Bonjour à tous ! Voici le douzième chapitre dont je m'excuse du temps qu'il a fallu pour l'écrire, le corriger et le poster. J'espère que cette histoire vous plaie toujours autant et si ce n'est plus le cas, n'hésitez pas à me donner des conseils dans les commentaires (que j'attends avec impatience!)

Merci à Em, à Elynana et Ariane-bob d'avoir commenté le dernier chapitre posté, vous avez illuminé ma journée ;)

Bonne lecture à tous !


Italique : Passé/histoire antérieure/elfique

Normal : récit/Westron


CHAPITRE 12

Elle est arrivée un matin. À l'aube, elle prenait sa place parmi les servantes. Elle n'adressa pas un mot à quiconque et son visage resta fermé. Et moi, je me fondais dans la masse, un être parmi tant d'autres. Elle ne m'a jamais vu, je ne connais pas son nom et elle ignore ma présence.

Elle me fascine et m'obsède. Mes yeux la cherchent lorsqu'elle n'est pas là. Jamais un mot, jamais un sourire. Cette froideur m'appelle. Ce mutisme m'attire.

Je l'observe.

Je l'observe quand elle croit être loin des regards. Je la vois chantant dans les champs, dansant dans les prés et murmurant des paroles aux arbres. Elle veut être comme les autres, elle veut que tous ne voient que sa banalité. Elle nous ment. Je vois ce qu'elle veut cacher, je la vois sans masque. Je suis seul. Je suis l'unique qui ouvre les yeux.

Elle me fascine et m'obsède.

Quand elle disparaît, je la suis. Il n'y a que moi qui la vois ainsi. Dans la lueur du crépuscule, elle court dans les blés, l'or l'entoure de ses bras et je reste le seul témoin de cette scène irréelle. Cette fille est une fée piégée dans le royaume des humains. Ces gestes portent une douleur qu'elle ne veut pas montrer. Elle ne doit pas voir plus de huit ans mais elle paraît plus frêle que je ne le suis.

Les jours depuis son arrivée sont différents. Les heures passent et ne se ressemblent plus. Lorsque j'aide à la cuisine, je guette chacun de ses gestes. Pourtant, jamais son nom n'est prononcé, ils veulent garder pour eux cette fille. Elle est aveugle aux regards qui se pressent sur elle, elle marche, tête haute et les yeux fixés sur son objectif, sans voir ceux qui se retournent pour la dévisager.

Elle ne craint ni le froid, ni le fouet. Elle a les mains blanches et le regard constamment baissé. Qui elle est, je n'en sais rien. Mais ce qu'elle ignore c'est que son plus lourd secret n'est plus aussi bien gardé …


Elwen leva les yeux du carnet de cuir. Elle avait lu tard dans la nuit, voulant savoir ce que renfermaient ces lignes d'écriture fine mais maladroite. C'est ainsi qu'elle avait fait la connaissance de Halda, jeune servante d'un maître puissant et menant d'une main de fer un réseau de commerce. Des dizaines de pages décrivaient la vie quotidienne, le temps qu'il faisait et l'état de santé de ses amies.

La jeune fille ne disait rien d'elle, à peine son nom. Elwen ignorait son âge mais les phrases, bien que parfois hésitante, témoignaient d'une certaine maturité. La petite fille décrite sous sa plume aurait pu être n'importe qui, aucune description n'était donnée, pas un seul nom, pas un lieu qui aurait pu permettre à Elwen de se situer.

En lisant ces mots, l'elleth avait ressenti un étrange sentiment, la fillette qui s'était livrée dans ce carnet semblait avoir peur. Comme si elle se sentait piégée et menacée. En ne disant pas tout, elle se sentait protégée. L'absence de détails essentiels la conforta dans son intuition.

Halda était terrifiée. Une présence sombre masquait son esprit, l'empêchant de tout dire, de tout écrire, noir sur blanc.

