Chapitre 2
La petite accrochée à son cou, Goren, suivit de sa partenaire, sortit de l'ascenseur qui venait de les amener à l'étage de leur brigade. D'un pas assuré, il se dirigea vers son bureau, puis déposa son précieux fardeau sur son fauteuil jaune. Aliénor agrippa aussitôt son manteau comme si elle ne voulait pas perdre le contact avec lui d'une main et de l'autre se frotta les yeux. Réchauffée et épuisée, elle avait fini par s'endormir dans la voiture. Dès qu'Alex avait éteint le moteur en se garant dans le parking du sous-sol, la fillette avait soudainement ouvert les yeux. Bobby n'aurait pas été plus troublé si elle avait surgi de nulle part en hurlant. Son cœur avait mis plusieurs secondes à retrouver un rythme normal.
- Bobby, l'interpella Eames en retirant son manteau pour l'accrocher à la patère. Je vais m'occuper tout de suite de Ross avant qu'il soit au courant pour Aliénor par quelqu'un d'autre et qu'il nous tombe dessus.
Elle pointa un doigt menaçant vers lui.
- Tu me devras une faveur pour ça, sois en sûr Goren. Et elle va te coûter très chère, celle-ci.
En réponse, l'inspecteur la gratifia d'un sourire espiègle. Alex leva les yeux au ciel et prit la direction de l'antre de leur supérieur. En l'observant toquer à la porte, Bobby se rendit-compte que le silence dans l'escouade n'était plus qu'entrecoupé par une sonnerie lointaine de téléphone. Toute la brigade avait porté son attention sur lui, ou plutôt vers ce qui venait de se cacher sous son bureau. Agacé, il fit un geste de la main, signifiant à ses collègues de retourner vaquer à leurs occupations. Puis il poussa sa chaise avant de s'agenouiller. Encore trop grand, il dut se pencher pour regarder en-dessous de son bureau.
- Aliénor, ce sont tous des policiers comme Alex et moi, lui expliqua-t-il pour la rassurer. Personne ici ne te fera de mal.
Apeurée, l'enfant secoua la tête et ramena ses jambes vers elle. Bobby se redressa et fouilla dans la poche de son manteau pour en retirer un badge visiteur qu'il avait récupéré à l'accueil. Il tendit le bras pour attraper un gros feutre noir de la tasse de Père Noël. Sur la carte d'identification, il y inscrit le prénom de la fillette puis son nom. Ensuite il récupéra son insigne pour y dévider le cordon enroulé à l'arrière pour le passer sur l'attache du badge avant de se pencher à-nouveau vers la fillette pour le lui présenter.
- Aliénor, c'est pour toi, lui expliqua-t-il. C'est un badge visiteur. Tu vas devoir le garder avec toi tout le temps. J'y ai inscrit ton prénom et mon nom. Si tu te perds ou que tu me cherches, tu le montres et on te ramènera à moi, d'accord ?
Goren le posa par terre devant elle et attrapa sa propre carte d'identification pour l'accrocher à la poche de sa veste pour montrer l'exemple. Il quitta des yeux la fillette, le temps pour lui de retirer son manteau qu'il posa sur le bureau. Lorsqu'il reporta son attention sur elle, le badge était autour de son cou comme il le souhaitait. Il la gratifia d'un sourire chaleureux pour la récompenser.
- Tu as sûrement soif. Et je suis sûr que tu aimerais manger quelque chose. Qu'est-ce que tu en penses ? Il y a des gâteaux et du chocolat dans le distributeur.
Les yeux de l'enfant se mirent à briller comme si elle n'avait pas vu de nourriture depuis une éternité.
- Je te laisserais choisir ce que tu veux, Aliénor. On y va ?
La faim dût être plus forte que sa peur car elle attrapa la main qu'il lui tendait et se laissa faire quand il la tira tout doucement hors de sa cachette. Effrayée qu'on la dévisage, elle pressa son visage contre la jambe de Goren pour se cacher. Très protecteur, Bobby jeta un regard mauvais à tous ceux qui osaient les regarder pour qu'ils retournent se consacrer à leurs affaires. Il avança d'un petit pas en incitant Aliénor à en faire de même.
