Chapitre 13
Installée au bureau de Levine, Eames observait sur l'écran de l'ordinateur le curseur clignoter inlassablement. Elle avait les doigts qui la démangeait à force de retenir un geste violent envers Goldwin, penché au-dessus de son épaule droite. Benson et Levine étaient parties à la recherche d'une assistante administrative.
- Donc, s'exprima le lieutenant, comme nous l'a indiqué Levine, les services sociaux n'ont aucune trace d'un dossier informatisé sur votre gamine.
Eames fronça des sourcils, puis décida de procéder à quelques vérifications elle-même. Elle chercha la page de la base de données où elle pouvait effectuer des recherches. Elle tapa "Aliénor", prénom très atypique. N'ayant aucun résultat, elle chercha par nom de famille. Peut-être qu'on s'était trompé sur l'orthographe du prénom peu habituel de la fillette, mais pas sur son nom de famille, encore plus commun que Smith dans tout le pays. Une fois de plus, sa recherche se conclut par un néant absolu. Alex décida d'approfondir son exploration par la date de naissance, soit le 30 septembre 2001. Cette fois-ci, l'écran afficha une page de résultat. Elle parcourut rapidement les lignes en diagonale mais ne trouva rien de près ou de loin qui pourrait avoir un lien avec la fillette.
La seule conclusion qu'en tirait Eames était que Aliénor paraissait bel et bien n'avoir jamais existé pour les services sociaux. Quelque chose clochait. Un fichier informatique, ça se trafiquait et pouvait disparaître comme un bon vieux dossier papier. Levine pouvait bien sûr leur mentir. Se sentant acculée par la présence de deux détectives qui débarquaient inopinément pour lui demander des comptes sur une fillette dont elle était censée être responsable, elle aurait pu effacer les traces d'Aliénor du système avant de les balader avec cette histoire bancale qu'elle leur avait servi. Elle pouvait être dans le coup. Son statut pouvait aisément l'aider à sortir des gamins du système sans que cela se remarque puis gommer toute trace de leur existence. Pourtant Eames avait dû mal à se représenter Levine en une femme cruelle et sans aucun état d'âme qui remettait des pauvres gosses aux mains d'agresseurs. Toutefois une enquête de personnalité et une étude de sa situation financière seraient nécessaires pour la mettre définitivement hors de cause.
Alex tourna le visage vers l'homme qui se tenait au-dessus de son épaule, attendant les hypothèses ou les explications de celui-ci. Elle fut déçue de constater que le blond n'était pas le brun auquel elle s'était fermement attachée ces dernières années. La désillusion dut se lire dans son regard car Goldwin prit un air indécis à sa réaction. Elle retourna son attention vers l'écran, puis baissa les yeux sur la simple chemise cartonnée posée à côté du clavier. Sur l'onglet était inscrit "Aliénor Davies". Bien qu'il ne contînt pratiquement rien, à part une photographie, une fiche d'identité et le premier rapport de Levine, il était la seule preuve physique qu'Aliénor avait fait partie un instant des enfants placés sous la responsabilité de l'administration.
- Aucune trace informatique d'Aliénor, finit par s'exprimer à voix haute Eames. Si Levine ne nous avait pas confirmé qu'elle l'avait prise en charge et trouvé son dossier papier dans les archives, nous aurions pu croire que pour les services sociaux, la fillette n'a tout simplement jamais existé pour eux.
- Quelqu'un a donc essayé de faire disparaître toute preuve d'existence de votre gamine, répondit Goldwin d'un ton grave.
- Du moins de son passage.
Le lieutenant se passa une main dans ses cheveux blonds.
- Cela n'a aucun sens ! Pourquoi faire disparaître la trace numérique de la gamine mais pas sa trace physique dans les archives ?
Eames dût reconnaître qu'il marquait un point. Cela avait l'air d'être un acte de négligence à première vue. Le boulot était à moitié fait. Il restait une mention d'Aliénor dans les archives, confirmant ainsi les témoignages qu'elle avait bien été confiée à l'assistance publique. Une autre théorie commençait à germer dans le cerveau de la partenaire de Goren. Si ce n'était pas une erreur, est-ce que cet acte pouvait s'apparenter à un geste de culpabilité ? Était-ce un moyen détourné pour Levine, bouffée par les remords, pour aider Olivia et elle à éclaircir cette histoire ? Ou pire était-ce un acte calculé pour les induire en erreur en faisant en sorte qu'elles poursuivent une chimère en s'impliquant pour passer à leurs yeux comme une victime ?
