Disclaimer : Fairy Tail appartient à Hiro Mashima. Between Drip and Drop m'appartient.
Rating : 18+
Avertissement : Contenu mature très explicite. Présence de sujets sensibles et purement fictifs à ne pas prendre en exemple. En aucun cas. Même dans la pénombre, quelqu'un sera toujours prêt à vous tendre la main. Stay safe.
Note : Vu leur longueur, les chapitres sont à lire au rythme qui vous convient. Ça doit être pénible d'avaler 25 000 mots d'un coup, et comme j'ai vu que ça se faisait sur les fics obèses... Pour faciliter votre lecture, voici une clé des marque-pages que j'ai mis dans le texte selon le contenu/nombre de mots lus (approximatif). Raccourci CTRL+F sur PC, CMD+F sur MAC, ou Rechercher sur la page.
#5 : 7000
#9 : 14 500
#10 : 17 000
#13 : 21 500
Playlist écoutée
The Neighbourhood – Heaven ; Stargazing
Sufjan Stevens – Should have known better
Ross Copperman – Stars are on your side
Dyathon – Hope
The Paper Kites – Bloom
1975 – Falling for you
Bonne lecture à tous !
Between Drip and Drop
I
Drip
Le froid s'infiltra jusqu'au réseau de ses neurones.
Ce n'était qu'une image, bien sûr : peu importe si le toit de la voiture l'avait épargnée, un frisson traversait son échine à chaque fois que le zéphyr faisait des siennes.
Les nuages épais avaient dévoré le ciel un peu avant midi. Ou un peu après… Ses pensées s'emmêlaient autant que ses cheveux trempés, alors ça devait être le froid, à défaut de trouver le responsable.
En vérité, ce dernier se trouvait dans la poche droite de son jean. Quand Juvia en extirpa son téléphone portable, ses yeux s'agglutinèrent à l'écran, avide de tout pixel pouvant apaiser son cœur.
— Terminal 4. C'est par là, lui dit Lyon en verrouillant les portières de sa Jeep.
L'alerte sonore du véhicule passa inaperçue à côté de la notification silencieuse.
Inconnu Aujourd'hui à 13:29
M'as-tu déjà oublié ? Tu me manques.
Juvia serra les dents et suivit Lyon d'un pas mécanique.
— Attends-moi, lui souffla-t-elle.
Il s'arrêta au milieu du parking pour lui laisser le temps d'arriver à sa hauteur. De fines gouttes esseulées tombaient encore du ciel.
— Tu marches comme une vieille. Une petite vieille accro à son smartphone, c'est pas mal comme image.
— Tu frimes… As-tu vu la taille de mes jambes comparées aux tiennes ? Je ne te rattraperais jamais, même en courant.
— Quand j'y pense, je ne t'ai jamais vue courir. T'es si élégante, comment fais-tu pour garder la ligne ?
Juvia leva les yeux au ciel, bref entracte entre l'azur et l'écran bleu, avant de s'écraser de nouveau sur celui-ci. La porte automatique s'ouvrit et jeta l'air glacial là où la fraîcheur se répandait. Rien d'agréable.
Elle croisa les bras. Lyon faisait abstraction de la basse température. Le froid ne l'importunait jamais, avec toute cette chaleur dans son regard.
Inconnu Aujourd'hui à 13:35
J'ai gardé ton bracelet... Ton sourire était à l'image des étoiles dans le ciel : magnifique.
Une photographie accompagnait le message. Elle contempla le bijou qui, autrefois, avait orné son poignet.
L'éclat maquillait l'argent d'un luxe inutile. Il aurait très bien pu être en plastique, qu'elle l'aurait quand même aimé.
Heureusement, elle le lui avait rendu avec toute la violence qu'il méritait : droit dans sa face. Dorénavant, un bracelet en tissu serpentait autour de ses veines.
Inconnu Aujourd'hui à 13:39
Je crois que je t'aime encore.
Très drôle. L'amertume sur le coin des lèvres, Juvia rangea l'engin dans un bac et passa le détecteur en bonne fugitive en cavale. Le bip fit vriller son cœur, elle retira ses chaussures pour clamer son innocence.
— Vous pouvez y aller, dit l'agente qui venait de passer ses mains partout sur elle.
Lyon s'esclaffa alors qu'elle marchait pieds nus.
— Si j'avais su, je serais restée dans la voiture.
— Simple procédure de sécurité, la rassura-t-il. T'as l'air dangereuse.
— Je déteste ce carrelage. Mes pieds détestent ce carrelage. C'est froid, et ça glisse.
— Pourquoi tu râles comme ça ? Dis-le tout de suite que tu me préfères à genoux, rit-il. Je peux t'aider à les remettre.
Juvia secoua la tête trois fois au moins. Elle attendit qu'il lui tourne le dos pour lacer ses bottines.
Pourquoi était-elle venue déjà ? Elle aurait pu se trouver ailleurs à cet instant, bien au chaud chez elle ou sirotant un Earl Grey au fond du Gloria Jean's.
Si le hasard n'avait pas fait son job, elle aurait continué sa vie bien tranquille loin d'ici sans jamais revoir son ami. Il l'avait croisée autour d'un café, entre la mélancolie et le vide. Et maintenant, les avions vrillaient les pistes du Sky Harbor, les ailes domptant le vent.
Une fois, sa curiosité malsaine l'avait amenée à regarder un reportage sur les crashs d'avions. Quelle idée de merde. Juvia s'appliquait à faire le vide dans sa tête avant de se rendre dans un aéroport. En vain, bien sûr. Comment se rassurer quand on pouvait, à chaque seconde du voyage, se retrouver dans l'insécurité d'un engin dont on ignorait tout ? À part qu'il pouvait voler.
Quel cliché.
Décollage, atterrissage et décollage encore. En fin de compte, c'était bien plus hypnotisant lorsqu'on était installés dans un fauteuil douillet.
Elle était loin d'être en colère, mais le manège derrière la grande vitre l'ennuyait. Les avions, le vent, le ciel gris. Des crachats divins venus détruire la perfection de sa journée.
La pire de toutes, depuis qu'il était parti.
Sa pluie aurait dû inonder ses joues comme à son habitude, mais elle avait un public désapprobateur à souhait.
Lyon marchait de long en large dans l'unique but de lui donner une migraine.
— Viens t'asseoir…
— J'ai encore de la route à faire, se justifia-t-il.
Sa silhouette déambulait sans cesse de gauche à droite, à quelques mètres derrière l'écran. Au lieu d'appuyer sur la notification qui réclamait son attention, elle vérifia l'heure encore une fois. Résister, ou satisfaire sa curiosité ? La tentation s'évertuait à dévorer son âme, mais c'était trop facile. Il attendrait.
Pour toujours, peut-être.
Moins quart. Le vol en provenance de Los Angeles atterrissait à quatorze heures et les voyageurs devaient arriver un peu plus tard, une demi-heure à tout casser.
De quoi avait l'air le frère de Lyon ? Avait-il les mêmes cheveux argentés ?
Son ami prétendait que son blond naturel était presque blanc. Cependant, Juvia refusait de se laisser duper, sa couleur était surnaturelle et ses cheveux décoiffés lui donnaient un air de personnage tout droit sorti d'un roman fantastique.
Les blonds ne lui avaient jamais inspiré confiance, les ténèbres devaient bien se planquer quelque part derrière toute cette pureté. Difficile de les déceler, mais loin d'être impossible. Et peu importe si Lyon était sincère, elle n'en démordrait pas !
Sans doute était-elle jalouse de sa couleur parfaite, mais c'était le dernier de ses soucis. Elle avait les cheveux d'une rose blanche plongée dans le sucre bleu. Cette habitude la définissait depuis plus de sept années déjà.
— Il est quelle heure ? demanda Lyon. Tu as faim ?
— Bientôt quatorze. Tu vas te comporter comme une mère poule pendant tout mon séjour ?
— Je prendrais bien un café, l'ignora-t-il.
Elle s'évertua à lui rendre la pareille, ses doigts jouaient sur l'écran, qui répondait :
Inconnu Aujourd'hui à 13:57
Miss Lockser, je sais que tu me lis. Parle-moi, s'il te plaît.
Plus jamais.
Juvia se contentait de sourire dans le silence de sa peine. Pourquoi mériterait-il une réponse ? Il n'avait pas le droit de lui envoyer ces lettres. Ni dans l'erreur, ni dans le mensonge. Quel menteur, lui aussi, qu'elle se répétait sans cesse. Surtout à son cœur. Surtout à cet instant, car elle était un serpent charmé par ses mots virtuels.
Elle le haïssait, n'est-ce pas ?
— À quoi es-tu en train de penser ? s'intéressa Lyon. Je ne t'ai jamais vue avec cette expression.
— Laquelle ?
Il hésita, plissa fort les yeux.
— Le désir ?
— Pff... C'est faux.
Autrefois, l'envie s'était déjà invitée à plusieurs reprises dans sa prunelle et sur sa chair. Elle l'avait tellement voulu, tellement convoité, tellement aimé.
Pour rien.
— Je ne voulais pas te vexer, souffla Lyon. Excuse-moi.
— Depuis quand le silence te met-il mal à l'aise ? sourit-elle.
Lyon se renfrogna.
— Je croyais être en train de discuter avec une vieille amie.
Coupable, elle articula un mot d'excuse.
— Tu te rappelles de ce qu'on avait inscrit sur le bureau de madame Scarlet ? Elle aurait pu nous tuer.
— Oui, je m'en rappelle. Pourquoi ça te revient au beau milieu de l'aéroport ?
— Je me disais que tu n'avais pas tort, à l'époque. Je serai toujours aussi bleue, et tu es toujours aussi blanc.
En prenant place dans le siège libre, il jeta un bref regard au téléphone entre ses mains, mais l'écran était déjà éteint.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? On avait inscrit les réponses à sa question. En plus, tu m'avais obligé à assister à son cours.
— Et j'ai pris à ta place. C'est toi qui avais écrit « Baby don't Hz me » ! Quelle idée, vraiment…
Il eut du mal à retenir son rire. Puéril.
— Ce n'est pas de ma faute si ton écriture est aussi jolie. Elle est reconnaissable parmi mille. De toute façon, je suis sûr que madame Scarlet s'est bien marrée dans son coin.
— Nous étions quand même deux. Rappelle-moi comment tu as fait pour échapper à sa colère ?
— Tu m'en veux pour ça ? C'était… il y a quoi, deux ans ?
Juvia plissa les yeux, puis replaça une mèche derrière son oreille en regardant droit devant elle.
— Deux ans, oui. Je ne t'en veux pas, disons que le passé me hante parfois. C'est tout. On était bien, à l'époque…
— Avant quoi ? Je te le dis tout de suite, ton sale caractère ne me manque pas.
Avant que le professeur Scarlet ne soit remplacée par monsieur Totomaru.
— J'aimais bien ton petit air agacé…
— Qu'est-ce qui te rend si bleue ?
— Tout, souffla-t-elle.
Il hocha la tête, l'air de comprendre, mais la situation lui échappait. Elle le savait bien.
Puis, Lyon esquissa un geste vers son poignet. Peut-être pour le serrer, peut-être pour ôter son bracelet et lui prouver toute sa compréhension. Mais Juvia se leva avant qu'il n'atteigne son but car il était si près, si près qu'elle suffoquait. Elle voulait hurler, elle l'aurait fait si sa voix avait bien voulu coopérer. À la place, elle prit le relais et se mit à faire les cent pas.
Lyon n'ajouta rien et reprit sa main coupable. Il se gratta la nuque. Juvia le devinait dans son champ de vision, mais elle reporta son attention sur son téléphone. Nulle notification.
— L'avion est là, remarqua Lyon sur le tableau.
Juvia scruta la porte fermée en silence. Toujours personne, bien entendu, mais elle préférait accorder son attention au vide. Tout, sauf à ce qui l'entourait. Ni à Lyon, ni aux autres personnes, ni même à ses messages.
Le temps s'arrêtait quand on le comptait. La minute ralentissait jusqu'à l'oubli, elle passait telle une étrangère dans le regard.
Juvia compta chaque seconde, respira chaque minute et rejeta l'impatience.
De toute façon, elle n'attendait personne. Elle aurait dû être dans la voiture, pas ici, à chercher l'inconnu. Lyon, lui, appréhendait l'arrivée des passagers.
Il évita d'exprimer son impatience, du haut de son allure contrôlée, mais Juvia décelait le petit tic nerveux qu'il faisait subir à sa lèvre de l'intérieur. Il la coinçait entre ses dents sans même s'en rendre compte.
La jeune femme jeta un dernier regard à son téléphone avant de le refourrer dans sa poche. C'est décidé. Elle arrêterait de vérifier, n'est-ce pas ? Finie, la nomophobie. Même quand ses doigts la démangeaient. Si elle décidait de se désintoxiquer de la technologie, elle pouvait y arriver en un clin d'œil.
Mais Juvia n'eut pas le temps de cligner de l'œil, ni même d'en jeter un à quoi que ce soit d'autre.
Les premiers passagers arrivèrent, se dirigeant aussitôt vers leur entourage. Leurs sourires fatigués traduisaient leur humeur.
Derrière ce rideau d'inconnus, lui.
Un brun, grand, les yeux aussi bleus que froids. Sa respiration se bloqua dans sa gorge quand il la fixa. Elle, l'inconnue qui le dévisageait sans gêne.
Noyée dans l'arctique.
Lyon lui fit signe avant de se diriger vers lui. Était-elle censée le suivre ? L'envie lui manquait, et ses pieds s'ancrèrent à jamais dans le sol glissant. L'inconnu avait déjà détourné le regard. Juvia n'en fit rien, c'était l'unique instant où elle pouvait l'inspecter. Pas trop longtemps, même si elle avait du mal à se focaliser sur autre chose. Elle aurait pu reprendre son téléphone, ou continuer à faire les cent pas, ou même se crever les yeux — n'importe quoi, vraiment, pour ne rien faire de ce qu'elle était en train de fabriquer.
À la place, elle le détailla de la tête au pied. Cheveux noir corbeau, yeux bleus, chemise entrouverte, manches repliées. Ses muscles sous sa peau hâlée et sa silhouette élancée. Il fixa un point au-dessus de l'homme et Juvia devina leur conversation de loin. Ses mèches contrastaient avec celles de Lyon.
Il n'avait rien de blanc. Il était fléau des ténèbres et de l'abysse.
Juvia ferma les yeux.
Il s'appelait Gray.
Juvia avait évité de serrer la main de Gray, il n'avait même pas tendu la sienne et s'était contenté d'un hochement de tête. Le profil parfait du bad guy. Peut-être bien qu'elle se trompait.
Ou peut-être pas. Il arrivait, dans toute sa splendeur et se contentait de mots brefs et de signes pour parler. Enchanté, il ne l'était surtout pas, car elle avait analysé ses yeux — qui lui retournaient son inspection défiante.
D'accord, elle l'avait de nouveau reluqué, certes, mais ça ne voulait rien dire.
Elle était curieuse de ce drôle de spécimen. Il était un serpent, voilà tout. D'habitude, Juvia aimait bien les reptiles — ces créatures tant détestées —, mais Gray serait une exception.
Elle traînait des pieds, loin des notes musquées et la fraîcheur magnétique ; étourdissante, même. C'était bizarre, elle ne s'était attendue à rien, mais le tout lui avait été servi sur un plateau d'argent. L'apparence, la posture, la voix ; le caractère. Si droit, et si froid. En bref, un homme d'affaires rentré de voyage.
— Ça s'est bien passé, avec Ultear ? s'intéressa Lyon pour combler le silence.
— Comme d'habitude, dit Gray. Pourquoi elle est là, elle ?
Juvia détourna aussitôt le regard. Elle avait arrêté de le dévisager depuis déjà cinq bonnes minutes, mais du coin de l'œil, elle se sentait moins fautive. L'offense s'insinua dans ses veines. Quelle était cette question ? Lyon l'avait invitée, ce n'était pas un choix à part celui de le suivre.
— Pour vous.
C'était ça, l'unique réponse qu'elle réussit à souffler. La présence de cet inconnu l'écrasait. Pourquoi le vouvoyait-elle ? Il méritait les pires insultes de l'univers.
Tout ceci est dans ta tête, qu'elle se répéta dix fois au moins.
— Fiche-lui la paix, somma Lyon, agacé. Je t'ai présenté Juvia y a même pas deux minutes et tu t'arranges pour oublier son nom.
Le demi-frère de Lyon n'ajouta rien, et Juvia perdit l'intérêt qu'elle lui avait porté.
Inconnu Aujourd'hui à 14:21
Je ne sais plus quoi faire de nous.
Alors elle céda, car elle avait baissé sa garde et c'était de la faute de Gray. Il était le coupable parfait : ses doigts s'emparèrent des touches tactiles et envoyèrent une réponse à son bourreau.
Juvia Aujourd'hui à 14:23
Ce que tu en as laissé.
Juvia se mordit l'intérieur des joues et espéra remonter le temps. Elle n'était pas censée répondre. Ses doigts se crispèrent autour de l'engin, évitant de le fracasser sur la prochaine porte en verre.
Inconnu Aujourd'hui à 14:27
Une réponse de toi ? Tu illumines ma journée, Juvia.
