résumé du chap précédent : Emaël survit à l'accident alors que tout le monde le croit condamné. Nàrion grandit chez ses parents mais sa soeur vit chez Elwen. Elorna prend conscience de ce qu'elle a manqué : elle est passée à côté d'une merveilleuse fille mais il est trop tard pour se rattraper. Penya change de nom et devient Wingaanel (fille de l'écume en elfique), elle aime l'océan et se joint aux marins quotidiennement. Elwen sent néanmoins que quelque chose l'appelle : Hoarwell attend depuis trop longtemps. Elle prend alors la terrible décision de quitter Ost-Andrast pour laisser sa fille et ses amis vivre en paix.
Elwen voyagea longtemps. Elle se perdit en elle-même, redécouvrit cette terrible solitude qui l'avait déjà achevée plus d'une fois. Elle tenta d'oublier cette douleur qui lui faisait tourner la tête, cette souffrance qui perçait son cœur à chaque instant loin de celle qu'elle était fière d'appeler sa fille.
Les larmes avaient été nombreuses, ce serait mentir d'affirmer le contraire. Personne ne pouvait se vanter d'avoir traversé pires épreuves que celle d'abandonner un enfant qu'on aurait dû et pu chérir pendant des siècles. Elwen devait laisser mourir la mère qui était née en elle pour redevenir la guerrière sans pitié, celle qui ne pleurait pas et qui n'en avait de toute façon pas le droit.
Wingaanel méritait tous les pleurs du monde. La nuit qui suivit son départ, Elwen sentit presque ce monde d'écume se taire, honorant la destinée de leur princesse, la laissant être remplie de ce vide immense. Seul le silence pouvait rendre justice à ce qu'elle venait de faire. Aucun mot ne pouvait être posés là-dessus, et aucun ne fut posé.
Wingaanel méritait tous les pleurs du monde. Wingaanel méritait qu'on se taise à jamais. Ainsi, Elwen pleura longtemps sans jamais s'en sentir coupable.
Wingaanel était victime des actes de sa mère, elle était l'éternelle martyre qui n'avait rien fait pour mériter cela.
Cette fois-ci, aucun arbre ne fut déraciné par la souffrance de l'elfe, le vent ne se leva que pour sécher ses larmes, la terre ne se souleva qu'aux fracas des sabots de sa monture.
Elwen acheva de perdre le compte des jours et elle finit par se réveiller un matin au milieu des flocons. L'hiver était arrivé en silence, couvrant le monde d'un pudique voile blanc. Elle vola une lourde cape de laine dans un village, but l'eau gelée des ruisseaux, échoua à allumer un feu et goba quelques racines et des fruits secs, observant la Rôdeuse renaître lentement.
Avec chacun de ces gestes, Elwen réalisait doucement qu'elle avait passé quinze ans dans une chaumière au milieu des bois, à travailler honnêtement, élevant Wingaanel du mieux qu'elle le pouvait. Elle avait vécu la vie qu'elle pensait être incapable de mener. Et cette pensée ne cessait d'apporter dans sa bouche le délicat goût de la victoire et de la fierté. Wingaanel était sa victoire, elle était la preuve vivante qu'elle était capable de réussir.
Elle repensait parfois à Elorna, se demandant ce qu'elle pouvait bien faire en cet instant, pleurant silencieusement à la pensée qu'elle ne la reverrait jamais. Elorna avait été sa sœur d'armes et de coeur. Et il est toujours difficile de dire adieu à quelque chose qu'on aurait voulu voir durer pour l'éternité.
Le givre craquait sous le galop de son cheval. Le vent sifflait à ses oreilles, faisant s'envoler ses cheveux qui avaient bien fini par repousser. Si quelqu'un avait croisé Elwen, il n'aurait pas su voir la différence entre celle qu'elle était aujourd'hui et celle qu'elle avait été vingt ans en arrière. Mais c'était faux, tant de choses avaient changé. Elwen espérait que ça voyait dans ses yeux, qu'ils portaient désormais une sensibilité, une histoire et une tristesse qu'ils n'avaient pas avant.
Silhouette faite de noir et de rouge, Elwen filait vers l'Est , vers l'endroit qui abritait la dernière pièce du puzzle qui lui permettrait de comprendre. Comprendre quoi ? Personne ne le savait et il vaut mieux pour vous d'attendre encore un peu … Hoarwell est plus terrible que tout ce que vous pouvez imaginer.
Au creux de sa poche, bien enfoui sous les couches de vêtements, les deux mèches de cheveux, l'une blanche, l'autre aussi rouge que le sang, s'entremêlaient depuis mille ans. Il était temps de les délier.
Elwen tentait d'ignorer les douleurs qu'elle avait au corps et à l'âme pour accomplir cette dernière tâche le plus rapidement possible. Hoarwell serait aussi libérateur que destructeur, elle le savait bien. Elenwë n'avait cessé de lui répéter.
Ni elle, ni Mistrid, ni Aeglos n'étaient revenus la visiter dans ses rêves depuis des semaines. Elwen en avait été si soulagée qu'elle avait susurré « merci » en laissant s'échapper quelques larmes en se réveillant de la première nuit de voyage.
Elle pleurait beaucoup, c'est vrai. Elle en avait besoin pour enterrer celle qu'elle était et pour redevenir celle qu'elle avait laissée il y a vingt ans. Mais chacune de ces larmes étaient une bénédiction, encouragée par toutes les voix qui résonnaient dans l'esprit d'Ilestelwen. Ce n'était pas une destruction, c'était une renaissance.