Benson cogna plusieurs fois la cloison du box pour annoncer son retour, arrachant ainsi Eames de ses réflexions.
- Nous n'avons trouvé aucune trace du mémo, déclara Olivia lorsqu'elle fut certaine d'obtenir la pleine attention de sa partenaire et de Goldwin. Il n'y en a aucune copie dans les archives de correspondance. C'est un faux.
Olivia lui tendit un document avec l'en-tête de la protection de l'enfance placé dans une pochette plastique transparente. Alex le consulta rapidement avant de le passer au lieutenant. C'était le mémo très succinct indiquant à Levine qu'on la déchargeait du dossier d'Aliénor.
- C'est l'exemplaire de Levine, leur expliqua Benson. Heureusement pour nous, elle l'avait conservé soigneusement.
- Nous avons donc quelqu'un qui semble falsifier des documents officiels et purge les fichiers informatiques ? Intervint Goldwin. Celui ou celle qui a ravi la gamine ?
- Peut-être, lui répondit Benson prudente. J'ai essayé de joindre le chef de service avec Levine. Sans succès. Il est en congé dans le Colorado. Je lui ai laissé un message pour qu'il nous rappelle.
- Il ne nous reste plus que le centre d'accueil où avait été placée la gamine comme piste alors, raisonna le blond. Nous devons aller interroger le personnel et fouiller leurs dossiers pour savoir ce qui lui est arrivé.
- Pour le moment non, le contredit Olivia. Ne nous précipitons pas. Si une personne est assez habile pour produire de faux documents et pour supprimer des dossiers informatiques, elle est aussi parfaitement capable de retirer un enfant des foyers de manière officielle. Ainsi, les enfants sortent du système d'une façon ordinaire, ne laissant que des traces subsidiaires de leur passage avant de disparaître complètement.
- C'est certainement pourquoi nous n'avons pas de signalement de disparition, répliqua Eames. Comme personne ne prête attention à ces enfants sans plus aucune attache comme Aliénor, ils s'évaporent dans la nature et personne ne sait ce qu'ils deviennent.
- C'est pourquoi avant de faire quoi que ce soit d'autre, nous devons nous assurer que Aliénor n'est pas une anomalie.
Eames acquiesça, voyant où voulait en venir sa coéquipière.
- On pointe les incohérences et on regarde les similitudes. Sur combien de temps doit-on remonter Olivia d'après toi ?
- Au moins trois ans pour le moment. Sans doute cinq ans pour ratisser large. Si Goren a raison, Aliénor n'est malheureusement pas la première victime. La personne qui s'en est emparée ne devait certainement pas être à son premier coup d'essai. Il y a une certaine pratique dans sa manière de procéder et connaît à mon sens assez bien le système pour laisser si peu de trace.
- Oui mais pour arriver à ce résultat, elle a dû perfectionner sa technique pour minimiser les problèmes et éviter les erreurs. Erreurs que nous devons trouver et exploiter.
- Savez-vous le nombre de dossiers par an qu'ils traitent ici ? S'exclama un Goldwin mortifié.
- Ça tombe bien, lui rétorqua Eames moqueuse, vous qui vouliez nous aider activement dans l'enquête. Une montagne de paperasses à étudier, cela ne doit pas vous faire peur ?
Goren faisait les cent pas dans la salle d'attente du service de pédiatrie pendant qu'une infirmière s'occupait de préparer Aliénor pour leur petite balade. Munch lui jeta un regard fatigué par-dessus ses lunettes et il finit par se laisser tomber sur la chaise la plus proche. Sa jambe gauche se mit à tressauter machinalement, une fois assis. Il devait se concentrer sur quelque chose, s'occuper l'esprit pour ne surtout pas le laisser vagabonder au risque d'ouvrir des portes qu'il souhaitait condamner à tout jamais. Et Bobby se mit à penser à Alex. Alors il se décida à lui envoyer enfin ce message qu'il voulait lui écrire depuis plusieurs heures. Les doigts au-dessus du clavier de son téléphone, il se demanda soudainement quoi lui dire, quoi lui demander. C'était non seulement sa coéquipière, en plus d'être la plus proche de ses amis. Eames était comme le lierre. Goren eut un petit sourire car cette plante symbolisait l'attachement, voire la fidélité. Sa partenaire avait ainsi implanté ses racines dans sa vie, puis patiemment grimper la muraille qu'il avait érigée autour de lui pour arriver à l'atteindre.
