Chapitre 21

Cela faisait maintenant un mois que le prince d'Ithilien était parti en mission et les habitants du château d'Emyn Arnen semblaient s'être faits à l'idée que leur maître ne rentrerait pas de sitôt. De rares missives parvenaient quelques fois jusqu'à Éowyn pour l'informer de la tournure des combats dans les ruines de Minas Morgul. Toutes étaient signées de la main de Faramir en personne, preuve qu'il était encore bien en vie, mais aucune ne laissait entrevoir dans combien de temps il serait de retour. À croire que le goût qu'il prenait à se battre dépassait de loin celui qu'il avait de rester sur ses terres aux côtés de sa femme... Gríma n'arrivait toujours pas à comprendre comment l'intendant du Gondor pouvait délaisser son épouse aussi longtemps... Ce pauvre imbécile ne se rendait-il donc pas compte de la chance qu'il avait d'être marié à une femme aussi belle et aussi désirable ?

Chaque fois que Gríma se retrouvait seul avec Éowyn, il ne pouvait s'empêcher de s'approcher d'elle pour pouvoir la toucher. Une liberté qu'il se permettait de prendre d'autant plus volontiers maintenant qu'il savait que son amour était partagé. Quel bonheur c'était pour lui de voir la jeune femme lui rendre ses caresses et ses baisers ! Il ne semblait plus pouvoir s'en passer et cherchait constamment l'occasion de rejoindre Éowyn à l'abri des regards indiscrets. Comme cet après-midi ensoleillé où il la suivit dans les écuries sous prétexte de vouloir l'accompagner à cheval jusqu'aux Maisons de Guérison.

Elle était en train de brosser Laconis lorsqu'il vint à sa rencontre, avançant à pas lents pour ne pas effrayer l'animal. Remarquant sa présence, celui-ci souffla par les naseaux comme pour lui souhaiter la bienvenue. Éowyn se retourna aussitôt et son visage s'éclaira d'un sourire radieux.

- Je me doutais que tu ne tarderais pas à me retrouver ici, lança-t-elle avec un brin d'amusement.

- Suis-je donc si prévisible ? demanda Gríma en la prenant tendrement dans ses bras.

- Après tant d'années passées à voir ton chemin croiser le mien, j'ai bien fini par te connaître, répondit-elle, avant de l'embrasser sur le coin des lèvres.

Ce simple baiser suffit à enflammer ses sens et à lui faire perdre ses esprits. Sans plus se soucier de savoir si quelqu'un pouvait les surprendre, il pressa Éowyn contre lui et passa sa main dans ses cheveux. L'odeur du foin dont l'écurie était remplie excitait son désir à tel point qu'il se sentait bien incapable de le maîtriser. Il commençait à défaire le laçage de la robe d'Éowyn lorsqu'un claquement de sabot à sa droite le rappela cruellement à la réalité. Laconis venait de taper du pied sur le sol pour réclamer l'attention de sa maîtresse, et celle-ci ne manqua pas de poser sur lui un regard interrogateur.

- Je crois que ton cheval est jaloux, commenta Gríma d'une voix distraite.

- Je crois aussi qu'il nous observe depuis tout à l'heure...

- Ne t'inquiète pas, je suis sûr qu'il ne répétera rien à personne.

Sur ce, il se pencha vers Éowyn pour l'embrasser à nouveau, mais la jeune femme recula instinctivement la tête.

- Je préférerais que nous soyons seuls, dit-elle avec insistance.

- Mais nous sommes seuls.

Gríma voulut lui prendre la main mais elle ne lui en laissa pas l'occasion, s'écartant de lui comme elle le faisait jadis à Meduseld lorsqu'il se montrait un peu trop entreprenant. Cette fois, cependant, un sourire espiègle se dessinait sur ses lèvres, et Gríma comprit qu'elle ne cherchait à l'éviter que pour mieux le taquiner. Il essaya de l'attraper par le bras mais elle lui échappa à nouveau et partit se réfugier derrière son cheval.

Pourquoi s'amusait-elle ainsi à ses dépens ? Ne voyait-elle pas à quel point il avait envie d'elle ? Loin de calmer ses ardeurs, ce jeu attisait au contraire son désir, et il se lança à sa poursuite dans les écuries, tel un prédateur traquant sa proie. Hélas, elle était si rapide qu'elle parvenait toujours à s'enfuir, et plus il la voyait lui filer entre les doigts, plus il sentait le besoin impérieux de s'emparer d'elle. Elle essayait de se cacher au milieu des chevaux, mais son rire si charmant finissait souvent par la trahir, et il ne tardait pas à la retrouver. Comme à ce moment où il l'aperçut en train de grimper à l'échelle posée contre le mur du fond de l'étable, alors qu'elle croyait sans doute se trouver hors de sa vue.

