Chapitre 38
Robert Goren vérifia une nouvelle fois qu'il n'avait rien omis. Il tâta sa hanche gauche pour s'assurer qu'il avait bien pris avec lui son arme de service. Il fouilla la poche gauche de sa veste et ses doigts rencontrèrent le métal froid de sa plaque, puis il contrôla que sa carte d'identification était accrochée à la poche de sa veste. Avec soulagement, Bobby constata qu'il n'avait rien oublié ce matin avant de partir de chez lui. Il était à la fois impatient, exalté et anxieux de reprendre son poste de détective après ces six semaines de congés.
Dès que les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, Goren inspira profondément, s'arma d'une assurance à toute épreuve avant de prendre la direction de son bureau. Il croisa plusieurs de ses collègues sur son court chemin qui le saluèrent un peu plus chaleureusement que d'habitude. Il alla accrocher son imperméable marron sur le porte-manteau à côté des casiers. En tirant son fauteuil jaune pour s'y asseoir, il regarda autour de lui. Tout le monde semblait vaquer à ses occupations sans se soucier de lui. Il posa son classeur sur son bureau et constata que durant son absence les dossiers et rapports s'étaient accumulés et qu'il avait une pile de messages à consulter. Tout avait été organisé et rangé minutieusement. Pas une seule feuille de papier ne dépassait des piles toutes droites de documents. Avec un sourire, il reconnut l'organisation quasi-perfectionniste de sa partenaire.
Et Bobby resta sans bouger durant de longues minutes, appréciant juste de retrouver l'ambiance sonore et l'environnement si familier de sa brigade. Mais aussi ce qu'il était, Robert Goren, détective de la Major Case. Il n'avait pas dormi de la nuit. Allongé sur le dos dans son lit, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit, il avait regardé les heures défiler, le rapprochant inévitablement de son retour, jusqu'à ce que Aliénor se réveille d'un de ses horribles cauchemars. Après avoir apaisé sa crise de panique et réussi à la rendormir, il était resté près d'elle à la veiller le reste de la nuit. La sonnerie de son réveil dans sa chambre lui avait indiqué qu'il était alors temps de commencer sa nouvelle routine matinale. Il s'était rasé de près avant d'aller enfiler le costume et la chemise bleue qu'il avait choisi consciencieusement la veille. Puis il s'était occupé d'Aliénor en la réveillant afin qu'ils prennent le petit-déjeuner ensemble avant d'aller la préparer pour l'école, tout en surveillant l'heure pour s'assurer qu'ils ne prenaient pas de retard sur leur programme.
A sept heures trente pile, il déposait Aliénor à l'école après lui avoir une nouvelle fois expliqué la manière dont allaient se dérouler leurs journées afin qu'elle comprenne que chacun avait sa place et ses occupations. Mais aussi pour lui faire comprendre que ce ne serait plus lui qui viendrait la chercher à l'école, mais Rose, la nounou qu'il avait recrutée. Cette dernière la ferait rentrer à la maison et la garderait jusqu'à ce qu'il puisse quitter le travail. Ces éclaircissements donnés, il lui avait promis qu'il trouverait un moment en fin d'après-midi pour l'appeler afin de lui dire s'il pourrait rentrer tôt et surtout pour la rassurer qu'il ne l'oubliait pas. Aliénor avait ce besoin perpétuel qu'il lui parle et qu'il lui explique tout.
- Détective Goren.
- Capitaine, le salua Goren en reconnaissant la présence de Ross qui s'était arrêté à ses côtés.
- Suivez-moi dans mon bureau.
Puisque c'était un ordre et non une demande, Ross n'attendit pas la réaction de Goren pour reprendre son chemin. Bobby le suivit docilement, sachant qu'il ne pourrait pas échapper à l'entretien. Il sentit sur lui quelques regards lorsqu'il referma la porte du bureau derrière lui. Puis il attendit patiemment, les mains dans les poches, une nonchalance feinte, que son commandant s'installe.
- Comment allez-vous Goren ? Demanda Ross, une fois assis dans son fauteuil.
- Bien.
- Et votre petite protégée ?
- Bien.
- Avez-vous pu vous organiser comme vous le vouliez ?