Au fond d'elle-même, elle savait qu'elle avait fait le bon choix, même si cela avait été le pire de sa vie. Cette pensée étirait ses lèvres d'un sourire triste et l'emplissait d'un étrange sentiment qu'elle n'avait connu que peu de fois : le soulagement de savoir que celle qu'elle aimait vivrait, même si elle était loin d'elle, le coeur de Wingaanel battrait à l'unisson du sien. Wingaanel méritait le bonheur, alors Elwen était partie.
Alors que la troisième semaine de voyage prenait fin, Elwen sentit que son cheval ne tiendrait plus longtemps. Les neiges et la route eurent raison de lui et il finit par s'écrouler à la fin de la journée. Il ne se releva plus jamais et Elwen l'honora une dernière fois en abrégeant ses souffrances. Elle imagina sans mal ce que lui aurait crié Sigrid. Un sourire nostalgique naquit sur son visage.
Le vent fut le plus terrible, il semblait percer les couches de vêtements en un instant, s'engouffrait partout, répandait sur sa peau un frisson qui ne la quittât plus. Elwen avait les lèvres bleues, les cheveux couverts de givre, un froid intarissable à l'intérieur d'elle. Mais se sentir vivante était si assommant.
Les grandes plaines gelées s'étendaient à perte de vue, Elwen devait être la seule personne à des kilomètres à la ronde. Cela avait quelque chose de rassurant et de perturbant. Elle semblait être aux confins du monde, seule avec ses fantômes.
Elle marcha pendant des jours, pliée en deux pour tenter de faire face au vent, à la fois suante d'effort et gelée par la neige. Ce n'est que neuf jours plus tard qu'elle croisa enfin une figure humaine. Un groupe de Rôdeurs errait dans la région, ils ne voulurent pas lui dire pourquoi. Elle voyagea avec eux quelques jours avant de partir à l'aube un matin, leur volant deux bourses et des vivres.
Elle n'eut aucun remord, même si ce simple geste pourrait en condamner plus d'un. Lorsqu'elle arriva enfin dans un village, elle s'empressa de commander à l'auberge une pinte de bière et un bol de soupe chaude.
Son regard passa sur la salle embrumée par les fumées des pipes et du feu. Les hommes d'ici avaient quelque chose d'étrange dans les yeux. Une brutalité qu'elle n'avait vue nulle part ailleurs. Parce que dans les confins du monde, seuls les guerriers éternels pouvaient vivre. Alors que l'elfe allait se faire la réflexion qu'il n'y avait pas une seule femme, ses yeux tombèrent sur une longue chevelure brune, dos à elle, seule à une table.
Halda.
Elwen chercha des yeux la jeune elfe blonde qui l'accompagnait mais ne la trouva pas. Ce dos face à elle avait perdu tout de sa superbe, comme si un poids insurmontable s'était soudainement abattu sur lui.
Elwen hésita à aller la rejoindre. Cette elfe lui avait promis de la tuer la prochaine fois qu'elles se verraient. Les Valar semblaient au moins avoir décidé une chose : elles étaient condamnées à se chercher du regard sans jamais y parvenir, s'épiant sans que l'autre ne le sache, allant sur les mêmes traces sans pour autant se suivre.
Elwen remarqua alors les nombreuses bouteilles de vins qui jonchaient la table de l'elfe. Jamais elle n'aurait pu penser que cette femme tenterait de se soûler un jour, elle était bien trop vertueuse pour cela. Une vérité jaillit de cette scène, une vérité bien trop évidente pour être ignorée mais trop terrible pour être pensée : Halda avait perdu Aldawen …
Elwen ne connaissait pas vraiment ces deux elfes mais cette pensée étreint son coeur. Ainsi, elle n'était pas la seule à connaître les tragédies. Les deux héroïnes de cette histoire avaient aussi droit à leurs jours d'ombre. C'était rassurant.
Pourtant, Aldawen semblait bénie des Valar, tout semblait lui sourire.
Sans vraiment comprendre ce qu'elle faisait, Elwen se leva et alla s'asseoir en face de l'elfe brune qui releva la tête vers elle. Ses yeux étaient vides mais on pouvait deviner un désespoir immense derrière le voile brumeux de ses pupilles.
Comment quelques années avaient-elles pu métamorphoser une personne à ce point ? Halda n'avait plus rien de la valeureuse guerrière qu'Elwen avait rencontrée il y a quelques années. Cela lui fit presque de la peine de voir que même elle n'était pas parvenue à s'en sortir.
- « Oh … la fée du manoir, ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé à toi, murmura-t-elle avec un sourire triste.
- Que s'est-il passé, Halda ? »
L'elfe brune resta silencieuse un instant, comme si elle-même ne parvenait pas à se souvenir ce qui l'avait mise dans cet état. Elle baissa les yeux, chercha sans un mot dans ses souvenirs ce qui avait bien pu la briser autant. Elle étouffa enfin une exclamation de surprise et de désespoir.
- « Aldawen est partie … Tu n'es pas seule à fuir sans cesse. »
Elwen sentait que ce n'était pas la seule chose, il y avait autre chose. Les yeux bruns de l'elfe étaient étrangement voilés d'une tristesse opaque.
- « Et puis ... ils ont fini par trouver un corps dans la lande. Un véritable ange tombé du ciel. Elle avait les cheveux aussi blonds que les rayons du soleil d'hiver mais ne respirait plus depuis longtemps. »
Halda leva les yeux embués de larmes vers l'elfe rousse et laissa échapper un sanglot.
- « Je n'ai pas su la sauver, Elwen … je n'ai pas été capable de la sauver.
- Aldawen est … morte ? » Souffla Elwen, la gorge sèche.
Halda s'arrêta encore, interloquée. Ses yeux cherchaient dans le vide une réponse. Elle ne savait pas, elle ne savait plus rien. Elle n'eut même pas besoin de répondre, Elwen s'était déjà levée.
