Chapitre 19


Eames leva les yeux vers le rétroviseur intérieur. Elle y vit Benson, assise sur la banquette arrière, qui prenait des notes de sa conversation téléphonique. Quant à Goldwin, il avait pris la place du passager et semblait littéralement comblé de jouer son rôle de co-pilote. Concentrée sur la nationale sur laquelle elle roulait, Eames suivait les indications qu'il lui donnait pour se rendre au foyer Saint Thomas pour une petite visite impromptue.

L'étude des dossiers et des antécédents du personnel de la protection de l'enfance n'avait strictement rien donné. Et aucun d'eux n'avait un train de vie dispendieux, preuve éventuelle d'une rémunération en échange d'une implication dans un trafic d'enfants. La plupart était de banals fonctionnaires sous-payés qui essayaient de faire au mieux leur boulot avec les faibles moyens octroyés.

Comme la piste d'une pomme pourrie à l'intérieur même de l'administration était écartée jusqu'à l'apparition d'un élément nouveau, il avait été décidé d'aller fouiner du côté du foyer où avait été placée Aliénor. Eames espérait trouver quelque chose là-bas. N'importe quoi qui pourrait lui donner un coup de pouce sur cette enquête qui devenait de plus en plus frustrante. Il devait faire remonter chaque élément susceptible d'apporter un élément du puzzle de profondeurs abyssales. Si la piste du foyer devenait elle-aussi une impasse, leur déplacement dans le Delaware aurait été en majorité une perte de temps. Eames espérait que Bobby aurait plus de chance avec la perquisition de ce matin.

- Vous devez prendre la prochaine à droite, détective Eames, gazouilla Goldwin.

Alex obéit de mauvaise grâce. Elle enclencha le clignotant droit et leva le pied de l'accélérateur pour commencer à ralentir.

- On vient de me confirmer que les responsables du foyer sont bien présents, déclara Benson en raccrochant.

- Une bonne chose, grommela Alex en vérifiant ses rétroviseurs. Nous n'aurons pas à courir pour les trouver.

Un sourire moqueur apparut au coin de ses lèvres. Goldwin venait d'attraper la poignée de maintien lorsqu'elle fit tourner un peu trop brusquement le véhicule sur la route qu'il lui avait précédemment désignée.

- Donc, fit le lieutenant en restant agrippé à la poignée, ce que l'on sait par Levine. Saint Thomas est une structure privée financée en partie par la philanthropie. Le foyer a plutôt une bonne réputation dans le milieu. Il n'y a que deux individus qui ont le pouvoir de signer les autorisations des enfants.

- Exact, lui confirma Benson. Withley le directeur et Parker son adjointe. Withley occupe son poste depuis un peu plus de deux ans, contrairement à Parker qui est présente depuis une dizaine d'années.

- Selon les rumeurs rapportées par Levine, Parker convoitait le poste de directrice. Sauf qu'au moment où elle pouvait l'obtenir, lors de la retraite de l'ancienne directrice, on lui a préféré quelqu'un de l'extérieur. Ainsi Withley lui a raflé le poste sous son nez. Cela doit rendre un peu amer de se démener autant pour rien n'obtenir tout compte fait, non ?

- Si on tient compte de la chronologie, ajouta Eames. Withley serait à retirer de la liste des possibles suspects. La première disparition que nous avons trouvé remonte à 2001. Il n'est en poste que depuis deux ans.

- A moins qu'il ait été placé intentionnellement à ce poste, avança Goldwin.

Même s'il avait désagréablement raison sur ce point, Eames trouva assez réjouissant de le voir toujours solidement agrippé à la poignée.

- Olivia, tu as pu obtenir des informations sur Withley ?

Benson remonta quelques pages de son calepin de notes.

- Une cinquantaine d'années. Veuf, il vit seul depuis que sa fille unique est partie vivre au Canada pour son travail. Avant d'être directeur de Saint Thomas, il a été celui d'un refuge pour adolescents. Il est très apprécié et a fait toute sa carrière dans l'aide sociale.

- Et Parker ? Lança Eames en sentant son téléphone vibrer dans la poche de son jean.

- Divorcée avec deux enfants à charge. Pas de casier. C'est une éducatrice spécialisée de métier. Elle a reçu un prix, il y a quelques années, pour son travail et son dévouement au foyer Saint Thomas. Elle est depuis la présidente de l'association qui représente les familles ou les foyers d'accueil de l'État.

