Hello ! 1000 ans plus tard, j'ai pris le temps d'écrire ce chapitre. Il devrait y en avoir un suivant avant que cette partie se termine. La vie avance trop vite mais ça fait du bien de se poser pour écrire quelque chose. J'espère que ce chapitre vous fera plaisir, j'espère pouvoir lire vos impressions.
Que des bonnes choses en votre direction !
Il l'observa traverser la petite cour qui séparait l'hôtel particulier de la rue. Son pas était lent mais résolu. Assis sur un banc, sur le trottoir d'en face, il ne bougea pas, curieux de savoir si elle finirait par le voir.
Au cours de la soirée, il l'avait observée se détendre au fur et à mesure. Il s'était délecté de son sourire et de son rire claire et honnête, il avait eu la chance de l'apercevoir danser sans retenue, grisée par l'euphorie produite par ces pistes de danse pleine d'insouciance. Néanmoins, après quelques heures, il s'était progressivement effacé allant jusqu'à abandonner le pauvre Jean-Baptiste derrière le bar pour trouver refuge sur un banc public en face de l'hôtel particulier.
Sous ses yeux, elle ferma les yeux et soupira, un sourire de contentement sur les lèvres. Puis, elle attrapa sa pochette et en sortit une petite boîte métallique et un briquet. Elle tapota le bâtonnet sur l'étui avant de le porter à sa bouche. Quand elle expira la fumée en balayant ses alentours des yeux, son regard se posa sur Jarod. Il la vit froncer les sourcils, se tendre légèrement et pencher la tête. Il ne put s'empêcher de sourire.
Il y eut un long silence durant lequel ils s'observèrent dans une certaine confusion. Bien que marquée par l'inertie et le mutisme, la scène possédait un certain comique – Jarod se dit qu'il en rirait certainement des jours plus tard. Il la vit redresser la tête et porter sa cigarette une nouvelle fois à la bouche. Il sentit le regard insistant de la jeune femme et ne put s'empêcher de rire doucement lorsqu'elle s'agita pour lui sommer de parler.
« Tu vas dire quelque chose ?! » s'écria-t-elle, bien plus fort que nécessaire, de l'autre côté de la rue. Il haussa les épaules et l'entendit grogner d'impatience avant de marmonner en se mettant en marche. Il comprit seulement « mal aux pieds » et conclut qu'elle allait s'assoir à ses côtés. Il n'avait pas prévu une telle action de sa part et se sentit immédiatement perturbé par l'idée de partager cet espace avec elle. Il ne bougea pas jusqu'à ce que, arrivée à sa hauteur, elle s'écrit : « Bouge ! ». Il se décala alors légèrement, et l'observa s'asseoir, lourde, à ses côtés. Elle envoya son mégot quelques mètres plus loin en utilisant son index, à la manière des personnages flamboyants des films de la Nouvelle Vague pour lesquels il avait trouvé un intérêt depuis son arrivée à Paris. Puis, elle posa sa pochette entre eux, se pencha en avant et passa ses deux mains dans ses cheveux.
Il rassembla enfin son courage pour lui adresser la parole « Tu vas avoir un mal fou à ne pas fumer demain. » Il se maudit mentalement. Idiot ! Sa réaction ne se fit pas attendre. Elle releva la tête soudainement en grognant : « Oh, lâche-moi pour une fois. »
Jarod continua alors de l'observer du coin de l'œil, cherchant désespérément un autre moyen d'entamer la conversation. Alors qu'il allait se remettre à parler, elle se mit à rire doucement « Broots va en baver demain. ». Elle interrompit soudainement sa plaisanterie avec elle-même pour se tourner vers lui « Ils sont partis ? ». Elle était visiblement inquiète. Il se mit à sourire, et lui répondit :
« Ils sont à l'hôtel depuis au moins deux heures et demie du matin. » Elle tourna la tête et fixa un point devant elle. Elle adopta un air pensif et hocha la tête doucement. Il s'autorisa à la regarder ouvertement à présent. Il remarqua qu'elle n'était toujours pas dans son état normal.
« Tu leur as dit de rentrer ? elle s'était de nouveau tournée vers lui, le prenant de court avec son regard perçant - et adorablement fatigué.
_ Il aurait été cruel de faire attendre Broots et Sydney toute la nuit dans la voiture plutôt que de les laisser profiter de la literie d'un cinq étoiles.
_ Tu sais tout… Comment est-ce que tu sais tout ? » Elle ricana une nouvelle fois, il lui sourit mais elle ne le vit pas, trop occupée à fixer l'hôtel particulier sans vraiment le regarder. Il détacha ses yeux de la jeune femme pour scruter lui aussi le bâtiment.
« Je suis déjà venue ici… Mais tu le sais ça.
