Chapitre 18
Les braises crépitaient doucement dans la cheminée de la chambre d'Éowyn, éclairant la pièce d'une faible lumière tamisée. La lueur du foyer se reflétait dans les yeux bleus de Gríma, qui restait comme interdit à deux pas de la porte, attendant manifestement le consentement de la jeune femme avant d'oser s'approcher d'elle.
Ce fut elle qui vint à lui pour lui prendre la main. Elle lui sourit tendrement pour essayer de le mettre plus à l'aise, mais en vérité elle se sentait aussi intimidée que lui, comme si c'était la première fois qu'elle s'offrait à un homme. Elle se demandait s'il avait connu des femmes avant elle, et s'il se sentait lésé qu'elle se soit déjà donnée à un autre qu'à lui... Le regard pénétrant de Gríma lui fit bien vite oublier ces questions. Envoûtée par leur étrange pouvoir hypnotique, elle le laissa placer son autre main derrière sa taille et l'attirer un peu plus contre lui. Il pencha légèrement la tête pour atteindre son cou, et y déposa un baiser qui la fit frissonner de plaisir. Elle ferma les yeux pour mieux apprécier cet instant, et ne les rouvrit que lorsqu'elle le sentit retirer ses lèvres.
Redressant la tête, des mèches de cheveux noirs retombèrent sur son visage blême. Éowyn leva la main pour les écarter, puis caressa sa joue avec la même tendresse dont il avait fait preuve en effleurant la sienne quelques moments plus tôt. Sa peau était d'une douceur surprenante pour un homme. Son absence totale de pilosité expliquait sans doute pourquoi elle était si agréable à toucher. Éowyn baissa les yeux sur le col ouvert de son pourpoint qui laissait entrevoir le haut de sa poitrine imberbe, et se demanda si celle-ci était aussi lisse que sa joue. Il n'y avait en réalité qu'une seule façon de le savoir...
Posant ses mains sur son habit noir, elle commença à en défaire les boutons un à un, du haut vers le bas, en y mettant une application infinie. Elle sentait la respiration de Gríma s'accélérer à mesure qu'elle faisait descendre ses doigts le long de son torse. Elle l'aida à retirer son pourpoint lorsqu'elle eut fini de l'ouvrir, et il se retrouva bientôt en simple chemise. Cette fois, ce fut lui qui se chargea de l'enlever, passant le vêtement au-dessus de sa tête avant de le laisser retomber à ses pieds. Il se présenta ainsi à demi-nu devant Éowyn, et la regarda avec un mélange d'espoir et d'anxiété tandis qu'elle promenait ses yeux sur son corps. Sans être le corps d'un athlète, il était bien moins chétif qu'elle ne l'avait craint, et ses muscles étaient bien plus fermes qu'elle ne l'aurait soupçonné. Sa peau était aussi blanche et glabre que celle de son visage, et la jeune femme ne tarda pas à découvrir qu'elle était aussi douce. Elle sentit sous sa main son cœur qui battait aussi vite que le sien, puis fit glisser ses doigts sur son dos et discerna une légère boursouflure entre ses omoplates. D'abord perplexe, elle comprit au bout de quelques instants qu'il s'agissait de la cicatrice qu'avait laissée la flèche hobbit qu'il avait reçue après avoir tué Saroumane, et elle le regarda dans les yeux pour lui témoigner sa compassion.
Gríma se hasarda à son tour à dévêtir Éowyn, passant ses mains dans le dos de la jeune femme pour essayer de défaire le laçage de sa robe. Cette entreprise se révéla plus compliquée qu'elle ne lui avait sans doute paru au début, et la princesse finit par se retourner et passer ses longs cheveux blonds par-dessus son épaule pour lui faciliter la tâche. Il en profita pour l'embrasser dans la partie du cou qu'elle venait de dégager, puis s'appliqua à desserrer sa robe aussi délicatement que possible. Lorsqu'il eut terminé et qu'Éowyn le sentit hésiter à aller plus loin, elle se tourna à nouveau vers lui et braqua son regard dans le sien. Ses yeux bleus brillaient de désir mais celui-ci semblait si violent qu'il paraissait lutter pour le maîtriser. Aussi Éowyn décida-t-elle de poursuivre ce qu'il avait commencé en découvrant lentement ses épaules. Elle fit glisser le haut de sa robe le long de son buste, et le morceau d'étoffe finit par tomber de lui-même à ses pieds. Gríma crut rêver en la voyant se tenir entièrement nue devant lui, telle une offrande qu'elle lui faisait de sa personne. Pétrifié, il osait à peine toucher ce corps si parfait qu'il avait si longtemps convoité. Il ne pouvait cependant s'empêcher de le dévorer des yeux, et il céda finalement à la tentation en posant sa main sur sa taille et en effleurant de son pouce le dessous de son sein. Enivrée par cette douce caresse, Éowyn laissa Gríma l'attirer contre son corps pour presser son cœur contre le sien. Elle était toute à lui.