Aussitôt, elle tortura sa lèvre inférieure entre ses dents. Merde. Que lui avait-il pris de répondre ? De retomber dans son piège.
Un silence de glace s'était installé entre les deux hommes censés être frères. Ça en devenait gênant. Allaient-ils se comporter ainsi pendant tout le voyage jusqu'à la maison de Lyon ?
Juvia n'avait aucune envie d'être là, mais elle ne voulait pas non plus s'enfermer dans sa bulle. Lyon lui avait dit ça, lorsqu'il lui avait proposé de lui tenir compagnie pendant ses vacances. Néanmoins, son téléphone n'avait rien d'une bulle, il était une prison au fond de l'eau.
— Je peux porter ta valise, proposa Lyon. La voiture se trouve un peu loin.
— Ça ira, refusa l'homme. C'est pas avec le poids de mes chemises que tu impressionneras ta copine.
Gray avait chuchoté sa dernière phrase dans le tumulte des voyageurs. Il se retrouvait à sa hauteur tandis qu'ils évitaient une famille pressée.
Juvia concentra toute son attention sur son écran pour ignorer sa présence, à quelques centimètres.
Bien sûr, elle le regarda.
— Es-tu une fan ? lui glissa Gray, un sourire séducteur plaqué sur ses lèvres.
Depuis quand affichait-il une telle expression ? Elle lui allait si bien, dans son rôle de vil serpent. Juvia détesta cette grimace entre le plaisir et l'iceberg. Elle ne voulait amuser personne.
Cette fois-ci, Lyon réussit à entendre leur conversation.
— Juvia est une amie, ne lui manque pas de respect s'il te plaît.
Gray leva les mains, innocent.
— Raison de plus pour lui signer un autographe.
Pourquoi voudrait-elle la signature d'un homme d'affaires ? Elle ne le connaissait même pas, peu importe l'argent qu'il amassait dans son travail.
La sortie du terminal quatre se situait plus loin, et à plusieurs mètres de sa délivrance, Juvia se révolta.
— Je refusais d'y croire, au début, mais je dois me rendre à l'évidence. Lyon m'avait prévenue.
En réponse à sa déception, il lui offrit un sourire goguenard. Si prévisible, et pourtant si charmeur.
— Lyon t'a parlé de moi ? demanda-t-il, glacial.
— Oui. De vous.
Juvia avait calqué le ton de sa voix sur sa froideur. Zéro surprise, depuis le temps qu'elle avait affaire à ce genre de personnes. Elle était habituée à la glace. Lyon lui avait à peine conseillé de l'ignorer. Selon lui, son frère était un cas particulier. Dorénavant, dans le dictionnaire de Juvia, particulier avait pour synonyme antipathique.
— Tu lui as dit ? Wow. Tu ne me caches plus au monde, lança-t-il à Lyon.
Il ne lui accordait plus un mot : Juvia était inexistante à ses yeux. Pas plus mal, elle l'ignorait aussi. Pour de bon, cette fois, d'ailleurs elle ne le voyait même plus dans son champ de vision. Quel beau carrelage luisant, quel vaste toit haut comme le ciel, quelles bonnes senteurs de café, de chocolat et… de chocolat.
— Où est passé Gray ? l'interpella Lyon.
— Là, indiqua-t-elle, surprise, mais l'homme était introuvable.
Pourquoi les avait-il semés ? Lyon soupira, agacé.
— Ne fais pas attention à lui. Par contre, ce crétin a laissé sa valise ici. Moi qui croyais qu'il rejetait mon aide…
Il marcha jusqu'au bagage abandonné, vérifia l'étiquette et la fit rouler sur le côté.
— Ça l'amuse d'agir ainsi ?
— Sans doute. On y va ? La sortie n'est plus très loin.
Alors ils marchèrent vite, poursuivi par le diable. Qui était absent, de toute façon, vu qu'il détestait leur compagnie.
Ils avaient affaire à un enfant capricieux et imbu de lui-même. Lyon s'était donné la peine de venir le chercher à l'aéroport et Gray lui faussait compagnie sans rien dire.
Toutefois, son ami ne s'en soucia guère, l'air habitué.
Inconnu Aujourd'hui à 14:39
J'aimerais te revoir.
Elle se détestait de vérifier son téléphone, qu'elle avait pourtant choisi de mettre en mode silencieux. Elle le sentait, voilà tout. Un sourire s'invita sur le coin de sa bouche.
L'aimait-elle encore ?
Peut-être un peu, malgré tout.
Malgré lui.
— Tu serais encore plus ravissante si ton sourire s'adressait à une personne réelle.
Juvia le scruta. Il lui offrait une expression charmante, les fossettes creusées, les yeux pétillant de vie.
— Je ne cherche pas à l'être, souffla-t-elle.
C'était une vraie personne, derrière le virtuel. Juvia le connaissait mieux que quiconque. Du moins, c'était ce qu'elle se plaisait à croire. Pourtant, elle n'avait rien vu venir.
Lyon passa la porte automatique en même temps qu'elle.
— On n'attend pas… Gray, c'est bien ça ? Ton frère.
Bien sûr qu'il s'appelait Gray. Impossible à oublier.
— Demi-frère, la reprit-il. Gray est juste là.
Il lui indiquait la valise, l'air d'ignorer où elle voulait en venir et elle cligna des paupières trois fois avant de répondre.
— Je ne te savais pas aussi doué avec les otages. C'est nouveau, ça.
L'homme lui fit un grand sourire :
— J'ai hâte que tu découvres mes autres nouvelles qualités !
— Laisse ton sadisme au placard, il ne va quand même pas passer la nuit ici. Le canapé est plus confortable qu'une chaise d'aéroport.
— Parce que tu comptes partager mon lit ?
— Un gentleman céderait sa chambre entière à son invitée.
— Mais bien sûr ! rit-il. T'inquiète pas, la maison compte plus d'une chambre. Je vais mettre la valise dans le coffre, tu pourrais attendre notre charmante princesse ici pour lui montrer le chemin ?
Juvia n'eut d'autre choix que d'acquiescer et le regarder partir. Qu'aurait-elle pu dire, après tout ? Laissons-le là, ça nous fera des vacances. Passe-moi tes clés, j'ai de la force dans les bras. Pas question qu'il dorme sous le même toit que moi. Ton frère est un psychopathe, t'es au courant ?
Juvia prit une grande bouffée d'air frais. Moins froid qu'à l'intérieur, certes, mais la brise lui fit du bien.
Les voyageurs allaient et venaient : des sourires fatigués, le soulagement pour certains, l'angoisse pour d'autres. Une femme parlait à sa famille en bonne organisatrice de voyage, elle avait tout sous contrôle.
Juvia cacha ses mains dans ses poches, puis les ressortit. Vides. Elle résisterait, cette fois.
Là-haut, la pluie quitta le tableau pour de bon et le soleil s'invita dans le regard. Le ciel était divisé en deux : gris et bleu partout dans chaque recoin de l'atmosphère.
Un doux sourire étira ses lèvres.
Derrière la porte vitrée, Gray marchait dans sa direction, les mains dans ses poches.
Juvia leva une main et lui fit signe. Un peu maladroit, un peu bizarre. Pourquoi ses doigts fébriles firent-ils ce geste en particulier, et non un autre ? Elle avait juste voulu attirer son attention, même si elle l'avait déjà tout entière, car il la regardait, et elle le regardait.
Son salut royal ne passa pas inaperçu. Gray lui rendit son signe, le mimant à la perfection avec sa main droite. Nulle moquerie sur son visage, il s'appliquait à reproduire son geste dans toute sa maladresse et sa bizarrerie.
Le jour illumina ses yeux bleus, qu'elle refusa de fuir. Ténèbres, neige, azuré. Il évoluait sous ces couleurs avec une désinvolture éternelle. Ses mèches captèrent le rayon vif, ses prunelles transpercèrent les siennes et sa froideur demeura intacte. Sous le soleil, il était simplement beau.
Un véritable prince.
Qu'est-ce qui lui avait tant plu chez lui, au début ?
La première chose, c'était sa voix. Calme, contrôlée, bienveillante d'une certaine façon. Elle aimait sa manière de tenir une règle entre ses mains, l'air presque sévère. Il l'agitait comme une baguette magique, sur le tableau, les manches longues de son kimono dansant au gré de sa passion.
Ses cheveux longs, retenus en queue de cheval pour dégager sa frange de son regard encre de chine. Il la fascinait. Excentrique, beau, rassurant. Il avait teint une partie de sa chevelure en blanc, créant un contraste avec l'obscurité.
C'était peut-être ça, ce qu'elle avait aimé le plus. Sa droiture et sa perfection. Elle arrivait à distinguer son bien et son mal. La promesse de ne jamais la trahir, car il pouvait faire ce choix à tout moment. Jamais un mélange des deux.
Elle s'était trompée. Il avait opté pour l'obscurité.
Juvia Aujourd'hui à 22:47
Est-elle encore dans ta vie ?
Bon sang. Faites qu'il ne réponde jamais. Qu'il évite de satisfaire le masochisme qui la dévorait de l'intérieur. Quelle idée de merde. Bien sûr qu'elle l'était, et bien sûr qu'il mentirait.
Et s'il disait la vérité ?
C'était stupide. Il avait perdu sa confiance. S'il voulait tant que ça la retrouver, il devait faire bien plus que de lui envoyer des mots virtuels. Ses messages étaient insignifiants pour son cœur, même s'il sursautait à chaque notification.
Inconnu Aujourd'hui à 22:55
Oui. C'est compliqué, Juvia.
Juvia fixa ces mots pendant un quart d'heure au moins. Pour se les ancrer dans le crâne, pour tuer l'espoir stupide qui l'animait. Mais à quoi jouait-il ? Elle n'était plus sienne. Elle l'avait oublié !
Elle quitta la chambre d'amis, déterminée à s'éloigner de l'engin. Le hall détecta sa présence et alluma. Elle emprunta avec prudence l'escalier menant au rez-de-chaussée. La maison de Lyon lui était encore étrangère. Parmi les tableaux décoratifs ornant le papier peint gris, elle reconnut une photo de Lyon à sa remise de diplôme et son ventre se noua.
Dehors, une senteur de clope effleura son nez.
La terrasse se résumait à deux chaises et une petite table ronde en pierre, mais Juvia préféra marcher vers les palo verdes dont les fleurs jaunes jonchaient encore le sol après le départ du printemps.
Elle fit tout son possible pour ignorer la présence de Gray, qui fumait une clope adossé à un arbre. Son téléphone aimantait son attention. L'avait-il au moins vue arriver ? De toute façon, elle n'avait pas envie ni besoin qu'il la remarque. Il pouvait bien fumer tout son paquet sans lui adresser la parole, Juvia s'en foutait complètement.
Hors de question de retourner dans sa chambre pour une raison aussi futile. Après tout, une ombre planait encore sur son cœur. Elle préférait de loin la compagnie du diable.
— Tu vas au lac ?
Il ne la regardait même pas, alors elle acquiesça en silence et il lâcha une dernière bouffée cancérigène avant de ranger son téléphone.
— Viens.
Était-il en train de lui proposer de l'accompagner ? Surtout pas, qu'elle aurait dû jurer. Mais il était déjà trop tard pour ça, n'est-ce pas ? Il se mit en route et elle le suivit non pas parce qu'il l'emmenait au lac comme une demoiselle en mal d'amour, mais parce que c'était la direction qu'elle devait prendre. Gray ou pas Gray.
Son téléphone se trouvait à des kilomètres.
Un sentiment d'inquiétude s'immisça dans son ventre et elle traîna des pieds dans l'ombre du demi-frère de Lyon. Toujours suivre son instinct, se répétait-elle. Même si elle était surtout en train de suivre le diable, à cet instant.
— Pourquoi le lac à vingt-trois heures ?
Sa voix drapée d'iceberg n'aida en rien à la rassurer. Elle n'avait pas à faire la conversation à cet inconnu.
— Je vous retourne la question.
— Parce que tu veux y aller et il est vingt-trois heures, dit-il en haussant les épaules.
Le serpent se déguisait en preux chevalier.
— Allez-vous m'agresser sur le chemin du lac ?
— Non, répondit-il aussitôt, et elle faillit lui rentrer dedans quand il s'arrêta. Dans quelle catégorie de gens m'as-tu classé, au juste ?
La glace dévorait ses yeux bleus.
— Juvia hésite encore entre les rustres, les têtes à claques et les sociopathes. En bref, un bad guy dans toute sa splendeur.
— Merci, dit-il, presque sincère. Juvia veut-elle bien me suivre sur ce chemin sinueux jusqu'au lieu du crime — pas tant que ça, c'est beau par ici, non ?
Autour d'eux, il faisait bon et de nombreux lampadaires sur le sol éclairaient le chemin assez large pour accueillir un camion. Quatre bancs en bois parsemaient la route et, dans la nuit, une aura presque féérique habillait les troncs d'arbres.
— C'est une habitude, se justifia-t-elle, plus pour elle-même que pour lui.
— De suivre des mecs inquiétants ?
— Je ne suis pas en train de vous suivre.
Il ralentit le pas pour lui laisser le temps d'arriver à sa hauteur, mais Juvia en fit de même afin de rester dans son ombre. Pas question de s'aventurer près de lui.
— Un bad guy, dis-tu ? lui lança-t-il.
— Les cheveux noirs, le regard froid, la posture. Votre odeur glaciale.
Il arqua un sourcil tandis qu'elle s'avançait vers un banc pour s'y asseoir avec tout le calme dont elle pouvait faire preuve. Ça faisait déjà un moment qu'ils étaient seuls et il aurait pu l'agresser depuis longtemps. Pourquoi attendre le lac, si la forêt les dissimulait au monde ?
Gray demanda sa permission avant d'allumer sa clope.
Droit sur ses longues jambes, il l'observait derrière les courbes mortelles de la fumée. La couleur intense de son regard brillait dans le noir.
Sa main enfonça le briquet dans sa poche. Gray eut le temps de fumer plus de la moitié de sa cigarette, avant de considérer ses propos. Il pencha la tête sur le côté pour lui concéder ce point.
— Si c'est ça qui peut t'exciter. Je peux faire avec.
Juvia bondit de sa place, prête à décamper.
Sauf que Gray leva sa cigarette pour clamer son innocence et l'invita à se rasseoir avec un rire qui fracassa son cœur en huit.
Gray riait avec elle.
— Je ne compte pas te violer, Juvia.
Son rire ne chassait en rien le sérieux de ses prunelles. La manière dont il prononçait son nom lui faisait un effet désagréable dans le ventre.
— Je le sais bien, ce n'est pas ce qui m'inquiète.
— Tu es inquiète, releva-t-il.
— Juvia veut éviter… d'être charmée.
Il arqua encore son stupide sourcil. Juvia avait opté pour l'honnêteté, quitte à se couvrir de ridicule. Elle n'était ni intéressée, ni disponible, ni rien du tout. Qu'il garde ses beaux yeux et sa foutue froideur.
— Des vacances dans la maison de ton pote, un bad guy qui débarque dans ta vie, tes yeux qui ne me quittent plus, prit-il le temps de lister, plus calme qu'elle ne l'était. Le scénario d'un vieux film romantique un dimanche soir.
— Plutôt de l'horreur, le samedi.
Il écrasa sa cigarette du bout de sa chaussure.
— Drôle de fantasme, commenta-t-il, désintéressé.
Juvia cligna des paupières. Nul besoin de lui répondre après tout, ça ne la regardait en rien. Ce n'était pas ça qui allait la charmer. Elle n'espérait aucun signe de sa part ni quoi que ce soit, mais la méfiance s'invitait dans son calcul. La pénombre tourmentait son cœur. Impossible de l'oublier avec un rebond — Gray parmi tous.
Elle ne voulait pas l'oublier, lui.
— Es-tu en train de le réaliser ? ajouta-t-il, aussi froid que d'habitude.
Glaciale, sa voix s'infiltra dans ses veines et la laissa inerte.
Gray alluma une deuxième cigarette.
— Non, déclara-t-elle.
Mais ses yeux suivaient chaque centimètre allant de la chandelle meurtrière à la bouche suicidaire. Habitué, il la tenait entre les phalanges de son index et son majeur. Puis, il l'emprisonna au coin de ses lèvres, la mort collée aux dents.
— Tu comprendras que j'évite de te parler des miens.
Juvia reporta son regard plus haut, où la clarté du bleu frappa l'obscurité.
— Le lac, monsieur Gray.
Sans attendre ses indications, elle se remit en marche et le laissa derrière. Le chemin n'était pas si compliqué pour l'instant, elle pouvait se débrouiller. Cela dit, le son de ses pas la rassurait. Non pas qu'elle avait peur de sa solitude, mais elle regrettait de mettre fin à leur conversation. Plutôt stupide de sa part, mais c'était ce qu'elle ressentait.
Un bref rire parvint à son ouïe pendant qu'il lui emboîtait le pas.
Juvia se demanda s'il la regardait encore.
Elle se laissa tomber sur l'herbe.
Gray, lui, préféra le silence.
Juvia restait consciente de sa présence, même si elle n'avait rien à lui dire. L'air frais du lac lui fit un bien fou : une gifle du vent glacial, à défaut d'en réclamer une au diable.