Elwen passa les jours suivants à lire, sans pouvoir s'arrêter. Au fond d'elle, elle sentait que quelque chose de terrible s'était produit. La marchande de mort ne vendit que très peu de flacons, seulement ce qui était nécessaire à sa survie.

Les milliers de souterrains l'oppressaient, Elwen sentait autour d'elle la peur constante. Chaque personne qu'elle croisait était une potentielle menace. Au fil des semaines, elle se fit une réputation d'empoisonneuse sans pitié et, à présent, on s'écartait de son chemin, la dévisageant avec malaise mais aussi méfiance.

Les mois passèrent, en parallèle de ceux de Halda. Elwen continuait de se livrer à son petit commerce de mort. On venait la voir le visage masqué, pas un nom n'était prononcé et les fioles s'échangeaient sous le manteau. En à peine quelques mois, il commença à se murmurer dans toute la cité des histoires à faire peur. Wiya Sor, la sorcière rouge, était revenue et faisait des victimes toutes les nuits. Les cadavres d'aristocrates, de maîtresses de maison et d' héritiers de pacotille étaient retrouvés morts chaque matin. On cachait les corps, on ne voulait surtout pas alarmer la population.

En son coeur, Elwen sentait une ombre grandir. Peut être que ces dizaines d'années en compagnie de deux elfes l'avaient finalement rendue moins insensible qu'elle ne l 'était. La ville comptait ses morts, mais ils étaient aussi ses victimes. C'était elle, et elle seule, qui avait fournie les poisons, esclave de la mort.

Chaque personne mise en terre par sa faute pesait sur elle mais elle ne l'aurait avoué pour rien au monde. Elwen était forte. Elle devait l'être, sinon comment supporter une telle vie ? Lorsqu'elle fermait les paupières, un monde de remord s'étendait devant elle. Un monde invisible dont le poids était bien réel. Elenwë l'attendait chaque soir, emportant avec elle les nouveaux tout droit venus des cavernes de Mandos. Son regard sur elle était froid, distant, plein d'accusations muettes. Chaque vision de cette femme entourée de longs cheveux immaculés faisait naître en elle une interrogation.

Qu'ai je fais ?


Ella, la fille sans mari, a accouché hier. Ses cris ont résonné pendant toute la nuit. Au matin, elle tenait deux enfants dans ses bras, une fille et un garçon. La petite fille n'a pas de cheveux mais son frère possède une chevelure étrange. C'est comme si la neige qui emplie la cour ce matin s'était accordée avec lui pour lui en faire don sur son minuscule crâne.

L'enfant est silencieux, sa sœur crie constamment mais lui reste muet. Tout est étrange chez lui, comme si sa venue sur Terre était une erreur de parcours. Il ressemble à un angelot, la peau translucide, des cheveux blancs et des yeux d'un bleu transparent. Sa mère semble s'inquiéter pour rien. Il ne mange pas assez, sa peau reste glacée malgré le foyer et les couvertures.

Lorsqu'il a posé ses yeux sur moi, on aurait dit qu'il ne m'avait pas vu. Ses pupilles ont continué leur route, s'ouvrant sur un espace que seul lui pouvait percevoir. C'est l'enfant de l'hiver, d'une beauté glaciale qui vous transperce de part en part.

Elle est venue les voir. Une fois, juste une fois. Ses yeux se sont posés sur ces minuscules êtres enroulés dans un drap blanc. Ses doigts ont effleuré leurs joues et elle a sourit.

Son rire a éclaté dans le silence figé.

Il a brisé d'un coup sec cet espace dans le temps qui semblait s'être formé autour de cette mère solitaire et de ses enfants. C'est elle qui leur a donné un nom. Elle a un don pour nommer les choses. Elle dit les mots que tous voudraient taire et, si cela est sa plus grande faiblesse, c'est aussi sa force. Parce que son regard respire une innocence étrange. Qui sonne faux.

Ses yeux révèlent des ombres qu'elle voudrait enfouir au fond d'elle même. Ses mains blanches semblent trop abîmées pour une fille de huit ans. Elle ne me voit toujours pas, personne ne me voit, mais je lui souffle silencieusement des prénoms qu'elle ne choisira pas.


