Chapitre 23

Cela faisait plus de trois ans que Gríma n'avait pas ouvert ces vieux grimoires. Par chance, il avait réussi à les retrouver à l'endroit exact où il les avait dissimulés, sous l'une des dalles du cabinet d'alchimie que Jaden n'avait manifestement jamais eu l'idée de soulever. Les dix épais volumes qu'il avait retirés de sa cache avaient pris la poussière, mais les pages étaient restées intactes et encore parfaitement lisibles. Combien de temps cela lui prendrait-il pour les lire jusqu'à ce qu'il tombe sur celle décrivant les symptômes d'Éowyn ? Des heures ? Peut-être des jours ? Une chose était sûre : il devait s'atteler à la tâche dès maintenant s'il voulait pouvoir sauver à temps la femme qu'il aimait.

Gríma ne dormit pas de la nuit. Enfermé dans son laboratoire, éclairé à la lueur des bougies, il parcourut plus d'une centaine de recettes et d'incantations. Certaines lui étaient familières, d'autres moins, et il s'attardait alors sur celles-ci pour découvrir si elles ne pouvaient pas expliquer les maux d'Éowyn. Hélas, les seuls poisons qui plongeaient leur victime dans un sommeil tel que celui qui avait emporté la jeune femme avaient tous pour antidote la feuille d'athelas, et cette plante avait été incapable de tirer la princesse de sa léthargie…

Avec quelle substance le Prince-Sorcier d'Angmar avait-il empoisonné son épée ? Quel sortilège lui avait-il lancé ? Gríma tenta de révéler les secrets de la lame qu'il avait retirée du corps d'Éowyn en la faisant réagir avec divers ingrédients, mais aucun de ses tests ne s'avéra concluant. Il ne parvint qu'à déduire de ses expériences que cette arme avait été enchantée au moment même où elle avait été forgée, ce qui lui conférait un pouvoir redoutable. L'héritier du Capitaine Noir avait-il fabriqué cette épée dans le seul et unique but de tuer celle qui avait vaincu son père ? Si tel était le cas, Gríma espérait du moins qu'il n'était pas parvenu à ses fins.

Il retourna prendre des nouvelles d'Éowyn au lever du jour, priant en chemin pour ne pas retomber sur le roi du Rohan. À la place, ce fut Lothíriel qu'il retrouva au chevet de la mourante. Elle avait posé une bassine d'eau fraîche tout près d'elle, et appliquait un morceau de tissu mouillé sur le front de la princesse.

- Sa fièvre n'a pas baissé, dit-elle d'un air soucieux en voyant Gríma pénétrer dans la chambre.

Il la rejoignit en silence et s'agenouilla à ses côtés, les yeux rivés sur Éowyn. Elle ne portait plus que son épais pantalon de laine brune et sa chemise en lin blanc, maculée de sang et trouée sous son épaule droite. La déchirure laissait entrevoir sa fine cicatrice, et Gríma fut soulagé de constater qu'elle ne s'était pas rouverte.

- Je lui ai retiré son armure et sa veste afin qu'elle puisse respirer plus librement, expliqua Lothíriel.

- Vous… Vous avez bien fait, approuva Gríma, troublé par les formes délicates du corps d'Éowyn qu'il devinait sous sa chemise.

- Avez-vous trouvé un remède ?

- Pas encore…

- Au moins, vous avez réussi à soigner sa blessure, fit remarquer la reine comme pour le réconforter.

- Si seulement cela pouvait suffire à la ramener parmi nous…

- Je suis sûre que vous parviendrez à la guérir, insista Lothíriel en le regardant dans les yeux. Sinon, pourquoi le destin vous aurait-il envoyé jusqu'ici ?


Gríma aurait tant souhaité que le destin l'envoie à Meduseld deux jours plus tôt… Il serait alors arrivé à temps pour protéger Éowyn et lui éviter le coup fatal que lui avait porté son adversaire. Au lieu de cela, il était obligé de se replonger dans ses livres de magie noire, à la recherche d'un indice sur ce mal inconnu qui la consumait à petit feu. Il avait terminé le premier tome de sa collection sans y faire la moindre découverte, et commencé le deuxième avec l'impression qu'il ne lui apprendrait rien de plus. Envahi par un terrible sentiment d'impuissance, il poursuivait tout de même ses lectures pour ne pas sombrer complètement dans le désespoir.

