Rating : K+

Genre : General

Disclaimer : Les personnages et l'univers de One Piece appartiennent à Eiichiro Oda

Résumé : La base révolutionnaire de Baltigo poursuit le quotidien, entre blagues et corvées, chacun doit trouver sa place (Inazuma, Koala, Sabo)

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Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi "La Pièce de Huit" sur le Forum de Tous les Périls. Le principe était de rédiger en deux semaines un OS sur un thème commun à tous les participants, à savoir "Fantôme du passé". N'hésitez pas à me contacter par MP pour plus de détails.


Fierté gardée

Fraîchement rentré de mission, Inazuma traversa les couloirs labyrinthiques de la base révolutionnaire à la recherche de Hack. L'homme-ciseaux venait tout juste d'achever son rapport auprès de Dragon, et ce dernier lui avait demandé de rester quelques jours à Baltigo pour reprendre les leçons de tactique et de navigation qu'il prodiguait habituellement aux jeunes recrues de la Révolution. Il avait accepté avec plaisir, trouvant une certaine satisfaction à transmettre son savoir à la nouvelle génération. Ces adolescents mal dégrossis représentaient l'avenir, Inazuma en était convaincu. Il voulait leur donner toutes les clefs dont lui-même avait été privé à leur âge : non seulement les connaissances et les compétences nécessaires à l'Armée, mais surtout la remise en question des idées établies et l'usage de leur libre arbitre, qui formaient le fer de lance de la Révolution.

Il trouva Hack dans la salle de repos des officiers, le journal de la veille dans une main et une tasse de thé fumante dans l'autre. L'homme-poisson le salua avec chaleur, ravi de le retrouver après une longue absence, due à leurs missions respectives qui les envoyaient fréquemment dans des directions différentes. Inazuma se servit une tasse de café – noir et sans sucre – tandis qu'ils s'échangeaient les dernières nouvelles et autres banalités.

– Comment vont les dernières recrues ? demanda finalement l'homme-ciseaux

Il était curieux de voir l'évolution de ses élèves en son absence.

– Tu veux parler de Sabo ? ricana Hack avec un demi-sourire.

Inazuma ne prit même pas la peine de dissimuler sa manœuvre. Non qu'il ne portât pas d'intérêt aux autres recrues, mais dès son arrivée le jeune garçon s'était forgé la réputation à la fois d'élève hautement prometteur et d'élément perturbateur – très perturbateur, sans doute plus que Baltigo n'en avait jamais connu. Les deux années qu'il avait passé à la base révolutionnaire avaient prouvé que Sabo mettait autant d'efforts à entretenir les deux facettes, pourtant contradictoires, de sa flamboyante personnalité.

– Toujours aussi insolent ?

– J'ai la sensation que cela s'aggrave avec le temps, soupira Hack. Il a... hum, d'excellents résultats en combat rapproché et cela lui monte à la tête. Il se croit meilleur que tous les autres et ne s'implique plus autant dans ses leçons...

Inazuma arqua un sourcil.

– A-t-il fini par se montrer plus habile que toi, en face à face ?

Pas du tout, rétorqua Hack d'un air grincheux, mais sa réponse cinglante était révélatrice.

Le regard de l'homme-poisson s'aiguisa sur le sourire amusé d'Inazuma. Toutefois, Hack secoua la tête, un soupir soucieux au bord des lèvres. Il baissa les yeux sur sa tasse presque vide, et Inazuma se demanda fugitivement ce que son ami pouvait bien lire dans ses feuilles de thé.

– Dragon affirme qu'il forge sa jeunesse, contournant les règles et testant les limites. Les siennes et les nôtres. Mais tu sais aussi bien que moi que ce n'est pas une banale crise d'adolescence...

Inazuma ne répondit pas mais approuva d'un signe de tête. Tous sur Baltigo connaissaient l'histoire de Sabo, ou plutôt son absence. Sauvé d'un naufrage par nul autre que Dragon lui-même, défiguré par les flammes et la poudre, démuni du moindre souvenir relatif ou antérieur à ces tragiques évènements, si ce n'est son nom. Mais un nom n'est rien d'autre qu'un assemblage de lettres, sans le sens que lui apportent souvenirs et sentiments. À son arrivée, Sabo s'était jeté corps et âme dans la formation de l'Armée, cherchant à se construire une identité de révolutionnaire tout en poursuivant cette mémoire qui lui faisait défaut.