Il monta à sa suite en silence et entra dans le grenier à foin. Des ballots de paille étaient empilés contre l'un des pans de la toiture, à travers laquelle filtraient les rayons du soleil. Il semblait faire encore plus chaud ici que dans le reste de l'étable – à moins que cette sensation de chaleur ne soit que le résultat des efforts qu'il venait de faire pour tenter de mettre la main sur Éowyn ? Celle-ci avait certainement deviné qu'il était derrière elle, car elle se retourna vers lui sans exprimer la moindre surprise. Ses cheveux blonds comme les blés se balancèrent gracieusement sur ses épaules, et ses yeux gris se mirent à pétiller de malice. Incapable de résister à son charme, Gríma avança vers elle à pas lents. Elle ne prit pas même la peine de reculer, car elle savait bien qu'elle ne pouvait plus se sauver. À la place, elle lui tendit la main pour prendre la sienne, et l'invita à s'allonger avec elle dans le foin. Au moins, ici, ils étaient sûrs que rien ne viendrait les déranger.


Ce ne fut que bien plus tard dans l'après-midi qu'Éowyn et Gríma se rendirent aux Maisons de Guérison d'Emyn Arnen. Si les guérisseuses furent surprises de les voir arriver à cette heure aussi avancée, elles n'en montrèrent cependant rien et les accueillirent avec la même affabilité que les autres jours. Éowyn se demandait malgré tout si elles n'avaient pas fini par deviner la véritable nature de sa relation avec Gríma, et si elles ne se doutaient pas secrètement de la raison de leur retard. Elle avait l'impression que tout ce qu'elle venait de faire avec lui pouvait se lire sur son visage, et elle tâchait de garder une expression aussi neutre que possible pour ne pas éveiller les soupçons. Comment Gríma faisait-il pour paraître aussi naturel ? Contrairement à elle, il ne semblait avoir aucun mal à cacher son jeu... Sans doute les années qu'il avait passées à tromper son monde à Meduseld lui avaient-elles donné une solide expérience en matière de duperie.

Tous les deux continuaient de se vouvoyer en présence des guérisseuses, mais dès que celles-ci les laissaient en tête-à-tête pour aller s'occuper des patients, ils ne pouvaient s'empêcher de reprendre leur tutoiement habituel. Ils veillaient bien sûr à parler à voix basse lorsqu'ils s'adressaient ainsi l'un à l'autre, ce qui les amenait alors à se rapprocher et leur donnait une excuse pour se chuchoter des mots doux à l'oreille. Ceux de Gríma faisaient bien souvent rougir Éowyn, surtout lorsqu'il posait sa main sur la sienne, et elle finissait très vite par perdre le fil de ses pensées. Plusieurs fois, elle manqua de se tromper dans la confection d'une potion, oubliant tantôt l'un des ingrédients, tantôt l'une des étapes de la recette. Heureusement que Gríma était là pour corriger ses erreurs et éviter que le remède qu'elle voulait préparer ne se transforme en poison. Quel était son secret pour réussir à la troubler de la sorte tout en restant aussi concentré ?

Même lorsqu'il la laissait travailler tranquillement, elle ne pouvait résister à la tentation de le regarder, admirant le soin qu'il mettait dans chacun de ses gestes, tandis qu'il suivait à la lettre les instructions du vieux livre de recettes qu'il avait sous les yeux. Il s'appliquait à piler des écailles de serpent dans un mortier lorsqu'elle s'aperçut qu'un brin de paille était resté accroché dans ses cheveux noirs. Laissant de côté les champignons séchés qu'elle était en train de couper en morceaux, elle s'approcha de lui et retira la brindille qui pendait à l'une de ses mèches. Ce fut à cet instant qu'une guérisseuse débarqua dans la salle sans prévenir.

- Madame ? s'exclama la jeune femme d'une voix agitée qui fit sursauter Éowyn.

Celle-ci s'empressa de cacher derrière son dos le brin de paille qu'elle tenait entre ses doigts et sentit ses joues s'empourprer.

- Qu'y a-t-il, Marwen ? demanda-t-elle en priant pour que la guérisseuse n'ait rien vu de ce geste familier qu'elle venait d'avoir avec Gríma.