Avec un dernier regard pour cette guerrière que la vie n'avait pas épargnée, l'elfe rousse posa sa main sur l'épaule de Halda.
- « Quoiqu'il se soit passé, retrouve-la. Cette fille ne doit pas être seule, elle porte en elle un fardeau qui nécessite des bras pour être supporté. Trouve-la et ne la quitte plus jamais. Tu as commis une erreur en la laissant s'enfuir, répare cette erreur.
- Attends, s'écria Halda en lui attrapant le bras alors qu'Elwen s'en allait. Attends … reste un peu avec moi. Trinquons en souvenir du Manoir et des deux enfants que nous étions. »
Elwen détailla son visage rendu bouffi par l'alcool et le chagrin. Ses yeux bruns étaient flous, son teint était terne, si ses oreilles n'avaient pas été pointues, elle aurait pu aisément la prendre pour une humaine comme les autres. Halda avait tant changé.
- « J'ai dit adieu à cette époque il y a bien longtemps … souffla Elwen avec un triste sourire. Celle que j'étais n'existe plus que dans ta mémoire et la mienne, je te prierai de la laisser en paix, je ne tiens pas à la voir revivre. Je ne veux pas qu'elle voit celle que je suis devenue.
- Je pensais que tu étais une fée quand tu es arrivée au Manoir … Tout le monde était fasciné par toi et tes longs cheveux rouges. J'étais jalouse, j'étais envieuse, mais je voulais avant tout être ton amie.
- Halda … Je t'en prie, ne fais pas ç-
- Tu dansais dans les blés, tu chantais sous la pluie, tu riais sous les arbres. Où est passée cette petite fille ? Où est partie la fée ? Où sont partis les jours d'insouciance et de douceur ? » Murmura Halda en laissant divaguer son regard vague sur le bois de la table.
Elwen resta silencieuse. Halda était soûle mais son ivresse avait quelque chose de touchant.
- « La fée est morte dans les flammes … » murmura du bout des lèvres Elwen avant de se dégager et de sortir de l'auberge aussitôt.
Il neigeait. Elle resta longtemps sous les flocons, observant le manteau blanc qui recouvrait lentement tout le pays. Elle leva la tête, regarda la neige tomber sur son nez, lentement.
Et puis son estomac se crispa. Dans sa bouche le goût amer des cendres se répandit. Ses genoux fléchirent et elle tomba par terre. Comme si un nœud s'était soudainement délié dans sa mémoire, un souvenir rejaillit.
Elle connaissait cette scène. Elle connaissait ces toits recouverts de neige et la lente chorégraphie des flocons vers le sol. Une étrange sensation naquit dans son ventre, se propagea à sa gorge et explosa à l'unisson de sanglots qu'elle ne comprenait pas. Une tristesse ravageait son âme, une tristesse dont elle ne savait rien et dont la force la fit trembler de crainte.
Elenwë apparut à côté d'elle, s'agenouilla soigneusement et posa sa main sur une de ses épaules. Elle avait l'air à la fois soulagée et prête à fondre en larmes.
- « Je suis si heureuse que tu sois là aujourd'hui, Ilestelwen. J'attends ce jour depuis tant d'années.
- Ca fait si mal, hoqueta Elwen en se tenant le ventre.
- Hoarwell est à nouveau là. Inchangé, aussi douloureux, aussi horrible qu'il y a mille deux cents ans, souffla Elenwë. Il renaît, il revient te hanter, tu es si proche. Je sais que tu n'es pas prête, mais tu ne le seras jamais. Personne n'est préparé à cela. C'est … c'est ce qu'il y a de plus inhumain.
- Pourquoi est-ce si important pour toi ? Tu n'en as pas assez de me voir souffrir ?
- Je ne veux pas te voir souffrir, je veux te voir comprendre. Je veux voir tes yeux s'écarquiller, je veux voir l'instant où tu réaliseras ce que tu as fait. Tu dois voir Hoarwell, cela fait trop d'années qu'il sombre dans l'oubli. Crois-le ou non, ce que je fais, je le fais pour toi. »
Elenwë n'avait pas l'air froid qu'elle arborait habituellement, elle était inquiète. Tout son corps était tendu de crainte et de peur. Elle tremblait pour sa sœur de coeur et priait pour qu'elle soit forte.
Un vent glacial fit s'envoler les cheveux immaculés de la jeune femme. Un vent qui ne toucha jamais Elwen. C'était cet étrange souffle qui séparait les morts des vivants, un voile invisible mais glacial, imperceptible mais puissant, insaisissable mais fatal.
Elwen et Elenwë échangèrent un long regard. Toutes deux savaient qu'en ce souffle résidait la grande tragédie de leurs vies respectives. Cette distance infranchissable qui les séparait étaient la source de tant de larmes et de cris, c'était la peur, c'était la mort, c'était l'oubli et tant d'autres mots.
Elles se toisaient, face à face, séparées par l'invisible. L'une aussi embrassée par la glace que l'autre par le feu. Cheveux de neige, cheveux de flamme. Morte et vivante. Souvenir et hantée, séparées par l'infini et réunies dans la douleur. Réunies en un fils.
Mais toutes deux savaient que malgré tous les efforts du monde, ce voile ne céderait jamais. C'était ainsi que les Hommes avaient été fait, assez forts et résignés pour ne plus voir cette barrière, assez braves pour ne jamais l'oublier.
Le vent emporta les larmes d'Elenwë qui demeurait bien droite, son regard de glace plongé dans celui de sa sœur. Elwen sentait qu'elle s'habituait déjà à cette nouvelle souffrance qui avait trouvé en elle sa place comme si elle y avait toujours été.
