Ce chapitre ne suit pas la temporalité de l'histoire, il n'a pas de lien avec les événements qui sont en train de se dérouler dans la trame narrative principale. Si vous êtes un peu déroutés, c'est tout à fait normal et tout s'explique à la fin !


Les plus belles histoires commencent par « il était une fois … ». Mais ce n'est ni le début, ni une belle histoire. Peut-être est-il néanmoins temps de vous conter le début de celle d'Elwen, la fille qui n'avait plus d'espoir.

Fingon avait aimé Morëndil plus que tout au monde, il lui aurait tout donné pour la voir sourire, même la vie si elle l'avait demandé. Mais Morëndil était morte en un cri, les blessures de son dos s'ouvrant brusquement alors que son bassin se fracturait sous les poussées de l'enfant qu'elle tentait de mettre au monde. Sa peau avait la couleur de la cendre, ses cheveux flamboyants s'éteignaient à mesure que son coeur ralentissait et au creux de la nuit, elle poussait déjà son dernier souffle. Fingon avait toujours imaginé qu'une femme mourant en couche était silencieuse. En réalité, Morëndil hurla et suffoqua pendant des dizaines de minutes. Fingon embrassait son front, tenait ses mains en tremblant, suppliait les Valar de la laisser en vie. Mais la couleur de ses joues s'estompait toujours plus, sa voix se faisait plus faible, elle convulsait en serrant les dents lorsque son mari mouillait les blessures d'un linge humide. Comme des horribles déchirures, cinq plaies béantes ouvraient la chair de son dos et de son torse. Ses seins étaient couverts de sang poisseux, son ventre bombé aussi. Tout ce que Morëndil était capable de penser c'est qu'elle ne verrait jamais grandir cet enfant maudit, qu'il naîtrait dans le sang et avec pour héritage, la mort.

- « C'est sans espoir, gémit-elle en fermant les yeux pour graver le visage de son amour dans son esprit. Je sens mes derniers instants s'étirer ici. Mandos m'appelle, les Cavernes que j'ai fui me réclament. Je t'aime tellement, Fingon. »

Il l'embrassa en sanglotant, refusant de lâcher sa main dont les doigts faiblissaient de seconde en seconde. Elle ne lui demanda pas de la laisser partir, elle ne le rassura pas, elle ne fit pas l'affront de lui faire croire qu'elle acceptait sa mort. Morëndil était furieuse, une colère noire coulait dans ses veines. Et elle ne voulait pas mourir ainsi. Pas comme toutes ces autres femmes avant elle. C'était si bête. La colère était sa triste et fidèle compagne, Morëndil l'avait toujours portée en elle depuis des années.

- « Que feras-tu de l'enfant ? Souffla-t-elle en cherchant son regard avec appréhension.

- Ce que tu m'ordonnes. Tu lui donnes la vie mais il te la prend. Il serait juste de le laisser succomber lui-aussi.

- J'ai fait une promesse à Abusolt, articula-t-elle entre ses dents, alors que ses yeux se fermaient lentement. Elève cet enfant comme si c'était le tien.

- Cela pourrait être le mien. Tu es persuadée de porter le grand descendant mais ce bébé pourrait aussi être de moi.

- Je sens le poids d'Abusolt en moi, je sais que je porte son fils. J'aurai voulu que cet enfant puisse t'appeler Aba [papa], exauce cette prière pour moi. »

L'instant d'après, les os de la femme cédaient en un terrible craquement qui hanta longtemps Fingon. Ilestelwen naquit au creux de la nuit, alors qu'aucune lumière ne brillait plus pour accueillir son premier regard sur le monde. Le corps encore tiède de sa mère avait quelque chose d'obscène, le sang frais empoisonnait l'air de la pièce. Fingon ne la prit pas tout de suite dans ses bras, il pleura longuement sur l'épaule de la seule femme qu'il n'ait jamais aimée. Morëndil s'éteignit cette nuit pour donner la vie à sa fille, Ilestelwen, celle qui était née lors d'une nuit où l'espoir mourrait pour ne jamais revenir. On l'appela alors fille sans espoir.