- C'est juste là, montra Goren d'un doigt leur minuscule salle de pause installée dans un coin, à quelques mètres d'eux.
Aliénor se mit à regarder tout autour d'elle et lorsqu'elle fut rassurée de ne plus être le centre d'attention, elle avança, la main agrippée à celle du géant.
- Qu'est-ce que tu veux Aliénor ? Demanda Bobby lorsqu'ils se retrouvèrent devant le distributeur.
La fillette écarquilla des yeux face aux nombreux choix qui se présentaient à elle avant de coller le visage contre la paroi. Après une observation minutieuse, elle lui montra d'un doigt timide les cookies. Une fois acheté, puis ouvert le paquet, l'inspecteur lui offrit. Elle resta immobile pendant un petit moment alors qu'il souriait pour l'inciter à lui prendre les gâteaux. Elle finit par tendre la main et les attrapa d'un geste hésitant. Elle les renifla avant de regarder tout autour d'elle pour aller s'asseoir dans le coin de la pièce. Avec tristesse, Goren analysa ce comportement comme un moyen pour elle de se sentir en sécurité, n'ayant pas à surveiller ses arrières. Avec précaution, elle sortit un cookie de son emballage. Avant de mordre dedans, elle leva les yeux vers Goren vérifiant silencieusement qu'elle avait le droit de manger.
- Mange Aliénor, l'encouragea Bobby d'une voix douce.
Elle prit une bouchée mais garda les yeux fixés sur lui tandis qu'elle commençait à mastiquer. Le goût dût lui plaire car elle lui offrit son premier vrai sourire avant de réattaquer avidement son gâteau. Bobby en profita pour aller remplir un gobelet d'eau fraîche à la fontaine. Il le posa devant l'enfant avant de s'asseoir à son tour sur le sol, étendant ses longues jambes devant lui. Il l'observa manger avec un certain enchantement. Lorsque Aliénor termina son premier cookie, il l'incita à boire un peu d'eau pour commencer à la réhydrater. Il allait devoir la faire boire régulièrement à petite dose dans les prochaines heures.
Bobby frémit intérieurement lorsqu'il poussa un peu plus l'étude des nombreuses ecchymoses qui marquaient chaque parcelle de peau de la fillette. Sous la lumière crue des néons, elles étaient encore plus affreuses et il lui était difficile de ne pas détourner les yeux pour les ignorer. C'était un tableau abstrait et cru, fardé des couleurs d'un déchaînement de violence, témoin d'une souffrance silencieuse.
Était-ce une enfant battue qui s'était sauvée de la cruauté de chez elle ou d'autre part ? Ou l'avait-on abandonné en pleine rue car considérée désormais comme inutile ? Qu'avait-elle vécu pour avoir des abrasions sur sa cheville et son poignet ? Comment avait-on pu l'attacher et surtout la marquer comme une bête ? Quels châtiments lui avait-on fait subir ? Goren tressaillit à-nouveau lorsqu'une pensée aussi lointaine et pourtant si plausible lui frôla l'esprit sur un des nombreux sévices dont la fillette aurait été la victime. Depuis quand Aliénor était-elle devenue un défouloir à la bestialité des hommes ? Elle devait n'être plus qu'un miroir brisé par la violence physique et psychologique subie pensa le détective avec désespoir.
Bobby attendit patiemment que la petite fille termine ses gâteaux et but tout le gobelet. En se léchant les doigts, elle regarda avec avidité le distributeur.
- Aliénor, l'appela Goren pour attirer son attention. Sais-tu l'âge que tu as ?
L'enfant l'observa de ses grands yeux effarouchés. Ses lèvres remuèrent sans laisser filtrer le moindre son.
- 1, 2, 3, 4, 5, compta Goren à voix haute ses propres doigts pour lui montrer. Cinq ans ?
Tout en fronçant des sourcils, Aliénor leva la main et regarda ses doigts. L'inspecteur leva son autre main et recompta cette fois-ci jusqu'à six, jugeant qu'elle ne devait pas être plus âgée que cela.
- Cinq ans ? Six ans ? Demanda-t-il avant de lui montrer seulement quatre doigts en repliant son pouce à l'intérieur de sa paume. Ou quatre ans ?
