Chapitre 39
A l'occasion d'un feu rouge, Eames en profita pour jeter un coup d'œil vers son partenaire. Elle sourit en le voyant triturer le bracelet aux perles multicolores enfilées sans aucune logique qu'il portait à son poignet droit. La journée, il le camouflait tant bien que mal dans la manche de sa chemise. Cependant le bracelet parvenait à s'échapper de sa cage de coton et attirait aussitôt l'œil par ses couleurs vives. Pourtant il ne serait jamais venu à l'esprit de Bobby de le retirer dans le cadre de leur travail ; Aliénor ayant été tellement fière de lui offrir après l'avoir fabriqué de ses propres mains. Alors il le portait pour l'honorer mais aussi parce que c'était devenu un objet précieux à ses yeux, devenu le symbole de l'affection qui les liait.
Tout en surveillant le feu tricolore, Alex se fit la réflexion que son partenaire était un peu plus agité que d'habitude. Elle savait que cela n'avait rien à voir avec leur cas actuel. En temps normal, il serait plutôt occupé à décortiquer les rapports pour préparer l'entretien avec l'un de de leur témoin ou suspect ou à lire tout simplement un de ses livres mais pas à être aussi remuant en voiture. Pour qu'il égrène les perles de son bracelet comme celles d'un chapelet, Alex commençait à soupçonner que quelque chose le tracassait au sujet de Aliénor et se demandait bien ce que c'était. La seconde visite de l'assistante sociale, qui avait eu lieu il y a quelques jours, s'était pourtant bien déroulée selon ce qu'il lui avait rapporté.
Le feu passa au vert et Alex appuya sur l'accélérateur afin de reprendre la route.
Cela faisait un peu plus d'un mois qu'elle avait retrouvé son coéquipier. Eames aurait pu dire que rien n'avait changé. Qu'ils étaient toujours Goren et Eames, deux détectives de la Major Case. Sauf que ce n'était qu'une demi-vérité. Leur relation muait en quelque chose qu'elle n'arrivait pas à définir. Depuis que la fillette avait débarqué dans leur vie et qu'elle s'y était ancrée, Goren et Eames laissaient de plus en plus de place à Alex et Bobby. Cette évolution de leur relation était bien loin de déplaire à Eames. Aliénor, que Bobby, le désirait ou non, le changeait doucement. Il se faisait moins défensif dorénavant lorsqu'il s'agissait de discuter de choses personnelles avec Alex. Et ce même quand un de leurs collègues -Logan en tête- lui demandait des nouvelles de sa protégée. Il lui répondait volontiers en affichant un sourire éclatant d'affection et de fierté. Il n'arriverait jamais au point d'étaler sa vie privée par une photo de la fillette sur son bureau, mais il commençait à jaillir de son enfer personnel et à éclore de sa coquille d'indolence.
Il y avait bien eu quelques ajustements au sein de leur partenariat et dans leur façon de travailler. Sans vraiment se concerter, l'aménagement de leur journée s'était ajusté au mieux à la nouvelle organisation de Bobby, désormais tributaire d'impératifs familiaux. Ceci dans le but qu'il puisse être au maximum disponible pour Aliénor. Et ce même s'il était difficile de caser une enquête criminelle dans des horaires dites classiques de bureaux.
Ainsi Alex faisait tout ce qu'elle pouvait pour l'aider en l'accompagnant dans son aventure inédite de père d'accueil. S'ils leur étaient vraiment nécessaire de travailler au-delà de leurs amplitudes horaires pour simplement de la besogne de gratte-papier, de la recherche ou d'analyses de dossiers, ils faisaient en sorte de le faire chez Bobby, une fois la petite couchée. Autre changement notable et très appréciable depuis le retour de son partenaire, Alex n'avait plus autant besoin de faire tampon entre Ross et lui. La relation entre les deux hommes s'était pacifiée. Malgré tout, il y avait continuellement des bruits de couloirs désagréables. A la place de s'occuper de leurs affaires, certains n'arrivaient pas à croire que la juge Morgan puisse continuer de laisser la garde de la fillette à Bobby. Ce dernier semblait les ignorer jusque-là.