- Madame, un soldat demande à vous voir de toute urgence. Il dit qu'il a pour vous un message de la plus haute importance.

Éowyn échangea avec Gríma un regard inquiet. Elle qui avait craint de s'être fait surprendre en train de toucher ses cheveux comprit qu'elle avait en réalité des raisons bien plus grandes de s'alarmer.

- Faites-le entrer, répondit-elle en tordant anxieusement la brindille entre ses doigts.

Le messager ne tarda pas à se présenter devant elle. Son visage recouvert d'ecchymoses et de balafres sanguinolentes témoignait de la violence des combats dont il revenait. Le sang et la boue qui maculaient son plastron en acier cachaient entièrement le blason dont il était décoré. Éowyn crut d'abord qu'il s'agissait d'un soldat du Gondor, et son cœur manqua un battement à la pensée qu'il était arrivé malheur à Faramir.

- Madame, je me suis présenté aux portes de votre château où l'on m'a dit que je vous trouverais ici, commença le héraut en s'inclinant tant bien que mal devant la princesse – ses blessures de guerre semblaient le faire souffrir plus qu'il ne voulait bien le laisser paraître. Pardonnez-moi de venir vous importuner en ce lieu de repos, mais je suis hélas porteur de terribles nouvelles en provenance d'Edoras.

- Edoras ? répéta Éowyn, qui s'attendait à entendre des nouvelles de Minas Morgul.

- La capitale du Rohan est tombée aux mains d'une armée de spectres venue du nord. Meduseld a été assiégée et le roi Éomer se retrouve prisonnier dans son propre château. Lui et sa famille sont retenus en otages par un esprit maléfique qui m'a laissé m'échapper à la seule condition que je vienne vous faire part du prix à payer pour libérer votre frère.

Éowyn sentit soudain son cœur s'emballer. Elle jeta un nouveau regard désemparé à Gríma et vit une lueur d'angoisse briller dans ses yeux.

- Quel est donc cet esprit maléfique et quelle rançon réclame-t-il ? s'empressa-t-elle de demander au messager rohirrim, même si elle redoutait de connaître déjà la réponse.

- Il prétend être l'héritier du Roi-Sorcier d'Angmar et demande votre vie en échange de celle d'Éomer. Il dit vouloir se venger de celle qui a tué son père à la bataille des champs du Pelennor.

Ainsi donc, les mises en garde de Gríma se révélaient justifiées. Et dire qu'elle l'avait d'abord soupçonné d'inventer cette histoire pour se rapprocher d'elle... Même si elle avait fini par le croire, comment avait-elle pu oublier la menace dont il était venu l'avertir et qui surgissait maintenant que lui-même ne semblait plus y penser ? Était-ce son amour pour lui qui avait chassé de son esprit cette préoccupation passagère ? Elle qui d'habitude se montrait toujours vigilante, comment avait-elle pu baisser la garde à ce point ?

- Je dois partir pour Edoras sur-le-champ, décréta Éowyn d'une voix ferme. Si ce Prince-Sorcier d'Angmar tient tant à me voir, inutile de le faire attendre plus longtemps.

Sa résolution était prise. Elle devait porter secours à son frère. Même si tous les deux s'étaient quittés en mauvais termes, elle ne pouvait rester sans rien faire.

- Marwen, emmenez ce soldat à l'infirmerie pour soigner ses blessures. Préparez-lui aussi un lit pour la nuit. Après toutes les épreuves qu'il a endurées pour venir jusqu'ici, je pense qu'il a grand besoin de repos.

- Tout de suite, Madame, répondit la guérisseuse en faisant une légère révérence, avant d'inviter le Rohirrim à la suivre.

Lorsqu'Éowyn se retrouva de nouveau seule avec Gríma, celui-ci ne tarda pas à lui faire part de ses inquiétudes.

- Ne serait-il pas plus sage de demander d'abord l'aide du roi du Gondor avant d'entreprendre une expédition aussi périlleuse ?

- Même si je parviens à convaincre Aragorn de l'existence du Prince-Sorcier d'Angmar, le temps qu'il lève une armée pour aller affronter cet esprit maléfique, mon frère sera déjà mort, répliqua Éowyn d'une voix teintée de pessimisme. Tout ce que je peux encore espérer, c'est réussir à atteindre Meduseld avant qu'il ne soit trop tard.