Eames aperçut enfin un panneau indiquant qu'ils arrivaient au foyer. Elle ralentit. Un ensemble de bâtiments blancs se dressait derrière les branches nues d'une rangée d'arbres.

- Goldwin, on a toujours pas de retour sur les analyses des mémos ?

- Hélas non ! Se lamenta le lieutenant d'un ton dramatique.

- Appelez votre labo ! Lui ordonna Alex. Pressez-le ! Demandez un service ! Faites tout ce que vous voulez Goldwin pour accélérer les choses ! Mais il nous faut des résultats maintenant !

- A vos ordres, détective Eames, roucoula-t-il, ravi de son explosion de fureur.

Il finit par lâcher la poignée de maintien pour pianoter sur son clavier de téléphone. Après avoir mis son clignotant gauche, Alex engagea le véhicule sur une route cahoteuse et poussiéreuse. Le foyer de Saint Thomas était un ancien corps de ferme encerclé par d'immenses pelouses, un coin de forêt et un potager. Alex se gara à quelques mètres du bâtiment principal sur qui devait probablement être un parking. Une dizaine de voitures y étaient stationnées. Tandis que Goldwin s'énervait contre son interlocuteur, elle arrêta le moteur, puis défit sa ceinture de sécurité pour se tortiller sur son siège afin d'attraper son téléphone glissé au fond de sa poche. En ouvrant le clapet, elle constata qu'elle avait loupé un appel de Bobby.

- Olivia lança-t-elle en se retournant vers la banquette arrière pour lui montrer son téléphone. J'ai un appel à passer. Je vous rejoindrai à l'entrée.

Tandis que Benson hochait de la tête, Alex lui tendit les clefs du véhicule. Goldwin poussa un grognement de frustration lorsqu'il raccrocha et composa aussitôt un nouveau numéro. Alex sentit le froid de l'hiver la saisir quand elle claqua la portière derrière elle. Elle remonta autant qu'elle le put le col de son manteau, puis appuya la touche du numéro abrégé de son partenaire. Celui-ci répondit immédiatement.

- Eames...

Alex se posait souvent la question. A savoir comment son partenaire pouvait avoir une voix si douce et si calme avec sa stature de géant.

- ll y a du nouveau ? Lança-t-elle.

- Nous n'avons toujours pas réussi à identifier l'enfant retrouvé ce matin. Cependant, Rodgers a confirmé la mort par strangulation. Ainsi que des abus réguliers.

- Et la perquisition ? Qu'est-ce que cela donne ?

- Elle est toujours en cours sous la supervision de Logan et Wheeler. Jusque-là, nous n'avons rien trouvé de probant. La scientifique aura sans doute plus de résultats. Et toi, Eames, de ton côté ?

- Pareil, soupira-t-elle. Pas grand-chose. On a passé au peigne fin les antécédents de tous ceux qui ont accès aux dossiers relatifs à la protection de l'enfance. Personne ne sort du lot. Les analyses sur les mémos tardent à arriver. On vient juste d'arriver au foyer où a été placée Aliénor. Nous allons rencontrer le directeur et son adjointe. On en saura peut-être un peu plus sur les personnes qui kidnappent ces enfants et la manière dont ils parviennent à le faire.

Bobby n'enchaîna pas, préférant subitement rester silencieux. Eames se demandait pourquoi il avait appelé s'il n'avait rien de nouveau à lui faire partager. Il ne faisait jamais rien d'inutile pourtant. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle ne lui demanderait rien. Le souvenir de la veille d'avoir percuté une porte violemment était encore trop vif pour qu'elle veuille retenter l'expérience. Alors elle décida de faire en sorte de recentrer leur conversation s'il commençait à vouloir lui parler d'autre chose que leur boulot.

Et puis, à vrai dire, Alex était juste ravie que son partenaire fasse l'effort de l'appeler même si c'était pour ne rien dire. Il ne se contentait pas de lui envoyer simplement des messages. Il prenait du temps pour elle. Alex aimait cette idée que Bobby ait besoin de garder le lien entre eux, de parler de vive voix avec elle. Cela lui prouvait qu'elle était importante pour lui. Et elle en tirait une certaine fierté de toujours pouvoir garder l'attention de cet homme incroyable malgré le temps passé. Qu'il ne semblait pas se lasser de leur partenariat. Qu'il veuille rester avec elle, même après avoir sut pour cette maudite lettre.

Pourtant, Alex s'inquiétait pour son partenaire, de cette faille qu'il lui avait laissé entrevoir la nuit dernière. Elle ne voulait surtout pas le voir se renfermer sur lui-même comme dès qu'une enquête faisait ressortir des similitudes avec son histoire familiale.

