Chapitre 32
Goren ne savait pas vraiment par où commencer en ce vendredi matin. Il avait passé la majeure partie de la nuit au milieu d'un fatras d'émotions. Appuyé contre le chambranle de la porte, les mains dans les poches, il observait la pièce qui lui servait de bureau. Un bureau qu'il utilisait finalement peu puisqu'il passait en fait la majorité de son temps à la Major Case. Une pièce qui lui servait plus de débarras pour ses livres, ses revues et divers bric-à-brac. Il allait devoir effectuer certains réaménagements dans son appartement pour accueillir Aliénor d'ici quelques jours. Il n'avait d'ailleurs toujours pas compris comment cela lui était tombé dessus. Pourtant, cela lui paraissait la chose à faire. Comme une évidence. C'était là, sa seule certitude.
Bobby n'avait pas eu de relation assez longue et sérieuse pour envisager d'avoir un enfant. Alors qu'il s'était fait à l'idée qu'il ne serait jamais un père, en raison de son âge et de son lourd passé familial, voilà qu'il était devenu à lui tout seul, par un simple oui, une famille d'accueil pour une petite fille. Il allait se retrouver en position de transmettre. Comment élever correctement une enfant lorsque vous aviez grandi dans une famille défaillante comme la sienne ? Il n'avait pas eu le meilleur modèle en termes de père. Pouvait-il assumer son futur rôle de parent ? Et malgré tout, la difficulté de la tâche qui l'attendait dans les jours à venir ne l'effrayait pas.
Étonnamment, Ross avait été assez conciliant lorsqu'il était allé le voir afin de lui demander quelques jours en lui expliquant sa nouvelle situation. Il lui avait octroyé un congé de six semaines pour lui laisser le temps de se faire à sa nouvelle vie. Comme sa partenaire, son supérieur avait été hébété d'une telle décision de sa part et ne lui avait pas épargné le "vous en êtes vraiment sûr, Goren ? C'est une grande responsabilité que vous venez d'endosser !". Sûr ? Pas vraiment. La responsabilité d'élever une enfant était grande. C'était lui accorder du temps, de l'espace et de l'attention. Cela impliquait de se sacrifier pour lui, de lui dédier une bonne partie de sa vie. Bobby allait devoir pour Aliénor repenser entièrement son quotidien et corriger certaines de ses habitudes.
Ross, durant l'entretien qu'ils avaient eu, lui avait proposé d'être muté dans un autre service pour son retour. Un poste moins chronophage notamment. Bobby avait refusé immédiatement. Sans y réfléchir. Il appréciait sincèrement son boulot et la contribution qu'il apportait à la société par son rôle de policier. Mais il aimait encore plus son partenariat avec Eames. C'était la seule chose qu'il n'était pas prêt à abandonner. Parmi tous les changements qui s'annonçaient comme un raz-de-marée dans sa vie, Eames serait son roc, la seule chose immuable. Il savait qu'il pourrait se tourner vers elle si jamais les événements le dépassaient. Elle serait là. Il en était certain.
Eames...
Par contre, Goren ne savait pas comment sa partenaire avait pris ce changement soudain dans sa vie. De ce qu'elle en pensait réellement. Il était bien conscient que cela allait changer la dynamique entre eux. Il se souvenait de lui avoir annoncé dans la salle d'observation qu'il avait accepté la proposition de la juge Morgan : celle d'accueillir Aliénor. Il ne l'avait jamais vu autant abasourdie. Il ne lui avait pas laissé le temps de digérer la révélation, de prendre l'ampleur de la décision qu'il avait prise, la possibilité d'en discuter même avec lui, qu'il était parti se réfugier dans le bureau de leur capitaine. Il ne voulait pas voir la vérité criante dans ses yeux. Celle d'être trop arrogant pour se croire capable d'endosser la responsabilité d'une enfant.
Sa fuite était une nouvelle preuve de sa lâcheté envers Eames. Celle-ci avait été une nouvelle fois mise devant le fait accompli lorsque Ross l'avait appelé à les rejoindre à la fin de leur entretien. Elle n'avait pas bronché lorsque leur supérieur lui avait déclaré qu'elle aurait un partenaire temporaire durant son congé. Elle n'avait encore rien dit lorsqu'elle l'avait observé ramasser ses affaires sur son bureau. Il était juste parti comme ça, sans lui laisser la possibilité de lui parler, en lui balançant un minable "à bientôt Eames".
