Chapitre 17

Gríma ne ferma pas l'œil de la nuit tant il eut du mal à réaliser ce qu'il venait de vivre. Il avait l'impression de sentir encore les lèvres d'Éowyn contre les siennes, et il essayait de se convaincre que cette sensation délicieuse était bien la preuve qu'il n'avait pas rêvé. Éowyn l'avait embrassé, et ce baiser, aussi fugace fût-il, resterait gravé dans sa mémoire jusqu'à la fin de ses jours. Jamais il n'aurait imaginé que ce serait elle qui ferait le premier pas, lui qui osait à peine la toucher de peur de se faire repousser... Était-ce le vin qui l'avait poussée à lui accorder enfin ses faveurs ? Elle paraissait pourtant lucide lorsqu'il l'avait raccompagnée à ses appartements, et rien dans ses manières ni dans sa voix n'avait trahi le moindre signe d'ébriété. Certes, il s'était étonné qu'elle le laisse la reconduire jusqu'à la porte de sa chambre, mais elle s'était bien gardée de lui proposer d'y entrer. Comment expliquer alors ce baiser qu'elle lui avait donné avant de lui souhaiter bonne nuit ? S'agissait-il d'un moment de faiblesse dont elle ne tarderait pas à se repentir ?

Gríma savait en tout cas qu'il ne le regrettait pour rien au monde. Il avait beau se répéter qu'Éowyn était mariée, il ne parvenait pas à se sentir coupable de lui avoir rendu son baiser. Il se réjouissait au contraire de pouvoir se retrouver seul avec elle pendant que son mari était absent, et se félicitait d'avoir vu son vœu exaucé en apprenant que Faramir tarderait à rentrer. Combien de temps encore la chance continuerait-elle à lui sourire ainsi ?

Éowyn l'avait laissé dans un tel état de fébrilité qu'il ne pouvait s'empêcher de faire les cent pas dans sa chambre, ressassant inlassablement les mêmes questions. Lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à chasser les ténèbres de la pièce, Gríma se demanda si Éowyn était déjà sur les remparts, en train d'observer le lever du soleil... Il fut tenté d'y aller dans l'espoir de la voir, mais se ravisa finalement, par crainte de sa réaction s'il la trouvait en effet. Comment se comporterait-elle lorsqu'elle poserait à nouveau les yeux sur lui ? Lui réserverait-elle un regard aussi glacial que ceux qu'elle lui lançait jadis à Meduseld ? Ferait-elle comme si rien ne s'était passé ? Chercherait-elle à l'éviter ? Une seule chose était sûre : plus rien désormais ne serait comme avant.


Éowyn eut beau essayer de se changer les idées en allant marcher dès l'aube sur le chemin de ronde, ni l'air frais du petit matin, ni le spectacle du lever du jour ne parvinrent à chasser Gríma de son esprit. Il occupait désormais ses moindres pensées, telle une obsession dont elle ne pouvait plus se défaire, et son visage au teint livide revenait la hanter partout où elle posait les yeux. Elle s'attendait à le voir apparaître à tout moment, sortant de l'ombre d'un recoin et s'approchant d'elle en silence, comme il avait la fâcheuse habitude de le faire, et elle n'aurait su dire si elle désirait ou si elle redoutait sa présence... Peut-être les deux à la fois ?

Elle poussa en tout cas un soupir de soulagement en constatant qu'il ne se trouvait pas dans la salle d'armes, où elle se rendit peu après le lever du soleil pour s'entraîner à l'épée. Elle espérait qu'un peu d'exercice l'aiderait à se libérer l'esprit, mais même après deux heures d'enchaînement d'attaques, de parades et de ripostes, elle ne put s'empêcher de se demander si Gríma était réveillé et, si oui, pourquoi il n'était pas encore venu la rejoindre.