Une main attrapa soudainement le carnet. Elwen leva aussitôt les yeux vers l'individu qui lui avait ôté le livret. D'un geste sec, elle le récupéra et demanda d'une voix hargneuse.

- « Qu'est ce que tu veux ? »

- « C'est toi celle qu'on appelle la Sorcière Rouge ? »

- « Je ne le suis pas … Mais je peux porter son nom et me faire passer pour elle si quelqu'un me le demande. »

L'homme la regarda sans broncher. Les yeux d' Elwen ne cillaient pas, le fixant sans relâche. Il finit par se détourner sans un mot et partit lentement. Elwen en demeura un instant confuse. Venait elle réellement de confier son identité à un homme qui repartait ainsi ?

Le soir même, elle sentit presque imperceptiblement qu'une nouvelle menace pesait sur elle. Elle ne lut pas cette nuit là et s'empêcha de sombrer dans le sommeil trop rapidement. Son corps tout entier se tenait en alerte, attentif à tous les bruits, sursautant à chaque pas et lui criant de fuir quand une silhouette encapuchonnée approchait vers elle.

Elwen finit par s'assoupir quelques heures avant l'aube mais les rêves n'eurent pas le temps de venir qu'elle sentit une main attraper le devant de sa cape. Elwen fut soulevée de terre, ses pieds décolèrent du sol et battirent l'air violemment. Elle n'arrivait pas à voir qui était son agresseur, il faisait bien trop sombre ici …

D'un coup de pied, elle s' écarta de lui. Elwen entendit son assaillant grogner mais son autre main la plaquait déjà contre la pierre du mur. Son dos émit un craquement mais l' adrénaline qui coulait à flot dans ses veines l'empêcha de ressentir la douleur.

Elle leva son coude et l'envoya valser contre le nez de celui qui la maintenait plaquée contre la pierre. Elle sentit l'odeur du sang et l'homme jura. À nouveau, elle lui glissa d'entre les bras et parvint à faire un pas en avant.

L'homme se jeta sur elle et Elwen chuta. Elle lutta longtemps, tentant de l'éloigner d'elle à coups de pieds et de poings, mais il était trop lourd et fort pour qu'elle y parvienne. Sans pouvoir faire un geste, elle vit son immense main s'élever au dessus de sa tête, tenant au creux de ses doigts, un caillou. Criant de détresse, Elwen se tortilla, une fureur de vivre l'animant soudainement, elle essaya de protéger son visage de ses mains mais elle sentit trop tard que ce n'était pas l'endroit visé.

Le choc fut douloureux, il résonna dans tout son esprit et la souffrance explosa. Ses bras et ses jambes redevinrent inertes et, hurlant silencieusement, elle sentit un grand noir prendre possession d'elle.

Au bord de l'inconscience, elle sentit qu'on la tirait vers le haut. Quelqu'un la prit dans ses bras et ses cheveux en désordre se balancèrent sous elle. Ses yeux n'entrevirent que les bottes de son agresseur avant que tout ne devienne sombre. Elle n'avait pas peur. Elle savait que partout où elle irait, Elenwë saurait la trouver. Elle serait là. Elle, ainsi que tous les autres. Ses démons l'accompagnaient partout, Elwen n'était jamais seule.


Lorsqu'elle sentit que le monde autour d'elle retrouvait sa consistance, Elwen garda les yeux fermés, analysant les bruits, les odeurs qui l'entouraient. Une main lui saisit les cheveux et tira sa tête vers le haut, comme pour montrer son visage à quelqu'un. Il la relâcha et sa tête retomba contre sa poitrine. Elwen sentit que ses bras étaient liés dans son dos, elle était à genoux et quelqu'un la maintenait droite avec un main contre son dos.

