CHAPITRE 27
Le printemps apporta avec lui un peu d'espoir. Elorna recommença doucement à sortir dans le bois, évitant soigneusement le sentier qui menait à la maison des Soins et celui de la falaise.
Deux ans passèrent, le temps avait apaisé les blessures et la peine mais Elorna ne fut plus jamais la même. Son sourire avait toujours quelque chose de mélancolique, ses yeux cachaient une abîme bien plus profonde qu'elle ne le laissait voir.
En vérité, elle savait que jamais elle n'oublierait le fils qu'elle avait porté pendant six mois, gonflée d'angoisse et rongée de peur. Elle avait perdu cette chance à cause de ses démons et une colère froide grondait à présent en elle.
Pendant de longs mois, elle avait pensé à la falaise où été enterré son fils. Elle était retournée plusieurs fois sur la tombe de son ange pour lui murmurer des paroles qu'il était le seul à entendre. Et lorsque elle se relevait, elle ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'oeil au vide qui se tenait là.
Elle avait tout essayé pour tenter d'échapper aux cauchemars, aux monstres qui la hantaient. Rien n'avait fonctionné. Elle n'en pouvait plus de voir apparaître devant ses yeux le visage distordu de l'homme qui avait détruit sa vie. Le soir, tard dans la nuit, elle entendait encore sa respiration et ses halètements. Cela lui donnait envie de vomir.
La mort. Voilà ce qu'elle avait trouvé comme solution. L'abîme sous les rochers qui entouraient son ange était si attirante. Pendant des mois, elle avait minutieusement planifié sa chute. Emaël voyait que quelque chose n'allait pas mais, malgré tous ses efforts, Elorna refusait de se confier à lui. Il l'avait surpris un jour, penchée en avant en haut de la falaise. Il avait soudain été terrifié à l'idée qu'elle ne décide de s'envoler pour rejoindre les cieux qui abritait désormais leur fils.
Certains jours, Elorna avait tant envie de tout arrêter qu'elle restait couchée toute la journée. Elle ne dormait pas. Penya passait tout son temps chez Elwen. Elle ne voyait presque plus sa fille.
Une nuit, une irrésistible envie de sortir la poussa à prendre le chemin qui menait à la falaise. Dans sa longue chemise de nuit blanche, on aurait dit un spectre. Tout au long de sa marche, elle pria les Valar pour que quelqu'un l'arrête. Elle pria pour voir surgir Elwen. Elle pria pour que celle-ci la sauve comme elle l'avait promis il y a des années de cela.
Mais l'elfe n'apparut jamais. Elorna arriva en haut de la falaise, regarda le vide en dessous d'elle, pensa à son enfant qui l'attendait, à Penya qui ne voulait plus la voir. Elle avait si peur de la chute, si peur de regretter son geste à la seconde où elle le ferait.
- «Ce n'est pas la chute qui tue, c'est atterrissage.» susurra une voix dans son esprit.
Elorna étouffa un sanglot, se cachant le visage dans les mains. En relevant la tête, elle vit les vagues tout en bas, elle sentit le vent glacial sur ses bras, les embruns ébouriffant ses cheveux. Elle n'était pas prête à quitter ce monde mais elle était à un pas de le faire.
Une autre petite voix dans sa tête lui souffla que si elle attendait encore un peu, peut-être que quelqu'un viendrait la chercher pour la ramener à la cabane. Mais elle savait que c'était faux.
Elle regarda ses mains abîmées par le travail. Elle eut soudain l'impression de sentir le souffle de Greador sur sa nuque et ferma les poings. Une certitude surgit alors subitement dans son esprit. Une conviction.
Greador lui avait déjà tant pris, il ne prendrait pas sa vie. Il avait peut-être emporté avec lui un fils, une innocence et sa joie de vivre, mais il n'arracherait pas une chose de plus à la petite servante qu'il avait jugé trop faible pour se défendre.
Elorna était une assassin. Une meurtrière. Une orpheline, une survivante. Personne n'avait plus de force qu'elle. Et sûrement pas Greador. Une rage nouvelle coulait dans ses veines, elle se sentait brûlante. Elwen ne viendrait jamais la sauver, alors elle se sauverait seule, comme elle l'avait toujours fait.