Ce ne fut qu'une fois dans son bain qu'Éowyn parvint enfin à se détendre. La chaleur de l'eau lui procura une telle sensation de bien-être qu'elle finit par en oublier les inquiétudes qui l'avaient tourmentée depuis son réveil. Fermant les yeux, elle se laissa gagner par cette douce volupté, et cela lui rappela bientôt le plaisir qu'elle avait ressenti la veille en posant ses lèvres sur celles de Gríma. Que faisait-il, à présent ? Avait-il choisi de passer la matinée dans sa chambre à lire les Mémoires de Thorondir, ou s'était-il décidé à sortir pour profiter de l'air pur des collines d'Emyn Arnen ? Et pourquoi donc Éowyn continuait-elle de songer à lui alors qu'elle était nue dans son bain ? Il fallait décidément qu'elle trouve un autre moyen de détourner ses pensées de cet homme.

Une balade à cheval lui parut être la meilleure solution pour parvenir à ses fins. Sans attendre de faire sécher ses cheveux, elle enfila sa veste de fourrure blanche et son pantalon de laine grise, chaussa ses bottes à lacets et s'empressa de descendre aux écuries. Hélas, elle n'en eut pas plus tôt franchi le seuil qu'elle regretta son choix amèrement.

Gríma se trouvait déjà là, en train de seller sa jument comme s'il s'apprêtait à partir. L'espace d'un instant, Éowyn crut qu'il était sur le point de quitter le château sans même lui dire au revoir, et cette idée subite lui glaça le cœur. Était-ce à cause du baiser qu'ils avaient échangé la veille qu'il avait décidé de s'en aller ? Était-ce elle qui le faisait fuir ?

Ce fut Églantine qui remarqua en premier la présence d'Éowyn. La jument noire souffla des naseaux en reconnaissant la jeune femme, et Gríma ne tarda pas à tourner la tête dans sa direction. Les cernes qu'il avait sous les yeux paraissaient encore plus creusés qu'à l'ordinaire, et Éowyn se dit qu'elle n'était finalement pas la seule à avoir passé une mauvaise nuit.

- Vous avez prévu d'aller quelque part ? s'enquit-elle en essayant de rendre sa voix aussi naturelle que possible.

- Je... je comptais me promener dans les environs pour prendre un peu l'air, répondit Gríma, non sans une pointe d'anxiété.

- Il semblerait que nous ayons eu la même idée, constata Éowyn avec un sourire.

Même si elle pouvait désormais faire une croix sur son projet d'escapade solitaire, elle était soulagée d'apprendre que Gríma n'avait pas l'intention de quitter le château. Aussi accepta-t-elle malgré tout de l'accompagner lorsqu'il se risqua à lui en faire la proposition. Elle vit le soulagement se peindre sur les traits de son visage blafard, et elle comprit que lui aussi avait craint de voir se rompre le lien si précieux qu'ils avaient réussi à tisser entre eux.

- Que diriez-vous d'une balade sur les bords de l'Anduin ? suggéra Éowyn. Je traverse souvent le fleuve pour me rendre à Minas Tirith, mais je ne trouve jamais le temps de m'y arrêter pour flâner le long de ses rives...

Enchanté par cette idée, Gríma s'empressa de fixer la selle sur le dos d'Églantine et de lui mettre ses rênes, puis vint aider Éowyn à équiper sa monture. Laconis le laissa faire sans broncher, rassuré par ses gestes calmes et posés, et le regarda d'un air placide tandis qu'il ajustait la lanière de sa bride autour de son museau. Éowyn était heureuse de voir la confiance qui s'était installée entre son cheval et Gríma. Cela renforçait la confiance qu'elle-même accordait à cet homme et lui prouvait une fois de plus qu'il ne cachait pas de mauvaises intentions. Cela justifiait-il pour autant le baiser qu'elle lui avait donné ? À vrai dire, elle n'arrivait pas à s'expliquer pourquoi elle l'avait embrassé... Ce qu'elle ressentait désormais pour lui dépassait l'entendement. Pourquoi essayer de trouver une raison là où les sentiments prévalaient ?