L'adolescence est déjà une période critique, songea l'homme-ciseaux en se remémorant ses propres errances passées. Celle de Sabo serait chaotique et difficile, il le devinait déjà, mais il ignorait quoi faire pour lui venir en aide. Le jeune garçon avait pour habitude de regarder les adultes de haut et, selon les dires de Hack, il avait même fait de nets progrès dans ce domaine.

– Il y a une petite nouvelle, cependant... marmonna Hack au bout d'un moment.

Inazuma releva la tête, curieux de savoir qui avait pu attirer ainsi l'attention de son camarade.

– T'as peut-être entendu parler de la gamine de Foolshout ?

Il fallut une dizaine de secondes à Inazuma pour remettre un contexte et une histoire sur le nom de Foolshout. Un sourire amer barra alors ses lèvres. Bien sûr, l'île qui avait vu mourir Fisher Tiger. Le Héros qui avait libéré les esclaves de Marijoie. Le fondateur et le premier capitaine de l'Équipage du Soleil. Outre l'admiration que la Révolution portait à son égard, Inazuma savait tout le respect que Hack nourrissait pour le célèbre pirate. Il était d'ailleurs persuadé que l'histoire de Fisher Tiger avait été décisive dans l'affiliation de son ami à l'Armée Révolutionnaire, même si ce dernier n'avait jamais confirmé sa supposition.

Quoiqu'il en soit, Inazuma ne comprenait que trop bien l'intérêt que pouvait porter Hack à la petite esclave sauvée par l'Équipage du Soleil, celle-là même qui avait provoqué sans le vouloir la mort du Héros des hommes-poissons.

– Comment est-elle arrivée à Baltigo ?

– Bunny Joe. Il a le chic pour ramener les âmes égarées, ricana Hack.

Amusé, Inazuma allait demander plus de précisions sur la gamine en question lorsqu'un vacarme assourdissant leur parvint. Les deux hommes se levèrent d'un bond, et gagnèrent en un rien de temps la source du tapage.

Le petit salon mis à la disposition des recrues était sens dessus dessous. Un immense nuage blanchâtre avait envahi la pièce. Les adolescents s'agitaient et criaient au milieu des chaises renversées. Une série de détonations fit le tour de la salle, suivie de près par une forte odeur d'œuf pourri. La panique générale gonfla et se hérissa comme un animal en colère. Sans se consulter, Inazuma et Hack allèrent ouvrir toutes les fenêtres. L'homme-ciseaux usa même de ses lames pour dégager une ouverture plus grande sur la face ouest. Aussitôt, le vent de Baltigo se rua à l'intérieur et se précipita vers les fenêtres côté est, dont Hack terminait de rabattre les montants. Le souffle du désert emporta avec lui une partie de la fumée et de la mauvaise odeur, suffisamment en tout cas pour que les recrues cessent de courir comme des fourmis aveugles dans la tempête.

Hack entreprit aussitôt de sermonner les jeunes, tant sur leur décevante incapacité à gérer une situation inattendue, que sur la ridicule stupidité du garnement qui avait orchestré le coup.

Car c'était sans nul doute un sale coup. Brillant, nota Inazuma en se penchant sur le mécanisme camouflé dans les plinthes, mais assurément de mauvais goût. Le nuage n'était pas fait de fumée, mais de farine, répandue depuis un sac dissimulé dans les appliques du plafond. L'homme-ciseaux retrouva les restes d'un mécanisme de "mise à feu", sommaire mais de toute évidence efficace. Il ignorait si l'explosion des boules puantes au sol avait été synchronisée à l'avance, ou si elle relevait du hasard, mais elle était survenue juste au bon moment pour entretenir la panique initiée par le nuage de farine.

