1992 TA – Rivendell

C'était la quatrième carte que Legolas regardait et le nom d'Hoarwell n'y apparaissait toujours pas. Exaspéré, il jeta la carte par terre avant de soupirer. Ce nom hantait ses pas et ses pensées, il ne cessait d'y songer. Il avait au départ cru qu'Hoarwell était un prénom, mais après des mois de recherche, il avait enfin appris qu'un fleuve en portait le nom. Mais soit le fleuve s'était tari, soit on lui avait menti puisque après des semaines à longer les montagnes, il n'avait toujours aucun espoir auquel se raccrocher. Il s'était finalement rendu à Rivendell, exténué et désespéré. Elrond n'avait pas posé de question, comme il avait l'habitude de le faire. Legolas avait prétexté une visite aux jumeaux et à Arwen, personne n'y avait cru. Celebrian lui avait jeté un regard étrange, s'attardant sur lui comme pour tenter d'en déchiffrer les pensées.

Un bruit de pas lui fit relever les yeux de son pupitre. Elladan s'avançait vers lui, presque hésitant, et lui fit un bref signe de tête. Legolas ne lui avait pas reparlé depuis des années, le nom d'Elwen était constamment en suspend dans leurs échanges et le silence avait bien fini par se faire trop lourd. Elladan tira une chaise vers lui et s'y assit sans dire un mot. L'elfe blond replongea dans ses cartes, sans conviction.

- «Vous semblez être venu sans but, mais tout en vous indique le contraire. Qu'êtes-vous venu chercher, Legolas ?

- Des réponses. Ne faîtes pas comme si vous ne le saviez pas, répondit-il sèchement en se retournant vers son ami.

Elladan le dévisagea un instant, surpris de sa réaction. Les elfes n'avaient pas pour habitude de hausser la voix, encore moins de se disputer. Legolas fulminait, la tension qui parcourait ses doigts ne mentait pas.

- «Vous êtes en colère, observa Elladan.

- Oui. Oui, je suis en colère. Savez-vous pourquoi ? Siffla Legolas. Parce qu'il y a trente-deux ans, quelqu'un a disparu et que je n'ai cessé de tenter de comprendre la raison de sa fuite. Votre silence me hante depuis trop d'années.

- Ce quelqu'un est à fuir, non pas à poursuivre, souffla Elladan en fronçant les sourcils. N'avez-vous toujours pas compris ? C'était un démon, une chimère, rien de plus … »

Les cartes s'envolèrent en travers de la pièce. Elladan sursauta vivement.

- « Dîtes son nom. Dîtes-le ! »

Legolas s'était retourné brusquement, la fureur obscurcissait tant ses yeux que son ami demeura un instant muet de stupeur, comme frappé par une pensée et que tout prenait subitement sens.

- « Alors vous la cherchez depuis tout ce temps ? Vous vous engagez sur un chemin dont vous feriez mieux de vous tenir éloigné. Ilestelwen est maudite et vous ne savez rien des ombres qui la rongent. Je ne sais quels mauvais sorts elle vous a jeté, mais la meilleure chose que vous puissiez faire est de rentrer chez vous sans vous retourner.

- Je suis venu pour trouver des réponses, grinça Legolas entre ses dents. Trente-deux ans que j'erre, trente-deux ans qu'une question reste en suspend dans mon esprit, trente-deux ans que je me satisfais de votre silence. »

Legolas referma sèchement le grimoire à sa droite, Elladan ne broncha pas mais se tendit un peu plus. Il ne reconnaissait plus l'elfe autrefois si calme et réfléchi, cela ne lui ressemblait pas de se laisser ainsi aller.

- « Legolas, réfléchissez donc un peu ! Son piège n'a fait que se resserrer autour de vous, année après année, jusqu'à vous transformer au point que je ne puisse vous reconnaître. Méfiez-vous, on dit de cette femme qu'elle est terrible, qu'elle possède un don qui vous détache de vous-même. La colère vous embrasse, ne la laissez pas gagner sans raison.