Deux jours s'écoulèrent ainsi sans qu'il prenne le temps de dormir ni même de manger. Ce fut au bout de sa troisième nuit d'insomnie que ses yeux fatigués par la lumière des bougies s'arrêtèrent sur la recette d'un poison mystérieux. Ses effets ressemblaient étrangement aux symptômes d'Éowyn, et son antidote ne contenait aucune trace d'athelas. Les seuls ingrédients nécessaires à la préparation du remède étaient des graines d'hellébore, des fleurs de myrte sauvage, des baies de gui et de l'armoise des glaciers. Quelques heures de macération et de distillation suffisaient à obtenir l'élixir, mais celui-ci ne s'avérait efficace qu'au prix d'une incantation… et d'un sacrifice humain.

Une vie pour une vie
Le sang pour le sang
Prends-le et revis
Ton salut en dépend

Que le sang coule à flots
Et emporte le venin
Qu'il chasse tes maux
Et apaise mon chagrin

Gríma frémit à la lecture de ce sortilège. Ce n'était plus de la magie noire dont il était question ici, mais de la magie rouge. De la magie du sang. Jamais dans sa vie il n'avait eu affaire à ce genre de sorcellerie, pas même aux côtés de Saroumane. Comment allait-il réussir à accomplir ce rituel ? Il lui fallait pour cela trouver une offrande, mais qui ? À cette dernière question, la réponse lui apparut alors comme une évidence : n'était-ce pas pour sauver Éowyn qu'il était venu jusqu'ici ?


Lorsqu'il se présenta à nouveau sur le seuil de la chambre de la princesse, Gríma constata que nul ne se trouvait à son chevet, ni même dans la pièce. Poussant un soupir de soulagement, il referma doucement la porte derrière lui, puis s'approcha avec recueillement du lit d'Éowyn. Cela semblait faire une éternité qu'il n'avait pas eu le privilège d'être seul avec elle. Hélas, que n'aurait-il pas donné pour que les circonstances de ce tête-à-tête soient différentes…

Elle paraissait plongée dans un sommeil si profond qu'il se laissa attendrir par la quiétude qui émanait de son visage. La fascination qu'il éprouvait en la contemplant lui rappela le plaisir qu'il avait de se réveiller avant elle pour pouvoir l'admirer tandis qu'elle dormait encore à ses côtés. Si seulement il était sûr qu'elle finirait comme avant par rouvrir les paupières et lui sourire tendrement…

Gríma sentit bientôt les larmes lui monter aux yeux et se laissa tomber à genoux aux côtés de la mourante. Il prit sa main entre les siennes et la pressa contre ses lèvres en la baignant de pleurs.

- Mon amour, gémit-il d'une voix étranglée. Mon amour, je t'en prie, réveille-toi…

Il essaya de calmer ses sanglots, de peur que quelqu'un ne finisse par entrer dans la chambre et ne le surprenne dans un état aussi misérable. Reposant la main glacée d'Éowyn, il prit une profonde inspiration, puis sortit de sa poche un canif.

Si le prix à payer pour sauver la femme qu'il aimait était de mettre fin à sa propre vie, il voulait d'abord s'assurer que son sacrifice ne serait pas vain. Pour cela, il lui suffisait d'une simple mèche de cheveux d'Éowyn. En la faisant réagir avec quelques gouttes de son sang, mélangées à l'antidote dont il venait de découvrir la recette, il saurait sans tarder si celui-ci s'avérerait efficace.

Son regard embué s'attarda quelques instants sur la boucle blonde qu'il venait de saisir entre ses doigts. Il ne put s'empêcher de la caresser de son pouce, savourant sa douceur, puis approcha son couteau pour la découper soigneusement. Hélas, ce fut à ce moment précis que la porte de la chambre s'ouvrit à la volée et qu'Éomer fit irruption dans la pièce.

- Que fais-tu donc, malheureux ? rugit-il en voyant la scène et en se précipitant sur Gríma pour l'empêcher de commettre ce qu'il croyait être l'irréparable.

Il lui arracha le canif de la main et l'empoigna par le cou pour l'écarter aussitôt de sa sœur.