Tout autour d'elle devint plus fort. Le bruit du vent, le froid mordant, la mer assourdissante, la vie étourdissante. Elorna ne s'était pas sentie aussi vivante depuis une éternité. Elle releva la tête lentement, le regard en feu, et rit aussi fort qu'elle le put face aux abysses qui avaient failli la prendre.
Cette nuit-là, elle cria sa force et son courage. Elle hurla à Greador qu'il n'avait pas gagné, qu'il n'avait pas réussi à éteindre la flamme qui l'animait et qu'un feu brûlait en celle qu'il avait tenté d'anéantir. Il avait échoué. Il avait échoué.
Elorna rentra trempée. Le sourire aux lèvres, un nouveau feu animant son ventre. Elle avait envie de vivre enfin, de rire aux éclats, de boire jusqu'à tomber, d'aimer jusqu'à la mort. Elle renaissait en chaque souffle.
Elle n'était plus Elorna La Brisée, elle était Elorna La Ressuscitée. Elle sentait la force couler dans ses veines, l'énergie traverser ses muscles. Elle avait perdu un fils, c'était vrai, mais elle avait survécu aux pires choses. Il n'y avait rien de pire disait-on, alors à quoi bon mourir ? Si elle avait passé le pire, cela signifiait qu'il ne restait que le meilleur.
Et elle avait raison. Quelques semaines plus tard, Elorna découvrit qu'elle était enceinte de plus de cinq mois. Le guérisseur fut si surpris qu'il tâta plusieurs fois le ventre pourtant plat de la jeune femme.
Ce serait mentir d'affirmer qu'elle ne fut pas terrifiée par la nouvelle. Elorna mit quelques jours à se remettre du choc mais afficha après cela un immense sourire et un ventre rebondi. Elwen ne savait que penser face à la métamorphose de son amie. En réalité, elle était abasourdie. Du jour au lendemain, Elorna était redevenue celle qu'elle était avant les Jours sombres. Non, pas vraiment celle qu'elle était avant, elle était indéniablement plus forte et plus joyeuse.
Au mois d'octobre, Elorna travaillait encore aux champs, ne supportant pas le fait de rester alitée toute la journée malgré les conseils du guérisseur. Penya était auprès d'elle mais restait silencieuse, n'adressant que très peu la parole à sa mère. Elles n'étaient pas en froid, seulement ... distantes l'une de l'autre, comme si elles n'avaient rien à se dire. Il n'y avait pas de tension dans l'air, seulement du malaise. Chacune savait qu'il fallait dire quelque chose sans savoir quoi.
Le soleil réchauffait légèrement leurs bras qui battaient l'air en semant le blé. Les autres femmes du village étaient toutes là, celles des carrières avaient déserté leur poste pour apporter main forte aux autres. Le temps des semences amenaient toujours une effervescence nouvelle dans la région, c'était le signe de renouveau.
Seule Elwen restait travailler tard aux carrières. Elle chargeait jour après jour d'immenses sacs de gravats aussi blanc que la pierre de Minas Tirith. Emaël prenait parfois des pauses et venait boire à la fontaine en lui jetant un regard encourageant. Le travail des hommes étaient plus physique mais ils rentraient deux heures plus tôt chez eux. Elwen les regardait alors passer près d'elle alors qu'elle essuyait un filet de transpiration de son front. Aucun ne faisait attention à elle.
Le dernier jour des semis, jour de fête, Elorna se leva à l'aube pour se rendre aux champs. Elle sentait pourtant que quelque chose était différent. Elle palpa son ventre.
Et ne sentit pas sous ses doigts le mouvement de l'enfant.
Une vague glacée tomba le long de son dos, la panique déferla sur elle. Elle toucha frénétiquement son ventre bombé. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux alors qu'elle se pliait en deux, soudainement épuisée.
Son coeur bondit quand elle sentit enfin son bébé bouger. Elle écarquilla les yeux et se mit à pleurer de joie, remerciant les Valar. Elorna ne s'était jamais sentie aussi soulagée et un sourire idiot naquit sur ses lèvres alors qu'elle s'appuyait contre le mur, les yeux fermés, pour savourer la sensation de ce petit être à l'intérieur d'elle.