- C'est de la folie ! s'exclama Gríma, retenant Éowyn par le bras alors qu'elle s'apprêtait à le quitter. Ne vois-tu pas qu'il s'agit d'un piège ? En allant sauver Éomer, tu cours droit à ta perte !

- Je n'ai pas d'autre choix ! rétorqua la jeune femme, dont les yeux commençaient à se remplir de larmes. Pour toi, Éomer est peut-être un homme détestable, mais pour moi, il reste mon frère !

Cette fois, Éowyn ne put retenir ses sanglots. Les yeux fermés et les joues baignées de larmes, elle laissa Gríma la serrer dans ses bras et posa sa tête contre son épaule. Elle sentit bientôt sa main caresser ses cheveux pour tenter de la réconforter, et l'entendit lui chuchoter doucement :

- Ne pleure pas, mon amour, ne pleure pas... Quoi que tu fasses, je serai toujours là pour toi.


Si Éowyn s'empressa de rentrer au château pour commencer les préparatifs de son voyage jusqu'à Edoras, Gríma parvint malgré tout à la persuader d'attendre le lendemain avant de partir au secours de son frère. Lui rappelant que la nuit portait conseil, il espérait secrètement qu'elle reviendrait sur sa décision au lever du soleil, et qu'elle choisirait finalement de se tourner vers le roi Elessar pour venir en aide au roi Éomer. Comment celui-ci avait-il pu laisser Meduseld se faire assiéger ? N'était-il pas censé être l'un des plus grands combattants du Rohan ? Pourquoi n'avait-il pas réussi à repousser l'adversaire comme il l'avait fait jadis au gouffre de Helm ? Son penchant pour l'alcool semblait hélas avoir pris le dessus sur ses talents de guerrier, et ses heures de gloire paraissaient désormais loin derrière lui... Quelle honte pour un roi de tomber sous le joug de l'ennemi et de devoir son salut au secours de sa sœur !

Gríma avait toujours du mal à comprendre ce qui pouvait pousser Éowyn à partir à la rescousse de son frère. Ce dernier ne l'avait-il pas insultée de la pire des manières en la traitant de traînée ? Comment pouvait-elle encore vouloir lui tendre la main après une telle offense ? S'il avait été à sa place, nul doute qu'il l'aurait laissé crever comme un chien.

Et lui qui pensait que le Prince-Sorcier d'Angmar viendrait jusqu'à Éowyn pour accomplir sa vengeance... Jamais il n'aurait imaginé que ce spectre serait assez rusé pour la faire venir jusqu'à lui. Il se servait de son frère comme appât, ignorant sans doute encore l'endroit où elle se trouvait... Si seulement la jeune femme voulait bien entendre raison et ne pas quitter les murs de son château ! Au moins pourrait-elle rester en lieu sûr encore quelque temps... Au lieu de cela, elle préférait écouter son cœur et se jeter dans la gueule du loup... Soit. Si elle était prête à risquer sa vie pour son frère, alors Gríma était prêt à risquer sa vie pour elle.

La vie d'Éowyn était bien plus précieuse que la sienne. N'avait-il pas fait tout ce chemin jusqu'à elle pour la protéger ? Si elle devait partir pour Edoras affronter le Prince-Sorcier d'Angmar, il n'hésiterait pas à l'accompagner, quand bien même elle s'y opposerait. Elle semblait d'ailleurs bien décidée à se passer de son aide, et ne manqua pas de lui faire comprendre au dîner qu'elle était parfaitement capable de se débrouiller seule.

- C'est un combat singulier que réclame l'héritier du Capitaine Noir, expliqua-t-elle en remplissant de vin rouge la coupe vide de Gríma. Mieux vaut que tu restes en dehors de tout ça plutôt que de prendre des risques inutiles.

- Qui te dit qu'ils seront inutiles ? J'ai déjà croisé la route du Prince-Sorcier d'Angmar et je connais ses pouvoirs. Je saurai t'en défendre.

- As-tu vraiment idée de ce qu'il pourrait te faire si tu oses t'opposer à lui ?

- Je n'ai pas peur de ce spectre, déclara Gríma, avant de boire une gorgée de vin pour se donner contenance. Peu m'importe si je mets ma vie en danger. Tout ce que je veux, c'est pouvoir te protéger de ce monstre.

- Moi aussi, Gríma, moi aussi..., répondit la jeune femme d'un air triste.

Et ces paroles furent les dernières qu'il entendit de la bouche d'Éowyn avant de sombrer dans le sommeil.