Ainsi ce nouveau quotidien que leur imposait la fillette désormais qu'elle faisait partie intégrante à leur partenariat plaisait énormément à Alex. Celle-ci aimait notamment ce dîner hebdomadaire que Bobby avait mis en place de sa propre initiative et qu'elle ne louperait pour rien au monde. C'était devenu une bulle de douceur dans leur monde gorgé de violence, de mensonges et de brutalité. De plus c'était tellement attendrissant de voir son géant de partenaire s'occuper de la fillette. Il veillait toujours à se trouver un moment en fin d'après-midi pour appeler Aliénor afin de la rassurer qu'il ne l'oubliait pas et lui dire s'il rentrait tôt ou non. Alex les trouvait adorables. Il y avait un tel lien d'amour entre ces deux êtres. Elle s'en voulait un peu pour ne pas avoir voulu le voir lors de l'apparition de la fillette dans leur vie. Ils avaient autant besoin de l'un et de l'autre. La fillette avait toujours ce regard d'adoration envers ce père qu'elle trouvait en Bobby qui lui offrait le refuge de tendresse et d'attention dont elle avait besoin. Quant à Bobby, cette paternité lui enseignait qu'il n'était pas indigne d'être aimé, qu'il pouvait établir des relations durables et fiables en s'ouvrant à l'amour d'une petite fille, et lui faire découvrir l'amour de soi.
En vérifiant le rétroviseur extérieur droit, Eames aperçut le conférencier noir posé sur les genoux de son partenaire. Elle savait qu'il y avait au moins une photo de Aliénor qui devait probablement tenir compagnie à un vieux polaroid. D'ailleurs elle s'était octroyée la charge de prendre des photos de Bobby et Aliénor lors de leurs sorties ou de leur dîner hebdomadaire. Elle s'était rendue-compte que son partenaire ne se préoccupait pas vraiment de garder des souvenirs sur papiers glacés. Elle ne voulait pas qu'il ait des regrets plus tard de ne pas l'avoir fait. Un enfant, cela grandissait vite sans que l'on puisse s'en apercevoir. Alors elle était devenue ce témoin silencieux qui immortalisait leur belle histoire. Elle venait d'encadrer quelques souvenirs qu'elle accrocherait sur ce bout de mur dans le salon qu'elle avait repéré lors de leur prochain dîner, tout en les collectionnant pour en faire un album qu'elle offrirait à Bobby pour son anniversaire en août prochain.
- Alex ? L'appela Bobby tout d'un coup.
- Oui ?
Du coin de l'œil, elle le vit maltraiter ses cuticules. Elle comprit alors qu'il avait quelque chose à lui demander à sa façon d'être mal à l'aise. Elle se concentra sur la route. Ils s'étaient arrêtés pour un déjeuner sur le pouce et s'apprêtaient à aller interroger un potentiel témoin pour leur affaire. Elle savait qu'elle devait bientôt prendre une rue sur la droite.
- J'ai besoin que tu me rendes un service, déclara-t-il en ayant apparemment rassemblé tout son courage pour énoncer sa phrase sans bégayer.
Ça, c'était nouveau de sa part. Alex resta sans réaction mais elle était sonnée par sa démarche. Il demandait de l'aide directement, sans qu'elle ait besoin qu'elle lui propose ou qu'elle lui impose pour une fois.
- Lequel ? Demanda-t-elle en abaissant le levier pour mettre en marche le clignotant droit tout en vérifiant ses rétroviseurs.
Bobby se gratta la joue.
- J'ai besoin que tu gardes Ally une journée.
- Tu sais bien que je le ferais avec plaisir, répondit-elle sans réfléchir tant cela paraissait naturel de le faire.
Alors qu'elle cherchait le numéro quarante-cinq de la rue, Alex sentit son partenaire se détendre.
- Ma mère a plusieurs rendez-vous médicaux le même jour pour lesquels je dois l'accompagner, expliqua-t-il. D'habitude, Rose garde Ally quand je vais la voir mais cette fois-ci, elle a un empêchement. Lewis aurait adoré la garder mais elle n'est pas assez à l'aise avec lui pour que je puisse les laisser seuls, surtout toute une journée. Ally acceptera bien mieux mon absence si je la laisse avec toi.