- Sans raison ? TRENTE-DEUX ANS, Elladan, trente-deux ans ! cria Legolas en envoyant à nouveau valser des cartes en travers de la pièce. À chaque village, j'espère la voir ou au moins apercevoir sa silhouette, même si c'est sur la crête d'une montagne à l'horizon. Je suis celui qui guette chaque signe, celui qui n'a jamais cessé d'espérer retrouver la fille qui n'avait plus d'espoir. J'ai besoin de savoir … Je ne saurais l'expliquer, je ne sais pourquoi je porte cette force en moi, mais j'ai inexplicablement besoin de savoir. Je sais que je ne serais jamais en paix avant d'avoir revu le visage qui hante mes rêves depuis trente-deux ans.

- Legolas, vous courrez à votre perte, souffla Elladan. Ilestelwen porte les plus grandes horreurs du monde derrière ses yeux, c'est un mons-

- Je sais cela, le coupa l'elfe. Je sais aussi que vous me refusez la vérité depuis trop longtemps. Peut-être que ce sont finalement les Valar qui m'ont conduit ici, peut-être que c'est ici que j'ai toujours était destiné à trouver ces réponses que mon coeur réclame. Laissez-moi juger par moi-même des horreurs qui se cachent dans ses yeux.

- Ce n'est pas à moi de vous conter cette histoire … Je ne prononcerai pas ces mots, je ne porterai pas à vos yeux ces images qui me hantent encore, je ne me ferai pas complice de votre chute, murmura Elladan dont les yeux brillaient désormais de douleur. Si vous saviez à quel point je regrette de vous avoir présenté Elwen … ce fût ma plus grande et impardonnable erreur.

- Ne vous blâmez pas pour cela, laissez-moi plutôt vous en remercier : vous m'avez donné une raison de fuir, une énigme à résoudre et une flamme à poursuivre, s'écria Legolas en sortant de la bibliothèque en ouvrant d'un grand geste les portes battantes qui s'écartèrent avec fracas.


1989 TA – Arnor

Un vieillard aux yeux si bleus qu'ils paraissaient blancs fixait Elwen depuis des heures. La peau de l'homme était telle du papier froissée ou du cuir usé, ses veines y apparaissaient par endroits et les plis au niveau de ses articulations étaient raidis par les années. Ses cheveux ressemblaient à du coton, léger et vaporeux, blanc et fragile comme de la neige.

Elwen n'osait plus bouger depuis que les gardes et les centaines d'hommes l'avaient attachée à une lourde chaise de fer qui semblait avoir été spécialement conçue pour ce moment. Ses bras étaient maintenus sur les accoudoirs par de grossiers bracelets d'acier, tout comme ses chevilles aux pieds du siège. On lui avait arraché sa cape de laine et ses cheveux rougeoyants n'avaient jamais paru aussi visibles et honteux. Sa lèvre saignait, on lui avait assené un coup qui l'avait fait doubler de taille.

L'elfe n'avait pas été assez bête pour penser à se débattre, se contentant de demeurer muette malgré les cris des femmes et les hurlements des hommes qui la bousculaient alors qu'elle était traînée dans le hall d'une grande bâtisse en pierre noire. La haine qui s'échappaient des dizaines de visages dirigés vers elle avait achevé de rendre mutique l'elfe. Le vent du monde ni-vivant, ni-mort s'était fait assourdissant, couvrant les sanglots désespérés qu'elle retenait à tout prix.

Elwen était trop fragile pour revivre des années d'emprisonnement ou des séances de torture. Elle venait de perdre sa fille, s'apprenait mère par deux fois et endeuillée depuis mille ans. Un gouffre s'était ouvert en travers d'elle, libérant les brèches dont les failles forçaient les murailles qu'Elwen avait inlassablement bâtie au cours des siècles.

Elwen n'était plus Elwen. Elle n'était pas non plus Ilestelwen, ni Athelleen, ni Cara Finda, ni la Faucheuse, ni Mirina Sor. Elle était juste perdue, submergée par les évènements, sans force ni volonté pour tenter de s'en sortir.

Le vieillard avait senti son abattement, ça se lisait dans ses yeux, mais il ne bougeait toujours pas. Dehors, le jour s'était fondu en nuit qui avait laissé place à l'aube. Elwen gardait les yeux fermés pour échapper au regard si étrange de l'homme.

- « Les Anciens racontent une légende que personne ne parvient à oublier, même après tant de siècles, ces mots restent inexplicablement inscrits sur les murs de nos esprits. On dit que tous ceux qui l'entendent en sont changés à jamais, que leurs yeux se font miroirs de leur âme, révélant leurs démons et leurs ombres au grand jour.

