Chapitre 28
Figée, Eames observait Benson grimper dans l'ambulance et s'asseoir sur le banc au fond. Sur le brancard, une petite main dépassait de la couverture de survie. En souriant, Olivia la recouvrit des siennes. Avant que le secouriste ferme les portes, Alex adressa un signe de tête à sa partenaire lorsqu'elle croisa son regard. Le moteur démarra, les gyrophares s'allumèrent puis ce fut au tour de la sirène de hurler avant que le véhicule bondisse sur la route. Alex le regarda jusqu'à le perdre de vue. Ce ne fut qu'à ce moment précis qu'elle s'autorisa à retirer le masque inexpressif de son visage. Devant elle, la scène pourtant si familière de l'habituelle dispute des places entre les véhicules des différentes unités ne parvenait pas à lui octroyer un quelconque apaisement.
Eames se couvrit soudainement la bouche de sa main. Une violente nausée lui remontait le long de l'œsophage. Elle attendit qu'elle passe ; l'air frais parvenant à peine à chasser l'angoisse qui la tenaillait. S'il n'était tenu qu'à elle, elle se serait mise à courir pour fuir l'horreur que renfermait le bâtiment qui se dressait derrière elle. Une main lui frôla l'épaule dans un geste de réconfort. Munch lui offrit un sourire blême en passant à côté d'elle pour aller rejoindre le PC mobile. Eames essaya de se reprendre, de ravaler ses cris, tenta d'augmenter encore sa tolérance à l'abomination qui s'était incrustée à tout jamais dans ses souvenirs. Alors elle serra des dents, s'enfonça les ongles dans la peau en serrant très fort ses poings dans un geste d'automutilation. Se faire mal physiquement était une bonne alternative pour oublier un temps la violence visuelle dont elle avait été témoin. Ce n'était ni le lieu, ni le moment de craquer. Il y avait tant de choses à faire et à gérer.
Alex rassembla ses forces et se retourna. Elle essaya de ne pas le regarder, de l'ignorer mais ses yeux se figèrent sur l'entrepôt. Un nouveau haut-le-cœur la secoua. Elle avait laissé Bobby à l'intérieur pour accompagner les secouristes et échanger quelques mots avec Benson avant qu'elle parte avec la dernière ambulance. Combien de temps était passé depuis... Des heures ? Quelques minutes. Eames ne savait pas. Le temps s'était figé pour elle lorsque son esprit avait refusé de voir, de comprendre l'image qui s'était pourtant incrustée à tout jamais en elle. Elle secoua la tête et avança d'un pas. Elle devait aller retrouver Bobby. Il avait besoin d'elle, comme elle avait besoin de lui. Il fallait que son partenaire soit son point d'ancrage, sa réalité. Son corps se bloqua d'une manière instinctive. Tout son être cherchait à se protéger. Alex lutta contre elle-même pour se forcer à avancer. Elle devait retourner à l'intérieur de l'entrepôt pour en sortir Goren. Elle se força à baisser les yeux pour suivre le chemin creusé dans la neige par les pas des officiers, des secouristes et des techniciens. Le policier assigné à la porte pour filtrer les entrées lui concéda un regard à la fois contrit et soulagé qu'il n'ait pas à retourner à l'intérieur. Contrairement à elle.
Contre toute attente, Alex ne rentra pas directement dans l'espace de stockage. Il avait été divisé en plusieurs parties, ainsi l'arrière du bâtiment n'était accessible qu'en les traversant l'une après l'autre. Elle se trouva donc en premier lieu dans un garage où une citadine était garée. Devant elle se dressa une porte en acier, surveillée étroitement par une caméra disposée dans l'angle au-dessus, qui donnait sur un couloir étroit dans lequel elle dût se coller contre le mur pour laisser passer plusieurs techniciens. Tout au bout, Alex déboucha dans un espace aménagé comme un appartement composé d'une grande pièce de vie avec cuisine et salon, et de deux chambres avec salle de bain. Alex fit attention de ne pas déranger les membres de l'équipe scientifique qui y travaillait consciencieusement. Alors qu'elle se rapprochait de son but, Alex dut lutter contre son instinct de préservation qui la poussait à rebrousser chemin.