Encouragé partiellement par le verre de scotch qu'il buvait, Bobby avait pensé à appeler sa partenaire hier soir. Il était alors assis sur le sol de sa cuisine à ruminer l'étrange moment où toute sa vie avait pris un virage inimaginable. Il voulait éclaircir la situation avec Eames et en discuter avec elle. Mais son habituelle lâcheté lui avait fait rapidement abandonner cette idée. Cela prêtait à rire mais Bobby était terrorisé de connaître la réaction de petit bout de femme. Il n'avait nul doute qu'elle accepterait à la longue sa décision. C'était plutôt la façon dont il l'avait traité et sa fuite qu'elle n'avait certainement pas appréciée. Bobby était certain qu'elle le détestait dorénavant.
Goren soupira et se redressa. Cela ne servait à rien pour le moment de ressasser ce qu'un simple oui, donné en réponse à une juge, avait provoqué dans sa vie. Il aurait le temps plus tard de réfléchir à l'effet boule de neige que cela entraînerait. Il fallait dorénavant qu'il se concentre sur les préparatifs de l'arrivée de Aliénor. Il avait à peine quatre jours devant lui pour tout préparer et aménager une chambre pour la fillette. Goren serait officiellement nommé comme son tuteur mardi prochain. Il fallait tout ce temps pour que la décision du juge Morgan fasse son chemin à travers la machine judiciaire et sociale. Si Mitchell ne l'avait pas empêché en le raisonnant, il serait allé récupérer Aliénor dès la fin de son entrevue avec la magistrate. Il avait ce besoin dévorant en lui de démontrer à Aliénor qu'il ne l'avait pas abandonnée, de la protéger contre ce monde pervers. Bobby culpabilisait énormément de la laisser encore quatre jours dans le foyer où elle était actuellement. Cependant Mitchell avait raison sur le fait qu'il ne devait pas se précipiter., mais bien au contraire prendre son temps avec Aliénor pour lui expliquer la situation et gérer les émotions qui allaient les traverser tous les deux : la frustration, la joie, l'absence de repère, la peur d'un nouvel abandon... Il avait disparu de sa vie pour réapparaitre d'un coup. Ce moment allait être délicat et très éprouvant pour elle. Bobby appréhendait leurs retrouvailles, de la manière dont elle allait réagir à sa présence. Il fallait des mots pour comprendre et exprimer ce que l'on ressent. La fillette ne les aurait probablement pas. Cela allait être à lui de lui prêter ses mots afin de lui expliquer les raisons de son absence et celles pour lesquelles elle allait habiter avec lui, de s'ouvrir à elle pour lui dire qu'elle lui avait manqué aussi. En attendant de la retrouver, comme le lui avait fortement suggéré Mitchell, il devait mettre à profit ce temps pour se préparer à accueillir la fillette. Il y avait beaucoup de choses à faire. La première étape était de vider son bureau pour le transformer. Aliénor devait avoir sa propre chambre, son propre espace.
Retroussant les manches en décidant d'agir et de cesser de cogiter, Goren attrapa une pile de revues. Cependant il fut stoppé net dans son élan. Quelqu'un frappait à sa porte. Vu l'heure qu'il était, il savait que ce n'était pas encore les livreurs qu'il attendait. Curieux qu'on vienne le déranger de si bonne heure et que peu de personne venait lui rendre visite, il se décida à aller voir qui était l'importun.
- Bonjour Bobby, lui sourit Alex, une fois la porte ouverte.
Sa partenaire occupait son palier en portant un carton dans les bras. Derrière elle se tenait un homme de taille moyenne avec des cheveux courts et blonds. Bobby le reconnut comme le frère d'Alex, Sean.
- Eames ? Fit-il surpris de la voir.
Sans lui répondre, elle lui donna un léger coup d'épaule pour qu'il se pousse et la laisse entrer. Elle déposa son carton sur le sol dans l'entrée et son frère en ajouta deux autres de plus avec de tendre la main pour saluer Goren.
- Désolé de ce débarquement soudain, s'excusa-t-il. Mais vous connaissez ma sœur, je suppose. J'ai encore quelques cartons pour vous dans la voiture, vous voulez bien m'aider ?
Bobby croisa le regard de sa partenaire qui lui ordonnait de ne pas poser de question, ni d'émettre la moindre objection.
- Oui, bien sûr, finit-il par dire en cédant.