Elle alla réveiller Penya et arriva aux champs en même temps que toutes les autres villageoises qui parlaient gaiement entre elles. Une faible douleur la tirailla soudain, là, dans le bas de son ventre. Elle sut tout de suite ce que cela signifiait. Elle en avait eu tant lors des derniers jours. Les contractions étaient de plus en plus fréquentes à mesure que sa grossesse avançait. «C'était normal» lui avait dit le guérisseur avec un sourire rassurant. Il faut dire qu'elle se rendait chez lui presque toutes les semaines depuis quatre mois.
L'accouchement était imminent. Étrangement, Elorna se sentait sereine à l'idée de subir une nouvelle fois cette souffrance libératrice. Elle était même impatiente. Elle avait crée la vie et ne pouvait s'empêcher de trouver cela absolument fascinant.
Elle se sentait si fière d'être femme à cet instant, si fière d'avoir au creux du ventre ce pouvoir créateur, si fière de porter un enfant qu'elle était sûre d'aimer à la première seconde. Emaël la trouvait courageuse, il le lui avait dit, il la trouvait fascinante.
Elle l'aimait tant. Elle voulait que le bébé lui ressemble, qu'il ait ses yeux rieurs et ses cheveux d'or.
Elle ne voulait pas qu'il soit comme Penya.
Elwen sentait les muscles de ses bras la brûler fortement, son souffle était court et ses genoux semblaient sur le point de se rompre à chaque pas. Elle serrait les dents, comptant méthodiquement le nombre de sacs qu'il lui restait à porter jusqu'à la charrette. Un jeune homme était assis sur le siège du cocher, mordillant des feuilles de menthe tout en jetant un regard curieux sur la femme qui faisait les allers-retours vers lui.
Il n'y avait rien de dédaigneux dans son regard, mais Elwen ne pouvait s'empêcher de le maudire dans toutes les langues. Quelle pitoyable destinée pour Mirina Sor, assassin d'Eriador, que de finir sa vie à tracter des paniers d'osier remplis de gravats et de poussières. Une rage lui déchirait le ventre à chaque fois qu'elle posait les yeux sur cet homme immobile.
Elle déposa le dernier sac à l'arrière de la charrette et grimpa à sa suite, les jambes dans le vide, le dos appuyé sur un des paniers. Ils ne s'étaient jamais adressés la parole mais le premier jour où elle l'avait vu, elle était monté sur le véhicule sans rien lui demander. Il était le seul cocher avec qui elle pouvait se permettre de faire cela. Les autres l'auraient sûrement jetée dehors si elle avait tenté.
Le chemin se faisait toujours en silence. Elwen n'avait jamais été bavarde et le jeune homme ne semblait pas s'en préoccuper. La nuit était tombée depuis quelques heures mais la lune éclairait assez la route pour ne pas se perdre.
L'elfe sauta de la calèche lorsqu'ils arrivèrent aux abords de la forêt et partit sans un mot pour le garçon. Dans un autre temps, elle l'aurait trouvé beau, elle aurait voulu le tirer dans son lit. Mais ce temps était révolu.
Elle avait pour habitude de passer dire bonsoir à Elorna avant de rentrer chez elle mais, ce soir-là, elle n'en eut pas le courage. Elorna débordait paradoxalement d'énergie, contrairement à toutes les femmes enceintes qu'Elwen avait rencontré auparavant. Et puis, après tout, ils devaient être à la fête du village à cette heure.
Elle ne mangea pas et se coucha tout de suite. Cela faisait plusieurs semaines qu'elle sentait grandir en elle un terrifiant vide. Elle souriait à Penya, riait avec elle, mais à l'intérieur, elle avait juste envie de fondre en larmes.
Elle refusait de voir la vérité en face. Celle qui lui soufflait chaque jour qu'elle n'avait rien à faire ici, à Ost-Andrast, à se tuer au milieu de la poussière. Elle ne restait ici qu'à cause d'une minuscule chose, une parole. La promesse qu'elle avait fait à Elorna et sa fille ne pouvait être brisée.
