Chapitre 18
Eames dut réajuster d'un chouia son avis sur Goldwin. Il avait réussi à leur dégoter pour la journée au sein du commissariat un bureau afin de pouvoir travailler sans être dérangé. Ce n'était pas le luxe mais au moins la pièce était assez vaste pour qu'ils ne se marchent pas sur les pieds. Il y avait un ordinateur qui ronronnait sur le bureau ainsi qu'une table ronde qui leur permettrait d'y empiler ou étaler les dossiers et de s'y réunir. De plus, la pièce avait cet avantage non négligeable de posséder une fenêtre. Celle-ci ne donnait qu'une grise et morne vue du parking du commissariat mais au moins il y avait un peu de lumière naturelle qui entrait. Alex songeait qu'elle pourrait y jeter au travers Goldwin s'il devenait une fois de plus désagréable. Cette pensée réjouissante dut se voir sur son visage car le lieutenant la regarda avec curiosité au même moment. Elle se cacha derrière son gobelet de café et se déplaça vers la table pour attraper un croissant du sac de viennoiseries que Benson avait pensé et s'était gentiment occupée d'aller chercher pour satisfaire leur hôte.
- Alors mesdames, ça vous plaît ? S'exclama Goldwin en ouvrant grand les bras.
Alex grogna pour la forme. Les gens aussi joyeux et avec autant d'entrain le matin alors qu'elle n'avait pas encore fini son café devraient être, selon elle, arrêtés pour excès de bonne humeur.
- Cela nous conviendra très bien, répondit poliment Benson.
- Avez-vous eu des nouvelles de New-York concernant l'affaire ?
- Goren et Munch, déclara Eames, nos coéquipiers, ont réussi à localiser le lieu où était retenue Aliénor. Ils y mènent une perquisition depuis un peu plus d'une heure. Ils y ont retrouvé le cadavre d'un enfant. On en saura un peu plus dans la journée même si les résultats vont être longs à se faire connaître.
- On a donc pas encore d'identification pour le corps ? Demanda le lieutenant.
Benson secoua la tête. Munch lui avait passé les mêmes informations par messages avant d'arriver au commissariat.
- Aucune.
- Nous n'avons même pas de photo ? Fit Goldwin. Nous aurions pu effectuer une comparaison avec les dossiers que l'on a récupéré aux services sociaux.
Eames se gifla mentalement pour ne pas y avoir pensé plus tôt et sortit son téléphone pour envoyer un message à Goren. Mais ce dernier avait déjà anticipé sa demande en lui envoyant ses premières constatations.
- Jeune garçon entre huit et dix ans, commença-t-elle à lire à voix haute. Tatouage sur son poignet droit comme Ally. Le numéro vingt-trois. J'ai demandé à l'un des techniciens de t'envoyer immédiatement des photos du PC.
Elle demanda à Goldwin par un signe du menton si elle pouvait utiliser l'ordinateur. Ayant obtenu son accord par une courbette -qu'elle trouva écœurante-, elle s'installa sur le fauteuil du bureau. Via le navigateur, elle se connecta à l'extranet du NYPD et tapa ses codes d'accès pour ouvrir sa boîte mail professionnelle. Benson vint s'installer à ses côtés tandis que Goldwin choisit de se placer derrière elle. Alex ouvrit aussitôt le dernier message reçu contenant des pièces-jointes. Il y avait plusieurs photos. Bobby aurait pu lui envoyer les photos via son téléphone mais celles-ci n'auraient pas été aussi nettes que celle de la scientifique qui avait des appareils beaucoup plus sophistiqués qu'eux.
Alex cliqua plusieurs fois à la suite et les images s'affichèrent sur l'écran. Sans se préoccuper de Benson et Goldwin, elle les passa rapidement pour sélectionner les plus intéressantes. Elle en afficha trois et les disposa l'une à côté de l'autre. A droite, elle exposa la scène de crime, soit un petit corps nu brutalisé allongé sur un grand lit aux draps défaits dont les mains étaient attachées avec des menottes. Puis celle de ce tatouage. Semblable à celui d'Aliénor, l'enfant était devenu pour ses bourreaux qu'une chose, un objet dont on pouvait disposer comme on le voulait, le déshumanisant complètement. Et enfin à gauche, c'était son visage couvert de pétéchies et de conjonctive avec ses yeux grands ouverts, signe qu'il était mort par asphyxie. Le silence entre les trois détectives se prolongea d'une façon lugubre. Aucun d'eux n'avait les mots face à tant d'horreurs. Ce fut Benson, la première à retrouver ses esprits en se détachant de l'observation morbide des images. Elle bougea pour ramener avec elle les dossiers des sept enfants qu'ils avaient repéré hier, puis chercha ceux des garçons pour effectuer la comparaison avec celui retrouvé à New-York.