- Quand ? Fit Alex sans lui demander d'autres explications.
Il mit quelques secondes à lui répondre. Ce qui fut suffisant à Eames pour se garer ayant trouvé leur destination et éteindre le moteur.
- La semaine prochaine. Samedi.
- Bobby, lança Eames en se tournant vers lui, tu sais bien que je dois passer le week-end chez mes parents pour les aider à garder mes neveux et mes nièces.
Il grimaça pour s'excuser d'avoir oublié, puis frotta la main sur son pantalon.
- Je trouverais une autre solution, ne t'inquiètes pas.
- Goren, soupira Alex, t'ai-je dit que je refusais ?
L'utilisation de son nom de famille eut l'effet escompté. Il reporta son attention sur sa partenaire au lieu de se laisser torturer par ses pensées.
- Non, mais...
- Écoute, si tu es d'accord, Aliénor pourrait venir passer la journée avec moi chez mes parents. Cela ne les dérangera pas et ils seront ravis de faire sa connaissance.
- Je ne voudrais pas...
- Tu ne m'obliges à rien du tout, le coupa-t-elle en haussant les épaules. Plus on est de fous, plus on rit, tu sais.
Bobby resta pensif quelques secondes.
- Merci Alex, sourit-il, délesté soudainement d'un poids.
- Comment va ta mère, Bobby ?
Soudainement honteuse, Eames se rendit-compte qu'elle ne lui avait pas demandé des nouvelles de sa mère depuis un moment. Comme Bobby en parlait peu, elle s'était focalisée sur sa nouvelle vie de tuteur. Elle ne savait même pas comment il s'était organisé entre Aliénor et sa mère.
- Mieux que je ne pouvais l'espérer.
Bobby regarda Alex droit dans les yeux sans l'ombre d'un sourire. Ses yeux bruns brillaient et l'hypnotisaient par la douceur qu'ils dégageaient. Quelque chose remua sous le tapis en Eames, où elle s'essayait de se dissimuler à elle-même des émotions brillantes, intenses et ardentes. Elle savait que si elle les libérait, elle déclencherait une tempête. Alex ressentit une soudaine bouffée de chaleur en se sentant bien trop à l'étroit dans l'habitacle en compagnie de la stature imposante de son partenaire. Elle attrapa les clefs avant d'ouvrir sa portière. Elle avait besoin d'air et de reprendre ses esprits avant d'aller interroger leur témoin. Ce n'était pas le moment d'être distraite. Elle n'était pas prête à un quelconque changement. Bobby aussi. Leur partenariat devait rester leur pierre angulaire de stabilité. C'était leur fondation, leur lien par lequel ils s'étaient attachés l'un à l'autre. Certes il muait en quelque chose d'indéfinissable pour le moment. Mais ça se faisait à un rythme imperceptible, leur laissant le temps d'en comprendre tous les tenants et les aboutissements. Bobby avait déjà vécu un grand bouleversement avec cette paternité inopinée. Il n'avait aucunement besoin qu'elle le trouble. Certaines choses devaient rester sous le tapis et ne jamais en sortir.
Robert Goren se gara et arrêta le moteur. Il s'enfonça dans le fauteuil en sentant la fatigue le saisir. Les rendez-vous médicaux pour sa mère s'étaient enchaînés les uns à la suite des autres sans lui laisser le temps de souffler. Et comme il s'y était préparé, Frances Goren avait été difficile à gérer. Elle avait traité le personnel médical de charlatans ou en le décrivant avec un vocabulaire parfois très fleuri. Elle n'avait voulu en faire qu'à sa tête, bien décidée à ne pas leur obéir. Elle avait été plus calme, une fois de retour dans sa chambre où ils avaient passé un long moment à discuter. Le souvenir de cet instant le fit sourire. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu un tel instant de complicité avec sa mère.