L'elfe mourrait à petit feu, ne supportant plus l'attente. Elle voulait voir Hoarwell, mettre fin à ce supplice et enfin pouvoir espérer tourner la page. Elle ne voulait pas dormir dans cette cabane, elle ne voulait pas aller à la fête des semences ni participer aux foires mensuelles. Les Humains s'en contentaient peut-être, mais elle était une elfe. Jusqu'à aujourd'hui, jamais sa race ne lui avait posé problème. Elle aimait se mêler aux Hommes, partager leur quotidien un temps pour fuir quand elle le souhaitait.
La liberté de fuir lui manquait.
Mais lorsqu'elle voyait Penya si heureuse de la voir, Elwen ne pouvait s'empêcher d'être sûre d'avoir fait le bon choix. L'amour qu'elle portait à la petite fille était si grand qu'il lui faisait parfois peur. Elle s'était toujours demandée ce que signifiait «aimer quelqu'un comme son enfant», à présent, elle avait la réponse.
Penya était sa petite étincelle dans l'obscurité. Penya continuait à l'appeler «Mama» par moments et elle n'avait même plus le coeur à la rabrouer. Lorsque l'elfe regardait ce petit être grimper aux arbres comme elle lui avait appris, rire aux éclats ou construire des pièges à lièvres, elle sentait grandir en elle un amour ravageant. Elle avait envie de prendre Penya dans ses bras et de ne plus jamais la lâcher. Elle voulait se tenir près de son coeur pour toujours être sûre qu'elle vivait. Elle voulait la voir rire à l'éternité.
Elwen savait qu'elle pourrait mourir pour cette enfant, qu'elle pourrait faire une chose qu'elle n'aurait jamais pu avant : donner sa vie pour garantir celle d'un autre. C'était étrange et désarmant. Une faiblesse en plus. Mais jamais personne n'atteindrait Penya, à cette seule pensée, Elwen sentait gronder en elle une rage dévastatrice. Elle se sentait aussi forte qu'un dragon, animée par un feu ardant.
Le plafond de bois au-dessus de sa tête était aussi imparfait que les autres soirs. Les elfes ne dormaient que quelques heures par nuit, si cela avait été autrefois une bénédiction pour Elwen, désormais elle maudissait cette faculté. Elle ne faisait plus de cauchemars, en fait elle ne rêvait plus. Elle s'endormait au bout de nombreuses heures allongées dans son lit et se réveillait avant l'aube. Entre les deux, un trou noir. C'était une échappatoire bienheureuse, son seul moment de répit.
Elle pouvait entendre la musique qui s'élevait du village en contrebas de la falaise. Les habitants célébraient la fin de la période de semence et l'arrivée de l'hiver. Les carrières se rempliraient bientôt de nouveaux-venus étrangers. Les contremaîtres payaient bien et pendant les longs mois glaciaux, un emploi tel que celui ci s'arrachait.
Elwen détailla le bois au-dessus de sa tête, tentant de faire abstraction du bruit. Elle se sentait lentement plonger dans le sommeil.
Soudain, de furieux coups retentirent contre sa porte. Elwen ouvrit immédiatement les yeux et descendit de son lit. En ouvrant la porte, elle découvrit une Penya essoufflée, les joues rougies, qui se tenait là. Elle avait l'air paniquée et mit plusieurs minutes pour reprendre son souffle et réussir enfin à prononcer un mot.
- «Elorna ..., Elle s'arrêta pour avaler sa salive. Le bébé arrive. Elorna est en train d'accoucher !»
L'elfe se réfléchit même pas et attrapa sa cape pour envelopper Penya qui grelottait avant de se ruer sur ses habits. Elwen se tourna vers la fillette.
- «Depuis combien de temps cela a-t-il commencé ?
- Je ne sais pas ! Emaël et elle étaient en train de danser quand elle s'est arrêtée parce que ... je ne sais pas, sa jupe était mouillée. Je crois qu'elle se faisait pipi dessus.»
La petite fille n'avait pu retenir son sourire moqueur en prononçant la dernière phrase.
- «Emaël lui a dit que ce n'était rien et ils ont recommencé à danser. Elorna avait un grand sourire et n'arrêtait pas de répéter que c'était vraiment une nuit merveilleuse. Et puis, elle s'est assise pendant une heure pour regarder les danseurs. Emaël est venu près d'elle, on aurait dit qu'elle avait mal quelque part. Ils sont remontés à la maison et je suis partie avec eux. On a dormi deux heures, jusqu'à maintenant où Emaël m'a réveillée. Le guérisseur était là, Elorna souriait mais elle avait l'air fatigué. Et ensuite ... on m'a envoyée te chercher.»