- Eames... Je...

Elle se mordit la langue. Elle ne l'aiderait pas. Elle ne lui faciliterait pas la tâche. S'il voulait lui dire quelque chose qu'il le fasse. Elle était suffisamment venue vers lui plus d'une fois. A lui de faire un effort envers elle cette fois-ci. Peu importe si cela lui coûtait. Elle entendit des portières claquer. Elle se retourna. Olivia et le lieutenant se dirigeaient vers l'entrée. Elle attendit quelques secondes de plus mais Bobby restait désespérément muet.

- Je dois te laisser, finit-elle par dire d'un ton un peu plus sec qu'elle ne l'aurait voulu. On m'attend.

Alex raccrocha, gagnée par une profonde déception.


A New-York, Goren tentait tant bien que mal à se concentrer pour contenir son impatience. Rodgers avait dû remettre son rapport de l'autopsie du petit garçon retrouvé à plus tard, devant témoigner l'après-midi au tribunal. Les techniciens de scène de crime étaient encore sur les lieux pour le reste de la journée, voir plus. Bobby n'était donc pas prêt de voir leurs rapports arrivés.

Alors penché sur son bureau, Bobby observait les dossiers ouverts posés en vrac devant lui. Il y avait les copies des archives de la protection de l'enfance concernant les enfants disparus, le rapport de Rodgers sur l'examen d'Aliénor, les dessins de cette dernière, les contrats de locations de VDO et sa correspondance avec Sauvion ainsi que le compte-rendu de Eames sur les entretiens menés des assistants sociaux. Sur son bloc, il écrivait les mots qui lui passaient par la tête à regarder et à lire toute la paperasse accumulée depuis le début de cette affaire. Il commençait à caractériser le créateur et responsable qui tirait les ficelles de ce réseau pédophile.

Manipulateur. Calculateur. Puissant. Dépourvu de toutes considérations envers ses contemporains. Un esprit particulièrement retors avec une intelligence aiguisée qui se dissimulait derrière un montage juridique et financier. Et qui avait réussi surtout à ne pas attirer l'attention jusque-là. Un criminel sans aucun scrupule et de grande envergure. Quel était donc son mobile ? Faisait-il cela pour assouvir ses propres penchants pédophiles ? Ou juste pour l'argent ? La traite d'êtres humains constituait la troisième source de financement pour le crime organisé après la drogue et les armes. Ce réseau était-il juste constitué dans le but de soutenir d'autres activités criminelles en les finançant ? Où bien était-ce juste une question de pouvoir ? Ou bien de la simple cupidité ?

Contrarié de ne pas pouvoir affiner son profil, Bobby poussa un soupir et leva les yeux pour trouver Munch à la place de Eames. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait appelé sa partenaire tout à l'heure. Il avait juste eu ce besoin viscéral de le faire. Envie d'entendre sa voix, d'avoir son attention pleine et entière pendant quelques minutes. Juste pour se rassurer qu'elle était toujours là. Qu'elle ne l'abandonnait pas. Il avait conscience qu'il l'avait blessé une nouvelle fois hier soir. Il avait voulu s'excuser pour sa réaction. Celle de sa reculade, paniqué de s'être soudainement confié sur une des choses les plus intimes pour lui. Mais il n'avait pas pu. Les mots étaient restés bloqués dans sa gorge par un profond sentiment de vulnérabilité. Bobby savait que son comportement était parfaitement ridicule. Eames serait la dernière personne sur cette terre à le blesser. Elle le ménageait peu parfois mais ce n'était jamais dans l'intention de lui faire du mal. Bien au contraire. C'était dans le but de le secouer pour le sortir de sa coquille. Se dévoiler à elle, même après toutes ces années de partenariat n'était pas une décision légère et encore moins un risque facile à prendre. Le plus difficile dans une relation était de s'abandonner à quelqu'un. Se livrer au bon vouloir de Eames l'obligerait à admettre qu'il n'avait pas prise sur certaines choses de sa vie. Cela le terrifiait. Bobby avait une peur panique de lui-même et de sa propre perte.

Le téléphone fixe du bureau de Eames sonna. Much décrocha rapidement le combiné. Lorsque ce dernier redressa les épaules, Goren sortit de ses pensées tourmentées. Quelque chose d'important était en train de se passer. L'inspecteur de l'USV griffonna rapidement quelque chose sur bon bloc-notes et remercia son interlocuteur.

