je peux ? Demanda-t-il à Annie en le montrant du doigt.

- Le gilet ? Bien sûr.

En une enjambée, Goren s'empara du vêtement et s'approcha l'espace de quelques secondes de la fillette pour le lui poser délicatement sur ses frêles épaules. Elle sursauta au contact mais resserra rapidement les pans contre elle pour s'en envelopper. Bobby était conscient que cela ne suffirait pas pour la réchauffer mais suffisant pour capter son attention. Sa patience fut récompensée au bout de quelques minutes lorsqu'il aperçut des yeux verts terrifiés parmi de longs cheveux noirs ébouriffés. Une grande ecchymose violette marquant sa joue droite fit frémir le détective à sa vue. Sans faire de geste brusque pour ne pas l'apeurer, Bobby fouilla dans la poche de sa veste pour y trouver son badge. Il le déposa à portée de main de la fillette en s'asseyant à-nouveau sur ses talons. Cette dernière jeta un regard apeuré vers Goren puis vers les deux femmes derrière lui. Chacun resta immobile, retenant leur souffle pour ne pas effrayer la fillette. Il ne fallait pas perdre les progrès effectués de cette prise de contact initiée par Goren. Rassurée, l'enfant sortit une main du gilet et attrapa rapidement l'insigne. Elle le rapprocha de son visage pour l'étudier et toucha les reliefs avec ses doigts. Elle se lécha les lèvres, signe manifeste qu'elle était déshydratée pensa Bobby.

- Alex et moi, nous sommes des policiers, reprit-il. Tu sais ce qu'est un policier ?

La fillette hocha de la tête. Commençant à établir un lien avec elle, Goren enchaîna doucement :

- Nous sommes là pour t'aider. Tu peux nous dire qui t'a fait du mal ?

L'enfant se tendit. Bobby s'en aperçut et préféra revenir sur un sujet moins douloureux.

- Comment tu t'appelles ?

Elle serra fort ses doigts sur le badge. Bobby lui donna un sourire réconfortant. Elle finit par tendre son bras droit afin de lui montrer l'intérieur de son poignet. Il remarqua aussitôt le tatouage grossier qu'on lui avait fait. On l'avait marqué comme une bête d'un simple numéro, la déshumanisant complètement.

- Numéro trente-sept, articula-t-elle d'une petite voix rauque.

Elle ferma les yeux, se recroquevillant sur elle-même, semblant attendre qu'une punition s'abatte sur elle.

- Tout va bien, fit Bobby d'une voix apaisante. Plus personne ne te fera du mal, je peux te le promettre.

Goren jeta un coup d'œil vers sa partenaire. Elle s'était retournée et serrait les poings de fureur, devant tant d'inhumanité et de ce que cela pouvait insinuer pour l'enfant. Il resta affable pour ne pas effrayer la fillette et cacher la colère qui revenait brûler à l'intérieur de lui face à toute cette douleur qui irradiait d'elle, de son corps martyrisé.

- Tu as sûrement un prénom, poursuivit-il. Le mien, c'est Bobby. Avant numéro trente-sept, comment on t'appelait ?

L'enfant remua les lèvres sans émettre le moindre son, comme si elle assimilait son prénom. Elle ferma les yeux très forts, faisant visiblement un effort pour se rappeler.

- Al… Al… Ally… Aliénor… Souffla-t-elle au bout d'un long moment.

- Oh ! C'est très joli ! S'exclama Bobby ravi. Aliénor a été le prénom d'une reine qui fut celle de France puis d'Angleterre ! Je suis sûr que tu es aussi courageuse et intrépide qu'elle l'était.

La fillette grimaça, échouant à former un sourire, visiblement contente qu'on lui fasse un compliment. Bobby le prit comme une victoire.

- Aliénor, Alex et moi, nous voudrions t'emmener avec nous, tu serais d'accord ?

Goren lui tendit la main pour l'encourager.

- Je ne laisserais plus personne te faire du mal. Je te promets que je vais prendre soin de toi.

Il approcha lentement la main pour repousser en arrière ses cheveux crasseux et dégager son visage, mais avant même qu'il n'ait pu la toucher, elle eut un mouvement de recul et leva ses deux mains devant sa tête pour se protéger. Il fut saisi d'horreur à la pensée qu'elle croyait qu'il allait lui faire du mal. Il patienta, sans bouger, attendant qu'elle baisse les bras.

- Je ne te ferais jamais de mal, Aliénor, murmura-t-il.

Bobby resta immobile, élargissant le doux sourire qu'il avait sur les lèvres pour l'amadouer, pour lui dire qu'elle ne craignait rien. Elle ferma les yeux et se crispa lorsqu'il retenta son approche. Il posa légèrement les doigts sur sa joue non tuméfiée. Elle sursauta à ce contact et recula de peur. Il attendit à-nouveau. Elle ouvrit les yeux et il commença à caresser avec délicatesse sa pommette. Son menton se mit à trembler tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. La lassitude et l'épuisement se lisaient sur son visage.