Si la neige continuait de fondre tranquillement sur le haut des collines d'Emyn Arnen, elle avait entièrement disparu sur les rives de l'Anduin. Le printemps semblait s'y être déjà installé, tapissant le sol de fleurs multicolores qui embaumaient l'air de leur parfum suave. Une rangée de hêtres bordait le fleuve et leur frondaison déjà luxuriante bruissait du chant des oiseaux. Éowyn mit pied à terre et alla attacher Laconis au tronc de l'un des arbres. Gríma fit de même avec Églantine, puis rejoignit la princesse qui s'était rapprochée du bord de la rivière pour regarder ses eaux claires aux reflets scintillants. Leur pureté offrait un contraste saisissant avec la couleur brunâtre des eaux du Brandevin. Un cygne blanc et un cygne noir se laissaient tranquillement porter par le courant, et ce couple pour le moins insolite rappela tristement à Gríma à quel point Éowyn et lui pouvaient paraître mal assortis. Comment une femme aussi belle et respectable pouvait-elle fréquenter un homme aussi laid et méprisable ? Le blanc immaculé de la veste dont elle était parée jurait tellement avec le noir des vêtements dont il était accoutré qu'il avait presque honte de se tenir si près d'elle... Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de vouloir rester constamment à ses côtés, et sa présence ne semblait d'ailleurs pas la gêner le moins du monde. Au contraire, c'était elle qui l'avait embrassé la veille, et c'était elle qui venait de l'inviter à l'accompagner sur les berges de l'Anduin. Sa vertu commençait-elle à l'abandonner ? Avait-il fini par la corrompre malgré lui ?

Tous les deux se tenaient côte à côte, les bras le long du corps, et ce fut d'une main hésitante que Gríma chercha celle d'Éowyn. Il la sentit bientôt contre le dos de sa main et, sans oser la prendre, se contenta de l'effleurer doucement. La jeune femme répondit à sa caresse en pressant un peu plus sa main contre la sienne, comme pour l'inviter à poursuivre son geste. Encouragé par ce tendre accord, Gríma plaça la paume de sa main sur celle d'Éowyn et glissa lentement ses doigts entre les siens. Le plaisir enivrant qui le parcourut n'en fut que plus grand lorsqu'il sentit la princesse serrer sa main plus clairement. Ils tournèrent leur tête l'un vers l'autre et se regardèrent dans les yeux. Sans prononcer le moindre mot, ils comprirent alors qu'ils partageaient tous deux la même envie. L'envie que cette promenade le long de l'Anduin ne soit que le début d'une plus longue promenade...


Gríma et Éowyn longèrent le fleuve en direction du sud. Leurs chevaux les menèrent jusqu'au confluent de l'Anduin et de la rivière Erui, et ce fut en voyant le soleil décliner au-dessus de la croisée de ces deux cours d'eau que la princesse jugea plus sage de revenir sur leurs pas pour retourner aux collines d'Emyn Arnen. Elle craignait en effet que les portes du château ne se referment avant leur arrivée, et préférait éviter d'attirer l'attention sur elle en demandant aux gardes de les rouvrir. Aussi décida-t-elle d'accélérer l'allure en proposant à Gríma de faire une course avec elle sur le chemin du retour. C'était l'occasion de tester ses talents de cavalier et de voir s'il savait mener son cheval au galop aussi bien qu'il savait en prendre soin. S'il eut certes un peu de mal à ne pas se laisser distancer, Gríma parvint malgré tout à garder le rythme et à se montrer digne d'un homme du Rohan.

Ils arrivèrent ainsi au château avant la tombée de la nuit, à l'heure précise à laquelle ils avaient pris l'habitude de partager leur dîner dans la Grande Salle. Ce soir ne fit pas exception, et ce fut autour d'un délicieux civet de lapin aux épices qu'ils se retrouvèrent à nouveau. La conversation toujours inépuisable de Gríma se tourna cette fois sur les livres et les parchemins, et fit découvrir à Éowyn qu'il avait tout comme elle un goût prononcé pour la lecture. À l'entendre citer des textes dont elle n'avait encore jamais soupçonné l'existence, elle devina qu'il avait lu dans sa vie beaucoup plus d'ouvrages qu'elle-même ne pouvait en compter dans sa propre bibliothèque. Cela n'était d'ailleurs guère surprenant, quand elle pensait à la différence d'âge qui les séparait... Elle qui venait à peine de fêter ses vingt-six printemps ne pouvait naturellement se vanter d'avoir autant d'expérience qu'un homme d'âge mûr comme Gríma. Il avait sans doute plus de quarante ans et la mèche de cheveux blancs qui était mystérieusement apparue au-dessus de son front ne faisait rien pour le rajeunir. Pourtant, quelle étrange attirance elle ressentait pour lui en le regardant tandis qu'il évoquait les Chroniques de Barahir... Peu lui importait désormais la pâleur maladive de son visage, les deux épaisses verrues qu'il avait au-dessus de l'œil gauche ou même son absence de sourcils. L'éclat avec lequel brillait son regard et la façon dont ses lèvres se mouvaient pendant qu'il parlait suffisaient à la charmer entièrement.