Elwen ouvrit les yeux. L'homme la fixait toujours de manière impassible, seule sa bouche s'animait, comme si elle était détachée du reste de son visage.

- « Je ne sais pas ce que je fais ici, gémit-elle en sentant ses dernières forces faillir. Je vous en prie, laissez-moi m'en aller … Je n'ai rien à faire ici … »

L'homme cligna des paupières et sembla enfin la voir après des heures. Il demeura immobile avant qu'un léger tremblement ne parcourt le coin de ses lèvres.

- « Vous êtes comme ils l'avaient prédit, vous êtes la grande seconde aux cheveux de crépuscule. Ils ne s'étaient pas trompés … »

Elwen regardait l'homme avec incompréhension, le désespoir commençait à s'infiltrer en elle tel le plus mortel des poisons. Sans même en avoir conscience, ses bras et ses jambes commencèrent à se débattre malgré les bracelets de fer qui lui entaillaient la peau. Le vieillard se pencha vers elle et la détailla encore quelques instants.

- « Laissez-moi vous conter la légende des Montagnes Grises. »

L'air se figea autour de l'elfe, même la cohue de la rue en fut assourdie. Elwen cessa de se débattre et détailla le vieil homme. Ce nom, elle connaissait ce nom et, tout au fond d'elle, l'elfe sentit quelque chose se réveiller.

L'homme inspira profondément avant de se lancer dans le récit qui sembla geler toute la pièce.

- « Les terres blanches ont jadis porté un grand roi

Qui avait élevé et comblé ses sujets.

Tous le chérissaient pour son courage et sa foi

Mais comme tout roi, il dû un jour choisir une reine,

Ce fut parmi le peuple qu'il trouva sa promise,

Une pauvre et simple servante à la peau d'ébène.

Si quelques instants plus tôt, tous riaient d'elle,

A la vue du roi agenouillé, tous se turent.

Dans les yeux de la servante, brillait une étincelle,

L'amour qui naissait ici était le plus pur.

Le voile tomba sur elle, telle une blancheur nocturne

Et partout on clama que jamais plus grand bonheur on n' avait vu.

Ainsi s'unirent le roi aux yeux d'or et la plus belle des brunes,

Sous la clameurs du peuple descendu dans les rues.

Le riz et les baisers qu'on lança tombèrent en pluie

Sur le couple que plus jamais on ne vit séparé.

La reine ne vivait plus que pour son mari,

Le roi ne lâchait sa femme que pour l'embrasser.

Un matin de mai, jour béni par les Valar,

On annonça que la reine portait un enfant.

Son ventre s'arrondit et le roi se fit patient.

Pourtant, très vite, le rêve se changea en cauchemar

Un soir, on appela le médecin au palais,

Il trouva la reine inerte, ses yeux hurlaient sans bruit,

La douleur, disait-on, l'avait rendue muette.

Au matin, sans un cri, elle était morte.

Ainsi débuta l'ère des pleurs et des cris. »

Avec étonnement, Elwen remarqua que de grandes larmes coulaient le long des joues fripées de son interlocuteur, elles ruisselaient jusqu'à son menton. Ses mains et son souffle tremblaient. Alors qu'il allait reprendre son récit, le fracas d'une porte retentit dans la pièce. Elwen était incapable de se retourner et dû se contenter d'écouter avec un frisson le lourd bruit des pas qui s'avançaient vers eux. Une main de la taille de sa tête se posa sur l'épaule du vieillard qui pleurait désormais à chaudes larmes. Il repoussa faiblement la main, sans force.

- « Non … Non ! Hoy, laisse-moi lui parler, supplia-t-il.

- Tu ne peux pas, Tafà. C'est au tour des prêtres de l'interroger maintenant. Tu n'avais pas le droit de venir ici, Perihan te l'avait interdit et tu sais à quel point il ne faut pas provoquer sa colère ces temps-ci. »

Le colosse - dénommé Hoy – emporta hors de la pièce le vieil homme comme s'il était aussi léger qu'un morceau d'étoffe, le saisissant sous les aisselles et les genoux. Elwen le détailla plus attentivement alors qu'il lui tournait le dos. Ce géant devait bien mesurer plus de deux mètres et ses cuisses étaient grosses comme des tonnelets. Des cheveux frisés blonds encadraient son énorme tête où deux petits yeux noirs perçaient sa peau mate. Son regard était sévère et presque intimidant mais ses gestes étaient doux, il portait le vieillard avec précaution, comme s'il s'agissait d'un nourrisson.