- « Pourquoi ne se réveille t-elle pas ? »

- « Elle joue la comédie, elle et moi, c'est une longue histoire. Je connais bien cette femme, croyez moi. »

Elwen connaissait cette voix. Mais c'était impossible ! Il était mort depuis longtemps, elle l'avait vu. C'était elle qui avait passé la lame en travers de son corps. Elle l'avait vu chuter, le sang se répandant sous lui. Personne n'aurait pu survivre à une telle blessure, elle savait où planter ses couteaux pour assurer la mort.

Une main l'attrapa au cou et la tira vers le haut. Elwen se sentit suffoquer et entrouvrit les yeux. Devant elle, un visage qu'elle n'aurait jamais cru revoir un jour lui souriait d'un air effrayant.

Il allait lui faire payer.

Sa trahison, sa mutinerie, sa tentative de meurtre, son évasion.

Norn vivait. Il avait survécu et son sourire peignait sa haine, exposant à son visage une violence à peine contenue. Norn était un nain, bandit depuis toujours, escroc qui avait jadis régné sur Dlohtsae. Que faisait il si loin des royaumes nains, seul lui le savait. Son simple nom faisait trembler les enfants et on racontait d'ignobles histoires sur lui et son passé.

Lorsqu'elle l'avait connu, Norn portait avec fierté une imposante barbe rousse, dont on disait qu'elle rougissait à chacun de ses meurtres, où on voyait de multiples mèches de cheveux tressées aux siens. Chaque mèche représentait une personne à son service. Norn disait que cette partie de ses serviteurs attachée à lui, lui donnait un droit de vie et de mort sur eux. Il racontait que ce rituel était associé à un puissant sortilège qui liait chaque personne à lui. Personne n'avait jamais su si cela était vrai mais il était une chose dont on était sûr, c'est que Norn savait.

Lorsque l'un de ses serviteurs mourraient, il le savait. Il avait dit à Elwen qu'il avait ressenti sa trahison, puis son départ.

Son visage était à présent auréolé de blanc, le rendant ironiquement moins cruel avec sa barbe multicolore. De multiples perles terminaient les fines tresses qui ornaient sa barbe et chacune d'elle scintillait légèrement sous le reflet des torches. Parmi les multiples mèches colorées mêlées aux siennes, une rousse presque rouge était encore là, depuis bien des années.

Ses yeux noirs fendaient la pupille d' Elwen. Celle ci aurait pu en trembler si elle n'avait pas su que son ancien maître haïssait toute forme de lâcheté, la peur s'incluant à cette haine. Il ne fallait pas montrer sa peur, l'enfouir au fond de soi et regarder bien en face cet homme dont la puissance et l'envie de vengeance se lisaient comme dans un livre ouvert.

- « Je te connais bien … Atheleen, Carafinda, Wiya Sor, Siliama … tant de noms pour une si petite femme. Mais je te vois, Elwen. Je lis ton âme, je déchire ton être et devine tes peurs. »

Elwen resta muette. Elle savait cet homme plus dangereux que n'importe qui. Norn savait faire souffrir comme personne ne pourrait jamais l'imaginer. Elwen savait ce qu'il fallait faire : se taire et baisser docilement la tête en espérant qu'il vous épargne. Mais Norn n'était pas de ceux à connaître la pitié.

Norn tuait pour punir, torturait par vengeance, comme si la faute commise devait être rendue. Le nain savait protéger les siens mais il savait aussi les châtier. Elwen avait eu tort de le trahir, elle l'avait toujours su. Elle s'était retrouvée piégée, comme des dizaines d'autres, sous les ordres inflexibles du nain, condamnée à tuer pour lui jusqu'à ce qu'il ne soit plus de cette terre.

Ce n'était pas un acte réfléchi, elle avait agi sous la force de la détresse, de la panique. Cela lui était apparu comme une évidence : elle ne voulait plus être sous ses ordres, elle ne voulait plus être condamnée à se terrer dans les galeries, elle voulait retrouver sa liberté.