Par chance, le soleil n'était pas encore levé lorsqu'Éowyn rouvrit les yeux. Elle ignorait combien de temps elle avait dormi, mais elle se souvenait avoir trouvé le sommeil bien plus vite que si elle avait usé d'un somnifère. Cela venait sans doute de la fatigue de la journée qu'elle avait passée au grand air à se promener le long de l'Anduin, mais ce n'était pas la seule explication. Elle et Gríma étaient restés éveillés si tard dans la nuit... Le plaisir qu'ils avaient eu à se découvrir l'un l'autre leur avait fait perdre toute notion du temps, et ils n'avaient fini par se laisser tomber de sommeil qu'après bien des étreintes passionnées. Gríma avait gardé ses bras serrés autour de la taille d'Éowyn comme pour la retenir ou la protéger, et sa présence lui donnait en effet un profond sentiment de quiétude. Elle sentait son souffle chaud sur sa nuque et devinait qu'il dormait encore paisiblement. Il lui fallait pourtant le réveiller si elle ne voulait pas que Lizeth les surprenne tous les deux au moment où elle viendrait tirer les rideaux de sa chambre...
Éowyn se retourna doucement entre les bras de Gríma et constata que ses paupières étaient toujours closes. Elle en profita pour le regarder à sa guise, promenant ses yeux sur sa poitrine d'albâtre qui se soulevait et s'abaissait légèrement au rythme de sa respiration. Qui aurait cru qu'il se retrouverait un jour dans son lit ? Pas elle, en tout cas. Jamais en l'accueillant au château elle n'aurait imaginé qu'il deviendrait son amant... Tout s'était passé tellement vite... Les choses s'étaient faites de façon si naturelle qu'elle n'avait presque rien vu venir... Et dire que pendant longtemps cet homme ne lui avait inspiré que du dégoût, et qu'elle était désormais allongée nue à ses côtés...
- Gríma, murmura-t-elle à son oreille, avant de le voir ouvrir faiblement les paupières.
- Bonjour, chuchota-t-il d'un air incertain, troublé par l'obscurité qui régnait encore dans la pièce.
- Le jour ne va pas tarder à se lever, dit Éowyn à voix basse. Mieux vaut que tu regagnes ta chambre avant l'aube, pour ne pas que Lizeth te retrouve dans mon lit lorsqu'elle viendra me réveiller.
Elle s'était mise à le tutoyer sans même s'en rendre compte, de manière instinctive, ce qui du reste ne semblait pas surprenant après la nuit qu'ils venaient de passer ensemble. Elle était gênée de devoir le chasser de son lit, mais elle ne voyait hélas pas d'autre solution si elle souhaitait que leur secret ne soit pas découvert. Encore somnolent, Gríma mit quelques instants avant de comprendre les mots de la jeune femme. Ce ne fut pas pour autant qu'il se décida à lui obéir sur-le-champ. Le bonheur qu'il avait de se réveiller auprès d'Éowyn était si grand qu'il ne pouvait se résoudre à la quitter sans partager avec elle un dernier moment de volupté.
Lorsqu'Éowyn et Gríma se retrouvèrent le matin dans la cour du château, rien dans la façon dont ils se saluèrent n'aurait pu laisser deviner qu'ils venaient de se quitter seulement quelques heures plus tôt. De même qu'il leur paraissait inutile de changer leurs habitudes en cessant de se voir en public par crainte d'éveiller les soupçons, de même leur semblait-il trop risqué de se permettre quelque geste ou propos familier devant les personnes qui les entouraient. Aussi prirent-ils soin de faire comme si de rien n'était lorsqu'ils franchirent ensemble les portes du château pour se rendre aux Maisons de Guérison d'Emyn Arnen. Ils y passèrent une bonne partie de la journée à soigner les malades, confectionner des potions et dresser l'inventaire des ingrédients qu'ils avaient en réserve. Ils veillaient à ne pas rester trop près l'un de l'autre, mais ils ne pouvaient parfois s'empêcher d'échanger quelques regards de complicité lorsque les guérisseuses et les patients ne leur prêtaient plus attention. Qui donc aurait pu se douter du lien qui les unissait à présent ? Qui donc aurait pu deviner qu'ils étaient devenus si intimes ?