Fingon emporta sa fille le lendemain, enveloppée d'un linge crasseux alors que la pluie ruisselait sur eux. Il avait donné quelques pièces à l'aubergiste chez qui ils avaient trouvé refuge pour qu'il enterre Morëndil dignement. Son corps était si froid lorsqu'il claqua la porte de l'auberge le matin même, les flammes qui agitaient autrefois ses yeux bruns étaient mortes avec elle, sa colère monstrueuse s'était enfin tarie. Ilestelwen pleurait sans cesse et Fingon avait un instant envisagé de l'abandonner ici, chez cet honnête homme qui élevait déjà trois filles avec sa femme. Mais les mots qu'avaient prononcé son amour l'avaient frappé de plein fouet. Il avait promis d'élever cette enfant et il tiendrait cette promesse.

Il erra un an, Ilestelwen était une enfant fragile, au moindre coup de froid elle frôlait la mort. Le chemin fut long et périlleux. Il accueillait chaque épreuve sans ciller, après tout il l'avait bien mérité.

Ils arrièrent un matin au village de l'homme qui allait tout changer. Depuis quatre jours, les soldats d'Abusolt les poursuivaient sans relâche. Fingon se demanda s'ils avaient trouvé le cadavre de sa femme en chemin, il se demanda s'ils avaient crié de joie ou tué l'aubergiste. Il passa les portes du petit village au pas de course et ne regarda même pas le nom qui était inscrit sur le panneau au-dessus de l'encadrement.

L'Anduin bordait les habitations et rendait l'air si humide que Fingon fut sur le point de faire demi-tour à la pensée de la fragilité de la santé de sa fille. Mais les hommes qui les pourchassaient ne prenaient aucun répit et seraient sur eux d'ici la nuit.

Alors qu'il réajustait Ilestelwen dans le drap qui l'attachait à lui, un étrange homme attira son attention. Un homme aux cheveux argentés qui brillaient comme la lune et aux yeux noirs comme la nuit, un homme qui avait la peau ridée mais qui portait néanmoins d'étranges oreilles pointues cachées sous sa chevelure. Un elfe vieux. Fingon demeura un instant stupéfait. Il ne savait pas qu'il était possible de voir un elfe vieillir à la manière des Hommes. Morëndil lui aurait-elle menti ? Il l'avait suppliée de trouver un moyen de vivre à ses côtés, de conjurer son immortalité et de vieillir à l'unisson. Elle lui avait assuré en retour que c'était impossible, que sa jeunesse éternelle n'avait pas d'alternative. Le coeur de l'homme se pétrifia à la pensée qu'elle lui avait caché la vérité, qu'elle ne l'avait peut-être jamais aimé réellement. Fingon regarda le nourrisson qui se débattait contre lui et eut soudainement le sentiment d'avoir été trahi.

Alors qu'Ilestelwen hurlait de plus bel, il vit du coin de l'oeil l'étrange elfe vieux s'approcher. Il s'appelait Mahtan et avait les yeux les plus tristes du monde. Fingon demeura un instant stupéfait. Mahtan avait les épaules voûtées, un sourire triste et toute la douleur du monde hurlait derrière ses pupilles. Des années plus tard, Elwen apprendrait que cette douleur portait le nom de Sarila et Moacir. Mais il n'est pas encore temps de prononcer ces noms …

Mahtan les aida à se cacher pendant des semaines entières, chaque bruit de galop et Fingon se figeait. Mahtan ne lui posa pas de question, il ne lui demanda pas pourquoi cette enfant ne lui ressemblait en rien ni pourquoi une pointe terminait ses oreilles. Fingon avait l'air constamment soucieux, il restait silencieux la plupart du temps.