Derrière la cuisine, il y avait une nouvelle porte en acier dont la fermeture était sécurisée par plusieurs verrous. En la passant, Eames se retrouva dans la partie arrière du bâtiment laissé quasiment à l'abandon. Elle passa à côté d'une pièce contenant des sanitaires insalubres, puis une ancienne pièce réfrigérée dont elle préféra ignorer la chaîne qui pendait du plafond et le matelas douteux jeté sur le sol. Elle marcha rapidement, sans jamais s'arrêter. Alex se retrouva enfin face à la dernière porte sécurisée qui débouchait sur sa destination finale. Elle y accéda et se stoppa net, le souvenir de la première fois où elle y avait posé les yeux la percuta et lui coupa le souffle. A son soulagement, elle n'eut pas à chercher bien longtemps son partenaire. Grâce à ses pratiquement deux mètres de hauteur, sa tête était bien au-dessus de la mêlée des techniciens et des policiers. Le bruit de ses talons sur le sol cimenté trouva un écho lugubre dans le silence pesant. Elle ne quitta pas des yeux son partenaire, légèrement effrayée qu'il disparaisse au moindre clignement de paupières.
En s'approchant tout doucement de lui, Eames se rendit-compte qu'il ne risquait pas de bouger. Au lieu de renifler, toucher et observer tout ce qui pourrait lui tomber entre les mains, il se tenait immobile et silencieux. Elle posa la main sur son bras pour attirer son attention. Il sursauta à ce contact, cligna des yeux plusieurs fois avant de se focaliser sur elle. Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Alex hocha de la tête et lui donna une pression sur le bras pour lui dire qu'elle comprenait, en se demandant depuis combien de temps il se tenait là, à ruminer de sombres pensées.
Goren ne faisait que regarder, regarder et regarder encore parce qu'une telle chose ne pouvait pas exister. Une telle chose ne pouvait être. Son esprit voyait la chose, la rejetait avant de la revoir à nouveau pour résister une nouvelle fois. Même pour des policiers aguerris comme eux, certaines choses resteraient à jamais trop difficiles à supporter. Bobby finit par montrer à sa partenaire ce qu'il regardait fixement. Alex resserra sa prise sur le bras de son partenaire. Ils avaient besoin de l'autre pour s'ancrer dans la réalité et ne pas se perdre dans une folie destructrice.
- Elle a vécu là, lâcha-t-il comme essoufflé, ces six derniers mois, Eames. Comme une vulgaire bête.
Eames acquiesça, tout autant terrifiée que lui de ce qu'ils avaient trouvé, en suivant aveuglément l'équipe d'intervention dans leur progression pour investir les lieux afin de les sécuriser. Arrivant au terme de leur exploration, ils avaient découvert l'inimaginable. Arme au poing, Eames avait mis quelques secondes pour concevoir le tableau de la tragédie qui se dressait devant elle.
Des cages de chenils. Avec des enfants enfermés à l'intérieur. Pas huit, comme elle escomptait au moins sauver. Mais des dizaines. Quarante-six précisément.
De pauvres gosses complètement terrorisés par l'apparition foudroyante et assourdissante d'hommes et de femmes armés. Certains hurlaient en pleurant pendant que d'autres se tapaient le crâne contre les grilles en gémissant. Certaines cages étaient parfois si petites que l'enfant devait s'y recroqueviller pour pouvoir y tenir sans aucune possibilité de bouger.
C'était Benson, la plus endurcie, qui en réagissant la première, avait sorti tout le monde de sa torpeur. Elle avait lancé un appel à la radio de faire venir toutes les ambulances disponibles avant de commencer à distribuer des instructions pour calmer les enfants afin de les prendre en charge. Il avait alors fallu s'oublier, s'armer de courage, de patience et de sourires rassurants pour les remettre un par un aux mains des secouristes. En ouvrant les cages, certains se laissaient complètement faire, vidés de leurs forces, d'autres sautaient dans les bras de son sauveur et ne le lâchait plus, pendant que d'autres encore refusaient de sortir et s'accrochaient aux grilles en gémissant comme un animal qui souffre. Libérer ces enfants n'avait pas été une tâche facile mais une épreuve éprouvante. Face à de pauvres gosses dont le corps était devenu difforme à force de subir des coups, Eames avait dû prendre sur elle pour ne pas craquer, retenant des larmes de rage, perdue entre son indignation et son affliction. Elle était lessivée moralement et physiquement. Pourtant elle savait qu'elle aurait du mal à trouver le sommeil durant les prochains jours. Il y avait bien trop d'images dérangeantes et d'épouvantes dans son esprit pour être capable de fermer les yeux.
- Ils l'ont mis dans une cage, Eames. Dans cette cage...
Contenant une maigre couverture crasseuse et trouée, la prison de fer était soigneusement étiquetée avec le numéro trente-sept.