Lorsqu'il revint dans la pièce, il était redevenu le colosse implacable qui avait fait frissonner Elwen. Sans un regard pour elle, il ferma les volets et disposa une douzaine de chaises en demi cercle face à elle avant d'y ajouter une grande table. D'une grosse clef attachée à son cou, il déverrouilla les placards qui entouraient la pièce pour en sortir toute sorte d'objets. Un grimoire, des chandelles, un compas, de l'encre et des plumes, des chaînes et des pieux d'acier.

Le silence qui régnait était pesant, terriblement pesant, si bien que l'elfe ne put réprimer un sursaut lorsque le visage du géant se planta brusquement devant ses yeux. Ses sourcils broussailleux obscurcissaient son regard, le rendant encore plus monstrueux qu'il ne l'était déjà. Il lui mit une écuelle sous le nez, la forçant à laper comme elle pouvait le peu d'eau qui y était contenue. Cela faisait deux jours qu'elle n'avait rien mangé ni bu et, même si l'eau avait un goût amer et âpre, elle avala tout le contenu de l'écuelle en un éclair.

Elle croisa soudain les yeux de Hoy qui la dévisageait, la haine faisait étinceler ses prunelles sombres mais elle soutint son regard sans ciller.

- « Le vieil homme … Faîtes-le revenir, je veux savoir la suite de la légende.

- Tafà est fou, il a perdu la tête à la mort de ses filles, il y a dix ans. Il invente une histoire pour chaque prisonnière qui vient ici, vous n'êtes pas la première à qui il raconte des bobards. »

Il lui retira sèchement l'écuelle et s'éloigna d'elle à grands pas avant d'ouvrir la porte pour laisser passer une dizaine d'hommes vêtus de capes rapiécées. La procession avait quelque chose d'étrangement solennel, tous marchaient au pas, le capuchon baissé sur leur visage. Ils prirent place et la lueur des bougies révéla enfin leurs traits.

Certains étaient très jeunes, d'autres aussi vieux que le vieillard aux légendes. Ils avaient tous les cheveux tressés d'une étrange manière et leur front était orné d'un signe dessiné au charbon. Mais ce ne furent pas ces prêtres atypiques qui retinrent l'attention d'Elwen. Au centre de l'assemblée, une des silhouettes était demeurée encapuchonnée. Tout ce que l'elfe pouvait deviner était son imposante taille, plus grande encore que celle d'Hoy.

- « C'est elle ? Questionna une voix rocailleuse venant de sous la capuche.

- Oui, votre Majesté, souffla un des prêtres en s'inclinant.

- Bien. Que le procès d'Athelleen commence en ce jour, que les Valar nous fassent grâce de la vérité et nous éclairent dans notre jugement. »

Hoy apparut dans le champ de vision d'Elwen et, sans qu'elle ne comprenne pourquoi, sa présence la rassura. Un des prêtes s'avança vers elle et désigna la silhouette encapuchonnée.

- « Vous voici en la présence de sa majesté Perihan, bénie des Valar et à la tête de la ville de Coldfells que vous avez tenté de mettre à genoux en vous y introduisant sans son accord. »

Elwen inclina la tête comme elle pouvait en signe de respect. Des tremblements nerveux parcouraient ses jambes et elle sut que si elle avait dû parler, sa voix en aurait été si faible et tremblante qu'elle en aurait eu affreusement honte.

Le roi-géant s'assit lentement dans son trône – aussi large qu'une table – et abaissa sa cape. Elwen n'osait pas le fixer mais elle sentait tant son regard brûlant sur elle qu'elle leva finalement les yeux vers lui. Ses cheveux étaient regroupés en une énorme tresse d'un blond glacial, des milliers de tâches de rousseur parsemaient son visage où deux yeux d'un bleu vif détaillaient l'elfe. Mais ce ne fut ni la blondeur ni grossièreté de ses traits qui firent sursauter Elwen.

Le roi-géant était une reine. Une immense femme, deux fois plus haute que les prêtes, la jaugeait en silence depuis son trône de bois noir.