Mahtan leur proposa bien vite de s'installer dans le village et de les aider à construire une maison. Fingon ne le questionna pas, même si ce geste était bien étrange : l'homme semblait vouloir sans cesse se racheter, chaque parole était aimable, bienveillante malgré le fait qu'il ne leur devait rien.

Et puis Fingon avait commencé à avoir vent des rumeurs du village. On racontait des choses horribles sur cet étrange elfe-vieux, des choses qu'il n'aurait pas été capable d'imaginer en voyant le regard si doux et triste de Mahtan. Il pensait pourtant avoir compris que les monstres se cachent partout, sous tous les visages, mêmes sous les plus insignifiants. Morëndil … Morëndil était un monstre et il ne l'avait accepté que trop tard.

La maison fut construite, Fingon trouva un travail, Mahtan s'occupait d'Ilestelwen avec passion. Lorsque Fingon l'observait, il ne pouvait s'empêcher de penser à ce que disaient les villageois. Quel monstre … quel monstre, cet elfe.

Les années passèrent, Fingon commença à rentrer toujours plus soûl que le soir précédent, à délaisser un peu plus sa fille qui ne voyait désormais en lui qu'un étranger. Mahtan ne disait rien, se contentant d'écarter la petite fille du passage de son père pour éviter qu'il ne lui tombe dessus lorsqu'il rentrait en trébuchant.

Ilestelwen était si mignonne, elle courrait vers lui en riant quand il passait la porte, trottinant en mettant ses petites mains potelées en avant. Elle aidait Mahtan la journée et partait jouer avec les autres enfants le soir venu, elle n'avait que trois ans mais elle adorait s'amuser sur la place du village avec eux. Ses yeux gris scintillaient avec la malice de l'âge tendre, ses cheveux rougeoyaient déjà sous le soleil de mars et sa petite voix faisait fondre toutes les villageoises. Les enfants ne la voyaient pas comme quelqu'un de différent, ils ne voyaient pas les oreilles pointues, ni les cheveux écarlates, ni les yeux un peu trop brillants qui effrayaient tant les adultes.

Un matin, Mahtan poussa la porte de la maison de Fingon pour y retrouver Ilestelwen. Le soleil réchauffait doucement la terre et la rosée se levait à peine. Dès qu'elle le vit, Ilestelwen sauta de sa couche et repoussa le bout de tissu contre lequel elle frottait son nez en suçant son pouce. Elle courut vers lui en glapissant avec espièglerie. Mahtan l'attrapa dans ses bras en souriant et la souleva du sol. La petite fille enfouit son visage contre son habit et ses petits doigts agrippèrent le tissu.

Fingon ronflait par terre, en travers du chemin. Il puait l'alcool et le sang qui maculait une de ses pommettes lui indiqua qu'il s'était encore battu cette nuit. Ilestelwen évitait le corps de son père du regard, elle paraissait moins enjouée que les autres jours. Un de ses bras pendait mollement contre son flanc et, lorsque Mahtan le souleva délicatement, elle glapit de douleur.

Fingon n'avait jamais été doux, mais il n'avait pas levé la main sur sa fille jusqu'à ce jour. Mahtan ne dit rien et l'emmena dehors pour soigner ses contusions. Ilestelwen regardait ailleurs, elle ne pleurait pas, ne serrait même pas les dents. Son air hagard et vide brisa le cœur de Mahtan. Ce jour-là, aucun d'eux n'auraient pu imaginer l'enfer qui était sur le point de commencer.

Une semaine passa, Ilestelwen ne riait plus. Comme suspendu au-dessus du vide, instable, l'air était empli d'une tension étrange. Les enfants du village ne voulaient plus jouer avec elle, elle avait encore saigné du nez hier. Mais elle ne pleurait toujours pas, c'est ce qui horrifiait le plus Mahtan. Ilestelwen avait perdu son étincelle de vie, sa candeur et la douce espièglerie qui habite les enfants. Son regard absent le glaçait d'effroi. Mahtan commença à la garder chez lui la journée, espérant que cela suffirait à la sauver des terribles griffes des hommes comme son père.