- Pas de jeux, pas d'interactions, rien que la solitude entre ces quatre grilles...
Alex savait ce que son partenaire essayait de faire. Il tentait de mettre des mots sur l'inconcevable parce qu'il en avait besoin pour comprendre la douleur ressentie par Aliénor.
- La porte qui s'ouvre parfois pour y glisser un peu de nourriture et d'eau ou pour y être tirée afin de la jeter dans les mains de prédateurs...
Malgré le silence assourdissant dans lequel les techniciens s'activaient au lieu de l'habituel brouhaha, Alex avait de la peine à entendre son partenaire. Ce dernier semblait être comme son filet de voix, prêt à se rompre à tout moment.
- Nous devrions nous en aller, Bobby, chuchota Eames d'une voix mal assurée. Nous n'avons plus rien à faire ici.
Elle voulait remettre en route son partenaire. Mais il était comme tétanisé, éteint.
- Bobby ? L'appela-t-elle en lui touchant la joue.
Alex voulait par ce geste lui apporter un peu de sa chaleur, de sa vie. Cela sembla le réveiller un peu. Ses yeux parurent moins absents.
- Sortons, s'il te plaît.
La vue de ces cages l'étouffait. Elle devait quitter au plus vite les lieux. Mais pas sans son partenaire.
- D'accord, balbutia Bobby.
Cependant, l'inspecteur ne se tourna pas vers la sortie. Au contraire, il tendit une main gantée, effleura le petit écriteau où était inscrit le numéro tatoué sur le poignet de la fillette. Comme s'il en ressentait la nécessité, le besoin de graver chaque image, chaque détail dans son cerveau. Pour ne jamais oublier. Lui qui s'était fortement attaché à Aliénor, Eames voyait l'horreur dans ses yeux à l'imaginer enfermée dans cette cage durant ces six derniers mois. Elle lui tira doucement la manche de son manteau pour l'inciter à la suivre. Il se laissa guider docilement jusqu'à ce qu'ils soient accueillis par une glaçante nuit étoilée.
Eames put enfin respirer. Elle leva la tête en entendant un bruit de rotors. Un hélicoptère tournoyait au-dessus d'eux. Sans pouvoir réellement le distinguer, elle espérait qu'il appartenait à leur effectif et non celui d'un quelconque média qui aurait eu vent de l'enquête et de l'horreur qu'elle avait révélée. A travers le bruit, elle crut entendre qu'on les appelait et chercha des yeux la provenance de la voix. Elle trouva Munch qui les appelait par un geste à le rejoindre au PC mobile. La main toujours accrochée à la veste de son partenaire, ne désirant pas perdre le contact pour le moment avec lui, elle l'incita à la suivre. Il le fit une nouvelle fois avec une soumission surprenante. Il la laissa entrer la première dans le véhicule avant de la suivre.
Munch n'était pas seul à l'intérieur. Son capitaine et le leur étaient aussi présents. Ils se regardèrent silencieux, leurs yeux reflétant encore l'effroi de leur découverte. Qui aurait cru que la seule fuite d'une petite fille maltraitée aboutirait à une telle conclusion ? Au démantèlement d'un réseau pédophile de grande envergure.
Une radio dans les mains de Munch grésilla d'une conversation entre deux agents. Eames sentit son portable vibrer dans sa poche. C'était un message de Benson.
- Tous les enfants sont désormais hospitalisés, lut-elle à haute voix pour partager l'information.
- Bien, lança Cragen. Laissons Benson s'en charger. Finn va la rejoindre pour l'aider à les identifier avec Huang. Qu'est-ce que nous avons de notre côté, Munch ?
John avait tiré le gros lot en étant chargé par leurs capitaines de superviser et de coordonner toutes les équipes afin de centraliser toute l'information. Eames ne lui enviait pas sa place. Elle avait déjà trop de choses à gérer émotionnellement en plus de son partenaire atone.
- L'équipe d'intervention a arrêté deux personnes lors de la sécurisation des lieux. Un homme et une femme. Il s'agit d'Olsen et de Malet. Ils ont été emmenés à la Major Case.
Eames sentit son partenaire s'agiter derrière elle. Il combla un peu plus la distance qui les séparait. Elle savait que ce n'était pas en raison de l'étroitesse du véhicule pour un homme de sa stature qui était en cause. Il avait besoin de sa chaleur, de l'avoir elle pour s'ancrer dans la réalité. C'était assez déroutant de le voir se comporter ainsi, reconnaissant peu son attitude passive. Il aurait dû être au contraire un volcan bouillonnant d'activité, pas ce Bobby complètement sonné.