Les étoiles embrassaient la surface de l'eau dans l'intimité de la nuit. Seule ou pas, la sérénité du lieu calmait les battements frénétiques de son cœur. La pénombre drapait l'horizon et la lune n'épargnait que la silhouette du pont en bois.
Pas question d'envisager une quelconque baignade nocturne sous les yeux pervers de son garde du corps.
Elle pensait à ce qui était en train de se passer à des kilomètres d'ici.
Que lui avait-il pris de lui envoyer un tel message ? Son masochisme l'incitait à faire n'importe quoi, ce n'était pas ce qu'elle attendait de ses vacances. Si elle avait voulu s'enfermer dans sa folie maladive, elle serait restée chez elle.
Allongée sur le dos, son regard se perdit entre les astres intouchables. Le dôme frimait : lune parfaite, étoiles étincelantes et constellations visibles. Il ne manquait plus que son corps chaud contre le sien et sa bouche l'embrassant avec délicatesse.
Sur ses lèvres.
Dans son cou.
Frôlant la chair sensible de son sein.
Juvia n'oublierait jamais sa chaleur alors qu'elle regardait les étoiles. Etane l'avait faite sienne à de multiples reprises et l'avait tant aimée, et elle en avait fait de même. Quelle idiote. La mascarade n'avait pas duré plus d'un an : la perfection jusqu'au déluge.
Lui avait-il envoyé un message ? Était-il en train de le faire ? Elle regrettait un peu d'avoir laissé son téléphone dans sa chambre, mais elle savait quelle envie malsaine la prenait. Elle ne relirait pas les archives de leurs conversations, elle ne vivrait pas seule dans ce fantasme.
— Vous comptez rester là ? demanda-t-elle à Gray, car son silence la rendait nerveuse. Ce n'est pas dans vos habitudes.
— T'es si charmante quand tu t'énerves.
— Je ne suis pas énervée, contra-t-elle en fronçant les sourcils. Où étiez-vous passé tout à l'heure ? À l'aéroport, précisa-t-elle pour éviter le quiproquo.
Il leva son paquet de clopes et l'agita deux fois.
— Oh. Vous auriez pu nous prévenir, bougonna-t-elle à voix basse.
Son regard hivernal la fit tressaillir. Du haut de son mètre quatre-vingt, il la mettait en position de faiblesse. Aussitôt, elle se remit sur ses pieds.
— Vous ne dites rien ?
— J'aime le bleu.
Fuis, hurlait son instinct de survie.
Reste, décida son stupide orgueil.
Juvia l'observa en spectatrice extérieure alors qu'il tendait la main vers ses cheveux. Il prit une mèche et la fit rouler entre ses doigts. Qu'est-ce qu'il était en train de faire ? Elle réussit à articuler :
— Une couleur aussi froide que vous, ça ne m'étonne pas.
— C'est pour ça que tu l'as choisie ?
— Je ne l'ai pas faite pour vous, je ne vous connaissais même pas.
En vérité, elle avait bel et bien refait sa couleur deux jours auparavant, mais il n'avait pas besoin de connaître ce détail. Il se méprenait déjà sur ses intentions.
— Tu ne me connais toujours pas, et j'insinuais que tu l'es aussi. Tu es bizarre.
Son expression amusée la fascinait. Il remit sa mèche derrière son oreille et caressa sa peau du bout des doigts. L'attention n'était pas marquée, mais elle se sentit revivre contre son toucher. Ses yeux si bleus la sondaient. Il ne voyait plus qu'elle, et elle existait pour lui, suspendue à sa chair. Gray la faisait sienne.
Juvia était si faible entre ses mains.
— Vous… commença-t-elle, s'arrêta sans prévenir et plissa les yeux. Vous êtes doué. Vraiment doué.
Il laissa retomber sa main et déclara d'une voix frôlant le zéro degré, choix volontaire d'intonation :
— Fille facile.
Juvia le repoussa sans ménagement, d'ailleurs il grogna de douleur. Tant mieux ! Son pas furieux heurtait le sol alors qu'elle se cassait de là. Encore une fois, le prince-serpent se mit à rire. Il la suivait à quelques mètres.
— Juvia, l'appela-t-il sans hausser la voix, elle l'entendit car son ouïe ne faisait qu'idolâtrer sa voix depuis le début. Fais pas la tête…
— Arrêtez de me suivre !
— Je veux bien dormir là, mais on se les gèle un peu le matin.
— 'pas plus mal, marmonna-t-elle.
Ils se contentèrent d'emprunter le chemin inverse en silence. Ce qui représentait le dernier de ses soucis, elle n'avait pas à faire la conversation au demi-frère de Lyon. Il n'accéléra jamais le pas pour la rattraper, ni lui présenter des excuses, ni la consoler. Il traînait derrière comme l'inconnu qu'il se devait de rester. Juvia l'en félicita presque pour ça.
La jeune femme arriva la première devant la porte fermée, qu'elle fixa pendant tout le temps que Gray prit pour arriver à sa hauteur. Lyon n'avait-il pas remarqué leur absence ? Son geste machinal lui revint en mémoire et elle se fustigea mentalement. Leur hôte fatigué dormait déjà.
Elle s'était enfermée dehors avec Gray.
Un bruit métallique tinta dans l'air et elle jeta un regard vide aux clés de son compagnon de nuit. Gray prit tout son temps pour grimper les trois marches qui les séparaient.
Il l'observa de la tête au pied. Juvia faillit le gifler pour ça, mais elle resta immobile sous les prunelles qui caressaient chaque parcelle de son corps.
Elle ignorait ce qu'il était en train de faire, de penser, et pour être tout à fait honnête, elle s'en moquait. Il était encore préférable de s'enfermer dans sa chambre en tête à tête avec son passé maladif, plutôt que de rester une seconde de plus avec ce joueur vil.
— Quoi ?
Sa bouche était stupide. Vraiment.
Gray embrassa une dernière fois sa chair et remonta jusqu'à ses lèvres. Bien sûr, il ne faisait rien d'autre que la détailler, mais c'était suffisant à la faire frémir.
— Tu sens l'herbe fraîche.
Il ouvrit la porte et la laissa passer en premier. Nulle galanterie, la patience imprégnait chacun de ses gestes.
Il jouait, mais elle n'en avait aucune envie. Son cœur était encore en morceaux, ce n'était pas Gray qui allait le réparer.
Surtout pas Gray.
#5
Quand elle entra dans sa chambre, elle savait déjà que le sommeil la fuirait.
Il était une heure du matin, après sa petite escapade avec le fumeur de l'enfer.
— Connard.
La jeune femme s'allongea et souffla un bon coup. Ses doigts jouèrent avec son téléphone, elle était heureuse de le retrouver.
Presque, car sur l'écran, aucune notification ne vint la troubler. Il ne lui avait même pas écrit, après tout ce silence. Ils avaient pourtant déjà échangé jusqu'au petit matin, hormis la veille d'un examen. Sa rigueur l'avait tellement charmée.
Une image mentale s'injecta dans sa prunelle. Le souvenir, dans toute sa perfection, se faufila jusqu'à sa mémoire. Les étoiles, le corps chaud, la glace qui fumait son futur décès.
Merde.
En bonne junkie, elle vérifia son téléphone. Pour s'occuper l'esprit ?
Pour embrasser la déception comme sa meilleure amante.
Juvia attendait. Quoi ? Aucune idée ; un message de lui. Pas question d'agir ; lui reparler. Elle se concentra sur son présent. Là, dans ce lit aux draps étrangers, sous le toit d'un homme qui lui voulait du bien. Lyon, bien entendu. Elle n'en avait rien à faire de Gray, il n'était qu'un détail.
Putain, ce que le détail était sexy.
— Sale con.
Une fille facile ? Peut-être que c'était vrai, en fait. Son cœur meurtri faisait pitié à Lyon, et pour se consoler, elle avait accepté d'aller chez lui ; de se jeter dans les bras du premier venu. Et maintenant, Gray était là, et elle ne savait pas comment arrêter de penser à lui. Une vraie fille facile.
Peut-être que Lyon n'avait aucune intention de recoller son cœur. Pourquoi le ferait-il, après tout ? Ses airs séducteurs lui collaient à la peau, certes, mais la destruction de leur amitié restait inenvisageable.
Juvia avait été assez claire durant leurs études, hors de question de profiter de lui. Sous le même toit, ou pas. Lyon lui avait tendu la main : il l'éloignait de la déchéance qu'elle s'infligeait. Ça n'avait rien d'un rendez-vous… n'est-ce pas ?
Elle devenait dingue, dans la solitude de cette chambre.
Son hôte avait bel et bien proposé celle au bout du couloir à Gray, mais ce dernier avait préféré le canapé au rez-de-chaussée. Sans doute qu'il détestait l'idée de se retrouver au même étage que Juvia. Tant mieux, ça l'arrangeait. Le péché capital au bout du couloir ? Merci, mais non merci, car elle était une fille facile. Bon sang. Il la saoulait !
Juvia prit la télécommande et zappa. La télé lui changerait les idées, mais l'heure tardive ne prêtait qu'aux rediffusions. Elle faisait avec. Un programme de télé achat à une heure du matin. L'épisode d'un dessin animé tournant en boucle sur la chaîne suivante. Des publicités. Encore des publicités. Elle s'ennuya devant pendant un moment, alors elle se remit à zapper.
La chaîne suivante passait la rediffusion d'une remise de prix. Elle n'en capta que les trois demoiselles gigotant sur scène, un grand sourire aux lèvres. Leurs habits fastueux semblaient plaire à leur public doté du même goût.
Les robes, assez jolies en vérité, découvraient leurs corps à plusieurs endroits, leurs longues jambes dévoilées sous le nez d'un public composé en grande partie d'hommes. L'occasion tenait à l'écart l'autre sexe, malgré le trio en tenue de demi-Eve.
Juvia scruta les lettres au-dessus d'elles. AVN Awards. Pendant un instant, entre les applaudissements et les rires joviaux, elle essaya de faire correspondre les lettres dans son esprit pour comprendre de quel show il s'agissait.
Enfin, elle réalise.
La spectatrice ferma les yeux, et lâcha un rire nerveux quand la présentatrice aguicheuse fit son discours pour présenter le gagnant de la meilleure représentation pornographique de l'année.
La liste des nominés arriva vite. Encore des hommes, une photo à droite, leur nom à gauche. Elle ne reconnaissait aucun de ces n…
Gray Fullbuster.
Son regard lui fit l'effet d'une douche froide.
Qu'est-ce que Gray faisait sur cet écran ?
On ouvrit l'enveloppe, on annonça le nom, et Gray était vraiment là, tout habillé de sa froideur. L'habitude prônait dans le ton langoureux de la femme qui lui remit son trophée. Le couple uni dans un geste intime était sculpté en or.
Pour son discours, Gray se contenta de mots simples et brefs, qui suffisaient à son public habitué à son caractère. Ils l'applaudissaient tandis qu'il prenait l'oscar entre ses mains pour le brandir en signe victorieux ; simple convenance pour les caméras, car il le baissa au bout de cinq secondes.
Pourtant, l'arrogance s'étalait dans son regard et il fit un sourire goguenard à la présentatrice alors qu'il embrassait chacune des femmes sur le plateau. Merde. Il était beau, sous le spot. La lumière faisait luire sa chair sous son col entrouvert et le sourire suffisant ne quittait plus ses lèvres, malgré la reconnaissance qu'il adressait au monde.
Es-tu une fan ?
Son regard se fixa sur le sol, là où le parquet la séparait de l'homme sur l'écran. Son cœur cogna sa poitrine et la curiosité lui bouffa les veines.
En prenant son téléphone, elle fit taire ses notifications.
Juvia voyait Gray, elle pensait Gray et sentait Gray.
La glace partout autour d'elle.
Lyon Vastia aimait le matin plus que quiconque au monde. C'était forcément la raison qui le poussait à la réveiller aussi tôt. Cela dit, la bonne humeur de Lyon ignorait l'heure tardive de son rendez-vous avec Morphée.
Que faisait-elle encore là, dans ce lit étranger ? Ces vacances semblaient si mal débuter. Au moins, son ami avait eu la décence de ne pas commenter sa léthargie.
Il ne lui restait plus qu'à trouver le courage de regarder Gray dans les yeux. Cet homme dont elle avait inspecté la nudité sur tous les résultats de Google images.
Mon dieu. Pourquoi ne pas rester planquée dans sa chambre pour les dix siècles à venir ? Un jour, on retrouvera sa carcasse coincée sous le poids de la honte.
La douche finit de la réveiller. Son reflet dans le miroir embué afficha un rictus moqueur qu'elle détesta. Elle était une adulte, bon sang ! Le métier de Fullbuster ne la regardait en rien, et de toute façon, s'il l'exerçait, c'était bien pour que quelqu'un regarde.
En bas, Gray et Lyon était plongés dans une conversation ponctuée par des volutes de fumée cancérigène qui la dissimulait de leur regard. Elle préféra rester sur la dernière marche de l'escalier sans s'annoncer. Lyon tira une taffe de la cigarette de son frère avant de la lui rendre.
Depuis quand son ami avait-il besoin de s'autodétruire ?
— Je ne sais pas, disait Gray. Elle va se débrouiller pour trouver quelqu'un d'autre.
— Ultear a toujours été douée pour trouver des remplaçantes.
C'est là que Lyon la vit. Il lui adressa un sourire qu'elle s'empressa de rendre, et cessa de se comporter comme une criminelle.
Gray n'eut pas besoin de se retourner pour la remarquer. Il avorta sa clope dans le cendrier plein et mit ce dernier de côté sur la table à manger. Merci, aurait-elle pu lui dire. Ce serait vachement bizarre de se mettre à lui parler de si bon matin.
À Gray Fullbuster.
Juvia pinça les lèvres. Il lui fallait un thé noir bien corsé pour se reprendre un peu. Des céréales, du jus d'orange frais et des œufs au bacon ornaient la table.
— Bien dormi ? la taquina Lyon.
En guise de réponse, elle lui servit un sourire de convenance. Il l'invita à se servir, puis se tourna vers son frère. Juvia lorgna le café noir de Gray avant de mettre la bouilloire à chauffer.
— Elle doit déjà avoir une idée bien précise, non ?
La politesse aurait dû les inciter à la faire participer, mais le thème du jour ne la concernait en rien. C'était déjà beaucoup, de ne pas faire une fixette sur les yeux de Gray.
— Sorano, proposa ce dernier. Elle était en train de lui parler quand je partais.
— Sorano ? Quelle idée. Pas assez bleu pour toi…
Gray la regardait pendant qu'elle versait l'eau chaude. Elle ne l'affronta pas tout de suite et s'attabla à côté. Bien mieux que de lui faire face.
— Tu préfères un petit déjeuner plus sucré, Juvia ? s'enquit Lyon car elle ne touchait pas aux œufs.
Elle jouait avec l'anse de sa tasse où le sachet d'Earl Grey infusait.
— Ça dépend… Que propose le menu, chef ? sourit-elle.
— Tout ce que tu voudras. À part du bacon, il est déjà sur les œufs. Ni de la confiture, ni du miel… J'ai du sirop d'érable sinon, s'excusa-t-il.
Pourquoi son livre de vie restait ouvert à la même page ? Lyon était si charmant. Il était beau, les manches retroussées et prêt à la satisfaire.
— Juvia peut faire des pancakes.
— Tu es mon invitée, la menaça-t-il, et la concernée se rassit aussitôt.
— Tu vas encore les brûler, rétorqua-t-elle.
— En deux ans, j'ai eu le temps de parfaire ma technique.
Juvia leva les yeux au ciel et plongea ses lèvres dans le thé brûlant.
— Charmant, souffla Gray si bas qu'elle crut rêver. J'espère que vous ne comptez pas sur moi pour participer à un threesome foireux.
— Gray, siffla Lyon. On n'a pas tous l'esprit mal placé, désolé de briser tes espoirs. Juvia est là pour passer un bon moment.
Gray rit en silence.
— Ses vacances, précisa Lyon.
Juvia se garda de tout commentaire, car son esprit était mal placé et des images défilaient dans son esprit comme un film en accéléré. Elle se fit violence pour rester de marbre et concentra son attention sur la vie réelle.
Près d'elle, la queue de Gray. Enfin non, il était assis sur la chaise voisine, et c'était entièrement de sa faute si Juvia portait son attention à cet endroit en particulier. Elle avait l'impression de le fixer depuis des heures. Si près de ses doigts.
Tous les acteurs étaient-ils dotés d'un membre impressionnant ? Pas forcément… Il avait reçu le trophée de la meilleure performance, pas du plus grand sexe. Il changea de position, lui facilitant la vue et ses yeux semblaient bien déterminés à ne rien voir d'autre.
Oh mon dieu.
La main de Gray sur sa cuisse, qu'elle chassa aussi vite posée là où elle ne la désirait surtout pas. D'ailleurs, que pouvait-elle bien faire de la main de Gray ? Elle la décolla de sa chair avec le plus grand soin. Son contact était électrifiant. La banquise fracassée sur son corps.
Ce n'était pas contre sa chair qu'il allait s'amuser à la réchauffer.
— Quoi ? l'attaqua-t-elle.
— Tu regardes, lui glissa-t-il à voix basse.
Le rouge lui monta aussitôt aux joues. Oh mon dieu, bis-. Il était en train de jouer, et ça n'avait rien de drôle.