Inazuma balaya du regard les adolescents à la mine déconfite alors que Hack, tout à son sermon, faisait des cent pas furieux devant eux, les branchies frémissantes de rage dans le fin voile de farine encore en suspension dans les airs. La plupart des recrues affichaient un air désolé et vaguement coupable, à la fois dépitées de s'être fait avoir pour si peu et impressionnées par la colère de Hack. Parmi les rangs, il aperçut une petite tête rousse qui lui était inconnue, l'air encore plus perdu que les autres. La gamine de Foolshout, à n'en pas douter. Elle ne ferait pas long feu si elle faiblissait pour si peu. Mais si tout ce que l'on racontait à son sujet était vrai, elle ne tarderait pas à se relever, supposa Inazuma. Plus loin, il avisa l'air crâneur de Sabo. Le garçon ne paraissait nullement coupable, mais plutôt amusé de la situation.

L'homme-ciseaux laissa échapper un soupir. Hack ne s'était pas trompé.

– Que le coupable se dénonce, annonça-t-il d'une voix forte, coupant Hack dans ses récriminations.

Son ami ne lui en tint pas rigueur, et les visages compassés des recrues se tournèrent vers lui. Inazuma fronça les sourcils, les dévisageant les uns après les autres. Son regard s'attarda sur Sabo qui contenait maladroitement son hilarité.

– S'il se dénonce, il sera puni à juste raison, poursuivit l'homme-ciseaux. S'il s'obstine à garder le silence, c'est vous tous qui en paierez le prix. Sévèrement.

Un silence tendu occupa la salle. Hack semblait avoir compris sa manœuvre, se tenant droit devant les élèves, les bras croisés et le visage fermé. La fillette de Foolshout avait cessé de trembler et jetait des regards en coin à Sabo, qui contenait toujours aussi mal son sourire moqueur. Inazuma laissa le silence s'étendre et se déplier dans la salle encombrée, alors que les dernières particules de farine se déposaient au sol et sur leurs épaules.

– Ne faites pas payer aux autres vos propres fautes, insista Inazuma, cette fois en regardant directement Sabo.

Mais l'adolescent ne se défaisait pas de son air crâneur et Inazuma, à force d'attendre, était en passe de perdre l'ascendant sur les autres. Cela ne lui plaisait guère, mais il espérait que le fauteur de troubles finirait par comprendre qu'il valait mieux se faire des alliés de ses camarades et non des ennemis. Bien qu'il soit l'une des plus anciennes recrues, il restait solitaire et outsider. Non qu'il ne s'entende pas avec les autres, mais il ne laissait personne s'approcher suffisamment de lui pour percer le masque rebelle qu'il affichait à la face du monde. Inazuma le comprenait mieux que quiconque. Il avait été exactement le même, dans le temps. Sabo avait besoin d'amis sincères et loyaux. Jamais il ne se ferait amadouer par un adulte, mais avec ces ados mal dégrossis qui partageaient le même quotidien que lui...

– Vous l'aurez voulu. Vous allez me nettoyer cette salle de fond en comble.

Il y eut de légers soupirs, alors qu'ils s'attendaient visiblement à pire punition. Inazuma afficha un rictus méprisant – à la fois pour tenir son rôle, mais aussi parce que la situation l'amusait. Un peu.

– Puis vous ferez le couloir. Et toutes les salles de classe.

Les grimaces remplacèrent les soupirs, et Inazuma enfonça le clou final.

– Les salles d'archives ont également besoin d'un bon coup de nettoyage.

Aux grimaces suivirent les plaintes et les gémissements. Les archives tenaient place dans une interminable succession de salles obscures et poussiéreuses. Elles ne contenaient que des informations de moindre importance, les dossiers sensibles étant conservés dans des lieux secrets et sécurisés. Aussi étaient-elles peu visitées, et notoirement connues pour leur délabrement et leur désorganisation. Le rictus d'Inazuma s'accentua.

– Vous feriez mieux que vous activer, si vous ne voulez pas y passer la nuit.

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Koala éternua et fut aussitôt enveloppée d'un nuage de poussière.

Un frisson naquit au creux de sa nuque, alors que les volutes grises dessinaient les silhouettes lointaines des Dragons Célestes devant ses yeux larmoyants. L'odeur de renfermé piquait son nez et la renvoyait dans les longs couloirs de marbre blanc, où elle rampait pour nettoyer le sang de ses propres genoux, écorchés par les tâches ménagères sans fin. L'astringence des produits ménagers faisait monter des larmes au coin de ses paupières, et lui rappelait les bains de javel qu'on lui imposait alors.