La fillette parlait d'un ton frénétique, comme entraînée par ses propres mots. Elwen ne comprit pas pourquoi mais elle avait l'air triste, dépassée par les événements. Après un rapide calcul elle en déduit que Elorna ne devait pas être loin de voir son bébé. Elle avait mis une nuit entière à mettre au monde Penya. Si cela faisait déjà quatre heures qu'elle était en travail, le bébé ne tarderait pas à pointer le bout de son nez.
En voyant la panique sur le visage de la petite fille, Elwen hésita à l'emmener avec elle avant de se ressaisir et de lui ordonner d'une voix blanche de rester ici pour l'y attendre. Penya parut à la fois soulagée et en colère, mais elle ne répliqua pas et alla s'asseoir sur le lit de l'elfe.
Elwen lui jeta un dernier regard avant de s'élancer aussi vite qu'elle le pouvait sur le sentier qui reliait les deux maisons. Son coeur battait fort, elle avait peur, même si elle ne se l'avouait pas. Elorna avait déjà perdu un enfant et avait failli y perdre la vie. Les femmes qui mourraient en couches étaient nombreuses dans cette région.
Elwen eut alors une pensée pour cette femme qui l'avait mise au monde il y a des siècles, au prix de sa propre vie. Fingon l'avait haïs d'avoir tué la femme qu'il aimait. Il lui avait fait vivre un enfer pour lui faire payer sa faute. Alors qu'elle n'était même pas née, Ilestelwen avait déjà emporté une vie. Elle avait tué sa mère par le simple fait d'être au monde.
Les ronces lui écorchaient les mollets, les branches lui fouettaient les bras, elle n'était qu'une ombre parmi les ombres. À bout de souffle, elle aperçut enfin la cabane d'où s'élevaient de faibles cris. Elle entra en trombe dans l'habitacle, ouvrant la porte sans même frapper.
La scène qui s'étalait devant ses yeux lui gela les os. Figée sur le pas de la porte, Elwen était incapable de bouger, incapable de détacher ses yeux d'Elorna.
La jeune femme avait les cheveux trempés de sueur, le front luisant, les lèvres blêmes. Elle était allongée sur sa paillasse, par terre, entourée par Emaël, le guérisseur, une vieille femme fripée et Solveig. Celle-ci se tenait en retrait, appuyée contre une étagère, mais ne quittait pas l'attroupement des yeux. Personne ne s'était retournée vers elle à son entrée tant l'attention était portée sur la jeune femme au sol.
Le guérisseur avait écarté les jambes repliées de la jeune femme et semblait ne pas faire attention au regard menaçant qu'Emaël portait sur lui. Ce dernier se tenait agenouillé auprès de sa femme, lui tenant la main.
La vieille femme fripée semblait si âgée qu'Elwen douta un instant d'être née avant elle. Son visage était couvert de ride et on distinguait à peine ses yeux. Elle marmonnait des prières en patois. De temps à autre, elle touchait du bout des doigts le poignet d'Elorna tout en récitant ses cantiques.
Contrairement à la dernière fois, à Foldburg, le guérisseur n'avait pas pris soin de disposer de drap sur les jambes nues de l'accouchée. L'elfe détourna alors les yeux rapidement de cette partie de son corps exposée, trop gênée.
Toutes les cinq minutes, Elorna se tendait brusquement, serrait les dents et laissait échapper un gémissement rauque. La main d'Emaël était alors broyée et il se mettait à caresser les cheveux de sa femme en murmurant des paroles apaisantes.
Elwen s'était elle aussi tenue à l'écart, n'osant pas s'approcher. Elle ne put s'empêcher de distinguer que quelque chose était différent dans l'air. La dernière fois qu'Elorna avait accouché, elle était en pleurs, hurlant de rage contre cette enfant et son père. Aujourd'hui, un silence réconfortant enveloppait la pièce. La venue de ce bébé se ferait dans la joie, dans l'émotion la plus pure et la plus vraie.