— J'avais les yeux perdus dans le vague, nuance.
Elle pouvait bien se justifier autant qu'elle le voulait.
— Dans le vague, oui.
Il flatta une dernière fois sa cuisse et elle le laissa faire. Juvia se devait d'être honnête envers elle-même : c'était agréable. La main de Gray sur sa peau nue représentait le toucher le plus sexuel qu'elle ait pu connaître de toute sa vie. Bon sang. Elle était malade.
Pourquoi y avait-il comme de la douceur dans son sourire moqueur ? N'importe quoi. Cet homme était complètement fou, il prenait la situation beaucoup trop à la légère. De toute façon, son secret si bien gardé était à la portée de tout le monde. En était-ce un, au moins ?
Tu lui as dit.
Ils parlaient du travail de Gray quand elle était arrivée, n'est-ce pas ? Lyon avait juste oublié de l'informer de ce détail insignifiant.
Son hôte lui servit ses pancakes appétissants et s'attabla, un sourire fier plaqué sur les lèvres.
— Une baignade aujourd'hui ? lui proposa-t-il.
Mortifiée, elle acquiesça sans réfléchir.
— Tu ne l'as vu que de loin, mais je crois que le lac va te plaire.
Gray se tourna pour observer sa réaction. Elle finit sa bouchée avant de répondre. Qu'attendait-il ? Une sorte de feedback ? Elle n'allait quand même pas avouer avoir aimé leur petite sortie nocturne en tête à tête. D'ailleurs, à la base, Juvia voulait s'y rendre seule. Il s'était avéré que Gray se trouvait dans les parages. Le lac n'était pas sa propriété privée, si ? N'importe qui aurait pu être là. À part Lyon, qui dormait.
— Je l'ai vu, déjà. Sur Google Maps, commença-t-elle avant de regretter son mensonge. Puis j'y suis allée, hier.
— Il n'était pas un peu tard pour en profiter ? s'inquiéta Lyon.
— Oh pas du tout, le rassura-t-elle. La vue était magnifique, de nuit. Juvia a beaucoup aimé.
Gray lui souriait, elle resta aussi stoïque que possible. Ce n'était pas un jeu, bon sang.
— Il fait bon aujourd'hui, tu verras.
Juvia approuva son idée et enfourna une bouchée de son petit déjeuner sucré. Elle avait presque l'impression d'avoir trahi Lyon en se rendant au lac sans lui — mais en compagnie de Gray parmi toutes les entités de l'univers. Impardonnable.
Le diable en question jouait avec son paquet de clopes, désintéressé. Il avait envie de fumer, alors il s'isola sur la terrasse. Derrière la fenêtre, le vent s'engouffrait sous la manche de sa chemise. Parfait. Ce qui s'invita dans sa poitrine n'était rien d'autre que du soulagement.
— Gray te plaît ? demanda Lyon.
Comment avait-elle réussi à ne pas avaler de travers, à l'instant ? Avait-il remarqué ce qu'il se passait sous la table, depuis ses fourneaux ? Lyon lui adressa un regard pétillant de malice, qui ne la rassura guère.
— C'est un peu bizarre de me demander ça, non ? Je ne le connais pas.
— Certes, mais moi oui. Ça ne m'étonnerait pas qu'il s'intéresse à toi.
— S'intéresser ? Ça ne me ferait ni chaud ni froid.
Surtout froid. Lyon sourit.
— Tu es si charmante quand tu boudes.
— Je suis surtout offusquée que tu puisses penser ça de moi. Je n'ai rien d'intéressant, quelqu'un s'évertue à me le rappeler.
— Quelqu'un ignore ce qu'il a perdu.
Juvia détourna le regard.
Son cœur hurlait l'impossible.
— Je n'aime pas Gray, annonça-t-elle. Si ça peut te rassurer.
— Ce qui me rassurerait c'est de savoir que tu vas mieux, d'accord ?
Juvia acquiesça et le remercia du bout des lèvres.
Elle prépara un sac : crème solaire, maillot de bain, son fichu téléphone.
Dehors, Gray fumait encore. Sa présence pesait sur les débris de son cœur. Sous le doux zéphyr, Juvia suivit Lyon sans un seul regard pour l'enfer glacé.
Qui l'observait.
Lyon avait raison.
Le lac resplendissait sous l'astre du jour. Les rayons brûlants dévoraient leur petit paradis sur plusieurs mètres, seule une dizaine d'arbres offraient du répit autour du gazon. Où Lyon avait-il trouvé le temps de tondre la pelouse ?
Elle eut l'irrépressible envie de mémoriser cette vue, avant de se rappeler que s'armer de son téléphone était l'unique moyen de se tirer une balle. Elle évita donc de vérifier sa boîte de réception.
L'inscription « Privé » éloignait les touristes de cette zone du Roosevelt Lake. Tant mieux, Juvia n'était pas encore assez à l'aise pour se dénuder sous les yeux d'un inconnu.
Sous ceux de Lyon, elle retira sa robe sans hésiter. Non pas qu'elle dépréciait l'attirance de l'homme pour elle, mais il restait un ami avant tout et elle avait une confiance aveugle en lui. D'ailleurs, il ne prit même pas la peine de la reluquer, il était dans l'eau avant elle, à une seconde près. Elle avait couru aussi vite que ses pieds le lui permettaient, mais il avait triché.
— Tricheur ! hurla-t-elle en remontant à la surface.
Lyon se mit sur le dos et l'observa du coin de l'œil.
— T'as des petits pieds, c'est toi qui l'as clamé haut et fort hier.
Elle fit la chose la plus puérile qu'elle pouvait faire à cet instant : l'éclabousser en position de faiblesse. Il riait en se noyant.
— T'es dingue !
— Désolée, s'excusa-t-elle derrière un sourire.
Elle n'eut même pas à le forcer, la sensation était agréable. Peut-être bien que l'effet Lyon faisait déjà son travail sur elle. L'effet Lyon… cette appellation lui allait tellement bien.
Ça lui rappelait les heures passées ensemble entre chaque cours. Leurs conversations interminables, assis à même le sol dans l'arrière-cour de la bibliothèque. Il l'avait écoutée sans jugement, le jour où elle s'était confiée à lui. Qu'avait-il dit déjà ?
« Ne te perds pas, et si tu le fais, je viendrai te chercher. »
Erreur. Le sourire s'affaisse. Juvia disparut sous l'eau.
Elle retint son souffle. Assourdie, aveuglée, si légère dans une bulle incassable. Nulle douleur ni torture, dans les bras du vaste lac. Il la tenait au creux de sa bienveillance immortelle. Ce n'était pas qu'elle avait voulu mourir, c'était la mort qui l'avait désirée.
Juvia n'y était pour rien.
En regagnant la surface, elle prit une grande goulée d'air et vérifia le nœud de son bracelet trempé.
Lyon somnolait dans sa position préférée, toujours en planche. Juvia nagea jusqu'à lui, perfide, et du bout des doigts, chatouilla son ventre. Ses lèvres s'étirèrent mais il n'ouvrit pas les yeux. Elle déposa un baiser sur son abdomen dessiné et mordit sa chair.
Au moins, ça eut le mérite de le réveiller.
— J'étais sûr que t'allais faire ça ! s'esclaffa-t-il.
Elle grimaça, toutes dents dehors. Il était toujours aussi chatouilleux.
— Nageons.
Son ami accepta sans trop rechigner. Ils passèrent la matinée au lac ensemble, sans personne d'autre. La silhouette du fumeur manquait à l'appel.
Combien de paquets de clopes avait-il acheté à l'aéroport ? Un carton entier. Un camion, même ! Quel triste fait.
Pourquoi fumait-il autant ?
— J'ignorais que tu fumais, lança-t-elle à Lyon en sortant de l'eau.
Il se hissa à son tour et s'installa près d'elle sur les lattes.
— Pas toujours. Les choses ont changé, ces dernières années.
Elle acquiesça.
— Les pancakes délicieux, pas une seule trace de brûlure. Se retrouver, m'inviter ici… Partager les cigarettes de ton frère ?
— Demi-frère. Plutôt en de rares occasions. Je suis content que tu sois là, Juvia.
Elle se releva, lui offrant la vue de son corps humide. Les gouttes pianotaient une douce mélodie sur le pont. Une main sur la hanche, elle le défia de regarder et il prit tout le temps du monde pour réaliser qu'il devait détourner les yeux. Enfin, un sourire étira ses lèvres, il tourna la tête au ralenti et se perdit dans la contemplation de l'horizon, entre les montagnes et les plaines désertiques.
En vérité, elle se sentait désirée, et ça flatta son égo. Elle ne s'aimait pas à cet instant, mais Lyon le faisait pour elle. Enfin, la désirer. L'aimer était une autre histoire.
— La présence de Gray est une occasion ?
— Visiblement, souffla-t-il.
Elle laissa tomber le sujet en se séchant et remit sa robe avant d'aller s'asseoir sur l'herbe. Le vent doux bousculait la surface miroitant sous les rayons chauds. Il devait être midi.
Lyon s'ébroua comme un chien et passa une main dans ses cheveux pour les coiffer en arrière.
— Je vais rentrer, tu restes là ? demanda-t-il en marchant déjà vers le chemin sans se sécher.
Le soleil se chargeait de le faire. Des petites gouttes brillaient au bout de ses mèches blondes. Juvia acquiesça de loin.
Dorénavant seule, elle s'autorisa la faute impardonnable.
Un message l'attendait bel et bien. Elle dirigea un peu plus l'engin vers l'ombre pour éviter le soleil. Il lui avait écrit. Cependant, l'icône était différente et elle reconnut sans difficulté celle du mail, car il avait l'habitude de lui en envoyer par le passé. Pour ses cours avant tout, mais aussi pour autre chose.
Autre chose, oui. Juvia se mordit la lèvre inférieure avant d'ouvrir la missive.
Chère Juvia,
Je me demande à chaque seconde comment on a pu finir comme ça. Je nage dans les cendres de notre passé et la noyade me guette sans cesse. Tu étais la pluie calmant ma soif et le rayon dans ma noirceur. J'ai tant souhaité que tu brilles sans moi, car tu étais la lumière et moi l'ombre. Je le suis encore, c'est ce que tu penses de moi, depuis que tu as vu ce qui circulait dans mes veines.
Je n'ai jamais voulu te cacher nos mails, c'est pour ça que j'ai autorisé ton indiscrétion. Tu m'as détesté pour ma lâcheté, pourtant elle a une grande place dans ma vie. Moitié blanc, moitié noir, tu te souviens de ce que tu me disais ? C'est le risque à prendre, avec moi. Sauf que tu refusais ma totalité, le tout que je peux former, car j'existe ainsi entre le soleil et la lune, et elle l'a vu.
Elle m'a vu, si je devais jouer sur les mots. Quand je suis parti la rencontrer, il m'était inconcevable de t'oublier ; j'aimerais au moins que tu me croies sur parole quand je t'affirme cette vérité. Je t'ai observée, longtemps, tout comme je m'enfonçais dans le mensonge, longtemps aussi. Tu as tout gardé pour toi, pour un nous qui me paraît encore fragile. Même dans mes bras, même avec mes lèvres sur ta douceur et celle-ci en équilibre sur mon cœur. Peut-être que c'est pour cette raison que je lui parlais autant, peut-être aussi que je voulais sortir ma tête de l'eau et m'essayer au feu. Je ne sais pas. Ce qui est arrivé était inévitable.
Tu ne m'étais pas destinée, et j'aurais voulu que tu m'évites. Tu étais trop jeune, et j'étais trop vieux. Nous étions dans l'illégalité, même quand tu as arrêté la chimie, Juvia. Je regrette tellement que tu aies pris cette décision, surtout pour une personne comme moi. Le parfum était ton rêve et je suis un vulgaire poison. Je ne te mérite pas. Ta douleur ne mérite personne d'autre. Cette simple pensée me déchire le cœur, le sais-tu ? La présence d'un autre. Je ne veux pas te faire plus de mal, même si c'est déjà trop tard.
Tu me manques.
Je lui disais souvent que je t'aimais. Parfois, je lui demandais si c'était vrai. Elle m'a dit d'oublier, et j'ignore si t'y arrives mieux que moi. Je n'y arrive pas, sans toi.
Etane Totomaru.
Juvia relut le message une deuxième fois. À la troisième, une voix familière brisa le silence. Elle adora chaque note de son intonation glaciale. C'était exactement ce qui lui fallait pour chasser son envie de pleurer.
— Pourquoi tu pleures ?
— C'est faux, se défendit-elle en essuyant sa larme aussi vite que possible.
Elle cligna des paupières plusieurs fois et espéra que c'était suffisant pour chasser une quelconque rougeur.
— Tu veux en parler ? demanda-t-il, prudent.
Juvia le défia du regard, aussi froide que lui.
— Vous n'avez rien d'autre à faire ?
— Là tout de suite… non, ça va.
Pourquoi lui en parlerait-elle ? Ça ne la regardait en rien. Elle n'allait pas se mettre à lui raconter sa malheureuse vie et sa triste rupture avec son ancien professeur. Ce n'était pas dans ses habitudes de pleurer en public. La solitude était l'unique ennemie qui avait le privilège d'assister à des moments aussi pathétiques dans sa vie.
C'était stupide. La proposition de Gray était stupide. Sa main, de tout ce qui pouvait la trahir, était stupide car elle balança le téléphone droit dans sa face. Gray n'eut même pas une douce égratignure, il attrapa l'objet en plein vol avec un si bon reflex qu'elle était prête à l'accuser de tricherie.
— Vous feriez un bon attrapeur de vif d'or, commenta-t-elle à voix basse.
— T'es une fan ?
— Arrêtez de me poser cette question.
Elle n'avait pas besoin de se rappeler du métier de Gray à cet instant. Le désirable n'était plus qu'indésirable.
— Je parlais des bouquins, précisa-t-il. Seule une nerd me sortirait une telle référence.
Il gardait son téléphone dans sa main sans rien en faire d'autre. N'était-il pas censé se précipiter sur les plus lourds secrets de sa misérable vie ? Tout lui réussissait sauf le bonheur. De sa position de soumise, elle se gratta la cheville dans une attitude défensive.
— Etane Totomaru, entendit-elle tout à coup et il gagna toute son attention.
Il regardait quand même, au final. Avait-il déjà tout lu pour être arrivé si vite à la signature ?
— Putain, comment tu peux sortir avec un mec qui a un blase pareil ?
— Je l'aime, ça vous suffit comme raison ? grinça-t-elle entre ses dents.
Il arqua un sourcil dans sa direction, incrédule. Elle n'avait pas la tête à lutter.
— Chère Juvia, lut-il. Il est joli ton nom, tu le savais ça ?
Ce n'était pas écrit sur le mail, ça. Elle se mordit la lèvre inférieure et déclara d'une voix plus petite que prévue :
— Je n'ai pas envie de jouer là.
Il accepta ce fait comme si de rien n'était, car il ne dissimulait rien de son agissement perfide. Juvia pinça les lèvres et ravala l'insulte qui dansait sur le bout de sa langue. Il jouait vraiment, ce salaud. Gray parcourut les premiers mots du regard et grimaça, avant de relever à voix haute :
— Je n'ai jamais voulu te cacher nos mails, c'est pour ça que j'ai autorisé ton indiscrétion. Tu m'as détesté pour ma lâcheté, pourtant elle a une grande place dans ma vie.
Sa voix grinçait chaque mot avec indifférence, mais l'intonation d'Etane était différente. Gray le mimait avec une mièvrerie dramatique. C'était étrange de voir sa bouche articuler ces lettres. Aussitôt le passage fini, il mit une clope entre ses dents sans l'allumer et tout à coup, lui rendit son téléphone avant même d'avoir tout lu.
— Trop long, trop relou.
Juvia jeta l'engin maudit dans le sac.
— Vous n'allez pas fumer ?
— Ça dépend. Tu veux m'embrasser pour te sentir mieux ?
Un long silence s'affaissa sur eux, aussi mort que le son du lac. Pourtant, l'eau remuait sous la brise et elle n'était plus certaine si c'était le lac ou la valse se déroulant dans son estomac. Le sérieux dans le bleu la transperçait de toute part. S'il avait fumé, elle n'aurait pas eu à supporter ça.
Merde.
Il ne détournait plus son regard du sien, il cillait à peine car il la voyait, la douleur dans sa pupille fracassé. C'était bien ça qu'il voyait à cet instant, non ? Elle avait un peu envie de pleurer.
Juvia effaça vite sa larme de frustration.
— Etane fumait aussi vous savez ?
Il pencha la tête sur le côté pendant une seconde.
— Tu veux retrouver son goût sur mes lèvres ? Je fume pas les mêmes clopes.
Juvia jura à voix basse.
— Je ne veux plus rien de lui.
Ensuite, elle prit la main qu'il lui tendait pour la relever. Il lui cédait un pouvoir qu'elle n'était pas près d'assumer. Elle aurait préféré rester à genoux, qu'il la domine de toute sa hauteur et qu'elle se complaise dans sa faiblesse. Désormais, elle devait tenir sur ses pieds fragiles et faire face à l'iceberg. Mais Gray ne profita pas de ce moment pour goûter à la grandeur absolue.