Elle rentra un soir à la nuit tombée, accompagnée par l'elfe. Fingon les attendait sur le pas de la porte. Dans le noir, Mahtan sentit la main de la petite fille se mettre à trembler. En se levant, Fingon jeta un regard glacial à son ami avant de se saisir sèchement du bras de sa fille. Ilestelwen ne gémit pas et jeta un dernier coup d'œil à l'elfe. Derrière ses iris orageux, la peur rongeait déjà ses pensées.

La porte se referma en claquement sec, mais Mahtan ne put se résoudre à laisser l'enfant seule, il resta quelques instants prostré derrière le panneau de bois. Et puis Fingon se mit à hurler. De l'autre côté de la porte, Mahtan imaginait très distinctement Ilestelwen couchée à terre, se cachant la tête dans ses bras, tremblant de tout son corps, priant pour qu'il ne la frappe pas trop fort. Des bruits sourds retentirent ensuite.

La petite fille se recroquevilla sous ses coups, refusant de crier pour ne pas attiser sa colère. Il voulait une fille forte, il ne voulait pas qu'elle pleure, il ne voulait pas qu'elle soit comme sa mère. Ilestelwen l'avait compris il y a longtemps, le mieux était d'attendre sagement et sans broncher que sa vague de colère passe. Mais au fond d'elle, elle savait qu'un jour viendrait où cette vague les submergerait tous les deux, les emportant dans le pays où vivait sa mère.

Les coups cessèrent, Mahtan rentra chez lui, la mort dans l'âme, alors que les pleurs de la petite fille résonnaient fictivement dans son esprit. Ilestelwen avait appris à pleurer intérieurement, elle savait que son père ne pourrait pas la punir pour cela, mais elle savait aussi que c'était la plus grande douleur. Sentir les larmes couler dans son esprit, taire la souffrance pour ne surtout pas la faire ressurgir, enfouir la colère et les pleurs, la haine et les cris.

Mahtan pensait sans cesse, mais chaque soir sans exception, il la raccompagnait chez son bourreau, chez le monstre de ses nuits, chez le cauchemar qui l'avait enlevée à l'enfance.

Ilestelwen avait quatre ans et plus de contusions que de dents. Elle aimait Fingon comme une fille aime son père, même si le temps l'avait rendu amer, même si l'alcool qu'il buvait à longueur de journée le rendait détestable et violent. Mais certain jour, elle se demandait si elle l'aimait encore.

- « Tu as les cheveux de sang, comment ne pas croire tu es maudite ! C'est un signe de sorcellerie, un présage de tragédie : un monstre sommeille en toi ! Hurla un jour Fingon en arrachant une des mèches de cheveux de la petite fille. Ta mère portait les mêmes, elle les porte encore dans sa tombe ! Cette chienne n'a eu que ce qu'elle méritait ! Et les Valar me soufflent dans mon sommeil que je ferai mieux de tuer l'ombre qui est en toi avant qu'elle ne prenne le dessus … je ne referai pas deux fois la même erreur. »

La petite fille était affalée par terre, les yeux fermés alors que son père s'égosillait à quelques millimètres de son visage. Elle pouvait sentir son haleine fétide lui monter au nez, elle laissait couler ces terribles larmes à l'intérieur d'elle. La voix de son père faisait trembler son cœur tant elle était forte. Elle n'avait jamais entendu quelqu'un crier aussi fort. Du coin de l'œil, Ilestelwen vit Mahtan, assis contre un mur en train de lire un parchemin.