Au bout d'une heure, le guérisseur examina à nouveau Elorna. Lorsqu'il eu fini, il la regarda dans les yeux et lui fit un minuscule sourire. Elorna, voyant cela, se laissa retombée de joie contre le torse d'Emaël, riant presque de bonheur. Une contraction fit vriller son sourire et le guérisseur lui ordonna de pousser de toutes ses forces.
L'atmosphère s'était soudainement tendue, chacun était suspendu aux ordres du médecin. Solveig s'était même décollée du mur pour venir encourager son amie. Elwen s'approcha à son tour et fut si surprise de trouver un grand sourire sur le visage de la future maman qu'elle s'arrêta.
Elorna donnait la vie, elle le voulait, l'avait souhaité mille fois, et aujourd'hui, elle mettait au monde le symbole même de sa victoire. Cet enfant serait la preuve de sa force, du renouveau qu'il apportait avec lui.
Chaque poussée rapprochait la mère de son fils et le fils de sa mère. Un fils qui était une revanche sur la vie. Elorna, fille du feu, n'avait pas laissé mourir les braises qui l'habitaient, malgré les supplices et les horreurs qu'elle avait vécu. Et à cet instant, elle clamait haut et fort aux Valar qu'elle allait être heureuse et que ce bonheur ne venait que d'elle.
Elle avait arrêté de prier. Les Valar n'avaient pas voulu entendre ses peines et ses supplications, très bien, alors elle exaucerait elle-même ses prières. Et voilà qu'elle mettait au monde l'enfant que tous lui avaient refusé. Elle souffrait pour lui, elle souriait pour lui, elle mourrait pour lui.
Le guérisseur sortit le bébé au bout de la septième poussée. Le cri du nourrisson inonda l'habitacle, faisant s'écrouler ses parents tant la joie était grande. Emaël lava son fils dans une bassine d'eau chaude, nettoyant précautionneusement sa peau du sang qui le recouvrait.
Elorna pleurait de joie alors que le jeune médecin la recousait, elle ne semblait pas sentir l'aiguille et gardait son regard fixé sur sa victoire.
Lorsqu'enfin on lui posa le minuscule bébé sur le ventre, elle fondit en sanglots, regardant avec émotion cet enfant qu'elle avait désiré et aimé avant même qu'il ne soit là. Emaël les encercla de ses bras, embrassa sa femme, la remerciant d'avoir souffert pour lui donner un aussi beau cadeau.
Alors qu'Elwen posait les yeux sur cette scène si émouvante, elle sentit sa gorge se serrer. Elle avait réussi. Après des années de lutte, de douleurs, de désespoir, Elorna était enfin heureuse. Elle avait réussi, elle avait tenu sa promesse.
Un étrange sentiment d'accomplissement naquit en elle, réchauffant sa nuque, étirant un sourire ému sur son visage d'habitude si neutre. Elle pensa à Elorna la brisée, gisant recroquevillée dans son lit il y a plus de neuf ans, n'osant pas porter son regard sur le bébé qu'elle venait de mettre au monde. Aujourd'hui, Elorna dévorait son enfant des yeux. Les années avaient apaisé les blessures, elles avaient vu naître l'amour et la colère. Beaucoup de choses avaient changé. Mais elle avait réussi, Elorna souriait aujourd'hui alors qu'il y a neuf ans elle ne souhaitait que mourir.
Elwen observait encore cette famille si heureuse et ne put s'empêcher de se sentir stupéfaite. Ce n'était pas elle qui avait réussi, c'était Elorna, et elle seule. Le monde ignore encore la force des femmes parce que celle-ci est bien trop extraordinaire. Elwen en avait pourtant la preuve devant les yeux.
Emaël et Elorna pleuraient dans les bras de l'un et de l'autre, murmurant des paroles incompréhensible. Le guérisseur et la vieille femme s'étaient retirés, laissant cette famille naître doucement, à l'abri des regards indiscrets. Solveig sortit à son tour, jetant un dernier regard à son amie en lui souriant.
Elwen sentit l'émotion lui monter à la gorge lorsque le bébé se mit à gémir. Elle s'apprêtait à sortir elle aussi lorsque une voix l'arrêta.
- «Elwen ! Attend ! Je ne t'ai pas encore présentée à mon fils !»