Il l'attira à lui, et elle était si certaine de finir dans ses bras qu'elle fut déstabilisée quand il la traîna derrière lui jusqu'au lac. Elle ne put que marcher sur ses pas et disparaître dans son ombre.
— Que faites-vous ? demanda-t-elle une fois au bord de l'eau.
— Regarde-toi.
Sceptique, elle jeta un coup d'œil à son double marin. Pendant un instant, le zéphyr en abîma la forme. La silhouette se dessinait dans sa rétine. Sa robe d'été bousculée par la brise, ses genoux fragiles, ses lèvres torturées.
— Ne faites rien de drôle, se méfia-t-elle. Je suis aussi floue que mes pensées.
— Prête serment face à ton reflet.
— Quoi ? Du genre ne plus jamais penser à mon passé ? rit-elle à moitié.
— Du genre penser à moi à chaque seconde de ton existence.
Juvia l'affronta aussitôt, mais en réponse à son regard noir, Gray demeurait imperturbable. Un être de glace, qu'il était. Ça la fascinait.
Sa clope éteinte entre ses lèvres appelait à un baiser et ça la saoulait, sa prétention la saoulait. Elle ne voulait plus oublier.
Elle cessa de réfléchir. Elle agit : Juvia se retrouva à faire l'impensable. Ses mains sur son torse, sa bouche entrouverte dans une supplique muette et très vite, l'éclaboussure. Elle venait de le pousser dans l'eau, de tomber avec lui dans l'abîme et, de nulle part et surtout pas ailleurs : les lèvres de Gray écrasées contre les siennes. Un brut météore échoué dans la mer.
Sous la surface, l'eau flattait leur chair, la caresse dure et incontrôlable dans les remous tièdes d'une pluie d'été. Elle l'embrassait, elle, l'aurore de cette folie. C'était ce que son corps désirait ; l'oubli dans les vagues amères et l'obscurité de l'enfer. Mais l'enfer brûlait sa chair et Gray répondait à son baiser avec la même soif ardente. Ils avaient pourtant la tête sous l'eau et la surface semblait si lointaine, indésirable à cet instant, car ils étaient seuls au fond de l'abysse.
C'était si bon. Nul besoin de respirer, elle était en train de renaître et sa renaissance n'avait besoin que de la bouche contre la sienne. Bon sang. La bouche de Gray. Elle électrisait chacune de ses pensées ; mantra de sa délivrance dans une bulle d'eau. Il l'embrassait. Gray l'embrassait, et Juvia ne pensait à rien d'autre qu'à cette minute gelée.
La tendresse de ses doigts dans ses cheveux, ses mains encadrant son visage, la langue qui goutta au lac et à ses lèvres quémandeuses. Pourquoi ? Pourquoi la laissait-il s'abreuver ainsi de sa froideur ? Il ne fondait pas, il la calcinait. Elle ne comprenait pas, plus, ce qu'il était en train de faire. Il poussa leurs corps vers le soleil et ses poumons s'emplirent d'O2 aussitôt le haut de son crâne à l'air libre.
Gray se sépara d'elle et la dévisagea.
Un bloc de glace dans la prunelle.
Où était passée cette chaleur qui l'habitait, sous leurs pieds ? Venait-elle vraiment d'embrasser le diable au fond du lac ?
— Ça va mieux ? osa-t-il lui lancer, serein.
La jeune femme garda le silence. Elle ne lui avouerait pas la nouvelle adoration qui l'habitait, mais ses yeux ne se détachaient plus des lèvres de Gray. Gray. Juste Gray.
Alourdis par leurs vêtements, ils nagèrent vers la pelouse et sortirent de l'eau. Juvia fixa son dos, qu'il était en train de déshabiller.
La veille, elle avait déjà eu l'occasion de voir son corps nu sur une liste de photos interminable. Sauf que la version réelle se dénudait sous ses yeux et elle se fit violence pour ne pas poser sa bouche entre ses omoplates parfaites et lécher l'eau qui parcourait sa colonne vertébrale.
Juvia était une voleuse de vie. Le secret de Gray avait été si bien gardé par Lyon, que la simple idée d'avoir été trahi par la télévision semblait ridicule. N'avaient-ils pas pensé qu'elle connaissait un de ses films ? Elle pourrait bien en regarder un, si elle le voulait.
Elle fit taire cette tentation. Seules des images fixes, pas même en gif, avaient satisfait sa curiosité malsaine cette nuit. Mais il était en train de se dénuder sous ses yeux et elle n'avait d'autre choix que de le désirer. Sa raison se barrait, mais qui avait besoin de ça quand Gray enlevait sa chemise ?
Ils étaient seuls, le vent jouait sur leur peau, ils s'étaient embrassés. Le moment parfait pour lui dévoiler sa petite découverte. Son savoir, son désir. Mais Juvia choisit le silence éternel. Elle voulait garder cette information encore un peu pour elle. Sa réaction l'effrayait.
— À qui tu penses, là ? souffla-t-il près de son oreille.
Juvia ouvrit la bouche et tout à coup, elle n'était plus qu'un poisson hors de l'eau. Sa robe trempée moulait son corps. Presque nue, à d'infimes millimètres du corps de Gray. Vérité ou mensonge ? Les lèvres de l'homme touchèrent son lobe, mais elle eut à peine le temps de le réaliser, qu'il se redressa.
Ses cheveux mouillés, ses muscles saillants sous le soleil.
Le nom interdit jouait sur sa langue, et Juvia le ravala.
Gray sourit, car il savait.
Allongée sur son flanc droit, elle fixait l'écran éteint de son téléphone.
Le sommeil et les heures passées n'avaient pas suffi à effacer le souvenir. Impossible. Si vif dans sa mémoire, il y laissait une brûlure parsemée de cendres.
Le rideau étouffait les tons rosés du matin, son lit résidait au creux des nuages éparpillés par le jour naissant, mais elle ne comptait pas se lever pour accueillir le soleil.
La jeune femme n'avait plus retouché au mail maudit. Ça ne servait à rien de relire ces mots, elle les connaissait déjà. Nulle envie de les relire, encore moins d'y répondre.
En vérité, elle voulait les sortir de son esprit. Alors à chaque fois, elle sentait l'ombre des lèvres tendres sur les siennes. Il suffisait de se concentrer sur le souvenir pour le faire revivre contre sa chair.
À chaque seconde de ton existence.
Juvia obéissait. Elle était prête à servir le diable pour chasser ses démons. Elle avait l'impression de se retrouver dans un étrange rituel sorti tout droit d'un enfer gelé. C'était tellement mal.
Il l'embrassait.
Sa bouche contre son lobe, son corps sur le sien, sa musculature et son regard de glace. Il l'obsédait. C'était si simple de penser à Gray. Nulle contrainte, ni douleur. Chaque pensée la rassurait, comme une brève caresse à sa brisure. Il était partout, d'ailleurs il était à quelques mètres, et non à des kilomètres. Si elle le désirait, elle pourrait descendre et coller son corps au sien.
— Ne fais pas ça, chuchota-t-elle à son écran.
Qu'elle alluma, et c'est avec soin qu'elle tapa chacune des lettres sur le clavier ; celles de la luxure. Elle ne regarderait pas la vidéo en entier, se disait-elle. Quelques secondes, à tout casser.
Le réalisateur tenait à sa réputation et avait produit un film de qualité. L'extrait choisi était monté avec finesse, dans l'unique but d'attiser l'acheteur — Juvia n'en serait pas une, elle était victime de sa curiosité malsaine.
D'abord le contexte : la femme farouche en talons, avide de pouvoir et dominatrice de ses employés. Regard hypnotisant, chevelure brune interminable fracassée sur sa taille fine et lèvres maquillées avec discrétion. Ensuite, Gray : l'unique qui résistait à ses ordres et refusait la soumission. C'était fou, ce que Juvia était en train de faire, ses yeux suivaient chaque geste de l'homme sur l'écran. En costard, sa prestance sur scène captivait tout de suite l'attention et on ne voyait plus que les deux personnages principaux.
Juvia ferma les yeux. La suite, elle l'appréhendait dans son esprit, mais son imagination n'arrivait pas à la hauteur du réel. Sur l'écran, Gray était parfait. Son jeu d'acteur était bon. Etait-il vraiment en train de jouer ? Ou demeurait-il fidèle à sa personne ? Elle avait une impression étrange de familiarité face à la froideur et le rictus charmeur. Juvia ne se souvenait pas être montée sur scène à ses côtés, mais Gray jouait.
Le scénario se composait de plusieurs répliques et de scènes que chaque acteur suivait à la lettre près. Un film presque normal. Elle se prit même à aimer sa façon de prononcer chaque réplique. Il était d'un naturel déconcertant. La tension s'installait à un rythme soutenu, dirigée avec brio par le réalisateur — une femme, dont elle reconnut le nom. Ultear Milkovich. La féminité transparaissait dans certains plans, plus langoureux et doux.
Soudain, le montage s'accéléra, et les images érotiques se jetèrent à une vitesse fulgurante dans sa prunelle. Une bande annonce de l'intrigue jouissive qu'elle s'obligea à mettre en pause, car elle en oubliait de respirer. Son cœur s'emballait. Gray dormait sur le canapé et Juvia espionnait son corps.
Putain. Elle était une voyeuse.
La chair dénudée, les formes alléchantes et, à bas volume pour ne pas se faire griller, les gémissements et la peau qui claque. Gray n'embrassa jamais la bouche pulpeuse de la brune, il passait sa langue dans des endroits bien plus obscènes et la caméra ne manquait pas de souligner le mouvement sensuel qui enflammait leur ébat charnel.
Bon sang. Ça l'excitait. Elle imaginait la version lente, celle où chaque seconde comptait, faisait monter son plaisir. Elle était actrice, sous et sur le corps de Gray, dans des positions plus érotiques les unes que les autres. Il la dominait, la prenait tout entière. Elle l'appelait sous l'aube naissant et il montait dans sa chambre pour la faire sienne, dans ce lit qui n'appartenait à personne. L'inconnu, dans son antre humide. Si dur, si épais.
La vidéo tournait en boucle. Si sa main s'était faufilée entre ses cuisses, Juvia n'en avouerait jamais la raison. Ce n'était qu'une folie passagère, brève et sans insistance ; jamais jusqu'à l'exaltation. Elle se mordit la lèvre inférieure.
Le goût de son baiser glacé.
Juvia éteignit la télé qui, dans sa nostalgie, rediffusait la première saison de Buffy contre les vampires, embarqua son téléphone et rejoignit la cuisine en bas.
— Où est Lyon ? demanda-t-elle à Gray.
Elle qui comptait se vider l'esprit en allant se baigner, c'était raté. Lyon était absent. Néanmoins, s'y rendre seule aurait sans doute le même effet — avec une dose de solitude en plus.
Pas qu'elle était angoissée de se retrouver avec le sujet de ses fantasmes. Simple curiosité — rien à voir avec celle dans l'intimité, vraiment. Gray était sur le canapé devant un film entamé depuis un moment. Il tourna la tête en biais pour la regarder, le bras sur le dos du meuble. Une chaîne en argent brillait sous le col de sa chemise.
— Sorti faire des courses. T'as faim ?
— Faim ? Comment ça ?
Mais de quoi était-il en train de parler ? Elle n'avait pas faim, elle s'était juste… masturbée deux secondes en le regardant, lui. Bon sang. Elle s'emballait. Il ne parlait pas de ça, les murs n'étaient pas aussi fins et il n'avait rien entendu de son plaisir silencieux. Elle s'était arrêtée avant la jouissance, car il était impensable de le faire avec Gray. Ou plutôt sans lui, au vu de la situation…
— On t'a laissé des pancakes dans la poêle.
Juvia cligna des paupières. Foutus pancakes. Était-elle vraiment en train d'espérer qu'il parle de sexe ? Idiote. Etane n'avait jamais eu de mal à aborder ce sujet, surtout autour de leur repas matinal. La nuit leur offrait l'intimité charnelle et…
Juvia s'avança jusqu'à Gray, qui avait reposé sa tête sur le dossier du canapé et s'étirait. Elle glissa une main sous sa gorge, tint son menton en coupe et se pencha pour attraper ses lèvres à l'envers. Son pouce flatta sa pomme d'Adam et sa peau fraîchement rasée.
Gray la laissa faire.
Il fit même pire, il lui rendit son baiser et captura sa lèvre entre ses dents pour approfondir l'échange. Sa langue rencontra la sienne dans une caresse lascive qui la fit tressaillir.
Juvia s'éloigna.
En effet, la liste des courses avait disparu du réfrigérateur, mais des pancakes l'attendaient. Lyon était si prévoyant et tenait à respecter son rôle d'hôte à la perfection. Elle se fit un thé noir et s'attabla pour manger.
— T'y prends goût, chuchota Gray.
— Ce n'est pas ce que vous croyez.
Il riait, ce malheureux. Etait-ce dans ses habitudes d'embrasser des femmes ? C'était peut-être pour ça qu'il ne rechignait pas quand elle se permettait de le faire. Après tout, Gray était à l'origine de cette idée stupide, elle ne faisait qu'appliquer son petit conseil. Même si en son for intérieur, elle aimait ça un peu trop pour son bien.
Il avait bon goût.
Avant de s'aventurer sur un chemin plus dangereux, Juvia débarrassa son déjeuner et s'installa avec prudence sur le canapé près de Gray. Elle posa son smartphone entre leurs deux corps pour marquer une distance raisonnable.
Le film était méconnaissable, mais elle reconnut l'acteur principal sous sa fausse barbe et son chapeau.
— De quoi ça parle ? s'intéressa-t-elle.
— Je ne sais pas, j'ai envie de fumer.
— Je vous dérange ?
— Je n'ai plus de clopes.
— Je croyais que vous aviez fait le plein, à l'aéroport.
— Je croyais que tu ne penserais plus à ton ex, mais ton téléphone est entre nous, rétorqua-t-il d'une voix glaciale.
Juvia cilla. Était-il en train de la sermonner ? Elle n'arrivait pas à croire au sérieux dans ses prunelles. Il ne plaisantait même pas ! Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais la chose la plus stupide en sortit.
— Je ne pense pas à Etane, je pense à vous !
Sa phrase sonnait comme une justification. Elle se rattrapa aussitôt :
— C'est normal, non ? Nous sommes en train de parler. Rien de plus logique.
Gray hocha la tête pour l'encourager à continuer.
— On ne sort pas ensemble, conclut-elle en arrêtant de couiner avec sa voix aiguë.
Le calme retrouvé.
Jusqu'à l'avalanche. Gray fut plus rapide qu'elle, il s'empara de son téléphone et le fit disparaître dans sa poche avant de poser un engin différent à la place. Son smartphone. L'échange fit naître la colère dans son ventre.
— Rendez-moi mon téléphone, quémanda-t-elle d'une voix calme et contrôlée.
Il n'avait pas à confisquer son téléphone sous prétexte qu'elle adorait l'embrasser.
— Prends le mien, il a la même utilité. Tu ne connais pas tes numéros d'urgence par cœur ?
— Rendez-moi mon téléphone, réitéra-t-elle.
— Je vais le faire.
Elle tendit la main, mais il ne restitua pas l'objet volé, il posa le sien au creux de sa paume. Juvia serra les dents.
— Tu es obsédée par une douleur virtuelle, souffla-t-il.
— Elle n'avait rien de virtuel un mois auparavant.
Gray fronça les sourcils. Quelque chose de nouveau s'invita dans son regard. De la pitié ? De la compassion ?
— Un mois que tu souffres comme ça ?
De l'inquiétude.
— Je ne…
Sa voix s'étrangla dans sa gorge. Il secoua la tête.
— Je te le rendrai, à la fin.
Juvia avait envie de lui faire confiance, mais l'idée de perdre espoir l'effrayait. De parler à Etane, d'arranger les choses entre eux, de tout lui pardonner tant qu'ils retrouvaient ce qu'ils avaient perdu. Qu'elle l'aimait, de tout son cœur, parce qu'elle ne voyait que lui. Qu'il revoyait ce qui lui plaisait tant chez elle.
— Et si je n'avais pas mon téléphone sur moi, lorsqu'il m'appellera ?
— Ne sois pas pathétique, siffla Gray.
Juvia se rassit convenablement et fixa la télé. Bien sûr que ça ne servait à rien de parler au futur, elle voulait le convaincre de lui rendre son téléphone, mais elle s'y prenait mal. Nouvelle stratégie.
— J'ai des choses personnelles dessus, commença-t-elle. Et mon… ma grand-mère pourrait avoir besoin de moi. Vous savez, elle pourrait être malade. À l'agonie. Peut-être même mon chat, elle le garde cet été. Je ne peux pas supporter de le perdre. Ni ma grand-mère, bien sûr.
— Hm.
Il posa sa main sur sa cuisse. Ce n'était pas une attaque, bien au contraire. Il caressa sa peau avec douceur, tant et si bien que ça lui fit l'effet d'être un petit animal de compagnie qu'il cherchait à apaiser.
— Je ne ferai pas de mal à ton cher portable adoré, c'est promis.
Juvia leva les yeux au ciel.
— Laissez-moi au moins jeter un dernier coup d'œil. Lui dire au revoir.
Gray le sortit et l'espoir se raviva comme une torche éteinte depuis des siècles. Il le tint loin d'elle et l'agita en l'air.