Dans sa chute, elle avait entraîné six autres compagnons, tous avaient tués, deux d'entre eux avaient succombé à des blessures, agonisant pendant des jours, leur peau pourrissant sur place. Ils étaient morts dans la souffrance, sous les yeux des autres serviteurs de Norn. Elwen avait été la seule à parvenir à se libérer des entraves du nain mais elle en avait payé le prix fort. Ses sbires l'avaient pourchassée sans relâche durant des mois, l'obligeant à disparaître à nouveau dans Dlohtsae.

Alors, en geste de dernier recours, elle s'était convaincue que le seul moyen d'échapper pour toujours aux griffes de Norn, était de le tuer. C'était lâche, elle l'avait toujours su, mais c'était l' unique moyen. Elle s'était introduie une nuit dans le repaire du nain et lui avait planté sa lame entre les côtes alors qu'il nageait dans les rêves. Il avait ouvert les yeux et la dernière chose qu'il avait vu avait été le regard plein de jouissance de l'elfe qu'il avait enchaînée à lui même.

Deux yeux gris orageux dans la pénombre. Pas un sourire, ni même une étincelle de satisfaction n'avait animé son regard. Juste une délectation profonde de voir son bourreau aux portes de la mort en sachant que c'était elle qui l'y avait accompagné.

- « Voyez vous, cette jeune femme m'a fait du tort il y a bien longtemps. Beaucoup de tort. Et je pense qu'elle n'en a pas encore payé le prix … » susurra t-il.

Elwen sentait des dizaines de regards sur elle. Ils étaient là, dans la pénombre, les nouveaux prisonniers de Norn, des serviteurs sous les ordres d'un truand. Il s'approcha à nouveau d'elle et l'observa longuement.

- « Tu n'as pas changé, Elwen. Tu es restée la même. Mais … n'oublie pas que cette fois ci je connais les moyens de te faire plier. »

Il se détourna d'elle, parlant à ses hommes dont le bruissement devenait de plus en plus audible.

- « Cette femme devant vous se croit plus intelligente, plus importante, plus forte qu'aucun de vous. Elle pense pouvoir subir toutes les tortures inimaginables, que nous allons lui infliger, sans broncher. » s'écria t-il en la pointant du doigt.

Son ton avait quelque chose de redoutable, un grondement terrifiant qui lui fit ressentir pendant un instant une immense peur. Il se tourna vers elle, la regarda bien en face.

- « Mais, contrairement à elle, nous avons changé. Elle n'arriverait même pas à imaginer ce que nous allons lui faire. »

On lui saisit les bras, lui appuyant sur la tête pour qu'elle la garde baissée. On la traîna vers un espace qui lui était inconnu et elle sentit qu'on la faisait asseoir sur un tabouret. La pièce était vide et Elwen crut un instant qu'elle était seule.

- « Tu m'as fait beaucoup de mal … Elwen. Beaucoup plus que je ne l'imaginais. »

Elwen n'était pas assez idiote pour le supplier de l'achever maintenant. Norn faisait en sorte que la mort apparaisse comme la seule issue à la douleur mais il ne la donnait pas avec charité. Il voulait voir souffrir. Il voulait être supplié et avoir l'impression de remplir une dernière volonté tant désirée.

- « Cela fait quelques années que j'utilise ces produits. Pour tout te dire, c'est tes poisons qui m'ont inspiré ceux là. » dit il en désignant une armoire pleine de flacons opaques.

Il alla se placer devant les étagères et les contempla longuement. Il caressa plusieurs fioles des doigts mais ne se retourna pas pour lui parler.

- « C'est l'œuvre de ma vie. Ils me craignent tous, Elwen. Ton absence m'a pesée mais elle m'a aussi permis de construire un empire.

Elwen détourna la tête en reniflant dédaigneusement. Le nain se déplaça à une vitesse étonnamment élevée et lui saisit le menton.