- « Sois forte … Sois forte, fille sans espoir … et reviens-moi. »
Tout le bonheur qui semblait avoir empli Elenwë quelques instants auparavant avait disparu, son visage était tordu par le désespoir, le remord et la détresse. Ses yeux criaient en silence qu'elle regrettait. Regretter quoi ? Elwen ne le savait pas. Elenwë s'excusait et c'était tout ce qui comptait. Les excuses qu'elle avait tant attendues firent taire quelques secondes la douleur de l'elfe meurtrie.
Le vent se fit assourdissant de silence, Elenwë s'effondra, Elwen ferma les yeux et lorsqu'elle les rouvrit, la jeune femme s'était fondue dans les flocons. Et tout disparut.
Fanao Firya
Le voile qui séparait les vivants des morts s'appelait Fanao Firya. Elwen s'en souvenait maintenant, c'était Elenwë qui l'avait appelé ainsi parce que cela lui faisait moins peur de le nommer. Elwen la revoyait adolescente, se réveillant en hurlant chaque nuit, se débattant avec ses propres démons. Elwen avait les siens, elle n'avait jamais réussi à aider la jeune fille, en fait elle n'avait jamais vraiment cherché à le faire.
Elle aussi devait des excuses à la jeune femme.
Allongée dans la neige, une douleur pulsant au creux de sa poitrine, Elwen triturait machinalement les mèches de cheveux qui étaient dans sa poche.
Elle pensa à Norn, se demanda s'il était mort et espéra que ce soit le cas. Le nain avait fait tellement de mal autour de lui.
Elle pensa à Elorna, petite flamme dansant sur la côte. Elle était partie de si loin et Elwen était plus que fière d'elle.
Elle pensa à sa fille, à celle qui faisait battre son coeur depuis plus de dix-neuf ans, à la formidable jeune femme qu'elle allait devenir. Son amour pour elle était le plus pur qu'elle n'ait jamais ressenti, c'était si touchant. Wingaanel conjura ses mauvaises pensées, fit reculer les démons, comme toujours depuis son départ de la côte.
Quelle formidable aventure cela avait été, d'être maman, pensa l'elfe en souriant tristement. Son enfant était à des lieux d'ici mais elle pouvait encore sentir l'odeur de ses cheveux, entendre son rire et le son de sa respiration. Wingaanel lui souffla de se lever, de partir sur-le-champ et de rejoindre Hoarwell. Cette histoire durait depuis trop de siècles, il était temps de réveiller les derniers fantômes et de leur offrir un ultime hommage.
Elwen vola un cheval et quitta le village dont les fumées s'élevaient encore dans la nuit noire et glaciale. Son coeur battait fort, ses mains tremblaient d'appréhension, ses pensées se déchaînaient derrière la barrière de ses yeux. Mais au creux de son ventre, une flamme s'était réveillée. Celle des jours anciens et des souvenirs oubliés, la flamme qui lui avait soufflé que tout irait bien, lui mentant la plupart du temps.
Hoarwell était là, juste derrière les collines couvertes de neige. Elwen s'était effondrée avant que le village ne soit en vue. Ses jambes avaient cédé, son souffle s'était coupé et tout son corps s'était mis à trembler. Au milieu de la lande, la flamme qui avait réchauffé son coeur pendant les quatre mois de voyage s'était éteinte subitement.
La panique s'était infiltrée en elle comme un poison, raidissant ses membres et lui tordant l'estomac. Les sanglots étaient venus d'eux-mêmes mais les larmes étaient absentes. Une douleur atroce venait de naître et déchirait son être. Non, la douleur s'était réveillée, comme si pendant toutes ces années, elle avait sommeillé en elfe, se nourrissant de ses rires et de son bonheur, s'abreuvant de ses pleurs et de ses craintes.
Derrière les collines quelque chose d'horrible l'attendait, Elwen le savait. Elle l'avait toujours su, portant cette certitude comme un fardeau.
Elwen roula sur le côté, observa ce monde vide et blanc. Elle était seule. Le ciel était blanc, la terre aussi, son âme aussi.
- « Je ne vais pas y arriver, murmura-t-elle en fermant les yeux, je ne vais pas y arriver. »
Elle sentit une main gelée sur sa joue, elle sut qu'Elenwë se tenait là, devant elle, accroupie à sa hauteur. L'odeur du printemps et du miel l'entoura, la jeune femme se tenait au-dessus d'elle, son visage doux tourné vers le sien. Il y a des années, leurs positions étaient inversées.
Cela lui apparut comme une évidence de trouver la jeune femme ici. Tout avait commencé avec Elenwë, tout finirait avec elle. À Hoarwell. Comme cela avait été gravé dans la pierre il y a mille deux cents ans.
- «Fille des ténèbres, mère de mon enfant, ange de la mort, femme sans espoir. Les Valar ont mis sur ta route les horreurs qui t'ont construite. J'ignore la justice qui règne sur cette terre, j'ignore même s'il y en a une, mais je sais que Hoarwell doit être vu par tes yeux.
- Il me détruira, murmura Elwen, les yeux toujours clôt. Et ce sera ma fin. Le jour que tu attends désespéramment est enfin arrivé. Je le sens au plus profond de moi.