- Aliénor… l'appela-t-il.

La fillette gémit. Le son qu'elle émit brisa le cœur de Goren. C'était un écœurant mélange entre un cri de douleur et celui d'un rire de ravissement, comme si elle ne savait pas comment réagir face à son geste de tendresse. Tout d'un coup, son petit corps se mit à trembler, prémices à quelque chose dont Goren ne se sentait pas du tout prêt à affronter. Soudainement désemparé, il l'observa hoqueter comme si elle n'arrivait plus à trouver son souffle, puis il y eut enfin un sanglot qui la libéra. Ses défenses venaient de s'écrouler, laissant enfin libre cours à son désespoir.

Bobby se laissa aller en arrière quand Aliénor se précipita dans ses bras. Elle se blottit contre lui, agrippant sa chemise avec ses petites mains. Troublé, il commença à la serrer contre lui avec cette peur au ventre de la casser comme une brindille s'il le faisait trop fort. La fillette était tellement frêle. Il pouvait sentir chacun de ses os sous ses doigts. Sa peau était si froide qu'il essaya de l'envelopper au maximum pour lui procurer un peu de sa chaleur afin d'essayer de la réchauffer.

Bouleversé, Goren entreprit de bercer Aliénor doucement contre lui. Il se mit à lui murmurer des paroles de réconfort pour tenter d'arrêter les sanglots qui ne cessaient de la secouer afin de l'apaiser. Il n'y avait rien d'autre à faire. Alors Bobby encaissa, malade de se confronter à cette petite fille en larmes, ravagée et détruite par la folie des Hommes.

Goren ne sut pas vraiment combien de temps il resta à tenter de consoler Aliénor, tant le torrent d'émotions qui jaillissait d'elle ne semblait pas se tarir. Ce n'est que lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule pour attirer son attention que Bobby sortit de son étrange transe. C'était Eames. Cela faisait quelques minutes qu'Aliénor s'était affaissée dans les bras solides de Goren, complétement vidée de ses forces. Secouée et inquiète, Alex croisa son regard.

- Nous pouvons y aller, répondit Bobby à sa question silencieuse.

- Je vais faire tourner le moteur pour mettre en marche le chauffage.

Il hocha de la tête et sa partenaire quitta le sacristi. Aliénor s'était peu à peu calmée mais elle continuait à trembler de froid. Il se leva tout doucement puis, sans la brusquer, il la cala dans ses bras, tirant un pan de son manteau sur elle pour la recouvrir autant qu'il le pouvait. Elle se laissa faire comme une poupée de chiffon.

- Je savais bien que tu étais la personne de la situation, sourit Annie lorsqu'il se retourna vers elle. Tu vas prendre soin d'elle dorénavant.

- Je ne suis pas sûr de ton affirmation, lui répondit-il, mais je ferai du mieux que je peux. Je te tiendrais au courant.

Annie posa la main sur son bras et lui serra légèrement en guise de salutation. Avec son très léger paquet dans les bras, Bobby remonta l'allée centrale de l'église vers les doubles portes battantes. Les chutes de neige, qui s'étaient intensifiées depuis leur arrivée, l'accueillirent sur le parvis avec violence. Le vent siffla sur ses tympans. La tempête annoncée se rapprochait dangereusement. Il aperçut malgré tout sa partenaire l'attendre près de leur voiture. Il se courba sur la fillette pour la protéger, le temps d'atteindre le véhicule. Sur son chemin, un homme surgit de nulle part et le bouscula d'un coup d'épaule. Par réflexe, Bobby affermit son étreinte autour d'Aliénor pour éviter de la faire tomber et grommela entre ses dents sans s'attarder davantage sur cet incident. Eames à sa vue avait déjà ouvert la portière à son attention. Le temps qu'il s'installe, elle avait fait un voyage rapide au coffre et lui tendit une couverture de survie. Une fois enfermé dans le véhicule, il s'en servit pour envelopper l'enfant, puis chercha son bonnet qu'il avait fourré dans sa poche plus tôt dans la journée et lui enfila sur la tête pour éviter qu'elle perde plus de chaleur.

- Je suppose que tu préfères l'amener au Presbyterian ? Fit Alex une fois assise derrière son volant.