La jeune fille toussa et agita son torchon devant elle pour dissiper les grains de poussière, chassant du même geste les fantômes du passé. Elle avait quitté Marijoie depuis longtemps. Elle n'était plus une esclave. D'ici peu, elle serait une révolutionnaire. Enfin, dès qu'ils sortiraient de ce royaume de saleté que constituaient les archives. Comment l'Armée Révolutionnaire avait-elle pu accumuler autant de paperasse ? Elle se secoua avant de se remettre au travail, écoutant d'une oreille distraite Guzuru et Oonaki se plaindre de la corvée générale et de la sévérité d'Inazuma. La plupart des recrues jugeaient la punition disproportionnée, injuste et presque criminelle. Elle ignorait comment leur faire comprendre la chance qui était la leur. La tâche était loin d'être insurmontable, et quand bien même ils échoueraient, ils ne risquaient rien d'autre qu'une nouvelle remontrance.

Alors qu'elle sortait pour changer l'eau devenue marron de son seau, Koala croisa le garçon blond, celui avec la marque de brûlure. Il affichait toujours son petit sourire en coin, appuyé contre son balai-brosse. Il semblait être le seul à s'amuser de la situation.

Elle profita de ce que tous les autres soient occupés pour s'arrêter à son niveau.

– Pourquoi tu ne t'es pas dénoncé ?

La surprise déforma brièvement son visage avant qu'il ne reprenne contenance, affichant un air grognon :

– J'vois pas d'quoi tu parles !

Koala le dévisagea sans comprendre. Il n'y avait aucun doute à ses yeux quant à la responsabilité du garçon dans le théâtre orchestré en salle de repos. Elle ne l'avait pas vu faire, et n'avait aucune preuve autre que sa certitude, mais elle n'en démordait pas. Il s'était attendu à l'explosion de farine et de boules puantes, restant parfaitement insensible à la panique générale, au contraire des autres recrues. Koala elle-même avait eu peur, se retrouvant brièvement transportée dans les geôles de Marijoie, secouées par l'évasion de Fisher Tiger et des autres prisonniers. Même si cet épisode lui avait rendu la liberté et l'espoir d'un avenir meilleur, il restait l'un des instants les plus terrifiants de son existence. Sa capture ne l'avait pas autant effrayée, ignorante qu'elle était de ce qui l'attendait. Alors que ce soir-là, elle n'avait eu que trop bien conscience des risques encourus.

Elle frissonna légèrement, et se focalisa sur l'instant présent. Le garçon semblait se ficher des conséquences de ses actes ; tout au contraire, la situation l'amusait. Cette réaction la laissait perplexe. Outre une certaine propension au chaos, la jeune fille ne voyait pas l'intérêt de sa "blague".

Comme elle ne le lâchait pas du regard, sa confiance s'écailla et il détourna les yeux :

– J'allais pas demander de moi-même à être puni...

– Pourtant au final, tu es puni comme nous tous, remarqua Koala. Même si tu ne te démènes pas pour faire ta part du travail.

La jeune fille arqua un sourcil réprobateur auquel il répondit d'une moue méprisante. Elle ne dit rien de plus alors qu'il tournait les talons pour aller rejoindre les autres dans la salle des archives.

Elle l'observa disparaître au coin de la porte, pensive. Puis elle alla changer l'eau de son seau avant de se remettre à l'ouvrage. Les tâches ménagères ne la dérangeaient pas, même si l'écho de Marijoie flottait toujours autour d'elle. Le nettoyage, c'était une aptitude qu'elle maîtrisait, contrairement aux leçons de combat et aux cours théoriques. En tout juste trois jours, elle avait pu constater du gouffre qui la séparait des autres. Koala savait tout juste écrire. Les Dragons Célestes ne s'étaient jamais souciés de son éducation, du moment qu'elle était divertissante. Ses lacunes lui faisaient l'effet d'une montagne infranchissable. Elle angoissait de ne pas être à la hauteur de la Révolution, de ne pas mériter le sacrifice de Fisher Tiger.

Sa main se crispa sur la poignée de son seau, et ce fut avec une ardeur renouvelée qu'elle s'agenouilla pour récurer le sol. Le garçon blond à la cicatrice était un peu plus loin, toujours appuyé contre son balai-brosse et peu enclin à participer, malgré les regards irrités de leurs camarades. Koala l'ignora, se focalisant sur ses gestes devenus presque mécaniques.