- Hoarwell ne sera pas ta fin, enfant des ténèbres. Il te détruira, il t'anéantira, il te dévorera, il te volera peut-être la vie. Il est la brûlante et dernière pièce de ton histoire, l'effroyable histoire qui te rend si incomplète, si imparfaite et maudite. Tu as donné la mort à tant de personnes, Ilestelwen, désormais, c'est à ton tour de la regarder en face. Hoarwell est ton enfer. Et c'est toi qui l'y as bâti, année après année, massacre après massacre, larme après larme. C'est ton royaume et tu en es la reine. »
Les mots de la jeune femme déliaient lentement les nœuds de son esprit. Et elle pouvait presque sentir sur sa tête le poids d'une telle couronne. La couronne d'ombres pour la reine des ténèbres. Elwen sut alors qu'elle ne resterait pas couchée ici, qu'elle se lèverait et qu'elle verrait de ses yeux Hoarwell. Elle n'en avait peut-être pas la force à cet instant mais désormais, cela n'avait plus rien à voir avec une quelconque force ou courage.
Elenwë le lui avait dit il y a bien longtemps. Hoarwell ravagerait le plus puissant des êtres parce qu'il n'avait rien de plus horrible. Il n'était pas question de force ou de braverie.
Elwen se redressa et cela lui demanda toute l'énergie du monde. Une fois assise, elle regarda autour d'elle. Le paysage était intact, comme si, en souvenir de ce qui s'étaient passées ici, il s'était tout simplement tu. Seul le silence était capable de rendre justice aux vies qui reposaient sous ces terres gelées.
Un pied après l'autre, l'elfe gravit lentement la colline, sentant son souffle s'amenuiser et les sanglots reprendre leur place au creux de sa poitrine. Chaque pas était une épreuve, ses épaules se voûtaient. L'éternité qu'il lui fallut pour gravir la colline ne dura qu'une seconde. Elle n'osait pas lever les yeux pour voir devant elle, les gardant résolument braqués sur le sol. Ses cils tremblaient, ses mains aussi. Tout en elle s'ébranlait.
Ses paupières se soulevèrent et elle inspira avant de fixer le paysage devant elle. Elle s'attendait à trouver des maisons, ou au moins des ruines, mais la vallée était aussi vide que le reste de la région. Alors que l'incompréhension la saisissait, Elwen les distingua enfin.
Des centaines de tombes, là, en bas.
Recouvertes par la neige, à moitié rasée par les années.
Et, un peu à l'écart, un arbre. Un de ces arbres si communs qu'on ne s'y arrête pas.
Ses yeux s'écarquillèrent, la comptine qu'elle n'avait pas entendue depuis des décennies résonna enfin dans l'air, apportant avec elle le parfum du drame et de l'horreur. Elwen ne marchait plus lentement, elle se rua dans la pente. La neige la fit trébucher et elle dévala le versant de la colline à toute vitesse. Une urgence terrifiante semblait traverser son corps et tout lui soufflait que là, juste là, quelque chose de crucial c'était passé. L'elfe entendait son cœur battre de plus en plus fort.
Elle courut vers les tombes et s'arrêta pour observer frénétiquement autour d'elle. Son souffle ne semblait pas pouvoir se calmer. De sa poche, elle tira les deux mèches de cheveux tressées et les tint devant elle. Ses doigts tremblaient. Elle les observa, détailla chaque lien qui la maintenait hors des horreurs, dans l'ignorance, depuis des siècles. La magie du nain était époustouflante.
Elwen retint son souffle et, du bout de ses doigts tremblant, elle défit lentement la tresse. Elle crut un instant que cela n'avait pas fonctionné, que les sorts du nain étaient morts avec lui, que tout avait été vain, lorsqu'un éclair de douleur lui traversa le coeur.
Ses genoux lâchèrent et elle s'effondra dans la neige. Mais ce n'était déjà plus de la neige. Ce n'était plus que des cendres. À l'instant où ses genoux touchèrent le sol, l'elfe quitta ce monde pour celui des ombres. Elwen releva la tête au ralenti pour voir que le ciel était désormais noir, que de grands murs se tenaient autour d'elle et qu'il neigeait doucement.
Les flammes rugissaient en silence pour leur fille à genoux, embrasant chaque maison. Un flocon toucha la joue de l'elfe et elle réalisa que ce n'était pas de la neige non plus. Les cendres si légères descendaient vers elle en un gracieux ballet.
Hoarwell était en feu. Des cris hantaient la ville, elle pouvait presque entendre les hurlements d'une mère portant sa petite fille carbonisée à bout de bras, mais déjà la femme s'évanouissait dans les flammes qui rongeait sa maison.
Hoarwell portait en lui les fantômes qui avaient autrefois habité ses murs.
- « Tu te souviens maintenant ? gémit une voix à ses côtés. Dis-moi que tu te souviens … Je n'aurai pas la force de te raconter. »
Elwen, toujours agenouillée dans l'épaisse couche de cendres, découvrit Elenwë recroquevillée, pleurant à chaudes larmes, de violents sanglots la secouant toute entière. La jeune femme était contre un mur, à moitié cachée par des poutres rougeoyantes. Elle portait sa belle robe bleue et avait natté ses longs cheveux blancs comme l'elfe le lui avait enseigné.
Mais Elwen ne se souvenait toujours pas. Les images qui avaient précédé cette scène restaient hors de portée.
- « Après la mort de Mistrid, après la promesse que tu lui as faite, nous sommes parties et nous avons voyagé. Mais je n'étais pas comme toi, je n'étais pas faîte pour la route ni pour les aventures. Je voulais vivre des aventures bien différentes des tiennes. Nous sommes arrivées un jour dans un étrange village, tu en devines le nom, n'est-ce pas ? »
Elwen n'eut pas la force de hocher la tête, elle se sentait remplie d'un vide vertigineux.
- « Hoarwell était déjà si beau. Et j'ai su à l'instant où j'en ai passé les portes que j'y resterai à jamais. Cela ne faisait que trois ans que j'étais avec toi, tu en avais promis cinq à Mistrid, mais tu n'avais pas prévu que je tombe amoureuse. »
Alors qu'elle soufflait doucement ces trois derniers mots, Elenwë se leva lentement, ses yeux écarquillés voyaient devant elle une personne dont Elwen ignorait le visage. Elle caressait la joue de cette invisible silhouette, lui jetant un regard empli d'amour.