L'elfe se retourna lentement pour trouver Elorna désormais assise, le bébé au creux de ses bras, son mari la soutenant derrière elle. Elwen s'approcha gauchement et elle surprit un sourire presque moqueur sur les lèvres de son amie.
- «Je sais que les bébés ne sont pas ton fort, mais je tiens à ce qu'il te voit.»
Elwen ne sut que répondre, prenant délicatement l'enfant entre ses bras. Il avait les yeux fermés, de longs cils noirs, deux grosses joues constellés de tâches de rousseur. Son crâne était recouvert d'une fine chevelure aussi blonde que celle de son père. Elle se sentit soulagée, sans savoir pourquoi.
- «Il ne serait sûrement pas là sans toi, murmura doucement Elorna, guettant la réaction de son amie.
- C'est faux. C'est ta victoire, Elorna. Les Valar t'ont refusé un fils, mais tu en as décidé autrement. Je connais peu de monde capable de s'opposer à la décision des Valar.
- Tu m'as sauvée, Elwen. J'ai mis du temps à le reconnaître, mais c'est la vérité. Emaël aussi m'a sauvée, souffla Elorna, un triste sourire étirant ses lèvres. Je ne sais comment te remercier pour cela."
Elwen était mal à l'aise. Elle avait plus l'habitude de recevoir des menaces de mort que des remerciements, à vrai dire, elle n'en avait jamais reçu. Comme le silence régnait dans la pièce, elle leva les yeux vers ceux de la jeune femme. Elle avait l'air épuisé mais l'elfe sursauta presque en croisant son regard. Les yeux bruns flamboyaient littéralement d'une force et d'une détermination si grande qu'on aurait dit que Elorna allait prendre feu.
- «Nomme mon enfant, Elwen. Nomme-le comme tu as nommé ma fille, dit durement l'humaine, les yeux fixés dans ceux de l'elfe.
- N-Non ! Je ne peux pas faire ça ! C'est ton fils !
- Je veux que tu sois celle qui le nomme, je veux garder une trace de ma formidable amie lorsque tu seras partie.»
Devant l'air abasourdi de son amie, Elorna ajouta doucement :
- «Je sais que tu finiras par nous quitter, je vois les regards qui ne trompent pas, je sens ton corps se tendre à la vision de chaque carte, chaque route, chaque monture. Je sais que quelque chose de plus fort t'attend là-bas, loin d'ici. Et ce n'est pas grave. Elwen, la vie est faite d'adieux et de rencontres, je suis plus qu'honorée de t'avoir eu pour soeur, je ne m'abandonnerai pas au désespoir à ton départ. C'est dans l'ordre des choses, tout simplement. J'ai trouvé ma place grâce à toi, je n'aurai pas la prétention de te retenir ici alors que tu n'attends que de repartir sur les routes.
- J'ai essayé de lutter contre cet appel, tu sais. J'ai essayé de toutes mes forces d'être heureuse ici. Mais je n'y arrive pas, répondit Elwen d'une voix hachée.
- Tout ira bien, Elwen. Je suis une grande fille, j'ai appris de mes erreurs, murmura Elorna, luttant contre les larmes. Tu es celle qui fuit, celle qui disparaît et qui laissera pourtant un nom derrière elle."
Elle souriait tristement. Et c'était le plus beau cadeau du monde. Elwen avait eu si peur de sa réaction, si peur de la voir sombrer à nouveau à l'annonce de son départ prochain. Emaël avait récupéré le bébé et se tenait à l'écart, laissant les deux amies échanger une étreinte.
- « Il s'appellera Nàrion, fils de la flamme qui n'a jamais cessé de t'habiter, Elorna, fille des Hommes, souffla Elwen.
- Et il continuera à animer la fille du feu, je te le promets. Que cette flamme qui m'a sauvée ne meurt jamais.»
Elwen laissa Elorna retrouver son fils et son mari, s'éclipsant silencieusement de cette scène où elle n'avait désormais plus sa place. Si autrefois c'était elle qui avait été aux cotés de la jeune femme pour accueillir un enfant, cette place revenait aujourd'hui à un autre.