Il y avait d'autres hôpitaux sur leur route mais celui-ci avait le très net avantage d'être le plus proche du quartier général de la Police new-yorkaise et donc de leur unité. Elle n'attendit pas la confirmation de son partenaire pour lancer la voiture sur la route. Un silence sombre s'installa dans l'habitable durant la demi-heure qui suivit. Eames et Goren n'éprouvaient pas encore le besoin de parler, de s'exprimer face au martyre vécu par la fillette. Les mains crispées sur le volant, Alex roulait au pas, focalisée sur la route. Le ciel était noir. Bobby consulta l'heure sur le tableau de bord. Il n'était même pas encore quinze heures et il se serait cru au milieu de la nuit. Il sentit Aliénor dans ses bras se détendre au fur et à mesure qu'elle se réchauffait. Rassuré, il se permit de baisser l'intensité du chauffage tant il commençait à faire une chaleur étouffante dans l'habitacle.

- Tu es sûre que tu peux conduire, Eames ? S'inquiéta Goren. Cela commence à devenir vraiment impraticable.

Il connaissait les talents de conduite de sa partenaire et ne les mettait jamais en doute. Pourtant, la ville tout autour d'eux disparaissait derrière les flocons épais qui tombaient sans relâche. Les essuie-glaces avaient dû mal à garder la cadence. Leur retour lui paraissait plus périlleux que l'aller. Ils devaient sans plus tarder se mettre à l'abri au risque de se retrouver piégés dans la voiture.

- On arrive au Brooklyn Bridge, lui répondit-elle avec un léger grognement, mécontente qu'il la déconcentre de sa conduite.

A cette annonce, Goren prit une décision que sa coéquipière n'allait pas du tout aimer.

- Alors conduis-nous directement à la brigade.

Il lui était plus prudent de s'arrêter au quartier général où se trouvait leur escouade que de risquer de poursuivre leur chemin de quelques blocs jusqu'à l'hôpital. Eames se permit de quitter la route des yeux quelques secondes pour le regarder.

- Non Goren, le contredit-elle d'un ton dur. Aliénor a besoin de soins médicaux.

- J'en suis conscient, soupira-t-il. Mais tu sais autant que moi que l'état d'urgence ne devrait plus tarder à être déclaré en raison du blizzard. Nous sommes responsables d'Aliénor tant que nous n'aurons pas passé le relais aux services sociaux. Vu les conditions météorologiques, ils ne vont pas se risquer à venir tout de suite et nous allons finir pas nous retrouver coincés à l'hôpital, jusqu'à ce que le temps se calme. Nous ne pourrons rien faire de là-bas. Encore moins commencer à enquêter pour comprendre ce qui est arrivé à Aliénor.

Bobby savait que sa partenaire appréciait peu les hôpitaux comme lui. C'était des lieux trop chargés pour eux en souvenirs. Il y avait les blessures, la douleur et les deuils. De plus, il était encore hanté par l'image de sa partenaire allongée dans ce lit alors qu'elle était aussi blanche que les draps après avoir réussi à s'échapper de Jo. Selon lui, le choix était assez aisé de faire entre celui de rester enfermé dans un hôpital ou à l'intérieur de leur unité. Ils pourraient se rendre utile en enquêtant, pas à attendre que la tempête se termine dans une salle d'attente inconfortable sans pouvoir rien faire d'autre que de tourner en rond.

- Goren… Gronda Eames entre ses dents pour l'avertir qu'il poussait un peu trop loin les limites.

Bobby posa les doigts sur la main de sa partenaire. Peu habituée à un contact physique comme celui-ci entre eux, Eames se tendit. Il insista, transformant le frôlement de leurs peaux en une proximité plus appuyée, enveloppant le dos de sa main par la chaleur de sa paume. Les muscles de sa partenaire finirent par se relâcher.

- Laisse-moi jusqu'à demain matin, Eames, la supplia-t-il pour la faire céder.

- Goren…

Il exerça une légère pression sur sa main, conscient de lui solliciter une nouvelle faveur. Il réclamait, elle offrait. C'était leur schéma de fonctionnement, leur mécanique. Il redoutait le jour où elle déciderait de cesser de lui donner à force de trop prendre.

- Je n'ai pas envie de briser le lien que j'ai réussi à établir avec Aliénor, ajouta Bobby. Il est encore extrêmement fragile. Et il va nous être nécessaire si on veut qu'elle parle. Laisse-moi la garder cette nuit. Dès que l'on pourra circuler demain, je l'amène à l'hôpital et j'appelle les services sociaux. Je te le promets.

Eames poussa un long soupir à la fin de sa tirade. Il retira sa main, puis resta silencieux en l'observant peser le pour et le contre suivant la décision qu'elle allait prendre. A sa grande surprise, elle ne tergiversa pas plus d'une minute. Il ne sut pas vraiment si c'était parce qu'il avait été assez convaincant, par compassion envers Aliénor ou par pitié pour lui qu'elle lui déclara :

- Ross ne va pas aimer ça. Vraiment pas.