- « Eoghan était si beau, si gentil. Je l'aimais éperdument et tu ne comprenais pas, tu ne voulais pas comprendre. Tu te souviens des mots qui ont été prononcés ce jour-là ?
- Tu m'as hurlée que ce n'était pas parce que ton rêve était différent du mien qu'il était moins important. » déclara Elwen d'une voix absente.
La jeune femme se tourna vers l'elfe dont le visage s'était fermé. Elle lui tendit la main et, à l'instant où ses doigts touchèrent les siens, les ruines et les cendres disparurent. C'était l'été et les champs étaient d'or. Au loin, deux femmes, l'une rousse, l'autre aux cheveux blancs, se disputaient. Leurs cris de colère étaient muets mais la violence déformait leurs visages.
Elwen jeta un œil à la jeune femme qui était à ses côtés, celle-ci ne quittait pas des yeux les deux femmes.
- « Tu m'as hurlé de rester si c'était ce que j'avais décidé mais tu ne pensais pas ce que tu disais. Nous sommes restées quelques mois ici parce que tu n'arrivais pas à réaliser que mon choix était fait. Le jour de mon mariage, tu as fui. Je t'ai attendue pendant des heures, en pleurs dans ma belle robe blanche à l'entrée du temple. Et j'ai su que je ne te reverrai jamais. J'avais eu le malheur de rompre ta promesse et j'ai compris que tu ne me le pardonnerais jamais. »
Elenwë se tourna lentement vers l'elfe, les larmes coulant sur ses joues aussi blanches que de l'ivoire. Sa bouche se déforma sous les sanglots. Elwen ne l'avait jamais vue comme ça.
- « S-six ans plus tard … j'envoyais partout des lettres pour te retrouver, pour t'annoncer la venue prochaine de mon premier fils. J'avais vingt-quatre ans et tu étais ma seule famille. Tu n'es arrivée que deux ans plus tard et tu as amené avec toi le chaos et la mort. »
La jeune femme lâcha la main de l'elfe et les flammes reprirent leur place. Mais Elwen ne parvenait pas à se souvenir, elle ne comprenait pas. Les mèches et la magie avaient bien été déliées, pourquoi l'ignorance lui serrait-elle encore la gorge ?
- « Tu ne te souviens pas ? murmura doucement Elenwë. C'est normal … Il faut du temps pour réaliser que ce qui se trouve sous tes yeux est la réponse que tu cherches depuis si longtemps. Voilà le souvenir que tu voulais oublier, que tu as enfermé loin de ton esprit. C'est tellement horrible que personne ne comprendrait en un seul jour.
- C-c'est moi qui ai fait tout ça ? » souffla Elwen.
Elenwë regardait les cendres tomber sur sa ville et tournait le dos à son amie. Elle hocha la tête en fermant les yeux, son menton tremblait, recouvert de larmes.
- « Tu venais d'assassiner la dame enceinte d'un seigneur du nord pour quelques pièces. Ses hommes t'ont devancée, criant vengeance et jurant de t'étriper. Tu les as conduits jusqu'à nous. Tu m'as tuée, tu as tué tous les gens que j'aimais … Tu as tué mon amour, Elwen ! » hurla Elenwë en un cri strident.
Elwen demeura bouche bée et vacilla à l'instant où elle découvrit le ventre bombé de la jeune femme lorsque celle-ci se tourna enfin vers elle. La jeune femme s'approcha d'elle à pas lents et s'accroupit devant elle.
- « Et tu n'as jamais su qu'il y avait eu un autre enfant. Je portais une petite fille au creux de mon ventre. Nessa n'a jamais vu le jour. »
Elwen se sentit partir en arrière, l'horreur la frappant toute entière.
- « Pendant neuf mois, j'ai porté Hélios. Pendant un an, je l'ai élevé et aimé plus que n'importe quelle mère au monde. Et puis tu es arrivée et tu me l'as enlevé à tout jamais. Je veux revoir mon fils, Ilestelwen » cracha-t-elle enfin.
Elwen ne l'entendait déjà plus, sombrant avec soulagement dans les vapes de l'inconscience. Elenwë avait raison, un esprit ne pouvait saisir en une seule journée tant d'atrocités. Il lui fallait du temps, beaucoup de temps. L'elfe grandit dans les ténèbres, resta à l'abri de la lumière et de la conscience des jours durant et puis, un jour, elle vit se dessiner dans le pays des ombres une route et un cheval. C'était si étrange de voir ce chemin de terre qui tranchait la noirceur de son inconscience.
Elle monta sur le cheval parce qu'elle savait que c'était la chose à faire. Au fond d'elle, elle savait que cette route menait à Hoarwell mille ans en arrière. La neige apparaissait doucement à côté d'elle, élargissant le paysage, condamnant les ténèbres. La blancheur immaculée était encore là, omniprésente.
Le galop de sa monture était assourdissant et une urgence pulsante la poussait à accélérer davantage. Elle dépassa la colline qu'elle avait dévalée pour surplomber un paysage dont elle ne voulait plus voir les détails.
Hoarwell en feu apparut encore, comme un écho lancinant. Elwen n'était déjà plus Elwen, elle était dans le corps et les pensées d'Ilestelwen, en simple spectatrice. Un souffle de panique lui traversa le corps et elle talonna le cheval pour le faire avancer. Il démarra d'un coup sec et faillit la désarçonner. L'elfe avait le regard décidé et ferme, ne quittant pas des yeux le village en flamme.
