Rating : T

Genre : Introspection, Hurt-Comfort, LGBTQ+.

Disclaimer : L'univers et les personnages de One Piece appartiennent à Eiichiro Oda.

Résumé : Paula regarde son reflet dans le miroir, et se demande qui est elle vraiment (OC)

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Note : Ce texte a été écrit sur le thème « Autarcie », à l'occasion de la 112ème Nuit du Fof, le 3 août 2019. Le principe est d'écrire un OS en une heure.

La première fois que j'ai commencé à écrire sur ce thème, je n'avais aucune idée en tête. Je me suis contentée d'aligner des mots, des pensées, et le résultat a donné un texte très personnel et intime, qui m'a notamment permis de verbaliser quelque chose que je portais en moi depuis longtemps, sans forcément le savoir.

Ce texte-là est beaucoup trop privé pour être jamais publié, mais je m'en suis largement inspirée pour écrire ce deuxième texte, qui suit. Il s'agit d'une fiction, même si elle reprend certains de mes ressentis, notamment à la fin. Mais cela me tenait à cœur de publier quand même cette histoire, parce que c'est quelque chose d'important pour moi. (Et vu la longueur, je ne vous cache pas que j'y ai passé la journée entière au lieu de l'heure normalement admise pendant les Nuits.) (Mais bon, c'est une habitude, chez moi, de dépasser les délais !)

Autarcie : Sens propre. Collectivité qui se suffit à elle-même, état qui n'effectue pas ou peu d'échanges commerciaux avec l'extérieur, soit par politique délibérée, soit contraint par les circonstances (guerre). Sens figuré. Tout système autonome.


J'ai le cœur en autarcie

Paula observait son reflet dans le miroir, et il lui semblait faire face à une étrangère. Elle reconnaissait pourtant les traits de son visage, la courbe de son menton, l'angle de sa mâchoire, la ligne de ses lèvres, la rondeur de ses joues et la pointe de son nez, le bleu de ses yeux, la hauteur de son front relevé par ses fins sourcils… Toutefois ses longues mèches pervenche encadraient un visage qui paraissait ne pas lui appartenir. Et plus elle s'obstinait à étudier cette figure inconnue, pour tenter de la faire sienne, plus elle lui semblait autre.

Troublée, elle finit par fuir ce reflet dérangeant et après avoir réajusté la bouée-bulle sur ses hanches, la jeune sirène nagea jusqu'à la cuisine où Marissa était en train de déjeuner de petites galettes d'algues achetées à Coral Hill. Sa colocataire lui adressa un bref salut avant de terminer en vitesse son repas et de partir pour la boutique Criminal de Beverly Fish où elle avait eu la chance de décrocher un poste de vendeuse trois semaines plus tôt. La sirène-koï se mettait beaucoup de pression au sujet de ce travail, espérant que ses talents de styliste seraient un jour repérés par le célèbre designer Pappug. Elle rêvait de dessiner sa propre ligne de vêtements. Paula lui lança un « au revoir » alors qu'elle disparaissait par la porte d'entrée. Elle aimait bien sa colocataire, même si elles avaient peu de choses en commun. Marissa était belle, sûre d'elle, collectionnait les amourettes et était intarissable dès qu'il était question de mode. Paula, elle, ne comprenait pas grand-chose à ces choses-là, était plus discrète et solitaire.

La jeune sirène travaillait d'ordinaire dans une petite boutique de coraux et d'algues décoratives, mais était de repos aujourd'hui. Aussi quitta-t-elle les quartiers de classe moyenne, où elle logeait, pour rejoindre la Crique des Sirènes où ses amies se retrouvaient chaque jour. Paula atteignit rapidement la surface et apprécia l'air frais de l'Île des Hommes-Poissons. N'ayant pas les moyens de vivre à la surface, leur habitation se trouvait dans les coraux plus en profondeur, sous le niveau de la mer. Si le corail à bulles leur permettait d'avoir de l'air à l'intérieur de l'appartement, Paula regrettait toutefois le manque de lumière et le paysage étriqué de leur quartier.