Mahtan n'intervenait jamais, se contentant de sortir de la pièce pour regarder le ciel. Il y avait quelque chose de terrible dans ses yeux, une ombre ou un tremblement qui vous glaçait tout entier. Ilestelwen savait que cette ombre avait un nom qu'il n'était pas encore temps d'aborder. Mahtan voyait ces noms partout, il les voyait en Ilestelwen, en tous les bambins qu'il croisait. Le fils qu'il n'avait pas eu la chance de voir grandir et la femme dont il avait définitivement fermé les yeux le suivaient sans relâche. Ils étaient ses démons et sa bénédiction.

Ilestelwen lui en avait voulu, terriblement voulu de n'avoir jamais stoppé Fingon, de l'avoir laissé déchaîner sa colère sur celle qui lui avait volé la femme de sa vie. Elle savait que quelque chose l'en empêchait, une histoire de vertu et de valeur. Des choses parfaitement idiotes.

- « J'ai promis de ne plus jamais lever la main sur qui que ce soit, souffla-t-il un soir.

- Oui, mais Fingon va finir par me tuer, avait gémi Ilestelwen en détournant ses grands yeux gris.

- J'ai promis, Ilestelwen. Les promesses ne peuvent être brisées.

- Promets-moi alors qu'il ne me tuera pas ! Promets-moi de me sauver … » murmura la petite fille en fermant les yeux, soudainement exténuée.

Mahtan avait alors contemplé longuement cette enfant aux cernes noires, à l'âme éteinte et aux démons déjà trop nombreux s'endormir. D'une main, il avait caressé ses cheveux rouges qu'elle cachait désormais sous un foulard, de l'autre, il avait tracé le contour de son visage pour le graver dans son esprit. Et il n'avait rien promis. C'était un ange en sursis, une fillette condamnée par la fureur des hommes et abandonnée par les Valar.

Mahtan ne priait plus, il avait même arrêté de croire en eux. Aucun dieu ne laisserait un enfant périr sous les coups de son propre père. Aucun dieu ne laissait mourir une femme et son fils pour leur permettre d'échapper à la folie d'un mari violent et fou.

Alors qu'il fermait les paupières d'Ilestelwen, il eut soudain le sentiment de fermer celles de Moacir. D'effroi, il se recula et écarquilla les yeux. Il imagina brusquement le poids du corps de cette fillette entre ses bras, il imagina le sentiment qui lui serrerait la gorge lorsqu'il la soulèverait une dernière fois pour la mener au creux de la terre qui l'emporterait. Il ne voulait pas revivre cette douleur, voir les lèvres blêmes de Moacir et Saleria avait été la pire épreuve de sa vie.

Ilestelwen n'avait que quatre ans mais déjà une ombre se cachait derrière ses paupières. Elle avait appris à marcher il y a trois ans mais déjà elle devait apprendre à courir assez vite pour échapper à son bourreau. Les elfes étaient bénis d'une vie éternelle, mais Ilestelwen voyait déjà cela comme une malédiction, une éternité de souffrance. Ilestelwen avait vu quatre printemps, mais il lui restait l'éternité à vivre. Et ce n'était sûrement pas un ivrogne de père qui l'en empêcherait.

Cette nuit-là, Mahtan ne fit peut-être pas de promesse à Ilestelwen mais il s'en fit une à lui-même. Jamais elle ne mourrait du bras de son père, jamais il n'aurait à creuser sa tombe. Il prépara leurs bagages à la hâte et les entassa contre son lit avant de sortir chercher de quoi manger pour les prochains jours.

Mais Ilestelwen refusa de partir dès le lendemain. Son père lui avait promis de la faire sourire. Il l'avait certes fait pleurer mais elle voulait encore attendre. Ilestelwen avait encore un peu d'espoir, elle croyait en l'homme qu'il avait été autrefois, elle avait foi en l'homme rieur dont elle avait de brefs souvenirs. Le Fingon qu'elle pensait avoir connu était mort à l'instant où il l'avait déposée dans les bras de Mahtan.