- « Regarde autour de toi ! Dlohtsae est mon empire! » hurla t-il « Tu n'as rien remarqué ? À chaque minute, à chaque seconde, je sais ce qu'il s'y trame, qui tue qui, pourquoi, comment. Je sais tout, Elwen. Tout. Et c'est pourquoi ils me craignent tant. Tu m'as fait changer … Les secrets sont devenus mes armes. »

- « Qu'est ce que je fais ici, alors ? »

- « Tout le monde a des secrets, Elwen. Toi plus que tout autre. Je parie même que tu ne connais pas la moitié de ceux qui te concernent. »

Norn repartit vers l'armoire et se saisit d'une fiole noir où une inscription devait indiquer ce qui s'y trouvait.

- « Je connais ton histoire. Je dois dire qu'elle est étonnante, presque pittoresque. »

Il ouvrit le flacon et observa le liquide noirâtre qui y tournoyait. Lorsqu' il releva les yeux vers elle, Elwen sentit sa peur revenir sans qu'elle ne puisse rien y faire.

Soudainement, il la gifla et elle bascula à terre. D'un bond, il était sur elle et elle eut juste le temps de comprendre ce qu'il se passait que le liquide coulait déjà dans sa gorge. Elle eut un réflexe inutile et tenta de se relever. Une main la repoussa au sol et c'est comme ça qu' Elwen se rendit compte que sa vue baissait à une vitesse alarmante.

- « Chut … Reste calme. Ca va aller très vite. »

Pendant un instant, Elwen ressentit une intense douleur dans tout le corps. Et puis, les visages de ceux qui lui rendaient visite toutes les nuits apparurent. Quelque chose n'avait pas l'air d'aller chez eux car, contrairement à normalement, ils avaient sur le visage un air inquiet. Mistrid l'observait avec les yeux écarquillés, la bouche légèrement entrouverte. Mahtan se tenait près d'elle et semblait avoir le souffle coupé tandis qu'Elenwë papillonnait des paupières comme si elle n'en croyait pas ses yeux. Ses yeux si clairs étaient pleins de peur et Elwen crut presque entendre un gémissement de douleur s'échapper de leurs lèvres.

C'est à cet instant que la douleur revint. Insoutenable, intolérable. L'image se fendit mais Elwen eut le temps d'entendre les cris. Des cris insupportables, inhumains et bestiales qui fendirent l'air à la seconde où ils disparurent. Ils l'appelaient.

La douleur semblait résonner dans tout son être. Mais les cris n'étaient déjà plus là pour faire écho à sa souffrance. Dans le silence oppressant, Elwen entendit quelqu'un hurler. Une voix de femme qui lui sembla familière. Elle vit une femme au cheveux roux se tordre de douleur, recroquevillée par terre. Sa mère ?

La douleur cessa, la laissant essoufflée, effondrée sur le sol qui lui restait invisible. Son souffle n'était plus qu'un râle mais devant elle, une nouvelle scène prenait vie sous ses yeux. Une lumière aveuglante surgit de l'obscurité et une silhouette bien connue lui apparut, comme si elle tombait du ciel.

Les sons avaient déserté l'espace si bien qu' Elenwë hurlait en silence. Mais ce n'en était que pire. Son visage était déformé par la puissance de sa détresse. La force de ses hurlements tordait ses traits. Elwen la vit tomber à genoux, sa tête basculant en arrière au ralenti et ses cris muets redoublant de violence. La jeune femme regardait désespérément autour d'elle mais seul le néant l'entourait. Ses mains tremblantes se saisirent de sa tête et, cette fois ci, le hurlement perça le silence, faisant éclater l'air.

Elwen était allongée sur le flanc, les yeux écarquillées devant cette scène. Le cri lui fit l'effet d'un électrochoc et elle inspira bruyamment l'air. Elenwë tourna la tête vers elle, l'enveloppant de son regard noyé de larmes.

Il n'y avait pas trace de colère, juste une immense détresse, un puits de désespoir. Elwen regardait une femme brisée. Elenwë n'était plus qu'un être défini par sa seule souffrance. Sa douleur se lisait dans tout son corps. Elle était perdue.