Elle arriva à nouveau au milieu de la rue principale, cherchant de tous côtés une trace de vie. Les cendres étaient froides, cela faisait plusieurs jours que les mercenaires étaient passés. Ses recherches durèrent des heures. Elle déblaya les sols, fouilla les gravats, retourna les cendres, cherchant une trappe, un conduit, n'importe quoi qui aurait pu permettre à son amie de rester en vie.
Ilestelwen trouva enfin le refuge d'Elenwë. Là, sous un tas de gravats et de bois carbonisé, une petite niche s'était formée, sauvant la vie de la jeune femme. Elle tenait tout contre elle un petit enfant.
Ilestelwen se rua sur elle après avoir écarté les derniers obstacles, hurlant de peur de ne trouver aucun souffle soulevant la poitrine de son amie. Elle chercha frénétiquement son pouls, ne prenant même pas garde au petit garçon qu'elle tenait contre elle.
La jeune femme avait le regard fou, de grandes cernes de damnée sous les yeux et du sang partout sur le corps. Elle aurait pu s'effondrer en voyant Ilestelwen, mais elle ne le fit pas. L'elfe prit presque peur en voyant la haine qui débordait de ses larmes.
- « Que s'est-il passé ? » demanda frénétiquement Ilestelwen en se précipitant vers elle, la prenant dans ses bras.
Elenwë ne répondit pas, les yeux toujours écarquillés. Une grande plaie ouvrait son dos et son crâne était brisé. La douleur ne semblait pourtant plus l'atteindre. Entre ses bras crispés, Hélios pleurait. Il avait le visage tâché du sang de sa mère.
- « Il ne m'ont pas trouvée … Pourquoi a-t-il fallu que ce soit toi ? Souffla la jeune femme d'une voix blanche. Je voulais mourir seule et voilà que tu es là. Je voulais mourir avec lui et les Valar m'ont ôté ce droit.
- De qui parles-tu ?
- C'était le plus beau et le plus gentil. Ses cheveux roux me donnaient envie de le regarder toute la journée, c'est ce que je faisais d'ailleurs. Et il m'aimait … il m'aimait d'un amour si pur et délicat que j'ai cru mourir de bonheur à l'instant où il m'a prise pour femme. Il m'appelait son ange, tout droit venu des terres sacrées pour imprimer sur ses lèvres un sourire qui ne le quittera plus jamais. Il est mort pour moi, il souriait en me regardant et il sourit encore à présent sous la cendre. Je lui ai donné un fils qu'il ne verra jamais grandir. Y a-t-il plus grande tragédie pour un père ?
- Ton fils comprendra en grandissant que son père est mort pour qu'il puisse un jour sourire lui aussi. Tu l'élèveras dans l'ombre de cet homme qui t'a éloignée de moi. Regarde ! Il est déjà le portrait d'Eoghan.
- Je ne le verrai jamais grandir. Je vais mourir, Ilestelwen. Je sens mes forces fondre rien qu'à ces mots. »
L'elfe hochait la tête de droite à gauche, refusant de croire ces paroles. La jeune femme qu'elle avait vue naître, faire ses premiers pas, prononcer ses premiers mots, tomber amoureuse, se marier, allait mourir dans quelques heures. Cette pensée avait quelque chose d'inconcevable, d'impossible. Elles avaient grandi et changé ensemble, il n'était pas envisageable que l'une continue sa vie sans l'autre, même si c'était à des lieux d'elle. Elenwë ne pouvait pas mourir, pas maintenant alors qu'elle touchait enfin du bout des doigts le bonheur dont elle avait rêvé depuis toujours.
Ilestelwen sentait son menton trembler, ses larmes dégoulinant sans grâce sur son nez et ses joues. Elenwë, poupée de porcelaine, nymphe des neiges, allait s'éteindre au milieu des braises encore chaudes, laissant derrière elle le souvenir glacé d'une mère qui n'avait pas su survivre pour sauver son fils.
- « Je vais mourir, Ilestelwen, répéta-t-elle. Mon corps se refroidit déjà, je sens les grands bras de la mort me tirer vers les Cavernes de Mandos. Et … et je ne veux pas mourir » gémit-elle en s'effondrant.
Elenwë hoquetait, prise de spasmes de détresse, se raccrochant comme elle pouvait à ce monde qui, déjà, lui échappait.
- « Prends Hélios, Ilestelwen, prends-le. Emporte-le loin d'ici, de l'autre côté des Monts. Elève-le comme si c'était ton fils et susurre-lui la nuit que sa mère veille sur lui. Lorsqu'il atteindra l'âge de vingt ans, tu l'emmèneras visiter ma tombe. Tu lui expliqueras tout, le Manoir, Aeglos, Mistrid, Hoarwell et cette nuit d'horreur. Tu ne lui cacheras rien, même les plus horribles détails. Parce que j'ai bien peur qu'il ne finisse par voir en toi la mère que je ne saurais être. Si c'est le cas, je veux qu'il te voie aussi comme le monstre qui lui a tout volé. C'est un ordre, pas une requête, pas une supplication, un ordre.
- J- je te le promets, souffla Ilestelwen, la tête baissée, les yeux clôt.
- Ne te fais pas d'illusions, Ilestelwen. Tu es la dernière personne sur cette terre à qui je voudrais confier mon fils. Il se trouve malheureusement qu'il ne reste que toi. Je me demande ce que j'ai bien pu faire aux Valar pour qu'ils me punissent de la sorte. »
Ilestelwen n'osait plus bouger, foudroyée par la haine qui s'échappait de ses paroles. Elenwë avait tous les droits de lui dire cela, elle venait de lui enlever un mari et la vie. Ce crime méritait les pires punitions.