– Bonjour Paula !

Elle repéra Ishilly, Kairen et Hiramera installées sur des récifs près de la côte. Paula les salua et se joignit à elles d'un coup de nageoire. La nouvelle venue s'installa sur un rocher, repliant sa longue queue aux écailles d'ardoise contre elle. Ses amies du Mermaid Café lui contèrent avec joie les derniers potins de la veille et Paula fit mine de s'y intéresser même si elle ne connaissait que de nom les personnes dont il était question. Très vite cependant, la discussion tourna autour des garçons et Paula, comme toujours, se sentit devenir spectatrice invisible.

– Mais Rico dégage quelque chose de tellement viril et sauvage… soupira Kairen.

– Oh, je ne pourrais jamais, moi ! affirma Hiramera en fronçant son petit nez.

– Pourquoi donc ? s'étonnèrent les deux autres.

– À cause des jambes…

– C'est vrai que tu préfères les tritons aux hommes-poissons, gloussa Ishilly.

– Je ne sais pas comment tu fais, révéla Kairen, accoudée sur un récif, avant de faire émerger sa longue queue argentée : les nageoires, c'est tellement commun, reprit-elle, alors que les jambes… c'est exotique !

– Hiee, grimaça Hiramera avec dégoût, les jambes me font penser aux humains…

Les sirènes, y compris Paula, frémirent légèrement à la pensée des humains, horribles créatures qui les chassaient comme de vulgaires animaux pour en faire des bêtes de foire ou pire encore : les vendre comme esclaves aux riches et aux nobles, dont la cruauté passait au-dessus des lois sans que personne s'en offusque. Elles étaient en sécurité sur l'Île des Hommes-Poissons, mais elles connaissaient les histoires, toutes les horreurs qui se produisaient dans le reste du monde.

– Tu sais que viendra un temps où ta propre nageoire se scindera en deux, pour faire des jambes, se moqua Ishilly.

– Non, contredit Hiramera avec assurance. Je mourrais avant d'être vieille.

Ses amies éclatèrent de rire devant son air boudeur et Paula gloussa avec elles. Hiramera était la plus coquette d'entre elles, et craignait plus que tout de vieillir un jour, et de voir sa longue queue dorée se changer en jambes, pas moins dorées et écaillées, mais en jambes tout de même.

– Et toi, Paula, tu préfères les nageoires ou les jambes ?

– Ah… Bah… Euh… bredouilla-t-elle, prise au dépourvu.

Elle ne s'était jamais posé la question avant. Mal à l'aise, elle finit par hausser les épaules :

– J'en sais rien. Peu importe.

Ses amies la dévisagèrent un bref instant avant qu'Ishilly n'acquiesce :

– C'est toi qui as raison au fond, ça ouvre plus de possibilités !

Et les sirènes repartirent à glousser frivolement.

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Paula fit la grimace devant son miroir. Elle ouvrit grand la bouche, écarquilla les yeux, plissa le nez. Du bout des doigts, elle tira sur la commissure de ses lèvres pour révéler l'intérieur rose de ses joues et ses dents blanches. Elle tira la langue et tordit sa mâchoire avant de loucher exagérément. Qui était-elle vraiment ? Une jeune sirène timide qui a du mal à aller vers les autres, qui ne sait pas parler d'elle-même parce que sa vie n'a rien de bien trépignant ? Une femme introvertie qui ne sait pas se lier aux autres, pour qui les innombrables règles sociales restent un mystère obscur malgré tous ses efforts pour s'intégrer ?

Elle était incapable de participer aux discussions de ses amies, sur les garçons, qu'ils soient hommes-poissons ou tritons, jeunes ou vieux, beaux ou laids. Elle n'avait aucune préférence physique pour le sexe opposé. En fait, ce genre de choses ne l'intéressait même pas. Elle ne comprenait pas comment on pouvait passer des heures et des heures à parler de relations amoureuses, de regards qui étaient trop accentués ou trop indifférents, des phrases anodines qui voulaient dire mille et une choses à force d'être interprétées et réinterprétées dans tous les sens. Comment diable une simple relation entre deux personnes pouvait-elle être aussi complexe ?