- Je n'ai pas de correspondance, en conclut-elle.
- Il viendrait d'où ce gosse alors ? Interrogea Goldwin abasourdi.
- Le tatouage nous indique, fit Eames, que la victime a été marquée comme Aliénor. Même si la marque n'est pas unique et semble être une unité de comptage et d'identification, cela nous permet de convenir que Aliénor et ce garçon faisaient partie du même réseau pédophile.
- Tout à fait, acquiesça Benson. J'ai tendance à croire que ce que nous allons trouver ici n'est qu'une toute petite partie de l'iceberg immergé.
Eames lança l'impression des photos avant de s'éloigner de ses coéquipiers pour envoyer un message à Bobby afin de lui signaler qu'ils ne pouvaient pas identifier l'enfant de leur côté. Bien qu'elle n'avait rien à cacher, elle préférait malgré tout taper son texte loin des regards curieux.
- Il va falloir que l'on aille plus vite ! Tonna Benson. Ce que Goren et Munch viennent de trouver change la donne. Si ce réseau commence à voir que l'on s'intéresse de près a lui et à se croire acculé, il va commencer le grand ménage avant de disparaître. Dans le cas contraire, puisqu'il a deux enfants en moins, il va commencer à chercher pour les remplacer.
- Oh pour cela, je vous ai un peu devancé ! S'exclama fièrement Goldwin.
Eames leva un sourcil interrogateur devant sa soudaine bonhommie. Il alla jeter un coup d'œil dans le couloir et disparut. Olivia lui fit un vague haussement d'épaule lorsqu'elle croisa son regard indiquant qu'elle ne comprenait pas plus qu'elle le comportement mystérieux du lieutenant. Il revient quelques minutes plus tard accompagné par deux agents qui déposèrent deux cartons d'archives sur la table.
- On te ramène les autres, s'exprima l'un deux.
- Merci Paterson ! Je vous revaudrais ça !
Et le lieutenant tapa dans le dos de l'agent. Eames leva les yeux au ciel devant tant de démonstration virile.
- Qu'est-ce que c'est ? L'interrogea Benson, tel un parent qui questionnait sa progéniture sur la bêtise qu'il venait forcément de commettre.
- En vous quittant hier soir, répondit-il, je suis allé discuter avec Davenport de notre affaire. Vu les manquements graves des services sociaux que nous avons pu constater, elle a passé quelques coups de fils pour accélérer les choses. Mes agents sont allés récupérer les dossiers du personnel qui ont accès aux fichiers des enfants. J'ai aussi obtenu la liste des employés du foyer Saint Thomas des cinq dernières années, grâce à un contact. Davenport se tient prête à nous soutenir dès que nous aurons besoin de mandats, que ce soit pour des relevés téléphoniques ou des situations financières que l'on estimera nécessaire pour la poursuite de nos recherches.
Peut-être qu'elle n'était pas tombée finalement sur un incapable qui n'avait que du bagout, pensa Eames surprise par cet élan d'efficacité et de zèle.
- Alors détectives Eames, gazouilla-t-il, ça vous va ? Un peu de paperasse, cela ne vous fait pas peur je présume pour une détective d'élite comme vous ?
Amusé, il la défia du regard, cherchant aussi en elle l'admiration face à ce qu'il avait accompli alors qu'il avait juste fait son boulot correctement. Sans un mot, Alex se débarrassa de son manteau qu'elle rangea soigneusement sur une chaise et ouvrit un carton. Elle en sortit une pile de dossiers qu'elle commença aussitôt à éplucher minutieusement. Benson s'octroya la chaise à côté d'elle et l'imita alors que d'autres cartons venaient de rejoindre ceux déjà présents.
Venant de renouer sa cravate et de remettre le col de sa chemise correctement, Goren sortit de l'ascenseur dès que les portes s'ouvrirent et avança d'un pas pressé. Munch s'était installé au bureau de Eames. C'était plus pratique ainsi pour chacun d'eux -et c'était le seul bureau de libre de toutes manières. Bobby espérait naïvement que les techniciens avaient commencé à faire remonter les informations sur leurs trouvailles. Les deux inspecteurs avaient participé à la perquisition jusqu'aux alentours de onze heures avant de retrouver Ross et Cragen au PC mobile pour faire le point avec les diverses responsables des équipes de la scientifique. A la frustration de Bobby, ces dernières étaient loin d'avoir terminé leur exploration de toute la maison. Les collectes d'indices prenaient parfois autant de temps que leur analyse en laboratoire.