Elle parvenait à oublier ses doutes et ses angoisses grâce aux mouvements réguliers de son éponge. Ses pensées s'égrenaient puis s'évaporaient dans les rouages du travail. Cela avait quelque chose de libérateur, mais également d'oppressant, car les voix criardes des Dragons Célestes n'étaient jamais loin. Au bout d'un temps qu'elle serait incapable de mesurer, Koala réalisa qu'elle souriait. Pas de joie, ni de contentement, ni même de plénitude. Non, c'était la grimace de marbre, le rictus de façade qu'elle affichait comme un masque, ce masque qui lui avait permis de survivre à la colère intransigeante des Dragons Célestes. Koala s'en voulut aussitôt de plonger aussi facilement dans ses anciens vices et se mordit violemment les lèvres, jusqu'au sang, pour s'interdire de jamais reproduire ce sourire qui n'en était pas un.

Le garçon blond apparut soudain à ses côtés, une éponge à la main qu'il trempa dans le seau de la jeune fille, avant de se mettre à récurer le sol entre eux. Elle cligna des paupières sans comprendre ce revirement, puis haussa les épaules avant de reprendre sa tâche. S'ils continuaient à ce rythme, ils auraient fini d'ici une petite heure.

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Sabo détestait être de corvée de vaisselle.

Bon, il appréhendait toutes les corvées avec le même degré d'aversion et de dépit. Franchement, les tâches ménagères devraient être exclusivement réservées aux nouvelles recrues. Cela faisait plus de deux ans qu'il avait rejoint l'Armée, il avait fait sa part ! Que les nouveaux s'occupent des basses besognes. La plupart étaient incapables de combattre, et certains ne savaient même pas lire ! Les bleus n'étaient bons qu'à faire le ménage, se dit-il en maugréant tout bas, les bras plongés jusqu'aux coudes dans une eau sale et graisseuse. Agacé, il jeta un peu violemment l'assiette qu'il venait de laver sur l'égouttoir, laquelle rebondit sous le choc et glissa du plan de travail. Elle allait s'exploser par terre, mais fut rattrapée à la dernière minute par une petite main aux ongles rongés.

Sabo leva les yeux sur le visage souriant de Koala et lui répondit d'une grimace. La jeune fille ne parut pas s'en soucier, posa délicatement l'assiette sur l'égouttoir, avant de replonger à pleines mains dans son bac de vaisselle sale.

Sabo ne l'aimait pas.

Ou plutôt, il n'aimait pas son sourire. Il n'arrivait jamais à déterminer ce qu'il signifiait vraiment. Parfois, Koala souriait avec une bonté sans bornes, comme si elle était capable de voir les tréfonds de votre âme et de vous aimer quand même. Mais parfois, son sourire se faisait... marionnette. Sabo n'arrivait pas à le définir autrement. C'était comme un sourire dessiné à la va-vite sur le visage en bois d'une poupée de mauvaise facture.

Oonaki interrompit le fil de ses pensées en venant déposer une nouvelle pile d'assiettes sales dans le bac de Sabo. Le garçon laissa échapper une plainte affligée... Mais comment diable l'Armée pouvait-elle produire autant de couverts sales ? C'était un mystère qu'il n'avait jamais pu élucider, à son grand désespoir. Dépité, il retroussa un peu plus ses manches et se remit à l'ouvrage. À côté de lui, Oonaki essuyait les assiettes que Sabo lavait, tout en se plaignant du dernier devoir de mathématiques d'Inazuma, auquel il n'avait rien compris : il avait récolté une note lamentable sous le regard sévère de leur professeur. Sabo ne l'écouta que d'une oreille. Les questions d'Inazuma l'avaient vite ennuyé : passé la troisième, il avait cessé d'essayer d'y répondre. L'homme-ciseaux l'avait sermonné pendant presque une heure et, en guise de punition, lui avait ordonné d'aider Koala à rattraper son retard.

– Vous avez vu mes notes ? Je ne lui serais d'aucune aide, à la Nouvelle, s'était récrié Sabo, qui n'avait aucune envie de cette corvée supplémentaire.