- « Une autre chose Ilestelwen, si tu le perds, si jamais tu perds mon enfant, sache que je te hanterais à jamais, que je ferais de ta vie un cauchemar que même la mort ne pourra stopper. Tu as créé l'enfer sur Terre, j'en serais la gardienne. Sois maudite, enfant des ténèbres. »
Son souffle ne disparut pas avec ces dernières paroles. En réalité, Elenwë survécut deux jours après le départ de l'elfe. Elle entendait sans cesse les sanglots désespérés de son fils alors qu'Ilestelwen l'arrachait de ses bras, elle pouvait encore voir le regard fou qu'il lui avait jeté tout en balançant ses petites mains vers elle.
Elle voulait croire qu'elle avait fait le bon choix, elle voulait croire qu'Hélios serait heureux avec l'elfe, mais la haine qui débordait d'elle ne lui donnait envie que de trancher la gorge à celle qui avait été autrefois sa sœur.
Ilestelwen avait emporté l'enfant avec elle mais n'avait pas quitté le village tout de suite, comme la jeune femme le pensait. Elenwë voulait mourir seule, elle lui avait laissé ce droit.
Après la mort d'Elenwë, l'elfe avait cru ne jamais pouvoir se relever. Qui pouvait imaginer la douleur de laver le corps encore chaud de sa sœur ? Qui pouvait avoir la prétention de penser avoir la force de lui fermer les yeux, d'essuyer ses dernières larmes et tresser ses beaux cheveux de mortes ?
Elwen fermait les yeux et revoyait la joyeuse petite fille qui courrait dans les couloirs du Manoir. Elle revoyait les couronnes de fleurs que la fillette lui offrait, les poupées de pailles, les dessins au charbon.
Et puis, ses paupières se soulevaient à nouveau et elle faisait face au visage blême et bleuté de la jeune femme qu'elle était devenue et qui s'était éteinte à l'aube de son rêve.
Lorsque la douleur était trop insupportable, Ilestelwen se penchait sur son corps, caressait ses longs cheveux et murmurait sans relace « reviens-moi … reviens-moi ... ». Mais Elenwë ne revint jamais.
Jour après jours, Ilestelwen avait creusé consciencieusement les innombrables tombes pour ces anges dont elle ne connaissait ni le nom ni le visage. Elle avait enterré sa sœur aux côtés de l'homme qu'elle aimait. Eoghan était presque méconnaissable, Elwen ne l'aurait pas reconnu sans ses cheveux roux. Ils étaient si beaux dans leurs tombes respectives, creusées dans la terre noire, maculés de quelques flocons de neige. Leurs tombes avaient été recouverte bien vite par le manteau blanc qui couvait toute la région. Les deux amants bénis n'étaient plus.
Lorsqu'elle releva la tête un matin pour découvrir qu'il ne restait aucun corps, elle sentit son coeur se briser. Elle ne voulait pas voir son supplice prendre fin, pas si vite. Elle voulait souffrir chaque jour le martyr, sentir ses forces faiblir et sa folie grandir. À perte de vue s'étendait les tombes des enfants qu'elle avait condamnés.
Il fallut bien quitter Hoarwell. Du haut de la colline, Hélios enveloppé d'une écharpe qui l'attachait à son torse, Ilestelwen jeta un dernier regard aux centaines de tombes qu'elle avait creusées de ses mains. Elle pouvait presque sentir la douleur qui émanait de cet endroit.
L'elfe passa les montagnes quelques semaines plus tard, emportant avec elle le petit miraculé d'Hoarwell. L'histoire du village martyr se propagea rapidement mais Ilestelwen n'y resta pas assez longtemps pour voir y affluer des centaines de personnes, priant les Valar de ne pas mettre sur leur route celui qui avait fait ça.
Elwen reprit conscience. La vallée enneigée, où nulle trace de cendre n'aurait pu laisser croire qu'il y a mille ans un village s'était éteint ici, l'entourait à nouveau. Au loin, elle vit l'arbre. L'arbre qui, entre ses racines, portait un fardeau encore plus lourd que les images qu'elle venait de voir.
Peu à peu, les souvenirs lui revenaient. Elle se souvenait alors des premiers jours avec Hélios, des merveilleuses années qu'ils avaient passées ensemble. Mais quelque chose lui échappait toujours. Sans qu'elle ne sache pourquoi, le visage de Wingaanel apparut devant ses yeux. Et soudain, Elwen comprit.
Elle n'avait pas élevé Hélios comme son fils, Hélios était son fils.
Elle avait été maman bien avant Wingaanel. Ces gestes qui lui semblaient familiers, cette douleur dont son corps se souvenait, cette chaleur au creux du ventre lorsque Penya lui sautait au cou … n'étaient que des échos de cette vie fabuleuse qu'elle avait vécue et oubliée.
Je sais que j'ai été absente très longtemps et que je vous ai laissés sans nouvelle pdt des mois, je dois m'en excuser platement. J'essaye de me rattraper en publiant tous ces chapitres et le nombre de vues incroyable me conforte dans l'idée que je fais bien. Je sais que je ne suis en aucun cas en position d'exiger quelque chose de vous après une telle absence (qui frôle le manque de respect, je l'assume) mais un ptit commentaire me ferai terriblement plaisir, au moins pour me rassurer sur le fait que l'histoire vous plait toujours autant ! je parle couramment anglais si vous voulez m'écrire dans cette langue, j'ai bien l'impression (selon les stats) que j'ai une gde communauté de lecteurs qui vient des US :)
Bref, je ne sais pas trop ce que vous pensez de ces chapitres qui ne respirent pas la joie de vivre, est-ce trop dark ?
Merci à tous de continuer à me lire, vous m'apportez tellement sans le savoir ^^