Bobby se frotta le visage et s'ordonna de bouger. Sa journée était loin d'être terminée. Il devait récupérer Aliénor avant de pouvoir rentrer et s'occuper d'elle. Il y aurait alors le bain, le dîner et le coucher, puis sans doute il devrait s'atteler à remettre un peu d'ordre et à faire un peu de linge, avant qu'il puisse se poser, souffler et sans doute s'endormir aussitôt. Il se redressa, attrapa les clés et descendit de la voiture. Il grimpa les marches du perron de la demeure familiale des Eames puis sonna et s'arma de patience en attendant qu'on vienne lui ouvrir. Désormais qu'il n'avait plus l'esprit occupé par les multiples rendez-vous médicaux, l'absence de Aliénor le pesait. Il avait hâte de la retrouver afin de pouvoir passer le reste du week-end avec elle. Il avait prévu notamment une ballade à Greenwich Village pour ajouter quelques livres en plus dans leur bibliothèque respective.
Bobby entendit soudainement le bruit d'un loquet, puis la porte d'entrée s'ouvrit sur Johnny Eames. En reconnaissant le partenaire de sa fille, son visage s'éclaira.
- Bobby ! Ça me fait plaisir de vous revoir !
- Bonsoir Monsieur Eames.
Le patriarche de la famille s'effaça pour permettre à Goren de pénétrer dans le vestibule.
- Alors vous avez pu faire tout ce que vous aviez prévu avec votre mère ? Comment va-t-elle ?
Goren fourra les mains dans ses poches et inconsciemment son pied se mit à gratter le sol d'inconfort.
- Elle s'accroche, répondit-il avant de demander, où est Ally ?
Le père de Alex sourit face à son inquiétude visible de ne pas apercevoir la fillette dans les parages.
- Vous avez vraiment une petite fille adorable. Les enfants sont à l'arrière, dans le jardin. Alex les surveille.
Depuis peu, Bobby avait remarqué cet étrange phénomène. Aliénor était considérée, non plus comme sa protégée, mais comme sa fille. Même à l'école, on faisait cet abus de langage. Cela ne le dérangeait pas vraiment qu'on le prenne pour son père. C'était après tout le rôle qu'il avait accepté d'endosser lorsque la juge Morgan lui avait proposé de l'accueillir. Elle ne portait pas son nom, mais c'était tout comme.
Bobby suivit la direction que lui avait indiqué le père de sa partenaire. Il traversa le salon puis la cuisine où semblait déjà mijoter le dîner pour atteindre le porche. Il y trouva Alex. Emmitouflée dans un épais gilet en laine, elle était paisiblement assise sur les marches en train de regarder les enfants. Ceux-ci, insouciants et débordants d'énergie, s'affairaient dans tous les sens, simplement animés par leur imagination créative. A travers les cris et les rires enfantins, Alex dû entendre le grincement de la porte. Elle se retourna et afficha un sourire éblouissant en voyant Bobby venir la rejoindre.
- Aliénor ! Cria-t-elle. Regarde qui vient d'arriver !
La fillette releva la tête en entendant Alex l'appeler, puis arrêta net ce qu'elle était en train de faire. Ses yeux commencèrent à pétiller de joie. Elle se mit à courir aussi vite que ses jambes le lui permettaient vers l'escalier, le sourire jusqu'aux oreilles. Bobby descendit rapidement la volée de marches, puis s'assit sur ses talons. Aliénor s'écrasa dans ses bras avant de s'agripper à son cou. Il la souleva en se redressant et la fit tourner légèrement pour la faire rire. C'était ce qui lui donnait envie de rentrer chez lui le soir dorénavant. Voir cette petite furie se jeter dans ses jambes. Lui qui s'était cru condamné à rester seul pour le reste de sa vie, voilà qu'une fillette lui démontrait chaque jour le contraire.
- Ça c'est bien passé ta journée ? Lui demanda-t-il curieux et inquiet à la fois. Tu t'es bien amusée ?