Elle le laissa à nouveau la raccompagner jusqu'à ses appartements à la fin du dîner, et sentit son cœur s'emballer lorsqu'ils s'arrêtèrent tous deux devant la porte de sa chambre. Pourquoi n'avait-elle aucune envie de le quitter, alors qu'elle venait de passer la journée entière avec lui ? Son seul désir était de l'embrasser encore une fois sur les lèvres avant de lui souhaiter une bonne nuit, mais elle s'efforçait de ne pas céder à la tentation par crainte de se montrer trop pressante. Ce fut certainement la raison pour laquelle Gríma se risqua à faire le premier pas.

Sa main tremblante effleura la joue d'Éowyn comme le jour où il était venu la consoler de la mort de Théodred. Cette fois, cependant, elle ne chercha nullement à s'écarter de lui, mais le laissa au contraire se rapprocher davantage, fermant les yeux pour mieux savourer sa caresse. Elle sentit bientôt ses lèvres se poser sur les siennes et entrouvrit sa bouche pour répondre à son baiser. Un plaisir enivrant parcourut tout son corps lorsque leurs langues se rencontrèrent, et elle ne pensa plus à rien d'autre qu'à prolonger cet instant merveilleux.

Plaçant inconsciemment sa main sur le cou de Gríma, elle promena ses doigts sur sa nuque puis dans ses cheveux. Une vague de chaleur montait en elle tandis qu'elle sentait la main de son partenaire glisser le long de son dos et jusqu'à sa taille. Serrée tout contre lui, elle ne parvenait plus à calmer le rythme de sa respiration, et sa poitrine se soulevait et s'abaissait avec peine contre celle de Gríma. Aussi crut-elle bon de mettre fin au baiser pour reprendre son souffle et le contrôle de ses émotions. Elle garda cependant son front posé contre celui de son ami et le bout de son nez toucha le sien. Les yeux baissés sur les lèvres de Gríma, elle attendit quelques instants avant de lui chuchoter d'une voix tendre :

- Bonne nuit.

Sur ce, elle lui tourna le dos et rentra dans sa chambre. Son cœur battait encore la chamade lorsqu'elle referma la porte derrière elle. Cédant sous le poids de l'émotion, elle finit par s'y adosser, comme si elle craignait que Gríma ne cherche à entrer à son tour. Était-il toujours sur le seuil ou avait-il déjà quitté le couloir ? Elle tendit l'oreille pour essayer de deviner sa présence, mais son cœur tambourinait si fort contre sa poitrine qu'elle ne parvenait qu'à entendre ses battements saccadés. Et si Gríma était resté devant sa chambre, en proie aux mêmes tourments qu'elle ? Se doutait-il qu'Éowyn se tenait encore tout près de lui, immobile de l'autre côté de la porte, luttant contre l'envie de faire tomber cette étroite barrière qui se dressait entre eux deux ?

Incapable de résister plus longtemps, la jeune femme se retourna à nouveau pour poser sa main sur la poignée et entrouvrir la porte doucement. Si elle ne fut pas vraiment surprise de retrouver Gríma sur le seuil, l'étonnement qu'elle lut dans ses yeux lui révéla qu'au contraire il ne s'attendait pas à la voir réapparaître aussi tôt devant lui. Il planta son regard dans celui d'Éowyn et il ne lui en fallut pas plus pour comprendre son invitation. Sans un mot, il se glissa à sa suite dans l'entrebâillement de la porte, puis referma celle-ci derrière lui.