_ Une simple déduction, rien de vérifié. »
Ils retombèrent dans le silence, poursuivant leur observation de l'édifice et profitant de l'air enfin plus frais. De temps à autre, Jarod jetait un œil à la jeune femme qui, malgré la fatigue, rayonnait d'une énergie nouvelle. Il désirait plus que tout profiter de cette situation incongrue et de son attitude relâchée pour retrouver leur complicité.
« Tu as passé une bonne soirée ? » Elle hocha simplement la tête sans le regarder dans les yeux. Puis, elle retomba dans son mutisme, le silence interrompu par le son du briquet qu'elle sortit de nouveau de la pochette pour allumer une autre cigarette. Il remarqua que c'était la dernière du paquet métallique.
« Tu voulais faire la fête avec moi. » affirma-t-elle après avoir expiré une première bouffée de nicotine.
Lorsqu'il ne répondit pas immédiatement, pris de confusion, elle se tourna vers lui et le fixa avec une intensité qui rendirent ses mains moites. Elle haussa un sourcil et lui fit part de son impatience face à son manque de réaction en agitant la main qui tenait la cigarette.
« La dernière fois, au téléphone, tu m'as dit que tu voulais faire la fête avec moi. Pourquoi tu as choisi de te coincer derrière le bar ? »
Il baissa la tête et elle reconnut la trace d'un sourire sur ses lèvres.
« Je voulais surtout que tu en profites. » avoua-t-il lorsqu'il leva enfin les yeux pour les planter dans les siens. Elle fut frappée par le regard timide et hésitant – si proche de celui du jeune garçon qu'elle avait rencontré des années plus tôt.
« Tu n'aurais pas été aussi à l'aise si j'avais été là, parmi les invités.
_ C'est vrai que c'est bien moins gênant de savoir que tu m'observes dans un coin. »
Le léger sourire qu'elle ajouta à la fin de sa phrase atténua la culpabilité qu'il avait ressenti à plusieurs reprises durant la soirée. En effet, la voir détendue avec des inconnus avait été particulièrement intéressant, mais il s'était senti presque honteux de l'observer de la sorte.
« J'aurais dû partir dès le départ, quand je savais avec certitude que tu étais en sécurité. Mais je n'ai pas réussi…
_ Pourquoi ?
_ Je voulais te voir comme ça. Comme celle que j'ai vue dans la galerie à New York. »
Elle soupira, lassée par sa vie bien trop compliquée, par le fait qu'elle jonglait depuis des années avec une multitudes de personnalités inconciliables. Elle baissa la tête brièvement avant de se tourner et de planter son regard dans celui de Jarod. Elle y trouva beaucoup de bienveillance, et dieu qu'elle avait besoin de bienveillance. Son ivresse s'estompait progressivement, mais le cannabis consommé deux heures plus tôt lui permettait de prendre de la distance avec ses démons habituels. Alors, elle se laissa aller à ses impulsions, cherchant du réconfort auprès de celui qui lui avait permis de se déconnecter le temps d'une soirée. Ainsi, elle se décala doucement en direction de l'homme à ses côtés mais leurs corps ne se touchèrent pas pour autant. Elle eut le temps de remarquer le regard interloqué de Jarod avant de s'autoriser à poser sa tête sur l'épaule de celui-ci. Il se tendit dans un premier temps, certainement trop surpris par ce geste, puis il ne bougea plus.
« Je suis fatiguée Jarod. » Murmura-t-elle, la gorge serrée.
Il savait qu'elle ne faisait pas référence à l'heure tardive ou à l'engourdissement provoqué par une nuit rythmée par des basses assourdissantes.
« Je sais » lui dit-il simplement, de sa voix la plus rassurante. Il l'entendit rire doucement, il sentit sa tête bouger légèrement contre son épaule.
« Tu sais tout » répéta en chuchotant la jeune femme amusée avant de retomber dans le silence. Celui-ci était confortable à l'image de ceux qu'ils pouvaient partager enfants. Au loin, on entendait parfois quelques sirènes et le bruit des voitures qui profitaient des boulevards vides pour presser l'allure.
Après quelques instants, elle quitta la chaleur de son épaule, et il se demanda un instant si elle n'allait pas remettre son impénétrable masque de froideur. Elle s'appuya de nouveau sur le banc en métal, laissa sa tête retomber en arrière et ferma les yeux. Il ne la quitta pas du regard, heureux de la voir si détendue, cette fois-ci à ses côtés et non à l'autre bout d'une pièce remplie d'inconnus.
« Merci » dit-elle simplement avant d'ouvrir les yeux et de l'observer du coin de l'œil. Il nota toute la sincérité avec laquelle elle s'était adressée à lui. Il ne put s'empêcher de sourire de toutes ses dents, sentant sa poitrine se gonfler de fierté.
Durant un long moment, ils se regardèrent dans les yeux, légers. Il était si rare pour eux de ne pas devoir courir après le temps, de ne pas interagir dans un contexte teinté par le danger et le mystère. La scène portait une normalité qui leur parut aussi singulière que naturelle.