Bobby s'était tracassé dès qu'il avait déposé Aliénor chez sa partenaire. Cette dernière avait décidé, sûrement exaspérée par ses messages incessants pour savoir si tout se passait bien avec la fillette, de cesser de lui répondre. Sa dernière saillie écrite lui ordonnait clairement d'arrêter de se faire des cheveux blancs puisqu'il en avait déjà bien assez comme ça. Aliénor allait très bien et qu'il ferait bien mieux de se préoccuper de sa mère. Bobby serra un peu plus Aliénor contre lui. Il sentit la vie s'écouler en elle, puis l'odeur de ses cheveux et de sa peau de bébé. Cela finit par apaiser ses angoisses et ses peurs.
Aliénor s'écarta un peu de lui pour lui signer un oui enthousiaste avec ses mains. Elle se détourna de lui lorsque les neveux et nièces de Eames l'appelèrent pour qu'elle retourne jouer avec eux. Il sentit son hésitation. Elle voulait à la fois rester avec lui et aller reprendre le jeu qu'il avait interrompu.
- Vas-y, choisit-il à contre-cœur pour elle. Nous ne partons pas tout de suite. Je vais aller discuter avec Alex avant.
La fillette gesticula dans ses bras et lui planta un bisou sonore sur la joue avant qu'il ne puisse la reposer sur le sol. Cela lui fit une étrange sensation d'être soudainement aussi vite éclipsé.
- Les enfants ont l'air de bien s'entendre, lança-t-il à sa partenaire en s'installant à ses côtés sur les marches.
- Ils ont eu leur petit moment d'observation mais c'est vite passé, expliqua-t-elle avant de poursuivre avec un sourire. Ethan l'a suivi quasiment toute la journée où qu'elle aille en babillant tout et n'importe quoi derrière elle. Le fait qu'elle reste mutique n'a pas l'air de les déranger. Ils arrivent très bien à communiquer entre eux.
Alex donna un coup d'épaule à son partenaire.
- Cela n'a pas empêché Aliénor de te guetter à la porte. Tu lui as manqué.
L'expression de Bobby s'adoucit encore un peu plus. Laissant le silence s'installer entre eux, ils regardèrent les enfants évoluer dans leur propre monde imaginaire.
- Alexandra ! S'écria tout d'un coup le patriarche de la famille Eames en passant juste la tête par la porte entrouverte. As-tu proposé quelque chose à boire à ton partenaire ?
Eames roula des yeux comme une adolescente.
- Je n'en ai pas eu le temps papa ! Il vient à peine d'arriver !
- Il me semble que je t'ai un peu mieux élevé que ça, jeune fille ! Une bière, mon garçon ?
- Avec plaisir, rit Goren face à la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux.
Le vieil homme disparut l'espace de quelques secondes pour réapparaître avec deux bouteilles à la main. Sans un mot, il les tendit à sa fille puis les laissa seuls. Alex en ouvrit une et la tendit à son partenaire qui la remercia.
- Mes parents apprécient beaucoup ce que tu fais pour Aliénor, lança-t-elle afin de combler le silence persistant entre eux avant d'avaler une gorgée de sa bière. Je crois bien que tu vas être condamné maintenant à leur rendre-visite avec elle de temps en temps. Ils sont tombés sous son charme. Comment s'est passé ta journée de ton côté ?
- Ma mère est toujours difficile à gérer durant ses rendez-vous. Mais elle a été de bien meilleure humeur lorsque je l'ai ramené à sa chambre. Elle n'a cessé de poser des questions sur Ally.
Alex écarquilla des yeux de stupéfaction et faillit recracher sa dernière lampée de bière.
- Tu ne lui avais toujours pas dit pour Aliénor ?
- Non.
- Pourquoi Bobby ? Demanda-t-elle plus doucement.
Il fit tourner la bouteille de bière entre ses mains en inspirant profondément.
- Je voulais me laisser du temps, ainsi qu'à Aliénor pour que l'on s'adapte tous les deux tranquillement à notre nouvelle situation.
Sa partenaire hocha de la tête, semblant comprendre la prudence dont il avait fait preuve. Aliénor était trop troublée et bien trop fragile lorsqu'il l'avait récupéré des services sociaux pour la présenter aussitôt à sa mère. Il voulait s'assurer avant de la stabilité psychologique et des bonnes dispositions de cette dernière pour le faire. Il lui avait ainsi caché sa nouvelle situation, n'ayant pas été prêt lui-aussi jusqu'ici. Il voulait mener un seul combat à la fois. Aliénor avait besoin de son entière attention jusqu'à ce qu'elle parvienne à se stabiliser émotionnellement face à tous les changements qu'elle avait traversé ces derniers temps.