- Espèce de sale vermine ! Tu allais la tuer, n'est-ce pas ?

Il serrait si fermement la gorge de Gríma que ce dernier fut incapable de prononcer le moindre mot pour se défendre.

- Depuis tout ce temps, tu attendais ton heure pour te glisser dans sa chambre et l'achever ! s'écria Éomer. Que cherchais-tu, exactement ? À abréger ses souffrances ou à terminer le travail que le Prince-Sorcier avait commencé ?

De toute évidence, le roi était encore ivre. Ses yeux injectés de sang et son haleine avinée ne laissaient aucun doute là-dessus. Rongé par la culpabilité d'avoir conduit sa sœur à sa perte, il ne trouvait rien de mieux à faire pour chasser ses remords que de s'abrutir d'alcool et déchaîner sa haine contre Gríma.

Celui-ci fut projeté au sol et manqua de se tordre le poignet en voulant se rattraper. Rampant en arrière pour s'éloigner d'Éomer qui brandissait vers lui le canif dont il s'était emparé, il sentit bientôt son dos se heurter à un mur. Pris au piège, il massa sa gorge endolorie et parvint enfin à articuler :

- Je… Je souhaitais seulement prendre une mèche de cheveux d'Éowyn pour préparer une potion.

- Une potion ? répéta Éomer en fronçant les sourcils comme si ce mot avait du mal à pénétrer son esprit embrumé. Tu as trouvé un remède ?

- Je crois que oui, répondit Gríma, sans quitter des yeux le couteau qui le menaçait. Une simple mèche de cheveux d'Éowyn me permettrait d'en être sûr.

Éomer baissa finalement son arme et se retourna vers sa sœur. Il la regarda quelques instants d'un air indécis, puis posa un genou à terre et utilisa le canif pour couper une fine mèche de ses cheveux dorés.

- Tiens, dit-il en la remettant malgré lui à Gríma. C'est un bien précieux que voilà. Surtout, ne le gâche pas.


Si la mèche de cheveux d'Éowyn était un trésor que Gríma se savait indigne de recevoir, elle lui était pourtant nécessaire s'il voulait s'assurer de l'utilité du sacrifice qu'il s'apprêtait à accomplir. Il la déposa délicatement au fond d'une fiole de cristal, y versa un extrait de l'élixir qu'il avait passé plusieurs heures à fabriquer, puis piqua le bout de son index à l'aide d'une aiguille et fit tomber quelques gouttes de son sang dans le flacon.

La fumée rouge qui se dégagea aussitôt du mélange ne laissa plus aucun doute dans l'esprit de Gríma : il venait de trouver le remède capable de guérir Éowyn. Il ne lui restait plus qu'à donner sa vie pour le rendre efficace.

C'était ce qu'il avait espéré et redouté à la fois. La pensée qu'il allait devoir mourir pour sauver la femme qu'il aimait le remplissait de fierté et d'horreur mélangées. Si sa vie était certes moins précieuse que celle d'Éowyn, il aurait au moins souhaité pouvoir la partager un peu plus longtemps avec elle… Pourquoi le destin l'avait-il aidé à la retrouver, s'il lui fallait la perdre à nouveau, et cette fois pour toujours ?


Lorsque Gríma reparut sur seuil de la chambre d'Éowyn pour la dernière fois, ce ne fut ni Éomer ni Lothíriel qu'il retrouva au chevet de la mourante, mais le prince Faramir en personne. Assis aux côtés de sa femme, il l'observait d'un regard vide, les traits tirés par la fatigue du voyage qu'il venait d'accomplir. Ainsi donc, il était enfin de retour du Val de Morgul… Et dire qu'Éowyn l'avait attendu pendant plus d'un mois… Il arrivait maintenant qu'elle n'était plus là pour s'en apercevoir.

- Je savais bien que je te retrouverais ici, lança-t-il en remarquant la présence de Langue de Serpent. Les domestiques m'avaient dit que tu t'étais lancé sur les traces d'Éowyn peu après son départ pour Edoras. Hélas, même en partant avant moi, tu n'es pas arrivé à temps pour la sauver.