- « Où est mon enfant, Elwen ? » gémit elle avant que sa voix ne se brise. « Où est mon bébé ? »

Elwen voulu lui répondre mais son corps était figé, il lui était impossible de bouger un seul de ses doigts. Pourtant, de toute son âme, elle voulait lui répondre, lui expliquer, mais surtout s'excuser. Seulement elle ne pouvait pas, malgré toute sa volonté, malgré le fait qu'elle se soit cru forte.

Elenwë se remit à pleurer, à hurler. Son corps bascula en arrière, accablé sous le poids de sa souffrance. Son visage se déforma à nouveau et ses cris restèrent muets, son corps tressautant sous leur violence. Elwen voulait se lever, la serrer dans ses bras et lui dire encore et encore qu'elle était désolée, que c'était de sa faute.

Sa faute.

- « Regarde la, Elwen. Regarde la souffrance que tu lui inculques, regarde ce que tu lui as fait. C'est uniquement ta faute. Qu'est ce que cela fait de voir un être se briser par sa faute ? » murmura une voix grave.

Comme pour obéir aux ordres de la voix, sa tête se tourna vers la jeune femme qui hurlait toujours, interrompant à peine ses cris pour reprendre son souffle. Son corps était secoué de sanglots mêlés à ses plaintes. Tout son corps tremblait sous l'assaut de ses pleurs. Elwen voulait fermer les yeux à cette douleur.

La douleur revint. Plus forte encore qu'elle ne l'était avant. Le noir l'enveloppa et elle accueillit presque cette souffrance et ce néant avec soulagement.

Mais c'était trop long. Elwen sentait son esprit se fissurer, son corps se briser. La douleur était trop forte. Elle voulait que cela cesse. La femme se mit à nouveau à crier. Plus fort, plus longtemps. Elwen ouvrit les yeux d'un coup mais nulle femme ne se tenait là. Le cri continuait pourtant.

Ce n'était pas sa mère qui criait. C'était elle même.


Elle ouvrit les yeux sur l'obscurité de la pièce qu'elle avait quittée. Haletante, en pleurs et gémissant sans pouvoir se contrôler, Elwen sentit le regard de Norn sur elle. Elle était allongée par terre. Des sanglots lui échappaient, faisant trembloter ses membres et son torse.

- « Voilà ce que tu leur fais, Elwen. Voilà ce que tu fais aux gens, tu leur fais du mal. Moi aussi, je fais du mal mais, je ne sais pas si tu as remarqué, je ne connais pas les remords. C'est un fait étrange, n'est ce pas ? Tu es faible, Elwen.»

Ses pleurs ne s'arrêtaient pas, les images d'Elenwë brisée repassant sans cesse dans sa mémoire. Elle entendait ses cris, le bruit de son être se brisant. Norn se pencha sur elle, plaquant contre ses côtes un poinçon. Il lui entaillant profondément la peau et lui susurra :

- « Tu veux connaître la suite ? »

- « N-Non ! » parvint elle à gémir à travers ses sanglots.

- « C'est dommage … On ne peut pas s'arrêter à un moment aussi crucial de l'histoire. » murmura t-il, faussement déçu. « Je vais te raconter une histoire, Elwen. Connais-tu la légende des Montagnes Grises ? »

Comme elle ne répondait pas, il la gifla mais ne se préoccupa pas de sa réponse.

- « C'est une curieuse histoire que j'ai entendue … Dans la vallée au-delà des Montagnes Grises, on raconte une bien étrange légende qui parle d'un roi et de deux femmes. »

Cette phrase, où l'avait elle entendue ?

- « Dans cette région, le Roi vivait auprès de son peuple et partageait coutumes et fêtes avec eux. Le pays vivait ainsi, au jour le jour, sans se préoccuper du lendemain, guidé par un Roi aimant et simple. Un jour arriva où il dut choisir une Reine. Il convoqua toutes les femmes de la ville et annonça qu'il choisirait parmi ces petites gens celle qui serait son épouse. Le soir même, des centaines de femmes se présentèrent au palais. Bientôt, on put voir trois rangées de femmes toutes plus belles les une que les autres. Le Roi arriva et regarda chaque femme de la première rangée. Boulangères, fermières et servantes, toutes avaient leur chance. Il voulait une femme intelligente, jolie et aimable bref, l'épouse idéale. »

Elwen remua, tenta de se libérer de l'étreinte du nain. Celui ci appuya plus fort sa pointe de fer contre sa peau et un gémissement de douleur lui échappa.