- Tu sais ce qu'elle m'a dit ? Reprit Bobby en arrêtant de gratter l'étiquette de sa bouteille.
Alex se redressa, lui montrant ainsi qu'il avait toute son attention.
- Qu'il était enfin temps à mon âge de construire ma propre famille.
- Bobby, je suis...
- Non, la coupa-t-il doucement. La forme de ses paroles est blessante mais cela ne l'empêche pas en partie d'avoir raison. Je pensais que je n'étais pas fait pour m'attacher. Que j'étais condamné à rester seul le reste de ma vie, m'accrochant désespérément à mon travail pour supporter cette vérité. Ces dernières années, je me définissais seulement par ma fonction d'officier de police car c'est tout ce que je sais faire. En me confiant Ally, la juge Morgan m'a ouvert les yeux et m'a offert de nouvelles perspectives sur ma vie. Je peux être autre chose qu'un flic ou un fou. Ally m'apporte beaucoup de choses depuis qu'elle est arrivée. Comme toi, Alex.
Eames le regarda, la bouche sèche de cette confession. Il observait sa protégée avec un air de sérénité qu'elle ne lui avait jamais vu. Le Bobby qu'elle avait vu s'assombrir ces derniers mois et se renfermer sur lui-même était définitivement parti. Celui-ci ne lui aurait jamais confié de tels propos auparavant. L'année dernière, il avait vieilli précipitamment avec l'annonce de la maladie de sa mère. Depuis quelque temps, elle retrouvait en lui l'énergie de la jeunesse qu'elle lui avait connue au début de leur partenariat. Aliénor le ramenait à la vie d'une certaine manière et lui permettait de s'ouvrir à-nouveau au monde. Il évoluait, changeait, cessait enfin de contempler l'image que les autres et son passé lui renvoyait.
- Évidemment, poursuivit Bobby en riant légèrement, maintenant que ma mère sait pour Ally, elle veut que je lui amène pour que je les présente l'une à l'autre.
- Et toi, le veux-tu ? L'interrogea Alex.
- Je crois que oui, sourit-il en la regardant. Nous sommes prêts Ally et moi.
Bobby savait qu'il ne pouvait plus compartimenter ses deux mondes. Sa mère méritait de connaître Aliénor. Et puis il avait vu l'éclat dans ses yeux lorsqu'il lui avait annoncé qu'il avait accueilli une enfant dans sa vie. Quelque chose qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Elle était heureuse d'avoir une petite-fille même si celle-ci ne devait être que de cœur. Elle avait voulu tout savoir sans qu'il puisse réussir à tarir son flot de questions. Comment était arrivée Aliénor dans sa vie ? Pourquoi avait-il pris cette décision ? A quoi ressemblait Aliénor et comment était-elle ? Comment vivait-il l'arrivée soudaine de cette enfant dans sa vie et comment ça se passait depuis ? Et sa partenaire, avait-elle accepté sa décision ? Le soutenait-elle dans sa démarche ?
- Ma mère souhaiterait te rencontrer aussi.
- Quoi ? S'étonna Alex. Moi ? Pourquoi ?
Décidément, cette conversation se truffait de révélations pensa Alex.
- Elle te prend pour une sainte pour me supporter depuis autant de temps.
- Elle a raison, plaisanta sa partenaire, la surprise passée de son dernier aveu. Tu devrais penser à demander à Ross d'ériger une statue à ma gloire !
Alex rit et lui donna un léger coup d'épaule.
- Tu le voudrais ? La questionna-t-il d'un air très sérieux.
Elle arrêta net de rire puis déglutit face à l'intensité du regard de son partenaire. Les paillettes dorées étaient réapparues dans ses iris, lui donnant cette couleur ambrée mystérieuse et fascinante.
- J'aimerais bien, oui, lui répondit-elle avec sincérité. Seulement, si tu le souhaites aussi.