Il mit ses chaussures, attrapa son manteau puis ses clefs avant de suivre Alex et Sean jusqu'à leur véhicule. Sans un mot, il accepta les deux cartons que Sean lui montra. Il firent ainsi deux tours rapides. Avant de remonter définitivement, Eames avait passé un sac en bandoulière sur l'une de ses épaules et attrapé le tout dernier carton qui fit un bruit étrange lorsqu'elle le posa à côté des autres. Goren ne comprenant pas ce qui se passait encore, observa les piles de cartons qui obstruaient son entrée désormais. Alex se hissa sur la pointe des pieds et gratifia son frère d'un câlin express.
- Merci Sean.
- De rien, lui répondit-il avant de se tourner vers Bobby. Je vous laisse et je vous souhaite bon courage.
- Je ne vous offre rien ? Demanda Goren, étonné que le frère de Eames se sauve aussi vite. Un café ?
- Une prochaine fois avec grand plaisir. Vous avez du boulot, il me semble.
Sean lui offrit une nouvelle poignée de main ferme avant d'ébouriffer les cheveux de sa sœur qui protesta d'une manière plus amusée que furieuse.
- Qu'est-ce qu'il se passe Eames ? Demanda Bobby en fourrant les mains dans ses poches lorsqu'ils furent seuls.
Lentement, elle se tourna vers lui, le visage beaucoup moins lumineux qu'à son arrivée. Une lueur inquiète brillait dans ses yeux.
- Je suis venue tout simplement t'aider, lui répliqua-t-elle.
Elle posa son sac de voyage par terre comme pour lui dire qu'il ne réussirait pas à la chasser.
- M'aider à quoi ? Réagit-il sans réfléchir.
- Pour Aliénor.
Lorsque Goren ne répondit pas, Eames sembla perdre un peu plus de son assurance. Face au visage fermé de son coéquipier, elle commença à se mordiller les lèvres. Elle savait qu'elle s'imposait, que Bobby n'aimerait sûrement pas qu'elle s'immisce dans son intimité ainsi. Quoi qu'on en dise, Bobby était surtout un homme pudique qui ne faisait pas étalage de sa vie privée. Il lui en avait fallu du temps pour apprendre des choses sur lui, souvent par le biais d'une enquête ou d'un interrogatoire avant qu'il ne réussisse à s'ouvrir un peu à elle.
- Bobby, déclara-t-elle, je sais que c'est ta décision. Je la comprends et je la respecte. Malgré tout, tu n'as pas à faire cela seul. Je suis ta partenaire mais aussi ton amie. J'ai envie de te soutenir et de t'aider. Contrairement à l'arrivée d'un bébé, tu as peu de temps pour te préparer à accueillir Aliénor. Il y a beaucoup à faire et à prévoir. Je ne pense pas que l'on soit trop de deux pour organiser son installation chez toi.
Bobby fut plus bouleversé qu'il le laissa paraître. Il pensait que Alex était en train de le détester en raison de sa fuite et des décisions qu'il avait prises sans lui en parler. Cependant il n'y avait pas l'once d'un reproche en elle. Eames savait pertinemment qu'il ne lui demanderait jamais de l'aide. Il était tellement habitué à faire tout, tout seul. Alors elle se proposait tout naturellement. Et elle le faisait avec sa manière autoritaire qui la caractérisait tant pour le faire céder, pour ne pas qu'il la repousse. Au fond de lui, il se sentait soulagé d'avoir quelqu'un sur qui s'appuyer, qui lui proposait son aide sans attendre le moindre retour de sa part. Bobby ne s'était pas douté jusque-là qu'il avait besoin de Eames, de l'amie généreuse et bienveillante qu'elle était avec lui. Décidément, il ne méritait pas cette femme dans sa vie. Elle était toujours là, derrière lui, pour le soutenir du bout des bras quoi qu'il lui arrive.
- Est-ce que j'ai enfin le droit de savoir ce que contiennent tous ces cartons ? L'interrogea-t-il.
Le visage de sa partenaire s'illumina lorsqu'elle comprit qu'il ne la repoussait pas.
- Du linge, des vêtements et quelques jouets. Ainsi qu'une petite surprise.
- Je...
- Ne t'inquiète pas pour tout ça, le coupa-t-elle doucement. C'était devenu trop petit pour ma nièce et ce sont des jouets qu'elle n'utilise plus. C'est ma belle-sœur et mon frère qui m'ont proposé de te les amener. Je n'ai rien eu à leur demander.
- Je... Je... Bégaya Bobby. Je ne sais pas quoi te dire, Eames...