La sirène cessa ses grimaces et devant son visage toujours étranger, différent, son estomac se noua et elle détourna les yeux. Troublée, la tête pleine de questions sans réponses, elle retrouva Marissa dans le salon-cuisine, qui discutait avec une de ses collègues de la boutique Criminal. Sa colocataire présenta Paula à Rinu, une grande sirène-betta dont la longue queue brillait de reflets multicolores.

– C'est toi qui as décoré l'appartement ? demanda Rinu lorsqu'elle apprit que Paula travaillait dans un magasin de coraux.

La jeune femme acquiesça, lui parlant des différents types de coraux qu'elle avait utilisés pour aménager la pièce. Marissa lui avait laissé carte blanche, et Paula s'était amusée à varier tant les couleurs que les textures, créant une ambiance colorée et chaleureuse. L'ensemble paraissait former un tout unique, mais en regardant de plus près une multitude de détails ressortaient alors au regard de qui savait voir.

Rinu fut très emballée, lui demandant si elle accepterait de décorer son propre logis.

– C'est une bonne idée, approuva Marissa. Tu ferais une excellente décoratrice.

Paula fut légèrement surprise de cette remarque. Elle n'était qu'une simple vendeuse dans un magasin de coraux et d'algues, et même si elle aimait beaucoup arranger et aménager les éléments d'une pièce, elle ne s'était jamais vu en faire sa carrière. Pourtant, à la réflexion, l'idée ne lui déplaisait pas.

Rinu fut enchantée lorsque Paula accepta finalement sa proposition, et la discussion dériva sur d'autres sujets, la pollution de la Forêt Marine à cause des épaves de navires qui coulaient jusque là, l'accident de bus qu'il y avait eu à Beverly Fish la semaine précédente, la cérémonie de majorité du Prince Manboshi qui approchait à grands pas… La jeune sirène, qui trouvait d'ordinaire l'art de la conversation bien ardu, trouva plaisir et facilité à discuter avec Rinu qui était joyeuse, pétillante et bienveillante. L'après-midi fila sans même qu'elle s'en aperçoive et lorsque la sirène-betta s'en alla finalement, Marissa jeta un coup d'œil amusé à sa colocataire :

– Tu as l'air de l'apprécier…

– Qu'est-ce qui te fait dire ça ? sursauta Paula, pas sûre de savoir ce qu'elle sous-entendait.

– Je ne t'avais jamais vue aussi bavarde.

Elle lui sourit, montrant qu'il n'y avait aucun jugement dans sa remarque, et quitta à son tour l'appartement pour aller faire quelques courses. Paula resta seule dans la cuisine, songeuse.

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La jeune sirène appliqua consciencieusement le rouge sur ses lèvres et dévisagea son reflet dans le miroir. Pour la première fois, son visage ne lui paraissait pas si étranger que cela. Peut-être avait-elle fini par trouver qui elle était vraiment.

Les paroles de Marissa avaient tourbillonné dans l'esprit de Paula pendant plusieurs jours, et elle avait fini par se dire que le problème ne venait peut-être pas d'elle, mais des garçons. Elle n'arrivait pas à décider si elle préférait les nageoires ou les jambes, parce qu'elle n'était pas intéressée par les garçons. Les histoires de cœurs avec les hommes la laissaient indifférente, parce que cela ne lui correspondait pas. Elle n'arrivait pas à s'adresser à eux, à aller vers eux, pour ne serait-ce que leur parler, parce que ce n'était pas à eux qu'elle devait s'adresser, justement.

Elle avait beaucoup pensé à Rinu aussi. Les trois jours qu'elle avait passés à faire la décoration de son appartement, à Coral Hill, avaient déclenché chez elle ce qui s'apparentait presque à une obsession. Comme un aimant, ses pensées revenaient sans cesse à la belle sirène-betta. À sa longue queue multicolore qui brillait comme les coraux de la boutique sous la lumière du jour. À ses yeux francs et doux qui effaçaient ses craintes et ses doutes. À son rire qui était comme une musique délicieuse.