Elle observa ses doigts puis ceux du détective, la confusion se lisant dans ses yeux.
- Ce n'est pas grave si tu ne le sais pas, la rassura-t-il. Connais-tu ton nom de famille ?
Aliénor ne répondit pas, se contentant de le contempler de ses yeux verts qui semblaient avoir vu bien plus d'horreurs qu'ils n'auraient dû. Il y eut une étrange communication non verbale entre le détective et l'enfant. Goren rompit la connexion, soudainement mal à l'aise face à l'intensité de douleur que son regard reflétait. Un léger coup contre la paroi accompagna la voix de Ross.
- Inspecteur, un mot, je vous prie.
La fillette se recroquevilla dans son coin, effrayée par le capitaine de la Major Case. Ce dernier, essayant de dissimuler son choc de voir les preuves manifestes d'une maltraitance, la dévisageait pourtant sans aucune subtilité. Bobby se leva pour s'interposer rapidement entre eux en imposant sa grande taille et sa masse pour inciter Ross à cesser son élan de voyeurisme.
- Capitaine… L'appela Goren d'un ton grave.
Ross se ressaisit et prit une profonde inspiration.
- Eames vient de m'expliquer la situation. Avez-vous pu obtenir d'autres informations de la part de l'enfant pour que l'on puisse retrouver d'où elle vient ?
Bobby jeta un coup d'œil vers sa partenaire, exprimant sa surprise de ne pas être réprimandé sur les nombreuses infractions aux règles qu'il venait de faire, notamment en ramenant Aliénor avec eux au lieu de l'amener à l'hôpital. Eames haussa des épaules lui signifiant qu'elle n'en savait pas plus que lui pour le moment d'une telle mansuétude de la part de leur capitaine.
- Aliénor ne dit plus un mot pour le moment, se lança alors Bobby. Je viens d'essayer de lui demander son âge mais elle n'a pas l'air de le savoir. Elle ne semble pas non plus se souvenir de son nom de famille.
Ross sembla réfléchir un instant puis expira bruyamment. Goren profita de ces quelques secondes de répit pour s'assurer que tout allait bien du côté d'Aliénor. Elle s'était roulée en boule comme si elle voulait se cacher. L'inspecteur n'eut plus qu'une seule envie, celle d'aller la rassurer en la prenant contre lui pour la protéger de ce monde pervers.
- Je vais appeler Cragen de l'USV de Manhattan. C'est leur rayon, ce genre d'affaires.
Aussitôt, le commandant leva la main pour couper court aux objections qu'allaient émettre ses détectives.
- Écoutez, je vais devoir aller annoncer à toute l'escouade que nous sommes tous bloqués ici par mesure de sécurité, jusqu'à demain matin à cause de cette tempête, selon les ordres que je viens de recevoir. Alors épargnez-moi vos jérémiades, je n'ai pas la patience de les écouter. Et ne vous inquiétez pas Goren, nous aurons une petite discussion plus tard dans mon bureau sur vos prises d'initiatives.
Bobby comprit un peu mieux pourquoi Ross laissait couler pour le moment.
- Puisque nous sommes déjà impliqués dans cette affaire, reprit Ross, et que je connais bien Cragen, je vais voir avec lui si nous pouvons mener cette enquête conjointement. L'USV a plus d'expérience dans ce domaine que nous, quoique vous puissiez en dire. En attendant, Eames, vous allez regarder si un avis de recherche a été émis pour cette petite dans l'état et élargissez ensuite vos recherches si vous ne trouvez rien. Goren, quant à vous, la fillette est sous votre entière responsabilité. Je ne veux pas la voir errer dans mon unité sans que vous en soyez son ombre. C'est bien compris ?
Les deux inspecteurs hochèrent la tête et sans attendre Ross leur tourna le dos pour filer vers son bureau.
- Ça s'est bien passé finalement, soupira Goren de soulagement.
- On en reparlera quand nous aurons eu le retour de bâton, renifla sa partenaire.
Goren grimaça. Elle avait raison. Ross avait d'autres préoccupations mais le moment venu, il n'oublierait certainement pas de le convoquer pour son sermon.