Éowyn avait parfois du mal à se concentrer sur son travail quand il lui revenait en mémoire des bribes de la nuit qu'elle avait passée avec Gríma. Si elle se souvenait de la touchante maladresse dont il avait fait preuve aux premiers instants, elle se rappelait aussi l'assurance qu'il avait gagnée à mesure qu'il avait appris à connaître son corps. Elle sentait encore sur sa peau la douceur de ses caresses, la chaleur de ses baisers, et elle brûlait d'envie de les sentir à nouveau. Grâce à lui, elle avait l'impression de redécouvrir les plaisirs de la chair, et elle se demandait pourquoi elle avait tant tardé à succomber à ses avances. Tout était si différent avec lui... Il lui faisait l'effet d'un vin enivrant dont elle ne pouvait plus se passer. Elle avait soif de lui, et elle se languissait de goûter encore à ses délices.
Était-ce l'arrivée du printemps qui enflammait ainsi les sens d'Éowyn ? Tel un bouton de rose s'épanouissant au soleil, elle s'ouvrait de nouveau à la vie, pleine d'espoir et de confiance en l'avenir. Le retour des beaux jours avait chassé derrière elle les soucis de l'hiver et lui redonnait le goût de la liberté. Elle se sentait aussi légère que le vent qui caressait son visage, aussi gaie que les oiseaux qui chantaient dans les arbres bourgeonnants. Elle respirait à pleins poumons l'odeur des fleurs fraîchement écloses, et se laissait griser par ce parfum aphrodisiaque. La beauté de la nature attisait en elle son désir, tout en faisant naître au fond de son cœur un sentiment bien plus grand encore...
Ce soir-là, Éowyn et Gríma se hâtèrent d'écourter leur dîner dans la Grande Salle pour se retrouver plus tôt dans la chambre seigneuriale. Non pas que l'appétit leur manquait, mais ce n'était pas de nourriture dont ils avaient faim... Ils se déshabillèrent cette fois avec plus d'empressement que la veille, semant leurs habits sur le chemin qui menait de la porte jusqu'au lit, et se donnèrent l'un à l'autre dans le plus total abandon. Il leur sembla ne former plus qu'un être, et ce fut dans les bras l'un de l'autre qu'ils finirent par s'endormir lorsqu'ils tombèrent tous les deux d'épuisement.
À son réveil, Éowyn constata non sans peine que Gríma avait déjà quitté son lit pour retourner dans le sien. Certes, elle ne pouvait lui reprocher de lui avoir obéi en s'éclipsant de sa chambre avant l'arrivée de Lizeth, mais elle devait reconnaître que son absence lui procurait une grande sensation de vide... Son lit était si froid qu'elle dut se lever pour attiser les dernières braises qui rougeoyaient encore au fond de la cheminée. Le vent soufflait très fort au-dehors, et elle se demandait s'il serait raisonnable de sortir sur le chemin de ronde pour aller observer le lever du soleil... Au moment où elle résolut de retourner se coucher, elle entendit un violent coup contre les carreaux de sa fenêtre, et se tourna aussitôt vers l'origine de ce bruit. Elle s'empressa d'écarter les rideaux et s'aperçut que la pluie battait rageusement contre les vitres. Qui aurait cru qu'une tempête puisse surgir aussi vite, après la belle journée ensoleillée de la veille ? Le verre de la croisée était intact, mais une masse sombre reposait sur le rebord détrempé de la fenêtre. Éowyn ouvrit celle-ci avec un mauvais pressentiment, et recueillit entre ses mains tremblantes le corps inerte d'un corbeau. Le choc semblait l'avoir tué sur le coup, car il ne donnait absolument aucun signe de vie. Une bague était accrochée à sa patte, porteuse d'un message qu'Éowyn déroula de ses doigts fébriles. Malgré les ténèbres de la pièce, la faible lueur de l'âtre parvint à éclairer les mots écrits en lettres de sang sur le morceau de parchemin :
Le Prince d'Ithilien est mort.
Pourquoi cette nouvelle était-elle précisément celle qu'Éowyn redoutait depuis des jours ? Le sort lui faisait-il payer son péché d'adultère en prenant la vie de son mari ? Était-ce sa punition pour l'avoir trompé dans les bras de Gríma ? Mais comment expliquer alors pourquoi elle ne ressentait aucun chagrin en apprenant sa mort ? Pourquoi éprouvait-elle au contraire comme un étrange soulagement ? Une voix derrière elle se chargea de lui répondre :
- C'est bien ce que tu voulais, n'est-ce pas ?