C'était peut-être ça, la réponse à la question qui hantait ses nuits.

Lentement, Paula leva son tube de rouge à lèvres et dessina sur le miroir le contour de son propre visage. Elle retraça chacun de ses traits, jusqu'à ses longs cheveux pervenche qui bouclaient sur ses épaules. Elle se choisit une expression joyeuse, yeux pétillants et sourire rayonnant. La sirène recula légèrement et il y eut comme un déclic silencieux à l'intérieur d'elle. Paula se sentit plus légère, plus sereine qu'elle ne l'avait jamais été. Quelque chose de chaud et d'exaltant montait dans sa poitrine, se répandait dans chaque pore de sa peau. C'était nouveau, et libérateur, et merveilleux, et fantastique.

Reprenant son tube de rouge à lèvres, elle traça au-dessus de son portrait dans le miroir les lettres du mot « LESBIENNE ». Puis elle éclata de rire, véritablement heureuse pour la première fois de sa vie.

Paula laissa derrière elle sa chambre et retrouva Marissa qui l'attendait dans la cuisine. Si sa colocataire fut surprise de la trouver si guillerette – alors qu'elle avait dû déployer des trésors de persuasion pour la convaincre de sortir ce soir – elle n'en fit toutefois aucune remarque. Paula ne lui dit rien non plus de sa récente révélation personnelle, ayant besoin de garder cela un peu pour elle avant de l'annoncer à ses proches. Elle ne craignait pas les réactions des autres, les Hommes-Poissons étant très ouverts sur les questions de sexualité. Elle voulait profiter un peu toute seule de cette nouvelle vérité.

Les deux sirènes rejoignirent l'une des boîtes de nuit les plus populaires de l'île, le Crusta'Dance, et Paula se retrouva vite au beau milieu de la piste de danse, un cocktail à la main. L'alcool aidant, ses pensées dérivaient souvent vers Rinu. À présent qu'elle s'était véritablement trouvée, peut-être bien qu'elle pourrait revoir la sirène-betta, et alors… qui sait ? Peut-être Paula aurait-elle droit, elle aussi, au bonheur… Emportée par ses rêves éveillés, la jeune sirène tourbillonna sur la piste de danse, se laissant porter par la musique et l'ambiance survoltée de la salle.

Une femme-poisson-clown, aux courbes généreuses et aux écailles lumineuses, vint danser avec Paula. Enivrée, elle se laissa entraîner par l'énergie de sa partenaire alors qu'elles se rapprochaient de plus en plus. La tête de Paula était vide, et elle ne pensait qu'à la présence électrique de l'inconnue, à ses mains sur ses hanches et à leurs lèvres dangereusement proches. La sirène fut incapable de dire laquelle des deux amorça le baiser, mais le fait est qu'elles s'embrassaient à présent avec passion en plein milieu de la piste de danse. Et c'était brûlant, et exceptionnel, et incroyable, et exaltant.

Mais les doigts de la femme-poisson provoquèrent des frissons glacés dans le dos de Paula, quelque chose de gluant et de poisseux se répandit à l'intérieur de sa poitrine, la polluant de l'intérieur, et la sirène se dégagea précipitamment de l'étreinte, paniquée.

– Qu'est-ce qui se passe ? demanda sa partenaire.

Paula l'entendit à peine. Fébrile, elle s'éloigna et quitta la piste de danse. Elle croisa Marissa et bredouilla une excuse bidon, qu'elle ne se sentait pas bien, sans doute l'alcool, elle n'avait pas l'habitude de boire, puis quitta précipitamment la boîte nuit.

Elle parcourut le chemin jusqu'à la maison dans un état second, et une fois à l'appartement, se rua dans sa chambre. Là, elle tomba sur le portrait dessiné au rouge à lèvres sur son miroir. Paula eut l'impression de recevoir un claque en pleine figure. La petite boule gluante et poisseuse dans son cœur explosa et elle se sentit sale, et misérable, et nulle, et pitoyable.