À ces mots, Gríma comprit qu'il avait dû quitter le château d'Emyn Arnen juste avant le retour du prince d'Ithilien. Si celui-ci était rentré victorieux ou non de son combat contre les orques, cela restait un mystère, mais il avait en tout cas dû recevoir un coup en apprenant que son épouse était partie affronter le Prince-Sorcier d'Angmar à Meduseld. Lui qui avait refusé de croire en l'existence de cet esprit maléfique… Réalisait-il enfin à quel point il avait eu tort ?

- Vous vous trompez, Monseigneur, lança Gríma en entrant dans la pièce.

Conscient qu'il était voué à une mort certaine, il ne se souciait plus de savoir comment réagirait l'intendant du Gondor face à son insolence. Pourquoi d'ailleurs aurait-il dû faire preuve du moindre respect envers cet homme qui l'avait toujours traité avec le plus grand des mépris ?

- Que dis-tu ? gronda Faramir en se levant de sa chaise sous l'effet de la colère.

- Je dis que je ne suis pas arrivé trop tard pour sauver Éowyn.

Gríma appuya ses paroles en présentant au prince d'Ithilien la potion et le grimoire qu'il tenait dans chaque main.

- Je viens de trouver l'antidote et l'incantation qui permettront de la guérir.

Faramir fronça les sourcils en voyant la couverture de l'épais volume. Celle-ci représentait un pentagramme inversé, entouré de runes primitives.

- C'est un livre de magie noire ! constata-t-il d'une voix offusquée.

- Car c'est de la magie noire que le Prince-Sorcier d'Angmar a utilisée contre Éowyn. Ce livre décrit le mal dont elle souffre, mais aussi le remède qui parviendra à la soigner.

- Donne-moi ce remède, dit alors une voix derrière Gríma. C'est moi qui le ferai boire à ma sœur. Pas question que je te laisse t'approcher d'elle encore une fois.

Éomer apparut à son tour sur le seuil de la chambre, et tendit la main pour signifier à Langue de Serpent de lui remettre la potion.

- Je regrette, dit Gríma en s'éloignant instinctivement du roi. Moi seul puis accomplir le rituel du début à la fin.

- Le rituel ? répéta Faramir d'un air inquiet. De quoi parles-tu ?

- Tu ne m'avais pas dit qu'il s'agissait d'un rituel, ajouta Éomer.

- C'est le seul moyen de sauver la princesse, assura Gríma avec détermination. Il faut que ce soit moi qui lui donne l'antidote et récite l'incantation au moment de me sacrifier.

Un silence mortel suivit ces paroles. Le mari et le frère d'Éowyn s'observèrent d'un air troublé tandis que son amant posait sur elle un regard plein d'abnégation. Son choix était fait. Même si quelqu'un d'autre se proposait pour se sacrifier à sa place, il s'y opposerait sans l'ombre d'une hésitation. La réponse de Faramir lui prouva finalement qu'il n'aurait même pas à se donner cette peine.

- Très bien, déclara l'intendant du Gondor en sortant de son fourreau l'arme qui pendait à sa ceinture. Voici ma dague. Prends-la et fais ce que tu as à faire.

Gríma lui jeta un regard glacial. Et dire que cet imbécile s'était toujours opposé à lui laisser le moindre objet tranchant entre les mains, de peur qu'il ne s'en serve pour tuer… Il ne voyait désormais plus aucun inconvénient à lui confier son propre poignard, si c'était pour l'aider à s'ôter la vie.

Langue de Serpent posa la potion et le grimoire sur le chevet d'Éowyn avant de saisir la dague que lui tendait Faramir. Son pommeau en forme de disque était gravé de l'Arbre Blanc du Gondor. Son manche était recouvert de cuir noir et sa garde légèrement incurvée. Passant son doigt sur le tranchant de la lame, Gríma constata qu'elle était aiguisée à la perfection. Une arme idéale pour se couper les veines.

- Monseigneur est trop bon, dit Gríma d'une voix teintée d'ironie. À présent, si vous voulez bien me laisser... Je préférerais être seul afin d'accomplir cette tâche pour le moins délicate.

Faramir acquiesça de la tête et se dirigea vers la porte devant laquelle se tenait encore Éomer.

- Tu es prêt à le laisser seul avec Éowyn ? s'écria le roi avec effarement.

Pour lui qui connaissait le secret du lien qui unissait Gríma à sa sœur, c'était de la folie pure. Pour Faramir, cependant, ce n'était rien d'autre que faire preuve d'un peu de décence en respectant la dernière volonté d'un homme sur le point de se suicider.