- C'était le labo, expliqua-t-il.

- Il a quelque chose à nous donner ?

Munch acquiesça de la tête.

- O'Halloran a dû rentrer au labo pour une autre affaire. Il en a profité pour rentrer quelques empreintes qu'il avait relevées ce matin dans le fichier afin de voir ce que cela peut donner dans un premier temps.

- On a déjà une identification ? Lança avec espoir Goren.

Munch pianota rapidement sur le clavier de son ordinateur tandis que son coéquipier se levait pour s'acheminer avec empressement à ses côtés pour se pencher au-dessus de son épaule.

- Cliff Howard, lut John lorsque la page s'afficha sur l'écran. Arrêté une seule fois pour ivresse au volant, il y a plus de six ans.

- Une adresse ?

- Pas récente puisque c'est l'adresse de ses parents qu'il avait donné à l'époque. Mais cela ne devrait pas être trop compliqué à trouver s'il est devenu un citoyen modèle.

- Vous pouvez me sortir les informations que l'on a sur lui ? Demanda Bobby. Je vais aller informer Ross pendant que vous cherchez l'adresse afin que l'on obtienne un mandat d'arrestation et de perquisition.

- Considérez que c'était déjà, Goren.

Bobby fébrile, se précipita vers l'imprimante pour aller récupérer les documents. Ils avaient enfin un os à ronger.


Suite à l'invitation à s'installer dans les fauteuils disposés à l'attention des visiteurs, Eames et Benson ne se firent pas prier. Withley, le directeur, leur sourit aimablement. Une fois qu'elles s'étaient présentées à l'accueil, il ne les avait pas fait attendre pour les recevoir et les présentations avaient été brèves. Quant à Goldwin, il préféra se contenter de rester près de la porte, signifiant ainsi qu'il serait qu'un simple observateur de l'échange qui allait suivre.

- Vous venez de New-York, si j'ai bien compris ? Lança surprit Withley pour entamer la conversation. Pour quelles raisons avez-vous fait une aussi longue route ?

Benson botta en touche sa question en l'interrogeant sur le nombre d'enfants que pouvait accueillir le foyer.

- Une trentaine. C'est une petite structure car nous sommes majoritairement un lieu transitoire pour les enfants. Ils ne restent que le temps afin que leurs dossiers passent devant un juge des affaires familiales.

- Et cela dure combien de temps ce provisoire ?

- Tout dépend de la vitesse de la machine judiciaire. Comme vous pouvez en douter.

Eames observa le directeur tirer un mouchoir de sa poche afin de nettoyer minutieusement les verres de ses lunettes.

- Vous tenez à jour une liste des enfants présents ?

- Bien sûr, détective.

Il joignit les mains sur son ventre après avoir rangé son mouchoir et reposé les lunettes sur son nez.

- Vous êtes donc capable de nous lister les entrées et les sorties sur une période définie et de nous sortir les dossiers correspondants ?

- Bien entendu. C'est dans nos obligations pour garder notre contrat avec la protection de l'enfance.

- Pouvons-nous jeter un coup d'œil sur la liste des enfants que vous avez accueillis entre 2001 jusqu'à aujourd'hui ?

Withley se tendit légèrement et son visage se ferma.

- En quoi cela vous sera utile ? Je ne connais d'ailleurs toujours pas la raison de votre présence.

- Monsieur Withley, intervient Eames avec autorité. Plus vite, vous nous laisserez voir la liste que nous demandons, plus vite nous vous laisserons tranquille si nous ne trouvons pas ce que nous cherchons.

Alex soutint le regard du directeur. Celui-ci commençait à montrer des signes de nervosité. Au bout d'une minute à peine, il craqua et se tourna vers son ordinateur. Quelques clics plus tard, des feuilles sortaient de l'imprimante. Eames les prit des mains de Withley avec impatience. Elle sortit son calepin de sa poche de manteau pour y rechercher les noms des sept enfants disparus des archives informatiques des services sociaux. Elle trouva la page ainsi qu'une feuille pliée. Sur celle-ci, elle avait reconstitué sa propre liste des enfants placés ces cinq dernières années. Rangée par ordre chronologique des arrivées, la liste du foyer se présentait en quatre autres colonnes : nom et prénom, date de naissance, date de sortie et enfin le nom de la personne qui avait signé les documents de sortie. La première chose que Eames chercha était la ligne qui mentionnait Aliénor afin de vérifier la concordance avec le dossier qu'on leur avait transmis hier. Il était indiqué que Aliénor Davies, née le 30 septembre 2001, était arrivée en date du 24 juin comme marqué sur le dossier de Levine. Sauf que sur cette même ligne, il était noté qu'elle avait quitté le foyer le 30 juin, information qui n'existait nulle part autre que dans le dossier qu'avait constitué le foyer sur la fillette. Alex vérifia pour les sept autres enfants et trouva le même genre d'incohérence. Puis elle compta le nombre d'enfants qu'accueillait actuellement le foyer. Alors qu'elle allait donner la liste à Benson, un détail attira son attention. Elle vérifia, puis contrôla à-nouveau pour être sûre avant de donner les liasses à sa coéquipière en lui pointant discrètement quelque chose sur la liste.