Goren déposa son classeur sur le bureau puis alla ranger son manteau près des casiers. En s'asseyant, il consulta les messages qu'on lui avait laissés sur son bureau avant de les ranger en vrac dans son tiroir, considérant qu'il n'y avait rien d'important ou d'urgent.
- Tout va bien ? Lança Munch sans lever les yeux de son écran.
Sur le chemin du retour au OnePP, Bobby avait demandé à l'inspecteur de l'USV de le déposer à l'hôpital. Il n'avait pas oublié l'émotion qui l'avait étreint dans le sous-sol. Durant toute la matinée, il avait réussi à en faire abstraction jusqu'à ce que le besoin de voir Aliénor devienne trop impérieux pour continuer à l'ignorer. Il devait aller constater par lui-même qu'elle était bien vivante, contrairement au petit garçon retrouvé. Qu'elle allait bien et qu'elle était en sécurité dans sa chambre d'hôpital. Au détour d'un couloir du service de pédiatrie, il avait croisé Blum, l'assistante sociale. Au regard qu'elle lui avait jeté en la saluant, il avait vite compris qu'il était indésirable et qu'elle ne le portait décidément pas dans son cœur. A sa connaissance, il n'avait rien fait pour bénéficier d'une telle rancœur de sa part. A moins que sa réputation peu reluisante qu'il traînait derrière lui depuis quelque temps, malgré ses états de services, jouait une nouvelle fois en sa défaveur. Néanmoins, elle ne l'avait pas empêché de rejoindre la chambre d'Aliénor.
Contre toute attente, Bobby avait retrouvé la fillette prostrée à se balancer d'avant en arrière dans un coin de sa chambre. A ses côtés, une infirmière dépassée tentait d'apaiser son bouleversement. Dès que la fillette s'était rendue-compte de sa présence, elle s'était précipitée dans ses bras, agrippant son manteau comme s'il n'était qu'une bouée qui allait lui permettre d'éviter de se noyer dans une mer d'angoisses et de douleurs. Il n'y eut rien de plus important en cet instant que d'être son refuge contre ce monde et ses montres. Bobby avait alors demandé à l'infirmière de sortir et de faire en sorte qu'on ne les dérange pas. Il était ainsi resté assis sur le sol à bercer Aliénor dans ses bras et à lui parler doucement jusqu'à ce qu'il parvienne à l'apaiser. Après quelques cookies dévorés puis de la lecture, allongé sur le lit, il avait dû se résigner à se dégager de la fillette lovée contre lui qui s'était enfin endormie. Délicatement, il avait dû lui retirer les mains de sa chemise qu'elle tenait fermement avant de la border. Pour Bobby, il était de plus en plus difficile de se séparer de la fillette. Il ressentait chacune de leur séparation comme un abandon qu'il lui infligeait, amplifiant son sentiment de culpabilité de n'être pas aussi présent pour elle qu'il l'aurait souhaité.
- Oui.
Munch se contenta de la réponse succincte de Goren. Celui-ci appréciait cette discrétion de sa part, il ne lui servait pas de leçon de morale et lui demandait encore moins de justifications de ses escapades.
- Du nouveau ? Demanda Goren en se passant une main sur le visage.
- Pas grand-chose pour le moment, répondit Munch en faisant la moue. Votre capitaine met la pression pourtant. Par contre la légiste m'a appelé pour me confirmer vos conclusions sur la cause du décès de ce pauvre petit : asphyxie par strangulation. Sa mort remonte à quatre jours. Il a été victime comme Aliénor d'abus répétés et de maltraitance. Il n'est toujours pas identifié. Comme Eames vous a dit que ce n'était pas l'un des enfants qu'ils ont repérés hier, j'ai envoyé les informations à Huang, le profiler du FBI avec lequel nous collaborons à l'USV, pour qu'il puisse faire les recherches de son côté dans leurs bases de données.
Goren ouvrit son classeur, attrapa son crayon et poussa les dossiers pour trouver son bloc au-dessous, sans pour autant ignorer de jeter un coup d'œil à la photographie d'Aliénor. Puis il se concentra sur les notes qu'il avait prises.
- Des nouvelles du service de juricomptabilité ? Demanda t-il.