Cela faisait des jours et des jours qu'un jeune homme lisait un parchemin d'un ton monocorde. Il énonçait tous les méfaits qu'avait commis cette mystérieuse Athelleen. Volant des bébés, égorgeant les petites filles et tuant les hommes au creux de la nuit, on racontait que le sang de ses victimes faisait rougir sa chevelure un peu plus à chaque meurtre. Elwen avait beau répéter qu'elle ne connaissait pas cette femme, le jeune prêtre poursuivait inlassablement son énumération sans un regard pour elle.

- « Elle remontait toujours plus au nord, peut-être espérait-elle que la neige calme les flammes qui la rongeaient, que le givre fasse disparaître la terrible couleur de ses cheveux. Elle quitta Coldfells, dépassa les montagnes, emportant avec elle des centaines d'enfants qui n'ouvriront plus jamais les yeux sur le monde dont ils avaient jadis rêvé. Et enfin, elle arriva à Shedùn. »

Un silence glaçant se répandit dans la pièce. Les prêtres avaient subitement arrêté de chuchoter pour incliner la tête, adoptant une attitude où perçait le deuil et le recueillement. Elwen sentit son sang se glacer à mesure que les souvenirs germaient dans son esprit.

- « A Shedùn, les gardes la laissèrent passer les grandes portes, ne l'arrêtèrent pas. Vous savez à quel point la cité était fermée sur elle-même, personne n'avait jamais entendu le nom d'Athelleen être prononcé. Comme un soupir, elle s'avança lentement dans la grande rue, savourant les prémices de sa victoire alors qu'elle observait avec délectation les larges bâtisses où sommeillaient encore les riches familles du nord. »

Toute la salle était suspendue aux lèvres du jeune homme, immobiles malgré la tension qui semblait s'être emparée d'eux.

- « Elle regarda ces gardes avec un sourire, pensant avec délice qu'ils venaient de commettre la pire erreur qu'ils pouvaient faire. Le vent se leva, sa capuche tomba et révéla son secret, sa chevelure plus rougeoyante que jamais. À la vue de cela, les passants sursautèrent et le silence s'empara de la ville. Le loup était dans la bergerie et, déjà, un sourire sans joie éclairait le visage de celle que l'on surnommera la guerrière aux flammes. »

Le récit du jeune homme fut interrompu par le tintement répétitif d'une plume qui tremblait contre une bouteille de vin ambré. Un des vieux prêtres avait fermé les yeux et tentait de contrôler le tremblement de ses doigts, en vain. Ce n'était pas la peur qui le rendait si agité, c'était la colère et l'incompréhension. La reine Perihan se pencha vers lui et posa son immense main sur son épaule dans un geste apaisant.

Le jeune homme reprit, mais sa voix s'était faite plus faible qu'auparavant.

- « Les anciens racontent encore que dans ses yeux vivait un feu ardent qui la consumait de l'intérieur. Mais la ville était trop sourde et aveugle pour voir la menace qui venait de s'introduire chez eux, menaçant à jamais la quiétude de leurs nuits. La grande épouse du roi était sur le point de mettre au monde son premier enfant, un fils qui, disait-on, régnerait sur le royaume au-delà des Montagnes Grises, celui dont le nom n'a pas été prononcé depuis des millénaires et dont les portes en sont ainsi rendues invisibles. La rumeur de sa venue proche parcourait la ville depuis quelques jours, l'Athelleen n'eut qu'à tendre l'oreille pour l'apprendre. Un aubergiste lui confia même que le palais s'était orné de roses blanches en cet honneur et que les portes royales avaient été ouvertes pour laisser passer le flot de villageois venus bénir la reine. La meilleure accoucheuse du Nord avait fait toute la route pour arriver au moment tant attendu et on l'accueillit au chant des plus belles jeunes filles de la cité.

- C'était un moment céleste, souffla le vieux prêtre aux mains tremblantes, un moment de pure majesté. Comme si le monde s'était subitement arrêté de tourner pour écouter cette vie naître. Les banquets étaient somptueux, les tables regorgeaient de pains blancs, de confiture d'orange, de prunes confites, de compotes et de ragoûts. Le vin n'avait jamais été aussi bon et on disait même que les fruits étaient si resplendissants qu'on avait l'impression de mordre dans un carré de sucre. »

Le silence avait repris sa place, tous écoutaient le vieil homme avec attention. Elwen tentait de paraître calme, mais, à mesure qu'elle comprenait, la panique la gagnait de seconde en seconde.