Fiévreuse, elle attrapa un fard à paupières et traça d'épaisses larmes noires sur ce visage heureux qui n'était pas le sien. Elle appuya sur le rouge du miroir pour changer le sourire en grimace, et effaça les lettres au-dessus pour en écrire d'autres, aussi noires que son cœur « MERDE ». Paula recula d'un pas, et observa le résultat. Les larmes lui montèrent aux yeux, parce que cette vision faisait mal, vraiment mal, mais quelque part c'était aussi une douleur saine, parce qu'elle voyait enfin la vérité, qu'il s'agissait là de son vrai visage, sans masques ni artifices.

Elle recula jusqu'à son lit, dans lequel elle se laissa tomber, et éclata en sanglots.

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Paula plongea l'éponge dans la petite bassine, l'essora entre ses doigts crispés, puis la passa lentement à la surface de son miroir, effaçant les traces de rouge à lèvres et de fard à paupières. Pourtant, même après avoir consciencieusement nettoyé le large glace, elle se sentait toujours aussi sale. En suspension sur sa bouée-bulle qui flottait paresseusement dans les airs, elle regarda son reflet, les yeux vides et la mine défaite.

Elle avait conservé l'odieux portait sur son miroir pendant plusieurs jours. Elle avait d'abord pensé que sa réaction à la boîte de nuit ne voulait rien dire. Qu'elle était juste un peu malade, comme elle l'avait dit à Marissa, que ce n'était pas si grave. Ce n'était pas de sa faute, et ce n'était pas la faute de la femme-poisson-rouge. Parce que sa partenaire d'un soir était charmante. Paula voulait la trouver charmante, voulait être subjuguée. Puis elle s'était dit qu'en fait, le problème venait de Rinu. Voilà, elle était amoureuse de Rinu et c'est pour ça qu'elle avait aussi mal réagi. Certes, elle ne sortait pas avec la sirène-betta, ne l'avait pas revue depuis des semaines, elle ne lui devait rien. Mais quelque part, elle l'avait trahie en embrassant une autre femme-poisson. Ou tout du moins, elle avait trahi les sentiments qu'elle éprouvait pour Rinu. Parce qu'elle était amoureuse de Rinu.

Elle leva les yeux vers son reflet dans le miroir.

Vraiment ?

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Pendant longtemps, Paula ne se regarda plus dans le miroir.

Elle se levait le matin et faisait sa toilette en gardant les yeux baissés sur sa tablette. Et lorsque, à l'occasion d'un mouvement, elle apercevait son reflet dans la glace, elle ne le voyait pas, pensant à autre chose pour ne pas avoir à affronter ce visage inconnu. Sa routine s'était installée ainsi et par moment, elle oubliait même à quoi elle était censée ressembler.

Paula se persuada d'être amoureuse de Rinu, et vécut en fantasme une histoire d'amour profonde et sincère, trépidante et exaltante. Mais elle n'adressa pas une seule fois la parole à l'objet de ses rêves éveillés. Elle n'osait pas, trop timide, trop réservée, craignant qu'elle ne la rejette, ou que tout ne se passe pas exactement comme dans son imagination. Puis les semaines avaient passé, et l'obsession de Paula s'essouffla. Elle cessa de penser à elle tous les jours, et finit même par l'oublier. C'est précisément à ce moment-là qu'elle croisa à nouveau sa route, au hasard d'un coin de rue, et elles discutèrent un moment. Rinu lui parla de la décoration que Paula avait faite chez elle – une éternité plus tôt, lui semblait-il – et affirma que plusieurs de ses amies seraient intéressées par ses services de décoratrice.