- Vous nous laisseriez regarder certains dossiers ? Fit-elle à l'attention de Withley en connaissant déjà la réponse à sa question

- Pas sans un mandat, détective. Vous le savez parfaitement.

Eames décida de jouer un petit coup de bluff.

- Monsieur Withley, reprit-elle. Quelque chose nous surprend, ma coéquipière et moi. Selon votre liste, vous avez actuellement vingt-six enfants. Cependant, sur celle que j'ai obtenu des services sociaux, vous en auriez précisément trente-quatre, soit huit de plus. Pouvez-vous m'expliquer cette différence ?

- Il y a très certainement une erreur, détective, répondit le directeur, sûr de lui. Nous procédons à un appel tous les matins et tous les soirs. Votre liste est erronée.

- Madame Levine, une assistante sociale de Dover, vous a confié une enfant en juin dernier. Aliénor Davies. Vous vous en souvenez ?

- Elle venait de perdre ses parents dans un accident de voiture, non ?

- C'est exact. Elle est arrivée ici, le vingt-quatre juin dernier, précisément.

- Et donc ?

Eames aimait ces moments-là. Ce point de basculement dans une affaire. Cette sensation de vertige qu'elle ressentait lorsque se dévoilait enfin à elle une pièce de l'énigme.

- Selon votre liste, elle a quitté le foyer le 30 juin. C'est étrange car aucun juge n'a autorisé la sortie de cette enfant. Encore moins son assistance sociale.

- Où voulez-vous en venir, détective ? Commença à s'énerver Withley. Nous avons des protocoles stricts à respecter ! Nous ne laissons pas les enfants partir avec n'importe qui, sans vérifier que tout est en ordre ! Il en va de leur sécurité !

- Ah ? Répliqua Eames faussement étonnée. Monsieur Whitley vous venez de reconnaître un peu plus tôt que Aliénor Davies a bien été l'une de vos résidentes. Ainsi vous corroborez la version de l'assistante sociale qui a vous confié cette enfant. Vous êtes les deux seules personnes jusqu'à preuve du contraire à reconnaître son existence alors que la protection de l'enfance n'en a plus aucune trace dans sa base informatique. Quelqu'un a minutieusement effacé toutes les traces de cette petite fille dans le système mais a omis ou ne s'est pas inquiété de laisser son dossier papier prendre la poussière au fond d'un tiroir d'archives.

- S'il y a une erreur dans le suivi de cette enfant, se défendit vivement le directeur, c'est du côté de l'administration ! Nous suivons scrupuleusement les procédures !

Alex sortit de sa poche une photo d'Aliénor prise par Rodgers. Celle où les contusions et abrasions se révélaient, sous la lumière crue des néons et du flash, encore plus vives et plus affreuses. Elle la fit glisser sur le bureau. Withley perdit toute la gamme de couleurs de son visage que faisait naître la colère et l'indignation provoquées par les accusations portées contre lui.

- Expliquez-moi alors, s'exprima Eames d'une voix claire, pourquoi et comment nous avons pu retrouver cette fillette à New-York, il y a trois jours alors qu'elle vous a été confiée ? Vous l'avez reconnu.

Il ouvrit la bouche et la referma. Et ce plusieurs fois de suite. Eames décida d'enfoncer le clou.

- Aliénor n'est pas la seule. Nous avons sept autres enfants dans le même cas qu'elle avec le même point commun. Ils ont tous été placés ici. Si vous ne voulez toujours pas nous montrer leurs dossiers, il va falloir nous donner des explications convaincantes pour nous satisfaire afin de nous faire partir. Une dernière question avant que je vous laisse nous répondre. J'ai remarqué sur votre liste que c'était toujours votre adjointe, Madame Parker, qui a autorisé les sorties de ces huit enfants. Quelle en est la raison ?