- Je ne vois pas en quoi notre présence ici pourrait lui être d'une quelconque utilité, lança-t-il. Quelle que soit la façon dont il choisira de mettre fin à sa vie, je ne tiens d'ailleurs pas à assister à ce triste spectacle.

Sur ce, Faramir posa sa main sur le bras de son ami pour l'inciter à le suivre. Le roi se montra d'abord réticent, mais le prince finit par l'entraîner de force avec lui, insensible à ses protestations.

- Tu as perdu la raison ! s'exclama Éomer en essayant de se dégager de la poigne de Faramir. Comment peux-tu confier la vie de ta femme à ce misérable ? Tu n'as pas idée de ce qu'il pourrait lui faire !

Manifestement plus fort que le roi du Rohan, l'intendant du Gondor parvint à l'emmener avec lui dans le corridor et claqua la porte derrière eux. Gríma poussa un soupir de soulagement. Enfin seul avec Éowyn, il se tourna vers elle pour la contempler une toute dernière fois. Il ne lui restait plus qu'à lui dire adieu…

Dès lors, tout se passa comme dans un rêve. Il déposa la dague de Faramir à côté du flacon de potion et du livre de magie noire, puis rassembla toutes les bougies qui éclairaient la pièce et les disposa en cercle autour du lit d'Éowyn. Il rejoignit la princesse à l'intérieur de cet espace consacré et s'agenouilla à son chevet. La fiole dont il ôta le bouchon se mit à chauffer entre ses doigts, comme si l'élixir qu'elle contenait se mettait déjà à réagir. Il approcha le goulot des lèvres d'Éowyn et entrouvrit doucement sa bouche avec son index pour y verser le remède. Sa gorge se contracta légèrement lorsqu'elle avala la mixture, mais ses paupières restèrent closes.

Gríma reposa le flacon sur la table de nuit avant de retrousser les manches de son pourpoint noir. La vue de ses poignets lui fit repenser au soin qu'avait mis Éowyn à panser les plaies que lui avaient infligées les fers des cachots de Minas Tirith. Elle s'était si bien appliquée qu'il arrivait à peine à distinguer les cicatrices qu'elles avaient laissées… Hélas, les blessures qu'il était sur le point de s'infliger n'étaient pas vouées à se refermer.

Sans s'attarder davantage sur cette funeste pensée, Gríma s'empara du grimoire et l'ouvrit à la page où se trouvait la formule qu'il devait prononcer pour activer l'antidote. Tout en gardant le livre ouvert dans sa main gauche, il tendit sa main droite vers le poignard et referma ses doigts tremblants sur le manche. Il prit une profonde inspiration avant d'appuyer le tranchant de la lame contre son poignet gauche et de commencer à réciter l'incantation.

- Une vie pour une vie, le sang pour le sang…

Celui-ci jaillit de ses veines et s'écoula sur les draps d'Éowyn lorsque la lame glissa le long de son bras. Il sentit son cœur s'emballer sous l'effet de la douleur, mais il continua en haletant :

- Prends-le et revis, ton salut en dépend…

Il acheva le reste de la prière d'une voix saccadée, puis laissa le grimoire tomber à ses genoux. Il plaça le couteau dans son autre main, mais celle-ci était si faible que l'arme faillit presque lui échapper. Il parvint malgré tout à diriger la lame sur son poignet droit, et répéta son geste avec la même résolution. Ses dernières forces finirent par l'abandonner et il lâcha la dague sans même s'en rendre compte.

Ne respirant plus que par convulsions, il regarda le sang couler à flots de ses bras et se laissa envahir par l'angoisse. La princesse ne donnait toujours aucun signe de vie alors qu'il sentait la sienne lui échapper inéluctablement… Pourquoi la potion tardait-elle autant à agir ? S'était-il trompé dans l'accomplissement du rituel ? Avait-il oublié quelque chose ? Hélas, le mal était fait, et il ne pouvait plus revenir en arrière. Tout ce qu'il lui restait à faire, désormais, c'était attendre et mourir…

Si seulement il pouvait voir Éowyn rouvrir les yeux avant que les siens ne se ferment pour toujours…