- « Contez-nous la suite, maître Bilgin, murmura doucement le jeune homme alors qu'il refermait son livre.

- Au creux de la nuit, alors que le roi et ses invités festoyaient encore, la reine fit savoir qu'elle se portait mal. Par instant, son ventre était dur comme de la pierre avant de se détendre à nouveau. D'une main experte, l'accoucheuse l'examina et, avec un doux sourire, elle annonça au roi que son fils serait là avant le lever du soleil. On transporta la reine à sa chambre et on mit de l'eau à chauffer. La reine, dans sa belle toilette de soie bleue, était sereine même si, par moment, son visage se crispait de souffrance. Alors que les contractions se faisaient plus douloureuses, l'accoucheuse ordonna à tout le monde de sortir de la chambre, mais elle ne vit pas qu'une silhouette demeurait dissimulée derrière les tentures. Si elle n'avait ne serait-ce qu'écarté les pans de tissus, elle aurait pu distinguer les étranges reflets cuivrés des cheveux du monstre de Shedùn. L'accoucheuse prit un peu de repos, elle s'assit un instant sur un des fauteuils de la pièce et lorsqu'elle rouvrit les yeux, un cri d'horreur lui échappa. Le roi et ses invités se ruèrent dans la pièce et n'eurent le temps que d'entrapercevoir la chevelure rouge qui hante encore ce palais avant qu'une silhouette ne saute pas la fenêtre. Le corps de la reine ne bougeait plus, sa peau était blême et ses yeux fixes. Lorsque le souverain lui attrapa la main, elle était déjà glaciale. L'écume lui barbouillait les lèvres et un peu de sang s'en écoulait encore. La guérisseuse se rua sur son ventre, le tâta avant de prendre dans sa sacoche une lame aussi aiguisée qu'un rasoir et de le lui ouvrir en deux. Elle batailla pendant de longues minutes avant qu'enfin elle ne ressorte l'enfant des entrailles de sa mère.

Le soleil se leva, mais le fils du roi n'ouvrit jamais les yeux et aucun cri libérateur ne traversa la pièce. L'assemblée demeurait abasourdie, on parle encore du silence qui s'y étendit comme le plus profond que l'on n'ait jamais entendu.

- Athelleen a tué la reine Huramal, épouse du Roi de Shedùn, mère de Nàl, le prince qui ne vécut jamais. Et son crime demeura impuni. Le peuple pleura pendant dix années la perte de leur souveraine et la cité tomba en ruine. Aujourd'hui, il ne reste rien de Shedùn et des merveilles qui y siégeaient autrefois. On ne retrouva jamais Athelleen qui disparut au pied des Montagnes, tout près du fleuve Hoarwell. Il se murmure pourtant depuis toutes ces années qu'elle reviendra et alors nous nous tiendrons prêts pour l'accueillir comme il se doit. » acheva le jeune prêtre sans quitter Elwen des yeux.

La pièce retomba dans un silence mortel, les prêtres échangeaient des regards étranges, grattant de leur plume les parchemins disposés devant eux. Seule Perihan était immobile, sa lourde tête appuyée sur sa main, elle regardait pensivement l'elfe.

- « Vous êtes l'Athelleen, n'est-ce pas ? Murmura-t-elle, faisant se stopper toutes les conversations de la pièce.

Elwen hocha négativement la tête avec peut-être trop de véhémence.

- « Je ne suis jamais venue dans cette région, je ne connaissais pas le nom d'Athelleen avant de vous entendre le prononcer. »

Sa voix tremblait et elle dût se faire violence pour soutenir le regard de la reine.

- « Que faisiez-vous alors sur la route d'Hoarwell ?

- Je- Je me suis égarée, bredouilla l'elfe en baissant les yeux.

- Personne ne se perd dans cette région, soit on connaît la route, soit on y meurt gelé. Nous sommes ici pour entendre la vérité, nous ne lèverons la séance que lorsque nous serons persuadés d'être en sa totale et stricte possession. »

Face au silence buté de son interlocutrice, Perihan poursuivit.

- « N'avez-vous donc aucune notion de justice ? Notre tribunal se veut impartial et juste

Chacun aura ce qu'il mérite, à chaque faute sa punition, n'est-ce pas la base de toute notion d'égalité et de civilisation ? J'ai pour ambition de bâtir un monde meilleur et cela commence par le rétablissement d'une justice : vous avez fauté, vous avez blessé et anéanti des vies, ne serait-ce pas dans l'ordre des choses d'être puni pour cela ? »

- J'ai déjà payé pour mes fautes, grinça Elwen. Plus d'une fois.