Il baissa la tête, gêné par tant de générosité. Et parce qu'il se sentait un peu idiot. Il n'avait pas encore pensé à ce que Aliénor aurait besoin. De toutes manières, Eames était la plus organisée d'eux deux et il louait souvent son sens pratique.
- Alors ne dit rien, sourit-elle. Et mettons-nous au travail.
Eames se débarrassa de son manteau qu'elle fourra dans les bras de Bobby. Elle rassembla ses cheveux en une queue de cheval. Sans attendre son partenaire, ni sa permission, elle entra dans le salon pour se diriger vers le couloir qui desservait la chambre, le bureau et la salle de bain.
- Bobby ! L'appela-t-elle d'une manière autoritaire pour le secouer. Cesse de rêvasser et viens plutôt me dire ce que tu veux faire !
Se sentant plus léger, Goren se permit un sourire et se dépêcha d'aller rejoindre Eames avant qu'elle ne s'impatiente. Il avait cette intuition que cela allait être une belle journée en sa compagnie.
Assis côte à côte, à même le sol dans le couloir, en face du bureau désormais vide des livres et de ses meubles, Goren et Eames prenaient une pause bien méritée. Ils avaient passé la majeure partie de la matinée à vider la pièce, laissant tout en vrac dans le salon. Puis ils avaient rapidement déjeuné avant de se remettre au travail. Eames s'était occupée de nettoyer la pièce de fond en comble pendant que son partenaire réaménageait son salon pour y caser une partie de sa bibliothèque et de sa documentation, ainsi qu'à ranger l'accumulation d'affaires personnelles en faisant du tri.
Les deux détectives savouraient leur café en silence. Un sourire fleurit soudainement sur les lèvres de Goren. Cet après-midi, il avait capturé un beau souvenir de sa partenaire. Il l'avait surprise en train de se déhancher sur un vieux tube de Cyndi Lauper "Girl just want to fun", qui passait à ce moment-là à la radio. La connaissant par cœur, elle chantait en duo avec la chanteuse, très loin de se douter qu'elle avait un spectateur. Bobby avait découvert une nouvelle facette d'elle, plus légère et plus pétillante, qui ne demandait qu'à lâcher prise de temps en temps, à s'amuser pour oublier un instant la policière, la sœur et la fille qu'elle était. Il s'était promis alors de faire ressortir cette facette d'elle lorsqu'une occasion se présenterait à lui.
- Qu'est-ce qui te fait sourire autant, Bobby ? Demanda d'un murmure Alex.
Il tourna la tête vers elle. Elle avait ramené ses jambes vers elle et l'observait la joue posée sur ses genoux. Quelque chose en elle lui coupa le souffle. Eames dégageait tant de tendresse et de douceur en cet instant. La seule et unique fois qu'il l'avait vu ainsi, c'était lorsqu'elle lui avait présenté son neveu qu'elle tenait dans ses bras à l'hôpital. Elle était si fière et si radieuse de lui avoir donné la vie. Bobby ne put s'empêcher de la trouver encore plus belle lorsqu'elle abandonnait son côté de flic droite, dure et intransigeante.
- Pourquoi du bleu, Eames ? Demanda-t-il pour éviter de répondre à sa question afin de garder pour lui les souvenirs précieux qu'il conservait soigneusement d'elle.
Sans lui laisser le choix, elle avait repeint tout un pan de mur de la pièce d'un bleu profond. C'était sa petite surprise.
- Parce que le bleu te va bien, lui répondit-elle simplement.
Bobby se sentit rougir. Il avait plus l'habitude d'avoir un commentaire cynique qu'un compliment de la part de sa partenaire. Il détourna vivement le regard et essaya de lui cacher son embarras en avalant une gorgée de son café tiède.
- Bobby ? Penses-tu que ce serait possible pour toi de m'appeler Alex ?
Il arrêta net de se gratter la peau des ongles, surpris par cette demande inattendue.
- Tu aimerais que je le fasse ? L'interrogea-t-il d'une voix basse et timide.
- Oui, beaucoup, fit-elle avec sincérité.