Paula, qui avait laissé passer cette idée – pourtant tentante – sans chercher à la concrétiser, fut surprise de voir que ses maigres talents pouvaient avoir du succès. Mais surtout, elle réalisa en discutant avec Rinu qu'elle n'avait jamais été amoureuse d'elle. Et peut-être qu'au fond, elle en avait conscience depuis le début, et que c'était pour cette raison qu'elle n'avait jamais réussi à parler de ses sentiments. Elle quitta Rinu avec la promesse de contacter ses amies, et le cœur étonnamment serein : elle n'avait plus à se sentir coupable de ne pas avoir osé concrétiser une relation qui aurait pu devenir l'Amour De Sa Vie – avec les majuscules et tout le tintouin – parce que justement, cette relation n'aurait pas pu fonctionner.

Paula se sentit un peu plus légère, et sur le chemin du retour, décida d'arrêter de se poser des questions sur ce qu'elle était, ou ce qu'elle n'était pas. Elle était fatiguée des questions qui tournaient dans sa tête et l'empêchaient de dormir la nuit. Elle était fatiguée de chercher en vain des réponses qui n'existaient pas. Elle était fatiguée de devoir se chercher une étiquette. Peu importe qu'elle soit hétéro, lesbienne, ou même bi ! Elle allait juste laisser les choses arriver, les jours se succéder, et elle prendrait les choses comme elles viendraient, sans réfléchir ni se prendre la tête.

Forte de cette résolution, elle contacta les amies de Rinu sitôt qu'elle arriva à l'appartement.

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Paula décrocha délicatement le miroir de sa chambre, l'enveloppa dans un tissu pour ne pas risquer de l'abîmer, et le plaça dans l'un des nombreux cartons qui encombraient la pièce.

– Tu te rappelles qui a acheté la bouilloire ? demanda Marissa en passant la tête par l'encadrement de la porte.

La sirène posa les yeux sur l'ustensile que tenait son amie et réfléchit un instant.

– Aucune idée, dit-elle finalement. Mais je ne bois pas d'infusion, alors tu peux la garder.

– Merci ! sourit Marissa. Tu as besoin d'aide, de ton côté ?

– Non, j'arrive au bout.

– Super, les déménageurs viennent d'arriver.

– D'accord, je te rejoins en bas.

Marissa redescendit au salon-cuisine, et Paula posa un regard nostalgique sur sa chambre. Enfin, ce n'était plus sa chambre à présent. Après cinq ans de colocation dans cet appartement, elles avaient toutes les deux décidé de déménager. Les dessins de Marissa avaient beaucoup impressionné le célèbre styliste Pappug, qui lui avait offert une promotion, accompagnée d'un logement de fonction à Beverly Fish. Paula de son côté, voyait son entreprise de décoration – créée l'année précédente – avoir un succès fou, et elle avait à présent suffisamment d'argent de côté de se payer un appartement à la surface.

Elles étaient donc occupées, depuis presque une semaine, à trier et ranger toutes les affaires qu'elles avaient accumulées au cours des années. Et il y en avait ! Bien plus que ce que Paula aurait cru. Grand heureusement, elles en finissaient aujourd'hui. La jeune sirène ferma son dernier carton puis descendit rejoindre Marissa et les déménageurs.

Quatre heures plus tard, leur ancien appartement était vide.

Marissa s'était installée dans son logement de fonction – un large et lumineux trois-pièces – et avait fait promettre à Paula de la faire passer devant ses autres clients pour venir faire l'aménagement de son nouveau chez elle au plus vite. Paula avait accepté en riant avant de prendre le chemin de sa maison à elle. La jeune sirène se tenait à présent dans l'appartement, au milieu d'une montagne de cartons si élevée qu'elle ne savait pas par quoi commencer.

Lorsque Marissa avait annoncé sa promotion, et son fameux logement de fonction, Paula avait connu un instant de frayeur à l'idée de devoir vivre seule. Elle ne l'avait encore jamais fait, ayant quitté la maison de ses parents pour la colocation avec son amie. Mais passée la surprise de la nouvelle, elle avait réalisé que cela ne la dérangeait pas. Au contraire, elle aimait bien être seule, même si ses amies avaient parfois du mal à le comprendre. Paula n'avait eu aucune relation depuis la soirée désastreuse à la boîte de nuit, mais cela ne la dérangeait pas. Elle ne cherchait même pas à faire des rencontres, en fait, se contentant de vivre au jour le jour sans plus se poser de questions, comme elle l'avait résolu. Ses copines sirènes trouvaient cela un peu bizarre, jusqu'à ce qu'Ishilly émette l'idée que Paula était peut-être asexuelle.