Ils se sourirent pendant un moment, exprimant sans mots ce qu'ils pensaient de l'autre.
Ce fut Jarod qui finit par rompre leur échange silencieux, pris de trop d'émotions qu'il trouva préférable de ne pas lui montrer. Il avait toujours cette peur de la voir se fermer de nouveau. Alors, il tourna la tête et observa de nouveau l'hôtel particulier, un léger sourire toujours présent sur ses lèvres. Elle s'autorisa à le regarder un peu plus longtemps.
Les festivités, cette ville, les photos entreposées chez elle… Tous ces éléments lui permettaient enfin d'être plus honnête avec elle-même. A des milliers de kilomètres de ce qu'elle était devenue aux yeux de son entourage, elle se sentait reconnectée avec ce qu'elle fut. Cela impliquait une certaine légèreté souvent oubliée.
Se sentant observé, il tourna la tête et planta ses yeux dans les siens, incapable de s'empêcher de sourire timidement. Elle était là, derrière le voile imposé par le THC, le poids d'années douloureuses et la fatigue d'une vie remplie de désarrois, la petite fille qui l'avait toujours fasciné. Sans y réfléchir, il prononça lui aussi un simple « merci », plein de chaleur et de révérence. Il vit le regard bleu de la jeune femme se remplir de larmes, elle aussi était bien mélancolique.
« Tu devrais faire la fête aussi. Lui suggéra-t-elle doucement, la gorge prise par une émotion qu'il était difficile de nommer.
_ Oui… Et tu devrais prendre des vacances. »
Son sourire malicieux se redessina sur son visage, elle était là, elle était là !
« Pourquoi pas. Il me faudrait juste une excuse valable à donner à mon employeur ».
Il lui fit un d'œil et lui répondit sans hésiter :
« Je vais voir ce que je peux faire ».
C'était simple comme cela.
Il y eut de nouveau un silence court silence. Elle sentit ses paupières lourdes et son corps lui réclamer quelques heures de sommeil. Un bayement lui échappa – Jarod sentit son cœur se serrer à cette vision. Puis, elle se leva d'un gracieux mouvement malgré son état de fatigue et la légère intoxication qu'elle ressentait encore. Il l'observa un instant avant de l'imiter pour se planter devant elle et la regarder dans les yeux. Simultanément, ils baissèrent la tête, tous deux gênés par cet échange silencieux et le calme qui le caractérisait, si loin de ce dont ils avaient l'habitude. Il passa sa main sur sa nuque, fatigué par une nuit derrière le bar à répondre aux ordres d'une clientèle privilégiée et impétueuse. Quand il leva la tête, elle l'observait, ce léger sourire au coin des lèvres.
« Maintenant que Sydney et Broots sont partis, comment vas-tu rentrer à l'hôtel ? demanda-t-il pour meubler, toujours aussi hésitant.
_ Je vais prendre un taxi, il y a une station au coin de la rue. Elle fit une pause. Comment est-ce que tu prévois de finir ta soirée ? »
Il fronça d'abord les sourcils puis répondit sans manquer un battement :
« Bien tenté !
_ Jarod… Je t'ai dit, ma robe ne me permet pas de cacher un flingue et, j'ai bien trop bu pour te courir après. Simple courtoisie. ''à la française'' » ajouta-t-elle dans la langue locale
Il la regarda un tant soi-peu abasourdi, et ne put que croître lorsqu'elle s'approcha de lui et déposa un rapide baiser sur sa joue.
C'était elle, c'était celle à qui il tenait la main dans les conduits d'aération, les paumes moites et le cœur battant de stress. C'était cette fille malicieuse qui avait toujours des idées rocambolesques. C'était la jeune femme qui arpentait les couloirs des manoirs accueillant des soirées cossues en Europe à la recherche d'une bêtise à faire avec son meilleur ami.
Puis, elle s'éloigna l'air narquois – en reculant, elle jeta un œil à sa montre puis elle s'adressa à lui, le menton haut et les yeux brillant de ruse :
« Tu devrais aller voir le lever du soleil à Montmartre … mais attention à partir de 10h, c'est plein de touristes. » Elle lui fit un clin d'œil avant de se retourner. Quelques pas plus loin, elle disparaissait au coin de la rue.
Il resta planté pendant quelques instants jusqu'à entendre au loin la porte d'une berline claquer et un moteur vrombir. Ce fut à son tour de jeter un œil à sa montre. Il lui rester une petite heure avant de voir le soleil se lever, s'il marchait jusqu'à Montmartre, il pouvait y parvenir à temps.
L'esprit léger et le fantôme de ces lèvres sur sa joue, il se mit en chemin incapable d'arrêter de sourire. Il avait enfin pu apercevoir celle qu'il avait perdu le jour où elle avait quitté Blue Cove pour la première fois.