Mahtan lui accorda une semaine, sept jours pour se faire une raison et dire au revoir à son père. Cinq jours plus tard, il fut réveillé par des cris atroces. Des hurlements stridents le guidèrent jusqu'à la cabane de Fingon et la scène d'horreur qu'il découvrit lui souleva le cœur.

À terre, Fingon maintenait sa fille couchée, d'un bras il tenait sa jambe, de l'autre il traçait d'horribles arabesques sur sa peau à l'aide d'un couteau chauffé à blanc. La petite fille ne retenait pas ses cris cette fois-ci. Sa chair fumait atrocement, l'odeur qui se répandait dans la pièce était le parfum de l'horreur pure. Une larme de sang s'apprêtait à couler le long de son genou, mais déjà la plaie était cautérisée.

- « Tu veux partir ? TU VEUX PARTIR, PETITE GARCE ! Eh bien pars, mais cette marque te rappellera à jamais d'où tu viens Ilestelwen, fille sans espoir ! S'époumonait Fingon. PUISSE LE FEU TE CONSUMER TOUTE ENTIÈRE !

Il avait l'air complètement fou. Mahtan se rua sur lui et n'eut qu'à le pousser de l'épaule pour que l'homme chute lourdement. Il était soûl et ses repères étaient brouillés. Mahtan attrapa la petite fille dans ses bras et bondit hors de la maison. Ilestelwen était inconsciente, sa petite jambe était mutilée. Il fonça vers le bois tout près et jeta presque l'enfant dans le ruisseau qui coulait là.

A travers cet étrange rêve brumeux, Ilestelwen pouvait très clairement se souvenir du sentiment qui l'avait saisie. L'eau avait apaisé les douleurs, mais pas celle de son cœur. Ce jour-là, elle avait pleuré la perte et la trahison d'un père. Elle avait été mutilée par celui qui devait la protéger, l'aimer et la chérir plus que tout au monde. Fingon avait fait une promesse qu'il n'avait jamais tenue.

Ils étaient partis en catastrophe, laissant derrière eux les bagages soigneusement préparés par Mahtan. Pendant des jours et des jours, l'homme avait porté la petite fille sur son dos, se figeant à chaque bruit de pas.

Et puis, un jour -Elwen ne savait pas si elle devait remercier ou maudire les Valar pour cela- ils avaient croisé la route du Manoir, de Mistrid, Ella, Amaë et de tous les autres. Mahtan y avait trouvé l'amour, les autres avaient trouvé la mort. Et Ilestelwen avait fui.

Elle ne voulait pas y penser. Pas pour l'instant. Le temps apaise les douleurs, mais celles-ci étaient bien trop horribles.


Voici enfin le début de l'histoire de la grande énigme "Elwen". Je sais que le choix de ne mettre ce passage que ici peut être déroutant, laissez-moi vous expliquer ma démarche : dans une conception traditionnelle de la narration, on a l'enfance du personnage qui vient expliquer les actes, justifier les événements, ... on peut ainsi appréhender le personnage avec plus de consistance et apporter une sorte de voile de compréhension (du genre : ah elle fait des trucs horribles mais elle a vécu des choses atroces alors ça peut expliquer ...) ce que je voulais à tout prix éviter ! Ainsi, je vous apprends à détester Elwen et je vous apporte ensuite le début de son histoire comme ça vous êtes totalement libres de penser ce que vous voulez d'elle. Si j'avais mis ce chapitre en guise de prologue, votre vision d'Ilestelwen aurait été biaisée. Le mettre si tardivement permet de vous inviter à avoir un regard rétrospectif sur tout ce qui lui est arrivé.

C'est tordu, je sais, mais j'espère que ce petit délire littéraire issu de mon cerveau névrosé en aura convaincu plus d'un ^^'

Sur ce, bonne journée à tous et à la prochaine ! J'attends vos commentaires avant de poster la suite pour tenter d'adapter le chapitre et permettre une meilleure compréhension.