Les autres avaient frétillé d'approbation et Paula avait haussé les épaules. Tant mieux si ses amies la définissaient ainsi, elle-même refusait toujours de s'accrocher la moindre étiquette. La vie avait simplement repris son cours, mais l'idée de l'asexualité venait parfois lui chatouiller l'esprit. Les quelques fois où elle se prenait à y penser, Paula ne trouvait pas que la définition d'asexuelle lui convienne totalement. Après tout, elle n'était pas étrangère au désir sexuel, ni même au sentiment d'amour romantique, elle pouvait fantasmer sur un ou une inconnue au coin d'une rue, c'est juste qu'elle n'avait pas envie de partager cela avec la personne concernée, ni avec qui que ce soit d'autre d'ailleurs, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, avec des nageoires ou avec des jambes. Pourtant, elle n'arrivait pas à expliquer cela à ses camarades. La notion de masturbation restait taboue, et ses amies ne pouvaient appréhender le sexe autrement qu'avec un ou une partenaire. C'était étrange, se disait alors Paula, que la culture des Hommes-Poissons soit si ouverte sur le type et le genre de partenaire, tout en étant fermée à quelque chose d'aussi simple et basique que la masturbation.

Mais elle avait laissé ses amies la considérer comme une asexuelle.

Cette définition n'était pas fausse en soi, même si elle ne lui suffisait pas totalement. Paula n'était pas vraiment certaine de comprendre ce terme d'ailleurs, ni toutes les nuances qu'il pouvait éventuellement receler. De toute façon, elle ne voulait pas d'une étiquette à coller sur son front, d'une case dans laquelle rentrer, quand même bien cette étiquette, cette case, serait construite sur mesure, à sa seule mesure.

Elle savait qui elle était, peu importe qu'il y ait ou n'y ait pas de mots pour la décrire. Elle pouvait être amoureuse, mais ne ressentait pas le besoin de le partager autour d'elle. Elle pouvait ressentir de l'attirance pour une autre personne, mais n'avait besoin de rien qu'autre qu'elle-même pour la satisfaire. Paula se suffisait à elle-même, et n'avait aucune envie d'intégrer quelqu'un d'autre à son intimité. Cela ne l'empêchait pas d'être heureuse et épanouie. Elle adorait son nouveau travail de décoratrice, qui lui avait permis de gagner en assurance et en confiance, qui la poussait chaque jour à dépasser ses propres limites. Elle était devenue très proche de Marissa ces derniers mois, qu'elle considérait aujourd'hui comme la sœur qu'elle n'avait jamais eue. Elle tenait aussi beaucoup à toutes ses copines du Mermaid Café : Ishilly, Kairen, Hiramera, Lulis, Seira, Adele et toutes les autres. Et il y avait ses parents, qu'elle visitait chaque semaine et qu'elle aimait plus que tout.

Paula était loin d'être seule, même si elle n'aurait jamais personne dans sa vie, pas au sens romantique du terme. Elle ne se marierait pas, n'aurait pas d'enfants.

Pourtant, sa vie ne serait pas moins réussie. Au contraire, elle vivait sans regret.

La jeune sirène farfouilla dans ses multiples cartons jusqu'à retrouver son miroir, qu'elle alla accrocher dans sa nouvelle chambre. Elle tira de son petit sac à main un tube de rouge à lèvres, et écrivit de grandes lettres tout en haut de la glace. Paula avait récemment découvert une expression qui, à défaut d'être une étiquette nette et précise, avait au moins le mérite de lui correspondre, totalement, et sans réserve : « J'ai le cœur en autarcie ».

Sous l'inscription, rien d'autre que son reflet, son image à elle, son vrai visage.

Et il n'était besoin de rien d'autre.