Elle marcha lentement, savourant l'air froid de la nuit, se remémorant les paroles qui avaient été échangées. Une étrange nostalgie l'envahit. Les neuf années qui les séparaient de la dernière naissance étaient passées si vite que cela lui faisait peur. Elle se rendait compte de la brièveté de la vie humaine.
Elle sentit sa gorge se serrer doucement d'effroi à l'idée de voir mourir Elorna, Penya, Emaël et leur fils. Elle ne voulait pas être là pour voir cela. Là résidaient son plus grand mal et sa fatalité. Les elfes immortels étaient condamnés à voir mourir les être aimés sans rien pouvoir y faire. Alors que Penya grandirait, enfanterait, vieillirait, Elwen serait toujours là, à travailler aux carrières, inchangée et éperdument la même.
L'elfe avait appris il y a longtemps à se détacher des Hommes, à ne pas trop s'attacher. Elle en avait vu mourir assez pour s'en tenir éloignée. Mais Elorna était comme sa soeur, Penya était presque sa fille. Elle savait que rien au monde ne parviendrait à l'arracher aux êtres les plus chers qu'elle connaissait.
Mais Penya et Elorna finirait bien par mourir. Elwen stoppa sa marche à cette pensée, tentant de contrôler son souffle et ses larmes. Elle ne voulait pas les voir partir, elle ne pouvait pas.
- «C'est un supplice bien mérité, murmura une voix dans son esprit. Ilestelwen, l'elfe qui était condamnée à trouver une famille pour la perdre un instant plus tard. Un être immortel contraint d'errer sans fin avec un gouffre à la place du coeur. J'aime cette idée.
- Je croyais que tu ne souhaiterais cela à personne, Elenwë. Je croyais qu'après avoir subi cette souffrance tu n-
- Tu n'es pas «personne», Elwen. Tu es celle qui m'a fait le plus de mal. J'ai si hâte que tu vois Hoarwell, si tu savais comme j'ai hâte ! Nous pourrons pleurer ensemble, comme autrefois, tu te souviens ?»
Elwen n'eut pas le temps de répondre qu'elle vit Penya courir vers elle. La petite fille avait l'air paniqué et complètement perdu.
- «Elorna est morte, n'est ce pas ? sanglota-t-elle en se jetant dans ses bras.
- Qu-Quoi ? Non ! Non pas du tout, Elorna va bien et ton petit-frère aussi !
Penya ouvrit de grands yeux et fondit en sanglots aussitôt. Elwen s'agenouilla pour la prendre mieux dans ses bras et la porter à l'intérieur de la cabane.
Lorsqu'elles furent toutes deux plongées dans le noir, la fillette se détacha de l'elfe et tenta de sécher ses larmes.
- «J-J'ai cru qu'il lui é-était arrivé malheur, hoqueta-t-elle. Je ne te voyais pas revenir alors j'ai pensé au pire. Oh si tu savais comme j'ai eu peur ! J'ai cru que j'allais perdre ma Mama !
Elle criait presque sous le coup de l'émotion et Elwen tenta tant bien que mal de la calmer en lui caressant le dos.
- « Je sais qu'elle pense que je ne l'aime pas, mais c'est faux, c'est terriblement faux ! J'aime Elorna et je ne survivrai pas si elle meurt, tu entends !
Les paroles de la petite fille étaient étouffées par l'épaule de l'elfe, de lourds sanglots secouant tout son corps.
- «Alors, j'ai pensé que je ne lui avais jamais dit et- ... et qu'elle était peut-être morte sans que je n'ai eu le temps de lui dire à quel point je l'aimais.
Elwen ne répondit rien et laissa l'enfant se calmer avant de la coucher. Elles s'endormirent très tard cette nuit-là, après que Penya est fait jurer à l'elfe que sa mère allait bien. À l'aube, Elwen partit travailler mais Penya était déjà retournée chez elle pour serrer sa mère dans ses bras.
À l'instant où elle découvrit le lit vide, Ilestelwen se sentit plus seule que jamais. Elle avait voulu empêcher Penya de la considérer comme sa mère alors qu'elle l'aimait déjà comme sa fille.
Je suis tellement désolée de cette si longue absence ! Vraiment rien ne pourra me justifier, je m'incline donc pour vous demander pardon de tout mon coeur ...
Je vais poster 3-4 chapitres à la suite pour me faire pardonner :)