– Je me fiche de ce que disent tes notes, je sais ce que tu vaux, avait répliqué Inazuma d'un ton irrévocable.

Interloqué, le jeune garçon s'était tenu immobile dans la salle de classe déserte, sans comprendre. Qu'avait-il voulu dire ? Et qu'en savait-il au fond, de ce que Sabo valait réellement ? Un pauvre gars sans la moindre mémoire pouvait-il avoir la moindre valeur ?

Sa main se crispa sur son éponge imbibée, qui gicla d'une eau savonneuse tout autour de lui. L'adolescent serra les dents, les paroles d'Inazuma tournant dans sa tête. Comment pouvait-il prétendre savoir qui il était vraiment, quand Sabo lui-même l'ignorait ? Il aurait voulu être un révolutionnaire. Il voulait l'être en réalité. C'était presque sa seule certitude : que le Gouvernement Mondial et la Noblesse étaient pourris de l'intérieur et qu'il voulait les mettre à terre. Mais il ne savait même pas d'où lui venait cette volonté. Que pouvait-il bien y avoir, derrière le voile opaque de son amnésie, pour motiver une telle détermination ? Il se sentait parfois tellement étranger à lui-même. Comme un fantôme dans une prison de chair.

Il avait balancé à Koala qu'il ne l'aiderait pas, et qu'elle n'avait qu'à se débrouiller toute seule.

La jeune fille avait rougi jusqu'au bout des oreilles, apparemment mal à l'aise qu'Inazuma lui ait dévoilé ses failles. Elle avait acquiescé sans rien dire, sans chercher à le convaincre ni rien. Elle avait juste serré ses livres contre sa poitrine, avant d'aller s'installer dans un coin de la salle de repos pour réviser.

Sabo l'avait dévisagé, non sans un certain malaise.

Koala était bizarre.

Elle ne prenait quasiment jamais la parole en classe, pourtant Sabo l'avait surprise en pleine discussion philosophique avec Kuma – et il fallait s'accrocher, pour tenir un débat avec l'homme-ours. Koala était loin d'être bête, mais il avait vu par-dessus son épaule qu'elle écrivait très mal. Non seulement dans le tracé des lettres mais aussi dans l'orthographe. Alors qu'elle avait presque toujours un livre sous le bras et passait tout son temps libre à étudier. La jeune fille avait des réactions bizarres parfois, elle disait des choses étranges. Comme s'il y avait un décalage entre elle et les autres.

Beaucoup de rumeurs circulaient d'ailleurs à son sujet. Uwasa était persuadée que Koala venait d'une tribu de longs-bras et qu'elle avait été abandonnée par ses parents à cause de son articulation manquante. Denbun affirmait qu'elle avait été kidnappée et torturée par des hommes-poissons – ce qui était stupide, parce que Koala n'avait pas peur de Hack. Guzuru racontait à qui voulait l'entendre qu'elle avait tué un pirate de ses propres mains, et Oonaki pensait qu'elle était la fille cachée d'un Dragon Céleste.

Sabo se méfiait de ces histoires chuchotées dans les couloirs.

Après tout, la moitié de la base était encore persuadée qu'il était le fils d'un chasseur de crocodiles et d'une voleuse à la renommée mondiale. Une histoire stupide qu'il avait lui-même inventée, pour s'amuser à combler le vide laissé par son amnésie. Mais la blague avait perdu de sa saveur lorsque ses camarades avaient commencé à prêter plus de crédit à ces idioties qu'à la vérité. Il n'avait jamais parlé à personne du vide nébuleux de son passé. Ses camarades préféraient les histoires farfelues aux fantômes invisibles d'un passé inconnu. Tous des abrutis. Sabo grogna en passant la dernière assiette à son camarade. Il vida son bac d'eau sale puis s'essuya les mains avec un torchon propre.

Il haussa un sourcil en voyant Oonaki figé sur place, la main tendue vers l'égouttoir mais suspendue dans le vide. Sabo allait lui demander ce qui clochait, quand un cliquetis régulier attira son attention.