Goren hésita. L'appeler par son prénom rendrait les choses un peu plus personnelles entre eux. Est-ce qu'il était prêt à faire tomber cette barrière entre eux ? Avec tout ce qui s'était passé ces dernières semaines, il n'avait pas pris le temps de réfléchir sur ce qui le troublait dans sa relation avec sa coéquipière. Eames était toujours un chaos en lui. C'était sa partenaire, son amie et... quelque chose d'autre. D'un autre côté, il se disait que leur relation dépassait depuis bien longtemps le cadre professionnel pour se muer en une sincère et profonde amitié. Bobby lui avait promis de faire un effort récemment et elle le valait. Il ne pouvait plus utiliser son nom de famille comme mécanisme d'auto-défense. Il avait cru que cela la repousserait, que cela la tiendrait hors de sa vie, que leur relation resterait strictement professionnelle. Il avait eu tort sur toute la ligne. Ce petit bout de femme qu'était Eames se trouvait justement à côté de lui afin de l'aider à aménager la chambre d'une fillette qu'il avait accepté d'accueillir. Décidément, elle n'avait plus rien à lui prouver.
- Je pense que c'est possible, déclara-t-il enfin décidé à déverrouiller ce pan de leur relation.
- Vraiment ? S'exclama-t-elle visiblement surprise qu'il cède aussi vite.
- Oui... Alex...
Le fait de prononcer son prénom fut bien plus agréable que Bobby ne l'aurait imaginé. Pourtant ce n'était pas la première fois qu'il le disait mais cela avait toujours été d'une manière indirecte pour la présenter ou bien la nommer dans une conversation. Là, il s'adressait directement à elle. Pas de Eames mais un Alex qui avait une saveur exquise sur sa langue et sonnait merveilleusement bien à ses oreilles. De plus, en la regardant s'illuminer d'un sourire et ses yeux pétiller de joie, Bobby pensa qu'il n'avait été qu'un crétin pour ne pas le faire bien avant.
A observer les réactions de chacun sur cette nouvelle étape franchie dans leur relation, les deux détectives découvrirent dans le regard de l'autre la même émotion mystérieuse, perdue dans ce brun ardent, qui n'était pourtant qu'un reflet du trouble qui les agitait depuis quelques mois. Ils détournèrent la tête en même temps, embarrassés par la profondeur de leur échange muet. Déstabilisés par ce qu'ils venaient de vivre, ils mirent un moment à reprendre le contrôle chacun de leur côté, sans s'imaginer le moindre instant que l'autre pouvait être dans le même état.
- Tu penses que je suis égoïste ? Fit Goren après un long moment de silence.
- Tu es plutôt tout le contraire, Bobby. Pourquoi me poses-tu cette question ?
- Tu crois que je fais une bêtise en accueillant Ally ? Est-ce que je serais même capable de m'en occuper correctement ?
Alex se redressa et se tourna entièrement vers son partenaire. Sans artifices, ni pudeur, il venait de lui dévoiler ses doutes et ses peurs.
- Je dois t'avouer que ta décision est surprenante, s'exprima Eames d'une voix douce tout en étant franche avec son partenaire. Cependant je sais que contrairement aux apparences, elle n'est pas irréfléchie. J'ai vu comment tu t'es occupé de Aliénor. Cela me suffit à me convaincre que tu es le seul capable à en prendre soin et à lui rendre son enfance en lui offrant un foyer. Elle a besoin de toi pour se reconstruire, et je pense sincèrement que tu as aussi besoin d'elle dans ta vie. Et pour le peu que je sache sur ton père, tu ne seras jamais comme lui. Selon mes observations, tu es plutôt du genre papa-poule. Si tu ne fais pas attention, Aliénor te mènera par le bout du nez avant même que tu t'en aperçoives.
Cette dernière remarque les fit sourire tous les deux. Alex saisit les mains de son partenaire et les serra entre les siennes. Elle voulait par ce geste lui communiquer sa force, lui montrer qu'elle croyait en lui.
- Et puis si parfois, cela devient trop difficile, tu sais que tu peux compter sur moi. Je serais là pour te soutenir et apporter l'aide dont tu auras besoin.
- Rien ne t'y oblige, Alex... C'est ma décision, mon choix.
- Oui, mais c'est ce dont j'ai envie. D'être là pour toi et pour Aliénor.
Bobby la croyait. Eames était capable de tout. Même de l'impossible. A son tour, il lui pressa les doigts pour la remercier, la gorge nouée par l'émotion. Des coups à la porte les interrompirent au milieu de ce nouvel échange qui mettait leurs émotions en vrac et leur coupait le souffle à-nouveau. Il lui fît relâcher leurs mains pour prendre son visage en coupe et lui déposer un baiser papillon sur le front. Puis il se leva pour aller ouvrir la porte d'entrée laissant derrière lui sa partenaire interdite de son geste inattendu et déconcertant.