- Peck est toujours introuvable, poursuivit Munch. Un avis de recherche a été lancé sur son van à New-York et dans les états voisins.
- Qu'est-ce que vous prévoyez de faire désormais détectives ? Les questionna Ross.
Eames tourna légèrement la tête vers son partenaire, chercha en vain une étincelle dans son regard. Il s'était perdu dans un monde qui lui était inaccessible. Le blanc de la conversation commençait un peu trop à s'éterniser. Alex décida de prendre les choses en main, avant que les capitaines s'impatientent de leur manque de réaction :
- On interroge Malet et Olsen. Ils ont peut-être une idée du lieu où se trouve Peck, puis voyons ce qu'ils ont à nous raconter. Mais laissons-les mariner pendant quelques heures pour leur faire croire qu'ils ne représentent pas un grand intérêt pour nous et qu'ils se rendent-compte qu'ils n'ont aucun échappatoire.
- Et nous en saurons un peu plus sur les enfants retrouvés et l'entrepôt, ajouta Munch. J'ai fait appel à une brigade cynophile. J'ai listé tous les numéros des petits que nous avons trouvés. Cinquante-deux cages étaient numérotées. Si nous décomptons Aliénor et le garçon que nous avons retrouvé, il en manque à l'appel...
- Bonne initiative, le félicita Cragen. Restons-en là pour le moment et laissons travailler les techniciens.
- Oui, enchaîna Ross, on se revoit tout à l'heure dans mon bureau afin de refaire un point avec les informations qui seront remontées entre-temps. En attendant, essayez d'aller vous reposer quelques heures.
Cela dut être la permission que Goren attendait car il sortit immédiatement du camion. Sans un mot. Alex dût courir pour le rattraper.
- Je te ramène chez toi ? Lui proposa-t-elle inquiète par son comportement inhabituel et ne voulant pas l'imaginer errer dans les rues cette nuit. Ou au bureau si tu préfères ?
Eames faillit se cogner contre le dos de son partenaire. Il s'était stoppé d'un coup.
- Dépose-moi plutôt à l'hôpital, Eames.
Elle fit ce qu'il lui demandait, sans poser de question.
Goren fonctionna par automatisme. Dès que le véhicule s'arrêta, il claqua la portière derrière lui en descendant. Il n'eut pas un regard vers sa partenaire qui avait pourtant tendu une main vers lui pour tenter de le retenir. Il traversa le hall de l'hôpital, prit l'ascenseur et longea les couloirs vides en cette heure nocturne. Il était hanté par les larmes qui creusaient des sillons sur des joues crasseuses et parasité par des acouphènes de cris et de gémissements. C'était un zombie. Son cerveau n'était plus vraiment en état de fonctionner de toutes manières, n'assurant que quelques fonctions basiques du corps. Soit respirer et marcher. Juste le minimum pour être capable d'atteindre la nécessité qu'il devait trouver.
Sans retourner le sourire au rare personnel médical qu'il pouvait croiser, Goren s'arrêta enfin devant la chambre qu'il cherchait. Il ouvrit doucement la porte et se glissa dans la pièce. Il se rapprocha du lit et d'une main tremblante souleva les draps. La peur l'étreignit. Le lit était vide et froid. Raide, il recula d'un pas, ne pouvant détacher le regard de ce lit abandonné. Où était donc passée Aliénor ? Ici, il la pensait à l'abri, protégée mais cela était-il réellement le cas alors qu'il la laissait seule ? Est-ce que Peck avait profité de son absence pour la récupérer ? Il avait sauvé ce soir quarante-six enfants des griffes de proxénètes mais cela lui importait peu si Aliénor n'était pas saine et sauve.
Bobby entendit un bruit singulier derrière lui, comme si un petit animal avait émis un léger couinement. Comme la veilleuse n'apportait pas assez de lumière, il appuya sur l'interrupteur afin d'éloigner la pénombre de la chambre. Il se retourna et chercha l'origine de ce bruit. L'étau qui lui serrait le cœur depuis quelques minutes disparut lorsqu'il trouva Aliénor roulée en boule derrière le fauteuil disposé dans un coin de la chambre. Habillée d'un pyjama long avec un motif de lapins imprimés, elle tenait sa cravate magique contre son nez. Elle dormait.