Éowyn se retourna brusquement. Faramir lui faisait face, le visage aussi livide que celui d'un spectre. Le plastron qu'il portait sur sa poitrine était maculé de sang, et l'épée qu'il tenait dans sa main décharnée était brisée à la garde. S'approchant d'un pas menaçant, il brandit vers elle ce qui restait de son arme et proféra d'une voix sépulcrale :
- Ton tour viendra.
Éowyn se réveilla en sursaut. Les yeux grands ouverts, elle se redressa sur son séant et inspira une grande bouffée d'air comme pour reprendre son souffle. L'obscurité qui régnait dans sa chambre était aussi profonde que dans son cauchemar, mais la chaleur du corps de Gríma à ses côtés lui assura qu'elle ne rêvait plus. Elle le sentit remuer tout près d'elle et s'en voulut d'avoir troublé son sommeil.
- Que se passe-t-il ? chuchota-t-il d'un air inquiet en se redressant à son tour.
Sans doute craignait-il qu'un intrus ne les surprenne tous les deux dans le même lit et ne découvre ainsi leur secret.
- Ce n'est rien, le rassura Éowyn, en tentant de chasser de son esprit la terrible vision du fantôme de Faramir. Un cauchemar, rien de plus.
Gríma passa un bras compatissant autour de la taille d'Éowyn pour tenter de la réconforter.
- Tu es sûre que ça va ?
La jeune femme hocha la tête faiblement. Elle laissa Gríma la serrer plus près de lui et ferma les yeux en posant sa joue contre son épaule. Elle se sentait en sécurité à ses côtés, et regrettait qu'il n'eut pas été là plus tôt pour la consoler de tous les mauvais rêves qu'elle avait faits depuis qu'elle avait contracté l'Ombre Noire...
- Si seulement ces cauchemars voulaient bien s'arrêter..., murmura-t-elle d'une voix plaintive.
- Une chance qu'il me reste encore quelques fleurs de Myrien..., répondit alors Gríma avec un sourire rassurant. Je connais le meilleur des remèdes contre les mauvais rêves.
Le lendemain matin, Gríma se fit une joie de retrouver Éowyn dans son cabinet d'alchimie pour lui enseigner la recette de la potion qui l'aiderait à chasser ses cauchemars. Il avait gardé sur lui le restant des fleurs de Myrien qu'il était allé cueillir sur les Coteaux du Lointain, et n'hésita pas à en faire don à la jeune femme pour la guérir de ce mal dont il avait souffert lui aussi.
- Je pense que je n'en aurai plus besoin, à présent, dit-il en versant la totalité de sa réserve dans le corps de l'alambic.
- Qu'est-ce qui te fait croire cela ? demanda Éowyn, un brin perplexe.
- Comment mes nuits pourraient-elles être troublées, maintenant que je peux les passer à tes côtés ? répondit Gríma en lui souriant tendrement.
Touchée, Éowyn lui rendit son sourire, puis baissa la tête pour tenter de cacher le rouge qu'elle sentait lui monter aux joues. Elle était un peu gênée que la présence de Gríma dans son lit ne suffise pas à éloigner ses cauchemars, mais elle espérait bien que son remède serait aussi efficace avec elle qu'il semblait l'avoir été avec lui.
- Combien de temps faut-il attendre avant que la potion fasse effet ? s'enquit la jeune femme.
- Elle agit en général dès la première nuit. Une gorgée chaque soir, et tous ces mauvais rêves ne seront plus que de mauvais souvenirs.
- Qu'en est-il des autres rêves ? Sont-ils voués à disparaître, eux aussi ?
- Oh non, ceux-là continuent d'exister, la rassura Gríma. L'élixir réussit même à les embellir... En tout cas, c'est ce qui s'est passé avec moi. Dès que j'ai commencé à prendre cette potion, mes cauchemars se sont évanouis, et je ne rêvais plus que de toi...
- Vraiment ? fit Éowyn en levant un sourcil suspicieux.
- Oh, pas de la façon dont tu penses, se hâta d'ajouter Gríma, croyant que la jeune femme s'imaginait quelque rêve licencieux. Les songes dans lesquels tu apparaissais restaient entièrement platoniques.
- Je vois..., commenta la jeune femme d'un air assez peu convaincu. Et maintenant, dit-elle en se rapprochant de Gríma et en passant une main caressante sur son bras, comment rêves-tu de moi ?
- Maintenant ? répéta Gríma en l'enlaçant doucement par la taille et en l'attirant un peu plus contre lui. Maintenant, je vis un rêve éveillé...