— Satisfaite ? dit-il en le remettant dans sa poche.
Oh mon dieu.
Un souvenir primordial explosa dans sa mémoire en un million de confettis brûlés. Avait-elle fermé la dernière page ouverte ? Avait-elle vidé son historique ? Elle dissimula sa panique derrière un grognement peu féminin et s'empara du téléphone de Gray pour cacher ses joues calcinées. Elle n'était plus sûre de rien. Qu'avait-elle fait, après avoir arrêté la vidéo ? Elle ne savait plus.
Bon sang. Elle ne savait juste pas. Pourquoi avait-elle désactivé son mot de passe, déjà ? Ah oui, parce qu'elle trouvait le temps trop long entre les messages d'Etane et les cinq lettres sur son clavier.
— J'ai oublié de le verrouiller, avoua-t-elle.
Peut-être que sa sincérité avait plus de chance de l'amadouer.
— Ta vie ne m'intéresse pas.
Puis Gray se pencha sur elle et l'embrassa. Les mains de la jeune femme se portèrent aussitôt sur son torse pour le repousser, avant de se raviser. Surprenant, certes, mais loin d'être désagréable. Elle se détendit et le laissa mener la danse.
Mais Gray ne s'arrêta pas là, il la poussa en arrière et Juvia se retrouva allongée sous son corps ; enfouie sous la glace. Il était partout autour d'elle, entre ses jambes, collé à ses formes et à ses lèvres. Un frisson la traversa lorsque sa main caressa sa cuisse et remonta sur sa chair jusqu'à son ventre. Sa robe céda au traitement et suivit le mouvement, dévoilant sa peau à l'air chaud, tandis que la main de Gray laissait une ombre glaciale derrière elle. Le contraste de température la rendit folle, et un gémissement incontrôlable lui échappa contre les lèvres de l'homme.
Elle ne pensait plus qu'à ça : il l'embrassait dans son lit, car c'était bel et bien sur ce canapé qu'il dormait. Ses doigts frôlaient son ventre avec une tendresse qu'elle n'attendait pas de lui. Il vénérait son corps et son cœur à cet instant, elle le sentait. Elle le sentait, sa virilité contre son sexe humide. L'excitation était douloureuse, dans son ventre. Elle en profita pour reprendre son souffle.
— Qu'est-ce que vous y gagnez, si ma vie est sans importance ? chuchota-t-elle à quelques millimètres de sa bouche.
— Je suis comme ça, débordant de bonté… sourit-il, moqueur. T'es si jolie.
Il déposa un autre baiser sur sa peau, traçant un chemin jusqu'à sa clavicule. Sa tendresse goutta sur elle comme la rosée sur un pétale de rose, et chaque fois qu'il la goûtait, chaque fois qu'il la touchait du bout de la langue, un halètement incontrôlable lui échappait.
— Attendez, l'interpella-t-elle les yeux élargis par la surprise. Êtes-vous tombé amoureux de moi ?
Son rire vibra contre sa gorge. Elle gigota, chatouilleuse.
— T'aimerais bien.
Il remonta sa robe sur son ventre et l'admira.
Quand Gray se pencha à nouveau, il embrassa son nombril et toute la zone sensible autour. Le choc se déversa dans sa prunelle et aussitôt, Juvia l'attrapa par la nuque, si chaude à cet instant.
— Attendez, dit-elle encore, fébrile. Ne... descendez pas plus bas.
— Je ne vais pas te lécher, c'est promis.
Jamais ? aurait-elle voulu lui demander, mais ce n'était pas la meilleure des choses à dire. Elle ne voulait pas aller plus vite que la musique. Mais la musique l'attendait, car derrière l'arctique, le regard bleu demandait sa permission. Juvia relâcha doucement sa nuque, prudente.
Ses baisers sensuels l'enveloppaient dans une bulle de douceur et de plaisir. Elle ne les comptait même plus, toutes ces fois où il adula sa peau de ses lèvres et sa langue. Il embrassa son mollet délicat, son genou fragile, posa sa jambe sur son épaule et la mit dans une position érotique qui dévoilait son intimité à l'homme. Gray frôla sa cuisse de ses crocs et là aussi, prit tout le temps du monde pour adorer sa sensibilité.
Juvia dut se faire violence pour garder son calme, ne surtout pas perdre la tête ni laisser ses pulsions la contrôler. Il la testait, et elle relevait le défi. Il prit soin de tracer un sillon du bout de la langue jusqu'à sa chair la plus sensible de toutes, le pli de sa cuisse qu'il adula dans l'unique but, elle en était sûre, de la faire crier de frustration. Elle était dans un cocon de bienêtre qu'il ne semblait pas près de casser. Car il embrassa son intimité, aussi.
Il tint sa promesse : il ne sortit jamais sa langue pour lécher le tissu de sa culotte. Sa bouche ne frottait même pas son clitoris, il se contentait de lui administrer le traitement le plus injuste, et le plus juste à cet instant.
Les images de la bande annonce se superposèrent dans son esprit et elle imagina tout ce que cette bouche et cette langue aurait pu lui faire, si seulement elle lui en donnait le feu vert. Elle n'en fit rien, elle vivait un privilège que les autres femmes ne pouvaient obtenir. Juvia fit de son mieux pour ne pas se mouvoir contre sa bouche, et quand elle craquait, elle sentait le sourire s'inviter sur la bouche impudique.
Il passa une éternité à aimer son sexe, et elle en adora chaque seconde.
Elle aurait pu jouir s'il avait continué, mais il remonta jusqu'à sa bouche, embrassant ses seins au passage, et reprit ses lèvres entre les siennes. Ce qui n'était pas plus mal, en vérité, car elle adorait le calme de son baiser. Il s'invita doucement dans son cœur et bientôt, leur échange se fit plus lent et paisible.
— Ça va ? s'enquit-il, son souffle sur ses lèvres.
Juvia sourit, presque timide.
— Pourquoi m'aidez-vous, monsieur Gray ?
— Parce que tu pleurais seule près du lac. Tu me l'as demandé.
Le baiser sous l'eau avait signé un pacte implicite.
— Vous êtes serviable, se moqua-t-elle.
— J'entends la voiture de Lyon, dit-il dans son cou qu'il embrassa une dernière fois.
Un simple baiser qui sonnait comme un au revoir, et elle avait hâte d'y être.
Juvia se remit sur ses pieds, se recoiffant au passage — Gray hocha la tête en lui servant de miroir. Elle s'empara du téléphone de Gray et s'éloigna de lui. Sage, elle s'assit à table et reprit son souffle, le temps que Lyon arrive.
Cinq minutes après, il était là, le sourire aux lèvres. Ils se levèrent tous les deux en même temps, l'air de rien, pour l'aider à ranger. Juvia ne s'attarda même pas sur le regard de Gray quand il lui passa les deux boîtes de café qu'elle rangea dans le placard, et il n'en fit rien non plus.
— J'ai aperçu un café qui vient d'ouvrir, sur le chemin. Ça te dirait d'y aller cet après-midi, Juvia ? La terrasse m'a fait de l'œil.
— Bien sûr, je ne dis pas non à un thé glacé, se contenta-t-elle d'accepter.
— On pourra faire un tour au petit marché du coin, ils ont pas mal de livres anciens.
Juvia acquiesça encore une fois et lui adressa un sourire sincère. Lyon était un véritable gamin quand il s'agissait de dénicher de vieux livres de chimie.
— Au fait, tiens, lança-t-il vers Gray en même temps qu'un paquet de clopes.
Lorsqu'il passa près d'elle pour aller fumer dehors, Juvia sentit l'effluve familier de la glace.
Gray ne lui accorda pas un seul regard, mais sa froideur lui suffisait.
Elle fondait encore sur sa peau tiède.
#9
La terrasse accueillait le soleil avec crainte.
Des parasols blancs disposés à chaque table soulageaient les clients, mais la chaleur étouffante appelait avant tout aux liquides froids et à la ventilation. Au fond, ça devait sans doute être le deal parfait pour l'ouverture du lieu sacré.
Ils avaient passé deux bonnes heures à fouiller dans les livres du marché et, après multiples trouvailles, le café s'était présenté comme le refuge idéal.
Juvia attendait, le menton posé dans sa paume. L'endroit était loin d'être bondé pour le moment.
Le café, de son nom onirique Rêve, inaugurait son ouverture mais déjà, l'unique serveur semblait débordé par des détails plus importants que les clients. Lyon, parti passer commande auprès du barista, ne semblait pas près de revenir de sitôt.
Juvia joua avec le téléphone de Gray, la curiosité incrustée sous les ongles. Il serait prétentieux de sa part de penser que l'homme, de son côté, fouillerait sa vie sur son portable. Ou était-ce plutôt naïf ? Ce trait de caractère ne manquait pas à l'appel, si l'on devait définir sa personne.
Il était forcément en train de regarder, de lire les mails reçus, surtout ceux d'Etane. L'humain avait le don de faire preuve de la bêtise la plus certaine lorsqu'il s'agissait des autres. Il l'avait armée de sa vie et ce n'était que justice d'y jeter un œil. Ce n'était donc pas une question d'éthique, mais d'équité.
Dans le respect le plus juste, Juvia alluma l'écran et se risqua à explorer ce nouveau petit monde qui n'était pas le sien. Le verrouillage de l'écran se résumait au simple glissement. Son regard se porta aussitôt sur les nombreuses notifications. Elle pouvait bien les consulter et lui en parler après, n'est-ce pas ? Le premier message provenait d'un nom devenu familier.
Ultear Hier à 17:53
Ta nouvelle collègue sera Sorano Angel. T'as intérêt à ramener ta queue dans deux semaines ou je viendrai te chercher par la peau de tes jolies grosses bourses. Rien de vaseux là-dedans, bien entendu. On se voit bientôt pour réviser la scène. Fuck cette salope de Jane, on mettra un filtre sur les cheveux d'Angel, ça lui fera les pieds. Ne lui répète pas ça ou je te force à démissionner. 'K bye.
Rien de bien nouveau. Le métier de Gray n'était plus un secret pour personne et tout ceci ne concernait que le domaine professionnel. Même si le côté atypique de la relation employeuse employé tanguait entre l'informel et la friendzone.
Loki Le 17/05 à 06:17
Tu pourrais te charger des courses aujourd'hui ? Migraine atroce. Désolé vieux.
Sans doute son colocataire auquel Gray avait oublié de répondre.
Enfin, le dernier message en attente : des seins.
Juvia plongea le nez dans le téléphone en même temps que dans le décolleté. Un joli, bien sûr, mais elle n'était pas sûre de comprendre l'utilité d'une telle image. La photo provenait d'une certaine Cana. Elle avait de beaux seins, et si aucune cicatrice ne gâchait la vue spectaculaire, la réalité était toujours aussi dure.
La jeune femme porta une main pensive à sa poitrine et la flatta discrètement. Zéro complexe à ce niveau, aux dernières nouvelles. Mais à aucun moment celles-ci n'avaient réussi à sauver sa relation avec Etane.
Pendant de longues secondes, elle fixa la photo : rien de sexy à l'horizon, car leur propriétaire ne faisait que les montrer à Gray. C'était vrai, ce n'était pas à Juvia mais à l'homme encore inconscient d'une telle nouvelle. À part si ce n'était pas la première fois…
Aussitôt, Juvia glissa son doigt sur l'écran pour découvrir les photos suivantes. Cependant, ce fut une vidéo qui joua automatiquement. Le volume au plus bas, Juvia regarda la scène sans oser penser quoi que ce soit. Cana Alberona, si elle avait bien retenu son nom, traînait nue sur un lit double, une cigarette au bec. Elle avait été filmée avec le téléphone de Gray, et bientôt, la voix de celui-ci s'éleva dans la pièce.
— T'en veux un autre tout de suite après ta clope ?
— T'es chaud ce soir, Gray, se moqua-t-elle en soufflant sa fumée toxique dans sa direction.
— Je m'entraîne, rit-il à moitié de son rire froid dont il avait le secret.
— Fuck it, vas-y.
Le propriétaire du téléphone se déplaça jusqu'au bar à droite de la chambre pour lui servir un shot de vodka. Juvia observa sans vraiment y croire ce qui se déroula sur l'écran.
— Écarte les cuisses, dit Gray.
Sous les yeux éberlués de l'observatrice extérieure, Cana suivit ses directives à la lettre. La vision de son sexe parfaitement épilé, la caméra qui jouait avec les plans serrés… Mais qu'est-ce qu'il foutait ? Non pas que Juvia espérait qu'il touche la femme en tenue d'Eve, mais la situation lui échappait. Elle avait déjà vu assez de chair féminine pour tout le restant de sa vie.
— Applaudissez Gray, le pire réalisateur de l'histoire du cinéma, riait Cana.
Juvia jeta un regard un peu soulagé autour d'elle. Elle ne tenait pas à assister aux ébats intimes de Gray et d'une parfaite inconnue.
— Un jour tu comprendras quelque chose à mon art, contra-t-il. Ta bouche devrait déjà être pleine à l'heure actuelle.
— Le dernier des connards, commenta-t-elle. Va te faire foutre, Gray.
Mais elle ne se fit pas prier. La femme bascula la tête en arrière, au bord du lit. Sa longue chevelure brune frôla la moquette, et tout à coup, il était au-dessus d'elle, la filmant de toute sa hauteur, et Cana était en train d'attiser l'homme avec sa langue tendue de manière si sensuelle qu'il ne pouvait que bander. Il allait bientôt délivrer son érection de son caleçon, mais Juvia n'était pas assez tarée pour continuer à regarder. Enfin, c'était ce qu'elle croyait, car ses doigts figés ne firent aucun effort pour arrêter la lecture de la vidéo.
— Hey ! l'interpella Lyon tout à coup, et elle faillit en laisser échapper l'engin entre ses mains. J'ai enfin réussi à obtenir nos boissons.
— Hey, répondit-elle, tétanisée.
— Que se passe-t-il ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette, c'est le soleil ?
— Non ça va, ne t'inquiète pas. Merci pour l'ice tea.
Elle s'empressa d'éteindre l'écran. Pour une raison ou une autre, Lyon avait l'air compréhensif.
— C'est encore lui, n'est-ce pas ? Tu n'as pas arrêté de vérifier ton téléphone depuis notre rencontre au Gloria.
— Je suis désolée, j'avais dit que je ne prêterais plus attention à lui, c'est juste que…
— Je sais, Juvia. Tu n'as pas à t'en excuser. C'est normal à ce stade de votre relation.
— Y a plus de relation… souffla-t-elle. Il l'a choisie, et je dois l'accepter. Peu importe les remords et les doutes qu'il peut avoir.
— En a-t-il exprimé, au moins ? demanda-t-il en sirotant son café.
— Oui et non. Plus des reproches, quand j'y pense. Des mensonges, aussi.
— C'est compliqué entre vous, mais je continue de croire qu'il ne mérite pas tout le mal que tu te donnes pour lui.
— Je n'ai pas envie de parler d'Etane, réussit-elle à articuler.
Lyon avait toujours raison, malgré la situation dans laquelle elle s'était volontairement mise. Etane devait être en train de lui parler, sous les yeux de Gray. S'il la quittait tout de suite, se jetterait-elle de nouveau dans ses bras ?
— Je crois que oui, se répondit-elle à voix haute. S'il quittait Jenny Rearlight, je pourrais lui pardonner.
En vérité, son nom était facile à prononcer : Jenny. Elle pouvait bien la nommer au lieu de la transformer en une vague entité diabolique dans son esprit.
— Es-tu certaine que c'est une bonne idée ?
Elle baissa la tête.
— Il n'en fera rien. Etane ne m'aime plus. Il ne m'a sûrement jamais aimée. C'est ce que tu insinues ?
— Non. Je t'ai connue moins naïve.
— Tu m'as surtout connue plus cruelle. On se connaissait déjà quand j'étais en licence de chimie.
— Dommage, dit-il en haussant les épaules. Je te voyais vraiment réussir dans ce job.
— J'ai un job !
— Tu es vendeuse dans une petite parfumerie Juvia. Ton rôle n'était pas de les vendre, mais de les créer.
— Et alors ? Je suis bien plus proche de mon rêve que tu le crois.
— Je ne dis pas le contraire… Excuse-moi si je t'ai froissée. Tu sais bien que je veux ton bonheur dans toute cette histoire.
— Qu'est-ce que t'y gagnes ?
— Ton plus beau sourire.
Il tendit la main et recoiffa une mèche tombée dans son regard. Caresse éphémère qui cessa plus vite qu'elle ne le souhaitait.
— Lyon ? appela une voix féminine à leur gauche.
Une jeune femme aux longs cheveux roses les fixait.
— Meldy.
Lyon affichait un sourire étrange, entre l'hésitation et la joie. Une tension s'était déjà installée dans le silence. La moindre des choses était de l'inviter à s'asseoir, si cette personne était une connaissance, mais l'homme ne semblait pas près d'ouvrir la bouche. Il se contentait de l'observer, les yeux plongés dans les siens.
Quelle ambiance.
— Je vous en prie, l'invita Juvia avec un geste de la main vers la chaise libre.