Bobby souleva le fauteuil et le posa un peu plu loin, de manière à pouvoir atteindre la fillette avant d'éteindre et laisser juste la veilleuse allumée. Il s'extirpa de son manteau et s'agenouilla près d'Aliénor. Il posa la main sur sa joue. Ce simple geste sembla lui donner du réconfort. Sa posture se fit alors moins raide. Aliénor se réveilla brusquement. Ses grands yeux verts s'ouvrirent d'un coup, le faisant sursauter. Elle prit aussitôt une position défensive en se recroquevillant, protégeant sa tête avec ses bras.
- C'est moi, Ally, murmura-t-il. C'est Bobby.
A sa voix, elle se releva avant de le dévisager en clignant des yeux plusieurs fois de suite. Il ne bougea pas, lui laissant le temps d'assimiler sa présence. Le reconnaissant, elle se rapprocha pour lui toucher le torse, la joue, le front et enfin ses cheveux, comme si elle s'assurait par ces gestes qu'il était bien réel et non pas issu de l'un de ses rêves. Ces contacts le réchauffèrent par petite touche, et commencèrent à dissiper les ténèbres de son âme. Ce serait sûrement Aliénor, cette nuit, qui ferait fuir ses propres démons.
Enfin rassurée, Aliénor se colla à Bobby qui finit par s'asseoir sur le sol en s'appuyant contre le mur. Elle se laissa engloutir par ses bras puis enfermer dans un cocon protecteur.
L'image de cette cage portant le même numéro gravé dans la chair d'Aliénor tourmentait Bobby. Cette prison de fer où elle avait survécu ces derniers mois. Enfermée comme une bête en ayant qu'une simple couverture miteuse pour seul et maigre réconfort. Son cerveau ne parvenait pas à se débarrasser de cette image qu'il n'avait pas pu s'empêcher de se projeter. Il avait transposé cet instant où son regard s'était posé, la toute première fois, sur cette petite chose hirsute et tremblante de froid qu'il venait de trouver et cette cage. Il l'imaginait comme tous ces autres enfants, effrayés et qui sanglotaient dans leur prison, portant tous les stigmates d'une maltraitance qui n'était pas seulement physique, sans aucun espoir de s'en sortir. Pourtant c'était grâce à elle qu'ils étaient dorénavant tous sauvés. Tout cela parce qu'elle avait réussi à saisir l'opportunité de fuir en trouvant la force de le faire.
Bobby sentit Aliénor s'agiter contre lui. A la recherche de sa chaleur, elle se lova contre lui, appuyant la joue sur son ventre et s'agrippant à sa chemise. Lasse, il ferma les yeux, se concentrant sur cette petite boule pleine de vie qu'il tenait contre lui. Aliénor allait bien. Elle s'en tirerait. Les enfants peuvent subir et s'en tirer quand même. Ils étaient si résilients. Aliénor survivrait à cette atrocité. Non, elle vivrait. Il s'en assurerait. Et c'est à cet instant que Bobby comprit enfin la nature de la sensation qui lui comprimait le ventre depuis que Aliénor s'était précipitée la première fois dans ses bras. C'était une émotion viscérale qui avait imprégné chaque fibre qui le constituait. L'instinct paternel.
Goren se mit à fredonner une vieille mélodie que sa mère chantonnait lors de l'un de ses bons jours. Un de ses plus beaux souvenirs d'enfance. Sa mère légère, libre et heureuse. Le baume magique dont il se servait en tout dernier recours pour panser son cœur et être le moteur de sa force émotionnelle pour faire face aux tempêtes qui balayaient sa vie. C'était ce qu'il voulait être pour Aliénor.
Enfin apaisé d'une certaine manière, à l'abri de l'horreur et complètement épuisé, Bobby se laissa sombrer dans l'inconscience.
Après quelques minutes, assurée que le géant et la petite fille se soient profondément endormis, une ombre se glissa dans la chambre. Elle s'approcha d'eux, essayant de faire le moins de bruit possible. Elle ne voulait surtout pas les réveiller. Depuis le début, elle avait été un témoin silencieux de leur moment plein de magie, d'amour et d'affection. Un petit être réussissait là, où elle échouait. Elle fouilla les poches du manteau de Goren pour trouver son téléphone. Elle appuya sur quelques touches et remit l'appareil à sa place. Puis elle s'empara de la couverture du lit et la drapa sur les deux êtres endormis. Elle toucha le visage de Goren, laissant s'attarder ses doigts sur sa barbe qui piquait ses joues et passa la main sur les cheveux de la fillette avant de leur souhaiter de beaux rêves. L'ombre s'en alla en refermant soigneusement la porte. Elle allait faire en sorte que personne ne vienne déranger le trésor inestimable que renfermait la chambre jusqu'à l'aube.