- Alors nous vous écoutons, racontez-nous votre vie et nous serons juges de cela. »

Elwen dévisagea tour à tour les prêtes qui l'observaient avec attention. Son regard s'arrêta sur Perihan dont les cheveux n'étaient pas nattés aujourd'hui, s'étalant dans son dos et couvrant ses larges épaules. La reine adoptait une posture conciliante mais une tension raidissait ses membres, faisant douter Elwen de la véracité de ses propos.

Etait-ce donc cela la mort ? Se retrouver face à une assemblée qui déciderait de si oui ou non vous avez bien assez souffert pour mériter la vie ? Elwen avait l'impression d'assister au jugement dernier, impuissante.

- « Vos yeux parlent pour vous, laissez les donc nous raconter ce que vous mourrez d'envie de confier à quelqu'un, murmura Perihan avec un doux sourire. Les souvenirs noient votre coeur depuis trop d'années, il est temps de les laisser germer. »

Avec encore un moment d'hésitation, Elwen prit une grande inspiration. Puis, elle commença son récit devant les yeux qui s'écarquillaient petit à petit. Le sourire de Perihan glissa lentement de son visage.


Legolas marchait d'un pas furibond dans les jardins de la Maison des Simples. La nuit était tombée depuis des heures et il ne croisa personne. Il lui semblait que la fureur ne l'avait pas quitté depuis son arrivée à Imladris. Ses bottes crissaient sur le gravier du sentier où il s'engagea mais ce fut un autre bruit qui l'alerta et le fit se retourner.

D'entre les arbres, Elrond sortait de la pénombre. Il avait l'air calme mais sévère, la colère de Legolas se tarit un peu à mesure qu'il réalisait à quel point il avait manqué de respect à son hôte. Depuis son arrivée, il n'avait partagé sa table qu'une seule fois, lui adressant à peine la parole.

Les deux elfes se toisèrent, Elrond enveloppé de son aura de sagesse, Legolas embrumé par sa fureur incompréhensible.

- « Vous êtes en colère, observa l'elfe brun en fronçant les sourcils. L'émotion vous mord le coeur et je vois dans votre regard que vous-même vous ne comprenez pas pourquoi.

- Elladan est venu vous parler, n'est-ce pas ?

- En effet, il m'a rapporté l'état dans lequel il vous avait trouvé. Il n'est pas le seul à s'inquiéter, des messagers de Mirkwood sont en route, votre père les a envoyés vous quérir dès qu'il apprit votre présence ici.

- Je ne rentrerai pas à Mirkwood, répondit glacialement Legolas en se détournant.

- J'avais cru le comprendre, en effet. »

Le silence s'étira alors qu'ils poursuivaient leur marche à travers les jardins. Legolas n'avait pas envie de parler, mais Elrond semblait s'obstiner à faire le contraire. L'elfe blond n'avait cessé de le croiser dans tous les coins du palais aujourd'hui, le maître de Rivendell devait être bien résolu à le confronter. Alors qu'il s'apprêtait à prendre la parole, la voix d'Elrond le coupa en plein élan.

- « Vous n'êtes venu ici que dans le but d'obtenir des réponses et non pour mes fils ou moi-même, déclara l'elfe qui poursuivit en voyant le mine contrariée de Legolas qui s'apprêtait à le contester, et vous en avez tout à fait le droit. »

Elrond s'arrêta subitement et posa sa main sur son épaule en le regardant droit dans les yeux.

- « Mais, Legolas, je crains que la colère ne vous ait conduit à faire preuve de stupidité, vous cherchez des indices sans oser demander de l'aide. Je foule cette Terre depuis plus longtemps que ces livres dans lesquels vous vous évertué à fouiller.

- Vous seriez peut-être bien capable de répondre à mes questions mais je n'ai aucune envie de répondre aux vôtres, répliqua lentement Legolas.

- Alors je n'en poserai pas. Laissez-moi vous aider. »

Legolas fut pris de court et hésita un instant, détournant le regard comme si les feuilles derrière son interlocuteur lui apporteraient conseil.