- « Chut ! Tiens toi tranquille ! Lorsqu'il termina la seconde rangée, la nuit était déjà bien avancée et quelques unes partirent en soupirant. Jamais on aurait cru le Roi aussi difficile ! Il arriva l'instant où il posa les yeux sur une jeune femme à la peau sombre, ses yeux clairs contrastant avec la noirceur de sa peau. Il sut à l'instant où il posa les yeux sur elle que cette femme serait différente des autres mais que ,par dessus tout, cela la rendrait plus belle encore. On l'avait rejetée pour cela mais il l'aimait justement d'un amour plus fort. »

Quelqu'un entra dans la pièce et Norn interrompit son récit. Il se releva et alla voir ce que l'homme qui venait d'entrer avait à lui dire. Ils parlèrent à voix basse mais Elwen, malgré sa condition elfique, n'eut pas la force de forcer l'oreille pour entendre leurs paroles. Norn jeta un regard agacé à l'homme puis se tourna imperceptiblement vers l'elleth et resta quelques secondes à l'observer.

- « Donne lui quelques gouttes de mirinên derewîn {fausse mort} et laissa la ici pour la nuit, demain, elle sera prête. »

Norn partit sans un regard pour elle mais s'arrêta dans le couloir.

- « J'aurais cru que cela serait plus dur … Mais apparemment, tu t'es affaiblie, Ilestelwen, fille de Fingon. » susurra t-il sans se tourner vers elle avant de repartir.

Lorsque sa silhouette ne fut plus en vue, l'homme se tourna vers Elwen et s'approcha d'elle. Il se mit à genoux devant son corps étendu et tendit la main pour attraper le flacon posé sur le tabouret dont elle était tombée.

C'était un jeune homme d'à peine 25 ans et son regard était plein de bonté. Elwen sentit en elle l'espoir naître à nouveau. Elle posa sa main sur le bras du jeune homme qui la fixa dans les yeux pendant un instant.

- « Je t'en prie … Ne fais pas ça. Ne me fais pas reprendre de ce poison. »

- « je n'ai pas le choix. Je suis désolé. On passe tous par là, on survit. Ca fait mal mais on s'habitue, tu verras. »

- « Non … Non, je ne veux pas … » gémit elle alors qu'il penchait la bouteille vers ses lèvres.

- « Tout ira bien. Ça fait mal mais c'est comme ça, il faut que nous soyons punis. »

Elwen ne voulait pas. Elle ne voulait plus souffrir comme elle avait souffert. Elle voulait que cela cesse.

- « Tue moi. »

Le garçon eut un petit rire sans joie et détourna la tête.

- « On y pense tous, à la grande échappatoire, mais tu verras, ça passe. Bientôt tu n'auras plus envie de mourir. »

Elle ne sut jamais si il avait eut l'intention d'ajouter « Ni de vivre d'ailleurs ». Elwen sentit à nouveau le liquide gelé lui couler le long de la gorge et avant qu'elle ne sombre dans la souffrance, elle serra le bras du garçon.

- « C'est quoi, cette douleur ? »

- « Oh ça … C'est toute la souffrance que tu as infligée à ceux qui t'ont connue. »


Voilà ! J'espère que ce chapitre vous a plu. Pour tout vous dire, j'appréhende un peu vos retours sur cette partie … J'espère que vous ne trouvez pas cela trop bizarre ou flou.

À d'ailleurs, j'en profite pour dire que je ne compte pas arrêter cette histoire, même si je me suis absentée un peu plus d'un mois cet été, je n'envisage pas de stopper l'écriture de cette histoire ;)

J'attends vos commentaires avec impatience !

Allez, à la prochaine !