Koala frottait le plan de travail avec ses ongles. Son éponge était tombée à ses pieds. Et elle souriait. De ce sourire qui n'en était pas vraiment un, qui était vide, et creux comme un fantôme. Elle tremblait légèrement et grattait, grattait, grattait, alors que la surface en inox était déjà étincelante de propreté, et l'un de ses ongles cassa. Un filet de sang coula de son doigt, puis se répandit sur le plan de cuisine, étalé par les gestes mécaniques de la jeune fille. Son visage était neutre, son sourire vide, mais ses yeux, sous la barrière de ses cheveux roux, étaient torturés.

Tout le monde se figea dans la cuisine. Les recrues dévisageaient leur camarade avec un mélange d'horreur et stupéfaction. Sabo aurait voulu leur hurler dessus, pour qu'ils se bougent le cul et fassent quelque chose. Mais lui-même était à deux pas de Koala, et parfaitement incapable de réagir. Il ignorait quoi faire. Certaines des rumeurs au sujet de Koala devaient avoir un fond de vérité : la jeune fille avait sacrément morflé par le passé pour garder de telles séquelles. Il ne supportait pas de la voir comme ça. Mais comment la faire cesser ? Comment chasser ce sourire froid et factice de son visage ? Son esprit tournait dans le vide, alors Sabo fit la première chose qui lui passa par la tête.

Il plongea la main dans un bac d'eau et aspergea Koala.

La jeune fille se figea. Le temps parut se suspendre, alors que Sabo se demandait si elle allait lui crier dessus, se mettre à pleurer, ou pire, continuer à gratter le plan de travail avec ses ongles.

Puis Denbun fit à son tour gicler de l'eau sur la jeune fille, éclaboussant au passage Oonaki qui poussa un cri de protestation.

Le sourire factice de Koala vacilla, puis s'étendit et se transforma lentement en rictus. Sabo comprit aussitôt que le vent était en train de tourner et se réfugia derrière une table alors que la jeune fille attrapait un bac d'eau sale pour le jeter à la figure d'Oonaki. Le pauvre garçon ne vit pas venir l'attaque et se retrouva trempé comme une soupe.

Un éclat de rire nerveux traversa la cuisine, bientôt suivi par des cris de guerre alors que chacun s'armait d'un bac, d'une bassine ou d'un jet d'eau. La bataille commença dans un joyeux bordel, alors que chacun combattait dans son propre camp.

Guzuru balança une éponge à la figure de Denbun, qui répliqua avec un superbe lancer de torchon. Mais Uwasa traversa la zone de conflits sans surveiller ses arrières et se prit le chiffon en pleine tête. Furieuse, elle s'allia avec Guzuru contre le malheureux Denbun qui trouva refuge auprès d'Oonaki. Deux factions commençaient à s'organiser parmi les recrues, même si quelques irréductibles, comme Koala, restaient des électrons libres, aspergeant les uns comme les autres, se déplaçant avec agilité d'un bout à l'autre de la cuisine pour prendre à revers ceux qui s'y attendaient le moins. Sabo profita de la cohue générale pour s'emparer de deux bouteilles de liquide vaisselle dont il fit sauter les bouchons avant d'en répandre le contenu sur le sol. Quelques-uns de ses camarades, pas assez attentifs à leur environnement, glissèrent sur le savon, provoquant des chutes mémorables qui rajoutèrent encore à la confusion générale. Les recrues ne se laissèrent pas abattre pour si peu et mirent encore plus d'ardeur dans la bataille, faisant mousser le produit répandu au sol.

Lorsqu'Inazuma arriva une vingtaine de minutes plus tard, les adolescents étaient tous trempés, couverts de mousse et écroulés de rire, au milieu de la cuisine inondée. Le visage de l'homme-ciseaux se crispa et toutes les recrues se figèrent, un sourire incertain aux lèvres, alors que la tempête menaçait de les anéantir.

– Quelqu'un peut m'expliquer se qui se passe ici ? demanda Inazuma d'une voix douce, très douce.

Beaucoup trop douce. Les demi-sourires s'évaporèrent aussitôt et un silence de fin du monde flotta sur la cuisine pendant presque une minute avant que l'homme-ciseaux n'explose. Sabo ne l'avait jamais vu aussi rouge, ni ne l'avait entendu hurler aussi fort. L'adolescent rejoignit le rang contrit et coupable de ses camarades, tête basse et l'estomac noué. D'ordinaire, il ne craignait pas les remontrances. Pas plus que les punitions. Mais Inazuma était entré dans une colère inédite, et semblait presque sur le point de changer ses bras en lames de ciseaux pour les découper tous en morceaux. Et Hack n'était même pas là pour tenter de le raisonner.