- Cela me ferait plaisir que tu m'accompagnes avec Ally.
Eames hocha simplement de la tête, incapable de prononcer un mot. Il reporta son attention sur la fillette. Prise d'une impulsion qu'elle n'arriva pas à réprimer, elle s'appuya sur son partenaire, posant la tête sur son bras. Après ces confidences qui les avaient rapprochées émotionnellement, elle avait besoin d'être proche physiquement de lui, ajoutant ce nouveau fil pour renforcer ce lien tissé qui les rattachait l'un à l'autre. Après une légère crispation, Bobby se détendit complètement à ce contact. Et le silence redevint leur compagnon privilégié, tandis que les enfants continuaient de jouer sans se préoccuper d'eux.
Une voix féminine au ton strict s'écria soudainement par la porte du porche de nouveau ouverte.
- Alexandra !
La détective se redressa vivement, rouge de confusion, espérant que l'œil aguerri de sa mère n'avait rien vu de sa familiarité avec son partenaire. Celui-ci fit comme si de rien n'était et la salua poliment.
- Voudriez-vous rester, Aliénor et vous, à dîner ?
- Je ne veux pas abuser de votre hospitalité. Vous avez déjà eu la gentillesse d'accueillir Ally toute la journée et...
Madame Eames balaya l'argument de Bobby d'un geste.
- Vous restez dîner, décida-t-elle d'une façon autoritaire. Vos couverts sont déjà mis de toutes manières.
Goren ne put s'empêcher de sourire en reconnaissant là un trait bien familier de sa partenaire.
- Alexandra nous parle tellement de Aliénor et vous depuis quelques semaines, qu'il est grand temps que nous fassions plus ample connaissance.
- Avec plaisir, Madame Eames, abdiqua Goren en jetant un coup d'œil taquin vers sa coéquipière.
Cette dernière semblait s'être recroquevillée sur elle-même et cachait son visage derrière ses cheveux.
- Appelez-moi Johannes, s'il vous plaît. Je suis contente que vous acceptiez de rester dîner. Alexandra, ma chérie, tu veux bien t'occuper de faire rentrer les enfants et leur faire laver les mains avant de passer à table. C'est pratiquement prêt.
- Oui, maman, gémit Eames.
Satisfaite, Madame Eames retourna à l'intérieur pour procéder aux derniers préparatifs du dîner.
- La ferme Goren ! Lança aussitôt Alex embarrassée.
- Je n'ai encore rien dit ! Se défendit-il, toujours amusé.
- Tu penses trop fort, bougonna-t-elle.
Bobby rit de bon cœur.
- Alex, pourquoi crois-tu que ma mère veuille te rencontrer ?
- Parce que cela fait quelques années que nous sommes partenaires.
- Pas seulement. Je lui parle beaucoup de toi aussi.
Une nouvelle fois, Alex fut surprise de son aveu, mais comprit le sens de ses paroles. Elle n'avait pas à être incommodé puisqu'il se trouvait dans la même situation qu'elle. Il reconnaissait qu'il parlait autant d'elle à sa mère, qu'elle de lui à ses parents. N'était-ce pas normal après tout d'évoquer tant son partenaire avec lequel on passait la majorité de son temps ?
- Je vais faire rentrer les enfants, grommela-t-elle en se levant.
Elle descendit deux marches avant de s'arrêter. Elle se retourna vers son partenaire.
- Merci beaucoup Bobby.
- De quoi ? S'étonna-t-il en clignant des yeux.
Elle fit un geste vague à l'aide de ses deux mains.
- De tout ça.
Sans autre explication, elle alla rejoindre les enfants qui riaient. Bobby la suivit du regard jusqu'à ce que Aliénor le sorte de ses pensées en lui tirant la manche. Elle attendait qu'il lui dise ce qu'ils allaient faire.
- Finalement nous allons rester un peu plus longtemps, lui expliqua-t-il. Nous avons été invités à dîner avec la famille Eames.
Cela sembla ravir Aliénor. Elle bondit sur les genoux de Bobby pour s'agripper à son cou et l'étouffer d'un de ses câlins pour son plus grand plaisir.