- « Vous ne trouverez rien sur Hoarwell dans mes grimoires puisque c'est moi qui les ai retirés des rayons il y a plus de mille ans.

Elrond sentit la surprise du prince à côté de lui et vit ses yeux s'écarquiller alors qu'il relevait la tête. Le visage de l'elfe brun s'était fait sévère et grave, évitant les yeux de Legolas pour mieux détailler la vallée qui s'étendait devant eux.

- « Hoarwell est un petit village martyr au pied des Monts Brumeux, aujourd'hui il n'en reste plus rien. Lorsque vous en passez les portes, la souffrance de ce qui s'est déroulé ici vous prend à la gorge si bien que la plupart des hommes l'évitent depuis toujours. On raconte que la vallée est maudite, que les esprits des disparus hantent les lieux.

- Que s'y est-il passé ?

- Personne ne le sait. J'ai moi aussi tenté d'en percer le mystère il y a longtemps, en vain. Tout ce que l'on sait c'est qu'une armée d'hommes enragés ont un jour déboulé sans raison pour ne laisser du village qu'un tas de cendres. Tous les villageois y ont perdu la vie et personne n'a ainsi pu raconter ce qui était arrivé. Les légendes disent qu'ils poursuivaient une flamme qui avait rendu fou leur roi et que depuis, par vengeance et par haine, ils mettaient feu à tout ce qui se trouvait sur leur passage.

- Une flamme ? Demanda Legolas, interloqué en levant un sourcil dubitatif.

- Les légendes sont anciennes, les traductions peu sûres. Mais voici néanmoins une carte pour vous rendre au village maudit d'Hoarwell. »

Legolas se saisit avec précaution du parchemin que lui tendait Elrond. Celui-ci ajouta quelque chose à propos de la neige et de la saison mais l'elfe ne l'écoutait déjà plus, complètement absorbé par le fin tracé de la carte. Sous ses yeux, le nom d' « Hoarwell » était inscrit en calligraphie soignée et son regard semblait ne plus vouloir s'en détacher, comme si ce simple petit mot représentait le peu d'espoir qui lui restait. Il avait envie de prendre Elrond dans ses bras mais se retint, se contentant de lui sourire de manière presque euphorique.

- « Merci … Merci mille fois, cher seigneur Elrond ! S'écria-t-il avant de partir en courant vers ses appartements, l'esprit encore absorbé par la sonorité du nom. Hoarwell, Hoarwell, se répétait-il, un sourire aux lèvres.

Il trouva sur son lit ses bagages faits et une note où il était inscrit « reposez-vous, vous partirez demain à l'aube ». L'elfe regarda pensivement son lit et la fatigue des dernières années sembla lui retomber dessus d'un seul coup. À peine s'était-il couché que le sommeil s'empara de lui. Ce n'est qu'à l'aube qu'il se réveilla en sursaut, le coeur battant et l'esprit embrumé.

La chambre était éclairée par la douce lumière du matin mais son coeur ne semblait pas vouloir se calmer. Devant ses yeux, une image horrible semblait se répéter à l'infini. Cette nuit, il avait rêvé. Mais le rêve avait quelque chose d'affreusement réel. Il ferma les yeux, priant pour que l'obscurité condamne la terrible vision qui ne voulait pas le quitter, en vain, les images redoublèrent de force. Il se frotta les yeux avec violence et lâcha un juron avant de se lever.

Mais même derrière ses paupières closes, malgré les ténèbres et le silence, le rêve se rejouait en boucle. Peut-être parce que cela n'avait rien d'un rêve, réalisa-t-il en sentant un frisson le parcourir.

Sans attendre, il attrapa ses bagages et courut à l'écurie. Les gens qui le virent quitter Imladris au grand galop le reconnurent à peine tant la peur dévorait ses traits.

Le paysage défilait à une vitesse ahurissante mais Legolas ne se permit pas de le contempler, le regard résolument fixé sur la feuille de route offerte par Elrond.

L'image d'Elwen entourée de flammes, debout au milieu d'un bûcher, le visage levé vers les cieux en une supplication muette le hantait, se superposant à tout ce qu'il regardait.

tout ce qu'il semblait voir était l'horrible image d'Elwen entourée de flammes, debout au milieu d'un bûcher. Le rêve avait quelque chose de glacialement réel.


Voilà pour aujourd'hui ! Je devrais poster la suite dans la semaine :)