- J'y suis allé faire un tour à mon retour. Comme nous nous en doutions, Sauvion est une société écran, constituée dans le seul but d'effectuer des locations, qui doit être elle-même détenue par une autre société écran qui doit être possédée par une autre. Bref, un magnifique système pyramidal complètement opaque qui va être une impasse pour nous. Mais il continue de creuser, voir ce qu'il peut en tirer.
- Et l'argent ?
- Le compte bancaire utilisé pour payer VDO provient d'un établissement bancaire situé de l'autre côté de l'Atlantique d'un autre joli paradis fiscal que le Delaware. Donc, impossible à tracer.
Munch observa Goren porter les doigts à ses lèvres, geste qu'il avait rapidement appris à identifier comme le signe d'une réflexion intensive.
- La tête pensante derrière tout cela est très méticuleuse, fit à voix haute Goren pour partager ses réflexions à Munch. Elle ne laisse aucun détail au hasard. L'argent, la société utilisée, la manière dont les enfants sont récupérés pour alimenter le réseau. Tout semble intraçable à-priori. C'est planifié et la chaîne des opérations semble être parfaitement maîtrisée. C'est pourquoi, je commence à penser que cette tête n'était pas présente lorsque Ally s'est enfuie.
- Parce qu'elle n'aurait pas été aussi négligente à laisser un cadavre derrière elle, ajouta Munch pour compléter l'idée de son coéquipier.
- Exactement, approuva Goren. Elle n'aurait pas perdu son sang-froid face à la situation. Cela m'amène à penser qu'elle aurait trouvé préjudiciable la fuite d'un enfant mais se moquerait bien des conséquences.
- Ce qui est stupide, fit Munch. Le petit aurait été retrouvé puis pris en charge à un moment donné par les services de l'USV.
- Oui mais je crois que pour elle, le système judiciaire ne tient pas compte sérieusement de la parole d'un enfant. De plus, vous et moi, nous connaissons la difficulté de recueillir le témoignage d'un enfant. Il faut pouvoir vérifier sa capacité psychologique et physique à percevoir, puis à mémoriser et rapporter les faits auxquels il a assisté pour s'assurer de sa sincérité et de son authenticité.
- La plupart du temps, ces enfants, qui ont vécu dans la terreur, refusent de parler. Ils sont encore sous l'emprise de leur bourreau et pense que c'est dans leur intérêt de limiter, voir taire ce qu'ils ont vu ou subi.
- Ainsi notre tête pensante se croit protégée. Il ne faut pas oublier que pour elle ces enfants ne sont que du bétail. Le tatouage qu'elle leur impose par la contrainte et la douleur est comme la marque au fer rouge. Une simple étape pour elle de les mettre sous sa domination.
Notant leurs réflexions sur son bloc, Goren s'agita nerveusement sur son fauteuil.
- On a affaire à quelqu'un de très habile autant dans le domaine juridique que financier. Il connaît apparemment aussi bien le fonctionnement des services sociaux que celui des paradis fiscaux.
- Un avocat ? Proposa Munch. Comme ceux à la tête de ces agences agrées qui servent d'intermédiaires pour les adoptions ?
- Peut-être, répondit Goren en se mettant à chercher quelque chose dans le tas de dossier sur son bureau. Par contre, ses associés ou subordonnés semblent avoir paniqué à la disparition d'Ally. La dispute que semble avoir vue Madame Balcer nous le prouve.
- Lorsqu'ils ne l'ont pas retrouvée, ils ont prit les petits et sont partis en laissant le chaos qu'on a trouvé ce matin derrière eux, au lieu de faire un minimum de ménage pour limiter les dégâts.
- Oui, ce qui me fait penser qu'ils n'ont pas dû rapporter les évènements de ces derniers jours à la tête pensante du réseau. Ils ont perdu deux enfants, dont pour l'un nous avons retrouvé son cadavre. Ils savent que les flics vont enquêter dessus. Mais ils ne pensaient certainement pas que l'on trouverait le corps de ce petit garçon aussitôt. Et encore moins qu'on ferait le lien avec Ally.
- C'est soit de la bêtise crasse ou un coup de bluff qu'ils ont tenté en nous prenant pour des crétins, commenta Munch d'un ton dédaigneux.
- Un mélange des deux, j'imagine, fit Goren amusé par la remarque de l'homme habillé tout en noir face à lui.
- Comme pour le moment rien n'a miraculeusement fuité dans les médias, ils se disent qu'ils sont peut-être sauvés. En se croyant à l'abri, ils vont essayer de dissimuler leur double bévue à leur chef.
- Nous avons certainement là, conclut Goren en acquiesçant de la tête, une carte à abattre pour que le château s'écoule.