La dénommée Meldy lui adressa un regard perçant, qu'elle contra aussitôt avec un sourire aimable. Lyon ne lui avait jamais parlé d'elle, mais une chose était sûre : jamais elle n'avait vu cette étincelle dans sa prunelle. Pas même quand il posait ses yeux sur Juvia. Non, c'était définitivement autre chose car l'intensité avec laquelle il suivait chaque mouvement de Meldy était bel et bien nouvelle.
— Je te présente Juvia, intervint Lyon en se raclant la gorge. Juvia, Meldy. Elle travaille au laboratoire de recherche avec moi.
— Assistante de monsieur Vastia, se présenta-t-elle d'un ton neutre.
Meldy lui serra la main avant de s'asseoir.
— Plutôt génie chimiste la plus douée de l'équipe, la reprit-il.
— Étiez-vous au marché littéraire ?
Il crâna, fier de sa trouvaille : une vieille encyclopédie, à la fausse apparence poussiéreuse, traitant de l'histoire de la chimie au temps de la Grèce antique.
— Je pensais que tu avais eu un empêchement ? souffla-t-il.
— Je ne suis pas encore en congé, mais on peut bien profiter d'un long week-end…
— Donc, tu as le temps de passer chez moi.
— Qui te dit que j'ai accepté ton invitation ?
— Ce n'est pas le cas ? Allez, une nuit seulement. On ira au lac ensemble.
Le petit sourire coupable de Meldy se transforma en rictus sournois.
— Pour quoi faire ? Tu veux mater des jeunes seins ?
— Hé ! Je ne suis pas vieux.
Il ne niait pas. Une lueur animait son regard, bien vite dissipée par son self-control. Il n'était pas censé désirer Meldy, il était son chef. Pas question d'abandonner son métier, pas question de foutre sa vie en l'air comme Juvia l'avait fait avec ses études pour un homme qui ne l'aimait pas.
— J'aimerais te parler de… ce qu'il s'est passé, d'accord ?
Meldy leva les yeux au ciel et pendant un instant, un silence paisible s'installa entre eux.
— Une nuit, finit-elle par accepter. Je suis ici avec quelqu'un.
L'homme acquiesça, compréhensif, mais un tic nerveux torturait ses lèvres. Au vu son geste de recul, il ne comptait certainement pas s'intéresser à l'identité de son compagnon.
Lyon et Meldy se mirent à parler travail et de ce qui les attendait en rentrant au laboratoire. Un sujet qui ne la concernait en rien, d'ailleurs Juvia se replia sur son téléphone — celui de Gray —, pour ne pas être forcée à participer. Ce domaine n'était pas le sien et elle n'avait aucune envie de donner des détails sur sa vie à Meldy, ni sur les raisons qui l'ont incitée à déserter.
Quand le nom maudit s'infiltrait dans son cœur, elle pensait à Gray. C'était simple comme bonjour, ça marchait à la perfection et elle ne voyait aucune raison d'arrêter.
En parlant du néant absolu, le volet de notifications était vide. Elle se permit de retourner dans la galerie, baissa le volume au maximum et se laissa porter par son aventure virtuelle dans le monde gris.
Gray filmait toutes sortes de choses. De jolies choses, pour la plupart, ce qui la surprenait bien plus que le corps dénudé de l'inconnue. Les courbes montagneuses, les fleurs gelées, la neige furieuse, les vagues salées. Souvent en noir et blanc, ce qui rajoutait du charme aux séquences capturées.
L'une des vidéos qui attira son attention fut celle de l'aube, qu'il avait pris le temps de filmer avec un sens artistique propre à sa froideur ; de la terre glacée jusqu'à la brume ensoleillée. Le mouvement de la caméra était stable, presque doux, si on ne connaissait rien de lui. Ce n'était pas la douceur qu'il recherchait.
— On y va ? demanda Lyon.
Juvia sirota une dernière gorgée de son thé glacé, même s'il n'y en avait déjà plus. Le bruit dérangeant résonna longtemps alors qu'elle aspirait l'air. Elle n'avait pas envie de reparler à Lyon depuis qu'il avait réinvité le démon dans son cœur.
C'était complètement injuste, oui, d'en vouloir au blond pour quelque chose dont elle était responsable. Juvia s'était risquée à penser à Etane alors qu'elle aurait dû obéir à Gray.
Dans ce contexte, l'obéissance représentait tout l'aspect de la vertu. Rien de sexuel là-dedans. Quoi qu'elle n'hésiterait pas à écarter les cuisses si Gray voulait se loger dans sa…
— Ce sera un peu trop grand pour toi, mais je peux toujours te prêter quelque chose à enfiler.
Juvia cligna des paupières deux fois, et se reconcentra sur la conversation entre les deux ingénieurs chimistes. Elle les suivait d'un pas traînant, le téléphone de Gray serré dans sa poigne. N'avaient-ils pas fait attention à elle ? Non pas qu'elle tenait à se faire remarquer. Leur flirt frôlait l'illégalité, ce qui ne la regardait en rien.
— Tu sais bien dans quelle tenue je dors…
— En ma présence ?
— Parce qu'en plus je dois dormir dans ta chambre ? riait Meldy.
— Je dormirai par terre, si tu insistes.
— Pas besoin, je sais que tu ne feras rien… de plus, ajouta-t-elle à voix basse pour Lyon.
Son supérieur afficha un sourire qui n'atteignit pas ses yeux.
Juvia aurait pu se manifester pour le sortir de cet embarras en tant que parfaite wing girl, mais son esprit était envahi par ses propres pensées immorales.
Ça ne ferait de mal à personne, si Juvia se laissait aller dans les bras de Gray, n'est-ce pas ? Après ces brèves vacances, il ne resterait qu'un souvenir entre l'amertume et les perles salées.
Dans le fantasme, il l'avait déjà faite sienne.
Elle chassa ces idées perverses. De toute façon, combien de fois avait-elle rêvé de choses qui ne se passeraient jamais ? Qui ne se sont jamais passées. L'impossible était listé sur le bout de sa langue. Etane en première position, bien sûr.
Il serait toujours là, peu importe qui essayerait de prendre sa place. Gray essayait, lui, mais peut-être pas aussi fort qu'il pensait le faire. Elle avait toujours obéi à la lettre aux ordres d'Etane, dans le charnel et l'amour qui les avait uni. Avec Gray, eh bien il n'y avait ni charnel, ni amour. Gray ne l'aimait pas, et Juvia n'aimait que sa froideur. S'il se mettait à la chérir au grand jour, l'effet serait gâché. Du moins, c'était l'impression qu'elle voulait se donner.
Gray ne l'aimerait jamais.
Elle aimait Etane.
Etane.
#10
Gray fumait, adossé au même arbre où elle l'avait trouvé durant sa première nuit.
Le voyage s'était déroulé dans le calme, Lyon et Meldy avait fait plus de la moitié de la conversation tandis que la femme apprenait aussi à connaître Juvia. Les réponses à demi-mot n'avaient même pas réussi à dissuader la pipelette curieuse de l'interroger.
Non pas que Meldy était désagréable, la faute revenait toujours à la mauvaise humeur générale qui régnait dans son esprit. Tout ce qu'elle voulait, c'était de rentrer, ni plus ni moins. Son cœur brisé était impossible à réparer. Jamais une rupture amoureuse ne lui avait fait autant de mal et à chaque fois qu'un souvenir heureux assaillait sa mémoire, les débris de verre s'agitaient pour encore mieux l'écorcher.
Elle descendit de la voiture et traîna des pieds derrière les deux chimistes, qui rejoignirent la maison dans la joie et la bonne humeur. Non, Lyon n'était clairement pas dans son assiette depuis l'arrivée de sa collègue de travail, mais il faisait de son mieux pour le dissimuler au monde et sourire à la rose.
Ce qui se cachait derrière le masque heureux de Lyon était bien plus profond et complexe que le dérangement. Pire que l'indésirable, il s'agissait du désirable qui importunait tant le blond. Mais Meldy ne semblait pas près de satisfaire les attentes de Lyon, surtout si le quelqu'un en question qui l'accompagnait dans son voyage avait pris plus de place dans son cœur que Lyon Vastia.
Rire du malheur des autres n'était pas dans ses cordes et Juvia se concentra sur le sien. Enfin, rien ne l'obligeait à se morfondre ainsi sur son pauvre sort — elle était une pauvre conne, tout simplement.
Juvia ne pleurait pas, elle était juste…
— Gray, souffla-t-elle quand elle arriva près de lui.
Elle était juste en manque des lèvres de Gray. Quémandeuse, elle fixa la cigarette entre ses lèvres pendant de longues secondes. Elle refusait de lui arracher ce dont il avait besoin, mais elle aurait tant voulu y répondre. Qu'il s'abreuve d'elle comme elle voulait s'imprégner de son odeur.
Pour ne plus penser à lui.
Gray caressa sa taille et la rapprocha de ce qu'elle désirait tant. La cigarette éloignée, sa bouche trouva le chemin de l'oubli. Une simple habitude instaurée entre eux, dorénavant qu'elle avait gagné l'autorisation de l'acteur. Il la laissa faire, encore et encore, caressant lascivement sa taille avec sa main libre.
C'était si bon de se perdre dans le goût des cendres brûlées. Son écorchure tremblant sur le bout de la langue, ses cils mouillés dans l'ombre de son baiser et sa chair si sensible au creux de sa paume gelée.
— Embrassez-moi encore, le pria-t-elle.
Gray fit exactement ce qu'elle dit. Il la plaqua contre l'arbre dont l'écorce cogna son omoplate et elle gémit contre ses lèvres, non pas à cause de la douleur mais parce que Gray se pressait contre son corps et avalait son souffle tout entier ; il la dévorait. Il l'embrassa durement, griffa sa cuisse en l'empoignant. Il était là, tout contre son intimité.
Si dur, si chaud. Elle se risqua à onduler ses hanches de quelques millimètres à peine. Juste une fois, juste pour essayer…
Bon sang.
— Arrête de penser.
Sa voix, aussi froide puisse-t-elle être, l'excitait plus que tout. Gray la tenait au creux de sa main, tout contre son sexe gorgé de sang. Juvia n'avait rien prévu de tout ça, de l'enchaînement des caresses et des frissons violents dans son ventre. À part le baiser, bien entendu. Le baiser n'avait aucun mal à rentrer dans son plan. Pourquoi tant de ferveur, tout à coup ? La journée s'était passée sans lui, mais avait-il pensé à elle ? Avait-il eu besoin de ses lèvres à la place de sa cigarette ?
Tout ce qui importait était la moiteur naissante entre ses cuisses et Juvia ne cessa de se frotter encore et encore contre sa virilité. Il la força à ralentir, pressant plus fort son sexe contre le sien et elle gémit de frustration, car il lui interdisait de jouir, ce salaud.
Il caressa sa joue, ses doigts frôlant à peine sa peau ; assez pour lui arracher un frisson délicieux voguant sur sa délicatesse. Son baiser, plus doux, plus prévoyant ; drapé dans l'affection nuageuse. Il descendit dans son cou et effleura son épiderme en porcelaine brisée. Qu'est-ce qu'il foutait ? Il n'avait pas le droit de faire ça !
— Arrête de penser, répéta-t-il, plus bas.
Juvia acquiesça et se détacha de lui. Elle n'eut aucun mal à s'échapper de la glace, car il ne l'y emprisonnait pas.
— Monsieur Gray, promit-elle avant de s'éloigner.
Leur routine sempiternelle.
Toc, toc.
Deux coups la tirèrent de ses songes de l'enfer. Pour une fois qu'elle se laissait porter par son imagination et ses souvenirs, son subconscient se mettait à jouer avec le vrai et le faux. Au vu de l'état du lit et de sa coiffure massacrée, on devinait sans difficulté la douleur ressentie dans son sommeil.
Douleur, plaisir. Un mélange des deux dans une chorégraphie chaotique.
Bon sang. Elle avait encore fait un rêve érotique avec Etane en première ligne dans son antre humide. C'était si étrange, si pénible aussi. Elle ne le connaissait pas aussi froid, mais dans son rêve, il était la banquise personnifiée. Parce qu'elle ne rêvait pas d'Etane bien sûr, mais de Gray.
Rien ne le prouvait, le visage d'Etane était parfait, de son regard jusqu'à la sueur sur sa peau. Mais au fond d'elle, Juvia le savait. Il avait le visage de celui qui avait fracassé son cœur, mais le caractère du personnage suivait une musique jouée dans le froid.
— Oui ? marmonna-t-elle en direction de la porte.
Elle s'extirpa du lit pour ouvrir à Lyon.
Gray haussa les sourcils dans sa direction. Un sourire railleur étira ses lèvres.
Juvia écarquilla les yeux et aussitôt réveillée — énorme crash sur la terre ferme, pour être honnête —, elle poussa un petit glapissement ridicule et ferma la porte au nez de l'homme.
Tenue ? T-shirt et petite culotte blanche à rayures. Zéro soutif, zéro prestance. Ses cheveux en bataille, ses joues bouffies et ses yeux endormis. Oh mon dieu. Pourquoi était-ce Gray qui venait la réveiller ? Cette habitude appartenait à Lyon et n'entrait pas dans leur dictionnaire commun — qui se résumait à baiser et obéissance.
Juvia se fit plus présentable avant d'ouvrir à nouveau. Gray était encore là, adossé au mur en face. Il leva aussitôt les yeux. Son sourire de crétin était toujours en place, mais il avait eu le respect de l'attendre.
— Pourquoi vous ne dormez pas dans la chambre d'amis au fond du couloir ?
Haussement d'épaules.
— Ce n'est pas une chambre d'amis.
Juvia fronça les sourcils.
— Meldy y a passé la nuit, pourtant.
— Impossible. C'est ma chambre. Notre invitée a dormi dans la chambre de son hôte.
— Oh.
Juvia jeta un regard curieux à la porte fermée. La chambre de Gray ? Lyon n'avait jamais présenté les choses comme telles, elle se souvenait parfaitement du petit tour fait dans la maison en sa compagnie.
Cependant, malgré l'air familial de la maison, elle n'avait vu aucune photo de Gray.
— Lyon est de sortie ? s'enquit-elle. C'est lui qui me réveille, d'habitude.
En réponse, Gray se rapprocha d'elle, et au beau milieu du couloir, il passa une main autour de sa taille et chuchota à son oreille :
— Il se passe une scène gênante en bas.
Comme pour appuyer son propos, un éclat de rire fusa dans l'air.
À l'unisson, ils jetèrent un coup d'œil depuis le haut de l'escalier. Un monstre avait ravagé la maison. Ça, ou la bataille de nourriture dans laquelle étaient plongés les deux protagonistes culinaires. Les aliments volaient de droite à gauche, les petits glapissements de Meldy rythmaient le pas et Lyon, en bon combattant, se permit de surprendre la fuyarde avec une poignée de farine.
Elle tousse, puis se venge en badigeonnant les cheveux blancs de Nutella. Quand il riposta, ses mains cherchèrent le ventre de la plus jeune pour la faire plier.
Leur danse était sensuelle et Juvia se surprit à jalouser le tableau. Elle ne savait pas ce qui se tramait entre les deux collègues, mais une chose était sûre : Lyon appréciait plus que nécessaire sa compagnie.
La cuisine était un véritable champ de guerre.
Pas question de s'aventurer en bas, donc. Voilà qui mettait les choses au clair, surtout concernant la présence de Gray à l'étage. C'était bien la première fois qu'elle le voyait dans ce couloir.
Gray la plaqua contre le mur le plus proche, adjacent à l'escalier, et l'embrassa.
La prévenir avant de faire une telle chose ? Il n'en avait pas vraiment besoin, après tout, elle se détendit contre sa bouche et ferma les yeux. Le prince des glaces jouant avec sa langue. Que demander de mieux ?
Juvia connaissait la réponse à cette question. Elle la hantait, la dévorait de l'intérieur ; entre ses cuisses affamées.
Leurs pas, surtout ceux de Juvia, les menèrent ensemble jusqu'à sa chambre où Gray referma la porte sans jamais lâcher ses lèvres ni son corps. Juvia se pressa davantage contre lui, passa ses doigts dans ses cheveux noir de jais, joua avec un instant avant de s'emparer de la main froide.
— Touchez-moi, quémanda-t-elle.
Là, tout contre son intimité. C'était la place parfaite de l'homme et elle l'incita à bouger ses doigts contre elle. Il arrêta de l'embrasser pour mieux l'observer, à quelques centimètres de ses lèvres. Son souffle tiède flattait sa peau, ses doigts frottaient son clitoris à travers sa culotte et jouaient avec son entrée humide.
— J'ai fait un drôle de rêve, de vous.
— On est censés descendre, tu le sais ? sourit-il, presque sérieux.
— Faites-le.
Il lui faisait tellement de bien qu'il ne pouvait juste pas s'arrêter maintenant. Juvia était avide du plaisir qu'il lui apportait, c'était un devoir ; un besoin primordiale à satisfaire. Ses doigts expérimentés connaissaient la réponse à chacun de ses gémissements, chaque friction intensifiait le plaisir dans son bas-ventre.
Gray la poussa sur le lit et, le regard planté dans le sien, lui fit écarter les jambes de manière si sensuelle qu'elle faillit jouir. Sauf que l'acteur s'arrêta pendant une seconde, trop longue pour sa raison. Une plainte monta dans sa gorge, mais son désespoir ne dura pas bien longtemps. Il plongea sa main dans sa culotte et inséra lentement ses doigts dans son intimité.