Bon sang ! Elle avait été la première des partenaires qu'on lui avait attribué à tenir six mois ! Comment ne pas réaliser à ce moment-là qu'elle pouvait être autre chose qu'un outil pour faire son travail d'enquête mais réellement une vraie partenaire ? Bobby avait certainement fait la chose la plus stupide de sa vie pour elle en lui achetant sur un coup de tête cette remarquable tasse en forme de Père Noël. Eames pestait notamment depuis deux semaines sur le fait que la Police de New-York n'arrivait pas à lui fournir un "putain" de pot à crayons. Un début de relation tenait à peu de chose tout compte fait. Avec elle, il formait l'une des meilleures équipes de la Major Case. Bobby pensait que les années passées en sa compagnie allaient trop vite et qu'il avait à peine le temps d'en profiter.
Cependant, depuis peu, Bobby s'interrogeait sur le lien qui l'unissait à sa partenaire. Quelque chose le troublait plus qu'il ne le voudrait. L'équilibre de leur relation avait sensiblement changé de centre de gravité depuis l'été dernier. En apparence, rien n'avait changé mais dans son monde intérieur, tout avait basculé dans le chaos. L'avoir presque perdue lui avait montré qu'il était beaucoup plus dépendant d'elle qu'il ne le pensait. Il avait besoin de leur relation, de la stabilité qu'elle lui apportait jusqu'à se rendre-compte qu'elle était finalement indispensable à faire tourner sa propre terre. Mais Eames n'était pas invincible, ne serait pas toujours là pour lui comme il l'aurait souhaité. Il aurait pourtant aimé terminer tranquillement sa carrière au sein du NYPD avec elle. Une pensée très égoïste puisque si elle n'avait pas eu à le traîner, tel un boulet à la cheville, Eames aurait déjà eu ses galons de capitaine. Elle était appelée à être bien plus qu'une simple détective, s'il prenait la résolution de la laisser s'échapper de son emprise pour qu'elle puisse s'élever. Un jour prochain, il lui deviendrait nécessaire de régler le chaos Eames dans sa tête. Pour le moment, une autre tempête s'était levée en lui et était devenue son combat. Celui d'Aliénor. Elle n'avait pas les armes pour se battre, alors il les prenait à sa place.
Bobby se concentra à-nouveau sur l'écran toujours aussi vide de mot. Ses doigts tapèrent en premier "Eames" avant de l'effacer rapidement pour se remettre à rédiger son message d'une traite. Ayant retenu son souffle jusque-là, il expira légèrement après l'avoir envoyé sans le relire par peur de l'effacer pour le recommencer. Il rangea son portable dans la poche de sa veste, conscient qu'il n'aurait pas de réponse aussitôt. Sa jambe gauche recommença à tressauter, alors Goren se leva de sa chaise et essaya de se focaliser sur les affiches placardées sur le mur pour éviter de tourner en rond. Il s'apprêtait à les relire une cinquième fois lorsque quelque chose percuta ses jambes. Son cœur bondit à la vue de cette masse de cheveux sombres et sous ce regard vert levé vers lui.
- Ally !
La fillette lui tendit automatiquement les bras. Dans sa main droite, elle tenait la cravate bleue. C'était un gâchis dorénavant mais cela le rendait heureux que la petite fille la conserve comme si c'était son bien le plus précieux : son doudou. Aliénor s'accrocha à son cou dès qu'il la souleva dans ses bras. Il profita de ce petit instant, cette bulle de douceur, le grava dans sa mémoire parce que l'affection qu'il ressentait pour elle devenait son inspiration. Un raclement désapprobateur se fit entendre derrière lui. Madame Blum, l'assistante sociale, lui jeta un regard sévère tandis que Munch avait un léger sourire sur les lèvres. Goren se fichait bien de ce qu'elle pouvait penser de son attitude un peu trop familière avec Aliénor. Il savait ce que c'était d'être privé d'affection, d'avoir des parents absents et de réclamer de l'attention. Alors non, il offrirait tout cela à Aliénor sans aucune réserve, sans penser aux conséquences que cela pourrait engendrer à la fin de cette enquête. Il ne pensait qu'à la consoler et à la soulager un peu de ses maux.