- Il y aura certainement des ajustements, répondit Goren avec prudence.
Ross se renversa dans son fauteuil et joignit ses mains.
- Vous avez fait le choix de rester Goren, lors de notre dernière entrevue...
Bobby hocha de la tête, signifiant qu'il n'avait pas changé d'avis durant les dernières semaines.
- J'espère que ce changement dans votre vie ne signifie pas une baisse d'implication de votre part.
Ce n'était pas une menace mais un avertissement. Bobby avait conscience que son boulot était exigeant et que le capitaine ne lui ferait aucun traitement de faveur. Celui-ci voulait s'assurer que son choix d'accueillir Aliénor n'aurait aucune incidence sur ses capacités et son implication pour son travail. Bobby devait être efficace, disponible et compétent - et si possible docile.
- Il n'y en aura pas, Monsieur.
La réponse sembla convenir à Ross.
- Je vous remets en service actif dès demain avec votre partenaire Eames. Aujourd'hui, je vous laisse rattraper vos six semaines d'absences.
Autrement dit, Bobby serait un gratte-papier toute la journée, contrairement à ce qu'il avait espéré. Il aurait aimé se voir attribuer une enquête dès son arrivée pour se remettre le pied à l'étrier. Visé à son bureau, il aurait à affronter avec diplomatie quelques collègues bien trop curieux de sa nouvelle vie. Malgré tout, il acquiesça sans chercher à contester la décision. Puisque la mise au point était terminée, Bobby s'apprêtait à quitter la pièce lorsque le capitaine l'interpella.
- Je suis content de vous revoir, Goren. Cela manquait un peu d'animation ces derniers temps par ici.
Bobby fut surpris de voir un léger sourire sur les lèvres de son commandant, appuyant ainsi la sincérité de sa déclaration. Ils allaient peut-être enfin enterrer la hache de guerre et pouvoir désormais travailler sans animosité entre eux.
- Hey Goren ! Le héla joyeusement Logan sur son chemin alors qu'il retournait à son bureau. Tu es de retour ?
Bobby accepta avec plaisir la poignée de main que Mike lui offrait.
- Oui, prêt à reprendre du service.
- Et je suppose que tu viens de recevoir un discours encourageant ? Lança Logan en louchant clairement vers le bureau de leur capitaine.
- En quelque sorte.
- Alors comment ça se passe pour la petite et toi ? A part répéter que la petite allait bien mieux depuis que tu l'as récupéré des mains des services sociaux, ta partenaire est une vraie tombe.
Goren ne fut pas réellement étonné que Alex ait voulu protéger sa vie privée farouchement de la curiosité envahissante de leurs collègues. Elle avait été assez évasive sur son quotidien au bureau lors de leur dîner hebdomadaire.
- Ce n'est pas toujours facile, répondit-il honnêtement, mais on s'en sort plutôt bien Ally et moi. D'ailleurs Alex m'a dit que tu étais à l'initiative du cadeau. Je vou...
Logan l'interrompit d'un geste de la main.
- Ce n'est vraiment pas grand-chose, Goren. Et j'aime beaucoup contempler les dessins de la petite quand je vais me servir un café.
Bobby savait par Alex que les dessins étaient toujours là où ils les avaient fixés. Quelqu'un les avait simplement glissé dans des pochettes plastiques transparentes pour qu'ils s'abîment moins. Sûrement l'œuvre de Logan.
- Si tu as besoin de quelque chose pour la gamine, ajouta Logan, tu n'hésites pas. Elle fait partie de la famille.
Goren aurait exprimé sa gratitude pour cette marque d'amitié naissante entre eux, s'il n'avait pas aperçu une masse de cheveux blonds familière entrer dans l'escouade. Logan suivit son regard et sourit.
- Bon retour, Goren, fit l'inspecteur en appuyant ses propos par une tape sur l'épaule avant de le quitter.
Quant à Bobby, il avança hypnotisé par la vue de sa partenaire.
- Bonjour Bobby, le salua-t-elle lorsqu'il arriva à sa hauteur.
- Alex...