Ils allaient prendre cher, cette fois.

Finalement, les cris d'Inazuma s'espacèrent et il finit par reprendre un ton calme et posé. Mais Sabo n'était pas assez stupide pour croire que sa colère était apaisée pour autant. Non, cela ne faisait qu'annoncer une punition qui promettait d'être d'anthologique.

– Qui est le responsable ? demanda l'homme-ciseaux.

Sabo se retint à grande peine de lever les yeux au ciel. Encore cette question stupide. Comme si qui que ce soit allait se dénoncer pour récolter seul les foudres du professeur ! Sabo ne comprenait pas pourquoi Inazuma s'obstinait à poser cette question idiote. Il suffisait d'attendre qu'il se lasse et leur donne une punition collective, comme toujours.

Sauf qu'aujourd'hui, Sabo sentit les regards de plusieurs de ses camarades peser sur son dos. Il serra les dents avec rancœur. Pas question qu'il se dénonce pour les autres ! Il avait peut-être initié le mouvement, mais il était loin d'être le seul responsable !

– C'est ma faute, dit tout à coup Koala.

Sabo sursauta. Tous les regards convergèrent sur la jeune fille, qui se tenait étonnamment droite et fière. Le regard d'Inazuma se plissa, comme suspicieux. Sabo n'en revenait pas : pourquoi diable se dénonçait-elle ?

Cela n'avait aucun sens ! Elle n'avait rien à voir avec le déclenchement de cette bataille d'eau... enfin si, en quelque sorte. Mais elle n'était pas la coupable que recherchait l'homme-ciseaux. Ce dernier afficha un rictus méprisant. Sabo se mordit la langue. Et merde. Inazuma se fichait du vrai coupable, tant qu'il avait quelqu'un à punir. Koala allait prendre pour toute la classe. Elle allait prendre pour lui, Sabo, qui avait lancé la première pierre – enfin, la première eau.

– Non, s'exclama-t-il brusquement. C'est moi qui ai commencé.

Les regards se reportèrent sur lui, et il regretta presque aussitôt sa propre dénonciation. Mais comme il ne pouvait pas revenir en arrière, Sabo redressa les épaules et affronta fièrement le regard d'Inazuma.

Un moment de flottement pesa sur la cuisine.

– C'est faux ! contredit Denbun. C'est moi qui ai eu l'idée de la bataille d'eau.

– N'importe quoi, rétorqua Oonaki. C'est ma faute.

– Non, la mienne, affirma Guzuru.

– Je suis la seule responsable, dit Uwasa avec emphase.

Les aveux des autres recrues se perdirent dans un brouhaha général, alors que chacun s'attribuait avec fougue la responsabilité – ou les mérites ? – de l'incident. Inazuma parut décontenancé par cet élan de solidarité, mais Sabo se sentit étrangement fier de cette unité de groupe. Il connaissait certains de ses camarades depuis plus de deux ans, mais pour la première fois, il eut l'impression d'être l'un des leurs, et plus que cela, qu'ils étaient avec lui.

Il croisa le regard de Koala dans la foule surexcitée, et ils échangèrent un sourire complice.

– Ça suffit ! hurla Inazuma. Puisque c'est comme ça, vous allez faire vingt fois le tour de la base à la course. Et après, je vous parlerai de votre punition.

Les recrues se calmèrent aussitôt, leur enthousiasme douché par la perspective des punitions à venir. L'homme-ciseaux ne dit rien de plus, leur indiquant juste la porte de sortie. Les adolescents sortirent en file indienne, sachant pertinemment qu'essayer d'échapper aux consignes ne leur apporterait rien de bon. Mais au moment de passer la porte, Sabo aperçut le sourire qui barrait le visage d'Inazuma. Ce n'était pas son rictus méprisant de professeur en colère. Ce n'était pas non plus la moue satisfaite qu'il prenait devant les bons résultats de ses élèves.

Non, il s'agissait d'un sourire étrangement ému et... fier ?