Rating : T

Genre : General

Disclaimer : Les personnages et l'univers de One Piece appartiennent à Eiichiro Oda.

Résumé : Ta lame fend l'obscurité dans un sifflement discret (Kikunojo).

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Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi "La Pièce de Huit" sur le Forum de Tous les Périls. Le principe est de rédiger en deux semaines un OS sur un thème commun à tous les participants, à savoir "Sous la lumière de la lune". N'hésitez pas à me contacter par MP pour plus de détails, ou à nous rejoindre sur le Forum.


Valse nocturne

La lune se découpe en éclats acérés sur ta lame.

Au milieu de la lande déserte, tu abats lentement ton sabre, tranchant l'air chargé de poussière et les souvenirs encore trop vifs de ton esprit. Étaient-ce vingt jours, ou vingt ans ? Tu as la sensation que c'était hier.

Les crépitements de l'huile bouillante résonnent à tes oreilles. La chaleur étouffante du brasier colle à ta peau. L'odeur de chair brûlée, celle de ton seigneur plongé tout entier dans la marmite pour vous sauver, te hante. Elle s'est installée en toi, et tu ne peux plus respirer une seule seconde sans sentir les effluves de sa mort. Tu as perdu l'odorat. Tu ne sens plus ni le délicat arôme du thé, ni les fragiles flagrances des fleurs que O-Tsuru peine à faire grandir sur la terre pauvre d'Okobore. Même les âcres exhalations des usines d'armes ne parviennent pas à effacer les relents de ce jour maudit.

Ta poitrine se gonfle, tes poumons se gorgent du parfum de la nuit, espérant trouver de nouvelles senteurs et la force de continuer encore. Tu relâches ton souffle, les bras tendus et les pieds ancrés dans le sol. Tes mouvements sont lents, parfaitement maîtrisés alors que tes appuis basculent d'avant en arrière. En équilibre.

Tu es de nature patiente, mais l'attente te dévore de l'intérieur.

Lorsque tu parviens enfin à te détacher du souvenir de l'exécution, tes pensées se portent sans cesse sur tes camarades partis sur Zou. Une part de toi aurait voulu accompagner le Seigneur Momonosuke, Kinemon, Raizo et Kanjuro sur les mers.

La curiosité attise ton esprit, face à ces océans inconnus emplis tant de dangers que de mystères – parfois, tu envies les voyages de ton seigneur, qui a vu tant de choses par delà l'horizon de Wano.

Et tu te demandes si Izo est toujours là, quelque part au creux des vagues tumultueuses. Dix années ont passé, depuis son départ à bord du Moby Dick. Si ton seigneur est revenu au bout de cinq ans, ton frère a préféré rester dans le Nouveau Monde. À cela s'ajoutent les vingt années soufflées par Dame Toki, évaporées en un battement de tes paupières, mais que ton aîné a vécu jour après jour. Serais-tu seulement capable de le reconnaître, si tu le croisais à nouveau ?

Mais c'est l'inaction qui pèse le plus sur ton cœur. Alors que tes camarades sont en quête d'alliés pour la bataille à venir, tu as choisi de rester sur place, d'œuvrer dans l'ombre et le silence. Tu as appris bien des choses et la vision de ce qu'est devenu Wano te déchire de peine et de colère. Tu brûles d'agir, de secouer la politique oppressive et mensongère d'Orochi, de rendre la liberté au peuple, d'ouvrir les frontières du pays et surtout de venger la mort du Seigneur Oden.

Les mains fermement serrées sur la garde de ton arme, tu te dresses en avant. Ton corps se ploie dans une courbe gracieuse alors que ta lame fend l'obscurité dans un sifflement discret.

Tu imagines trancher la tête d'Orochi.

Immobile sous la lumière de la lune, tu inspires lentement l'odeur de la chair brûlée.

Tes doigts se crispent sur la soie tressée du pommeau. La rage palpite parfois si fort dans tes veines que tu te réfugies ici, dans le secret de la nuit, avec ton sabre comme seule compagnie.

Tu exécutes les gestes et les postures guerrières, apprises il y a longtemps alors même que tu n'étais qu'une petite fille. Tu connais si bien les mouvements qu'ils semblent faire partie de toi. Tes membres et ton corps se ploient d'eux-mêmes, sans pensée consciente. Dans les parades et les feintes, tu retrouves le rythme silencieux de la danse, le temps lointain de ton enfance. Les images et les sons se sont effacés de ta mémoire, tu étais trop jeune. Mais les gestes sont toujours là. Tu n'as jamais été aussi douée que ton frère, mais tu te rappelles de l'harmonie du mouvement. Sans même y songer, tu as mêlé les pas de danse à ton style de combat. Tu portes en toi l'héritage de ton clan, même si tu en as perdu les souvenirs.

C'est la seule chose qui t'apaise.

Lorsque l'attente devient trop lancinante. Lorsque la douleur te brûle les veines, et que la colère te mange le cœur. Lorsque la solitude pèse trop fort sur ta peau. Personne ne sait qui tu es, tous te croient morte comme les autres fourreaux rouges.

Côtoyer O-Tsuru au quotidien te fait mal. Mais tu ne peux prendre le risque de lui révéler ton identité. Les dangers sont bien trop grands et jamais tu ne te pardonnerais qu'il lui arrive malheur. Parfois, tu perçois son regard sur toi et tu te demandes ce qu'elle sait vraiment. Ton visage, après tout, demeure inchangé au souvenir qu'elle doit avoir de toi, et tu utilises une version tronquée de ton nom. O-Tsuru n'est pas stupide, loin de là.

Au-delà de ton identité, peut-être a-t-elle compris ton choix d'anonymat et le respecte-t-elle en toute connaissance de cause.

Son soutien silencieux t'est précieux, mais tu as parfois envie de hurler de cette situation qui s'éternise et qui s'enlise. L'impuissance te saigne alors tu prends rendez-vous avec la lune, épuisant ta frustration dans le sifflement de ton sabre.

Telle une ombre solitaire sur la terre malade de Wano, tu danses la colère avec ta lame comme seule partenaire.