Bobby se sentit un peu idiot sur le moment. Revoir sa partenaire dans le cadre si habituel de leur travail lui fit un drôle d'effet. Ce n'était pourtant pas comme s'il ne l'avait pas revu depuis des semaines. Ils poursuivaient le rituel initié spontanément depuis l'arrivée de Aliénor de ce dîner hebdomadaire. Ils échangeaient des messages plus fréquents aussi. Seulement ces quelques heures volées n'étaient pas suffisantes à son sens. Il était comme accro à cette femme qu'il côtoyait quasiment tous les jours depuis plus de six ans. Même s'il avait été très occupé avec Aliénor, il prenait conscience qu'il avait besoin de la présence si familière d'Alex dans sa vie. Il ressentait cette carence comme une vulnérabilité mettant en péril sa capacité à survivre. Un thérapeute adorerait décortiquer cette dernière pensée, s'il avait le courage de commencer une thérapie pour dépasser ses limites personnelles et accepter ce qu'il était enfin.
Durant ces dernières semaines, Bobby et Alex avaient approfondi leur relation personnelle par le biais de la fillette. Celle-ci les rapprochait d'une manière qu'il n'aurait jamais pu imaginer. Et c'était loin d'être désagréable. Bobby appréciait de voir Alex évoluer dans son appartement, l'écouter parler à Aliénor lorsqu'elles étaient toutes les deux ensembles à partager un jeu ou à dessiner pendant qu'il préparait le dîner. Il avait redécouvert le goût de cuisiner ces dernières semaines. C'était plaisant de ne plus se retrouver seul chez lui, d'avoir de l'animation autour de lui, de passer le reste de la soirée en compagnie d'Alex, une fois Aliénor endormie, à discuter ou à simplement regarder la télévision.
- Robert Goren est de retour, déclara-t-elle malicieuse, tous les criminels doivent en trembler.
Il rit en s'asseyant.
- Comment va Aliénor ? Demanda-t-elle soucieuse en finissant de ranger ses affaires dans le dernier tiroir. Comment ça s'est passé avec elle, ce matin ?
- Elle est contrariée que ce soit Rose qui vienne désormais la chercher à la sortie de l'école, même si elle a compris que je devais retourner travailler.
- Je suis sûre que ça ira mieux au bout de quelques jours. Laissez-vous un peu de temps pour créer des repères afin de vous faire à cette nouvelle routine.
Bobby acquiesça.
- Je lui ai promis de l'appeler lorsqu'elle sera rentrée pour lui assurer que je ne l'oublie pas.
- Et toi Bobby ?
- Quoi moi ? Lança-t-il étonné.
Alex le toisa sans vergogne.
- Quoi ? Répéta-t-il.
Ses yeux noisettes continuèrent de le détailler de haut en bas. Ce qu'elle voyait devait probablement lui donner une bonne impression. La satisfaction se lut dans son regard. Puis elle sourit. Un de ses rares sourires rayonnant. Ce contraste dans son attitude le prit complètement au dépourvu.
- As-tu vu Ross ? Fit-elle en changeant de sujet.
- Oui... bredouilla-t-il. Il me remet en service actif dès demain
- Alors cesse de perdre du temps à rêvasser et rattrape-moi ton retard ! Lança-t-elle de son ton autoritaire. J'ai fait le tri en mettant au-dessus ce qui était le plus urgent pour toi de traiter.
Bobby se redressa sur son siège pour prendre une position raide, tel un militaire au garde-à-vous qui attendait un ordre.
- Oui, Madame !
Eames lui offrit un nouveau sourire chaleureux en soulevant l'écran de son ordinateur portable pour l'allumer. C'était si bon d'être de retour. Il y a un temps, avoir sa plaque suffisait à Robert Goren pour être complet. Puis il avait eu besoin de Eames, sa partenaire pour le rester. En peu de temps, Aliénor était devenue une nécessité pour continuer à rester entier car il n'était plus tout simplement qu'un flic. Il devenait bien autre chose dont il n'arrivait pas encore à se définir. Mais se rajoutait à cet équilibre dorénavant Alex, l'amie dont il avait une appétence de plus en plus forte. C'était de tout ça dont il avait besoin pour être un Robert Goren accompli.