Bon sang.
— Gray.
— Monsieur Gray, la reprit-il aussitôt.
— Fermez-la…
Il la baisait avec son index et son majeur. Elle les sentait si bien, enfouis dans son sexe baveux. Ses cuisses n'étaient plus qu'une porte ouverte à la débauche et Gray savait parfaitement ce qu'il était en train de faire.
Il trouva sa zone la plus sensible et la caressa, les doigts recourbés tout contre son point G. Depuis quand un homme était-il censé savoir localiser cet endroit ? Mais on ne parlait pas d'un simple mortel, ici. C'était un putain de prince, un démon l'incitant à la débauche, le diable aspirant sa chaleur.
Ses doigts se mouvaient en elle dans un accord parfait sans jamais ralentir la cadence. Sa langue suivait le rythme effréné, goûtait à son plaisir et chaque seconde la rapprochait de l'azur éternel.
Il la léchait si bien.
Sa langue, ses doigts, ceux dans son intimité. C'était trop, et si bon à la fois. Elle avait tant rêvé de ce moment qui devait pourtant rester un fantasme, mais voilà qu'elle se retrouvait en plein songe. Il était à genoux, au service de son désir. L'excitation l'inondait autant que le plaisir qui l'accompagnait.
Impossible de regarder ailleurs, elle l'observait en plein envol. Quatrième, cinquième ciel. Elle aurait juré l'avoir vu sourire contre son sexe, mais il était si beau comme ça, voué à sa tâche ; à son plaisir assoiffé. Il voulait qu'elle prenne son pied, et c'était exactement ce qu'elle était en train de faire. Satisfaire les ordres implicites de Gray.
— Vas-y, jouis sur mes doigts.
Ou explicites, ce qui décupla tout de suite sa jouissance et elle vint si vite qu'elle ne put qu'observer ce qu'il se passait entre ses cuisses. Oh mon dieu. Son orgasme intense lui fit perdre la tête. Elle jouissait comme une vraie fontaine.
— Putain, ce que t'es belle…
L'onde violente se diffusa de son sexe jusqu'à toutes ses fibres nerveuses, lui grilla les neurones et l'unique pensée qui se faufila jusqu'à son esprit fut celle-ci :
— Je suis désolée !
Gray souriait. Que venait-il de se passer ? Depuis quand pouvait-elle… Que… ? Tout le sang de son corps trouva refuge dans ses joues. Sans même prendre le temps de remettre sa culotte introuvable, elle s'enfuit en direction de la salle de bain où elle s'enferma pour le restant de ses jours.
Venait-elle vraiment d'uriner pendant son orgasme ?
Mon dieu.
— Juvia ? l'appela Gray derrière la porte. Allez, sors. C'est pas ce que tu crois, riait-il doucement.
— Juvia ne sortira plus jamais d'ici, rétorqua-t-elle, déterminée.
De toute façon, c'était vrai, et il ne reverrait plus jamais sa tête, alors pourquoi mentir ? Elle pouvait bien lui faire la conversation tant qu'une porte et un mur les séparaient.
— Je t'attends dans ta chambre, d'accord ?
Juvia acquiesça avec un petit bruit de gorge, toujours aussi honteuse.
Quand elle releva les yeux, ce fut pour tomber dans les siens. Son reflet la dévisageait comme l'inconnue qu'elle était en train de devenir. Qui était cette femme aux cheveux bleus ébouriffés, aux joues couleur embarras, au regard un peu flou, un peu fuyard ? Elle ne portait rien de plus que sa peau mise à nue, sous sa robe froissée.
Juvia aurait voulu échapper à cette vision.
Qu'est-ce que Gray devait penser, pendant qu'elle l'évitait ?
Peut-être qu'il ressentait le même désir insatiable ; celui qui dilatait ses pupilles en deux tâches sombres dévorant le bleu. Aurait-elle le courage de le toucher, de lui procurer le même plaisir qu'il venait de déverser dans son cœur ?
Sans doute pas, pour être franche. Gray en savait bien plus sur le corps féminin que n'importe quel autre homme qu'elle avait connu jusque-là.
Il lui faisait découvrir des choses dont elle se pensait incapable. Jouir comme une femme fontaine, se laisser aller dans les bras d'un parfait inconnu, le désir profond et douloureux qui incendiait son ventre quand il l'embrassait. Bon sang. Elle ne le connaissait même pas, et c'était tellement injuste. Il savait déjà comment lui faire perdre la tête.
Voulait-elle vraiment qu'il la change ainsi ? Elle n'était pas prête. Surtout pas. Son confort douillet et sa routine réconfortante lui manqueraient. Ce n'était pas elle, cette Juvia dans le miroir, son passé lui manquait déjà. De plus, la solitude ne faisait pas peur aux gens solitaires, n'est-ce pas ? Elle les rendait juste amers et un peu fous. Rien de bien grave, elle pouvait faire avec.
Son regard transperça la glace.
— Quelle mauvaise foi. C'est ce que tu voulais, non ? Tu le veux, alors tu vas sortir de là et aller le chercher.
Elle vérifia le nœud de son bracelet et s'aida de ses dents pour le resserrer.
— Juste cet été, assura-t-elle à son double.
L'attendait-il encore ?
Juvia colla son oreille à la porte, à l'affût du moindre bruit.
Nada.
Gray avait rejoint sa chambre comme promis et l'avait laissée seule face à ses remords. Elle ne lui avait toujours pas avoué sa découverte, et voilà qu'elle s'amusait à le rendre esclave de ses pulsions. C'était injuste. Elle n'était pas une profiteuse. Enfin… son orgasme spectaculaire témoignait en sa défaveur, mais rien ne prouvait ce fait. À part sa première éjaculation sur la main de Gray.
Mon dieu.
Juvia déverrouilla discrètement la salle de bain et se faufila à l'intérieur de sa chambre.
Gray était là, adossé à la tête du lit. Son regard voguait quelque part au niveau du plafond. Tant mieux. Le confronter était plus facile s'il ne la regardait pas.
— Je sais qui vous êtes.
Ses yeux s'ancrèrent dans les siens avec une telle vitesse que ça lui fit mal.
— Je suis désolée, dit-elle, sincère, avant de se raviser. Devrais-je l'être ? C'était une erreur, il était tard et la télé allumée…
— Oh, comprit-il. Tu sais qui je suis, dit-il faussement impressionné.
— Un acteur pornographique, souffla-t-elle comme un secret. Je suis désolée, répéta-t-elle. J'ai l'impression de profiter de vous.
Il s'assit sur le bord du lit.
— C'était un secret, souligna Juvia, mais Gray secoua la tête.
— Je te l'aurais dit, si tu avais posé la question.
En effet, elle avait cru Lyon sur parole sans en parler au concerné. Ça lui importait peu. Pourquoi était-ce si important, dorénavant ?
— Lyon m'avait dit que vous étiez un homme d'affaires.
Le doux rire de Gray hésitait entre la somnolence et la résignation.
— Lyon m'en veut encore de faire ça de ma vie.
— Ça ne doit pas être facile… commenta-t-elle par politesse.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Ça change quelque chose pour toi ?
Elle secoua la tête, honteuse. Il la scrutait.
— À vrai dire, je le sais depuis un moment déjà.
— C'est pour ça que tu m'as embrassé ?
— Non, non, nia-t-elle, mortifiée. Vous me l'avez proposé !
Elle dissimula sa main paniquée dans son dos.
— Je voulais te sauver de la pluie et tu as failli me noyer.
La banquise dans son âme.
— Vous… m'en voulez ?
Gray se leva et s'avança vers elle, l'obligeant à reculer d'un pas pour garder une distance raisonnable. Mais cette dernière était indésirable, du moins aux yeux de l'homme, car il s'avança encore et colla son corps au sien. Ce n'était pas de l'affection, ni quoi que ce soit de ce bord-là. Il désirait la proximité et il l'obtenait, elle n'avait d'autre choix que de l'embrasser pleinement.
Mais au lieu de satisfaire ses attentes malsaines, il dévia vers son oreille au dernier moment. D'une voix si basse qu'elle entendit tout contre son lobe, Gray chuchota :
— Tu as oublié d'effacer ton historique.
Stop.
Son cœur s'emballe.
Il avait vraiment fouillé son téléphone ! Elle se gifla mentalement en se rappelant avoir jeté sa vie privée dans la face de l'homme, il l'avait juste rattrapée avec une facilité déconcertante.
— Est-ce que j'ai reçu un message ?
D'Etane, qu'elle n'osa pas prononcer. Gray posa un baiser sur sa joue flamboyante.
— Peut-être, dit-il.
Pas la peine d'insister, elle était si certaine que c'était le cas.
— Que disait-il ?
— Miaou.
Juvia fusilla son sourire du regard. De toute façon, son chat imaginaire avait été démasqué depuis le début.
— Bien, ne me dites rien. Ça ne m'intéresse plus. D'ailleurs, j'ai un nouveau téléphone maintenant et j'en suis très contente.
Peu importe s'il essayait de capturer ses lèvres pour la faire taire.
— D'ailleurs, vous avez reçu des messages, et je les ai lues, lâcha-t-elle à quelques centimètres de sa bouche.
Il était si près de son but, mais Juvia s'en échappa de justesse.
Elle ne perdrait pas !
— Qui est Cana ?
Il fronça les sourcils.
— Cana m'a envoyé un message ?
Juvia haussa les épaules.
— Non. Ultear l'a fait, et un certain Loki.
Il semblait presque soulagé par son mensonge. Pourquoi était-ce si grave de recevoir un message de sa copine ? C'était visiblement quelqu'un de très proche.
— Qui est Ultear, d'ailleurs ? La réalisatrice de vos films si j'ai bien compris ?
Il s'esclaffa.
— Ultear est ma sœur.
Juvia fit les gros yeux et eut un geste de recul.
— Votre sœur vous filme ? C'est pas complètement taré ?
— Demi-sœur. C'est la fille de notre mère adoptive. Lyon ne t'a jamais parlé d'elle ? Elle est réalisatrice et douée dans ce qu'elle fait.
— Cana est votre sœur aussi ? rétorqua-t-elle, les yeux plissés.
— Cana est une… amie. C'est tout.
Il ne cherchait pas à éviter son regard et la grimace d'inconfort qu'il lui adressa lui signifiait tout simplement de ne pas insister. Mais c'était justement ce que Juvia prévoyait de faire.
Une impression de déjà vu la traversa et elle se mordit la lèvre.
— Excusez-moi. Je voulais des détails et… je crois que je devrais éviter d'en demander. Etane m'a toujours reproché ma curiosité malsaine.
— Je ne suis pas Etane.
— J'ai regardé votre galerie.
Gray ne semblait pas affecté par cette nouvelle, il attendait une suite dont elle n'avait aucune idée à vrai dire. Elle avait vu Cana, et les vidéos de l'homme, rien d'autre.
— Et Sorano ? Ultear a dit qu'elle serait votre partenaire.
Il eut un mince sourire sur le côté, comme s'il retenait une hilarité qui ne vint jamais. Pendant un instant, Juvia vit un mirage, ça ne pouvait être que ça, à défaut d'être autre chose qu'elle refusait de reconnaître. Dans le bleu, la glace fondait en une goutte emplie d'un intérêt vif.
— Ma future copine.
Il semblait presque timide, si l'on ignorait la glace qui se réinstallait vite là où elle demeurait ; dans son cœur.
— Quelle assurance, se moqua-t-elle. Vous la connaissez depuis longtemps ?
— Un peu, mais elle me plaît.
— Et vous travaillerez avec elle.
Gray posa un simple baiser sur le coin de ses lèvres qui la fit tressaillir.
— Je sais encore faire la différence entre mon travail et ma vie personnelle.
— Je ne sais pas où vous me situez dans tout ça. Parfois, j'ai l'impression que vous n'êtes pas vous-même, que vous jouez un rôle.
— C'est là où tu te trompes.
Il l'embrassa encore, cette fois-ci sans prendre de détour, bien au centre sur sa bouche.
— Oh. Est-ce que vous vous droguez ? se méfia-t-elle.
Il éclata de rire devant tout le sérieux sur son visage.
— Uniquement pour le travail.
— Pour vous échapper de cette réalité malsaine dont vous ne pouvez plus sortir ?
— Pour tenir plus longtemps, la reprit-il avec un claquement de langue agacé. Une même scène se fait sur plusieurs jours, mais parfois je ne peux pas contrôler ma jouissance. Même si le montage peut rattraper ça, en général ça retarde le tournage.
Elle le dévisagea, curieuse.
— Combien de temps pouvez-vous tenir ?
— En érection ?
— En général…
— Ta curiosité me fait bander.
Juvia fauta.
Elle plongea ses yeux dans les siens et la surface gelée l'emprisonna au fond de l'eau. Elle se noyait, à cet instant, c'était tout à fait la sensation qui s'insinuait dans sa trachée et faisait exploser sa poitrine.
Depuis quand ressentait-elle ça avec un autre homme qu'Etane ?
— Je suis possessive, laissa-t-elle échapper tout à coup. À en être malade, vraiment. Et je dis n'importe quoi, je fais n'importe quoi. C'est pas beau à voir.
— D'accord, accepta-t-il si facilement qu'elle eut du mal à déglutir.
— D'accord, répéta-t-elle après lui, comme une nouvelle règle ajoutée à leur pacte.
— Je ne sortirai pas avec Sorano, car tu ne veux pas que je le fasse.
— Quoi ?
Elle le fixa, bouche bée. Il était sérieux. À aucun moment Juvia n'avait dit une telle chose, elle ne s'était même pas vexée quand il parlait d'elle. Si la glace devait fondre pour un bleu plus pâle, elle n'était personne pour l'en empêcher.
Mais c'était le pouvoir qu'il mettait entre ses mains.
— Je ne veux pas.
— D'accord.
Juvia caressa ses cheveux.
— Vous dites seulement ça pour me faire plaisir, souffla-t-elle sur ses lèvres.
— Ton plaisir est ma priorité, rétorqua-t-il sur le même ton.
Aucun des deux ne désirait briser ce moment. Sur le lit, ils conservèrent la même proximité : Juvia s'adossa contre son torse, leurs membres enchevêtrés. Elle avait presque l'impression d'être la petite amie de Gray, mais ce n'était qu'un fantasme. Il était acteur et elle devenait actrice dans la chaleur de ses bras.
— Vous fumez beaucoup trop. Une raison à ça ?
Il caressa le bracelet en tissu autour de son poignet, glaçant son cœur par la même occasion. Elle tressaillit, et d'un geste habile, elle éloigna sa main et dit n'importe quoi :
— Vous me voyez en actrice, un jour ?
Les secondes se faisaient désirer.
— Tu veux en être une ? finit-il par demander.
Juvia reprit sa respiration.
Il était vrai que sa question incongrue manquait de sérieux. Pourtant, la main de Gray trouva refuge autour de son sein gauche et de son pouce, il en caressa la pointe. Gestes circulaires et légère griffure du bout de l'ongle qui l'excitait un peu. Il la faisait doucement mouiller.
— T'es censée te mettre à gémir, à ce moment, lui confia-t-il comme un secret.
Elle posa sa tête sur son épaule pour mieux le regarder.
— Rien que pour ça ?
Son sourire froid la fit un peu rougir, ou était-ce plutôt le plaisir attaquant son intérieur ?
Elle simula un faux glapissement excité avant d'enchaîner avec un deuxième, plus fort cette fois mais toujours aussi mensonger.
Le troisième, lui, était sincère, car il pinça doucement le bout de son sein délicat, dorénavant durci par la douce torture qu'il subissait.
— Trop honnête pour en être une, décida-t-il.
— Alors quel rôle je dois tenir pour vous ?
La douceur de son sourire contrastait avec l'épine empoisonnée dans son cœur. Ce n'était pas dans son plan. Quel plan ? Elle n'avait aucun plan, face à Gray Fullbuster. L'aire glaciale, elle pouvait s'y faire ; elle s'y faisait déjà, car c'était sa nature, son crédo.
La douceur, elle, désorientait sa raison et le chemin vers lequel elle la dirigeait était terrifiant.
— Un coup de foudre sexuel, décida-t-il de l'achever.
Elle aurait pu afficher l'expression la plus surprise que ça n'aurait rien changé aux mots qu'il ancrait dans le temps. Alors, elle rit. C'était l'unique remède qu'elle octroyait à sa vie.
— C'est la nouvelle appellation pour plan cul ?
— On ne couche pas ensemble, aux dernières nouvelles. Tu es sexuelle.
Elle hocha la tête, mais ça ne prouvait absolument rien : après tout, il avait mis ses doigts contre et dans son intimité jusqu'à la rendre folle.
La main de Gray jouait encore avec son sein et entretenait le feu entre ses jambes. Elle n'avait plus qu'à les écarter et inviter l'homme à s'y placer.
Mais Juvia serra les cuisses et résista à l'envie inévitable.
Un coup de foudre sexuel.
D'accord.
— À moi, annonça-t-elle malgré tout ce qui pouvait la déconcentrer. Un iceberg humain ? Je n'en vois que le bout, et je sais que ce qui se cache sous la surface représente le plus grand danger.
— Encore ton histoire de bad guy ?
— Ce n'est pas pareil.
— Je n'ai rien de dangereux. Sa taille est acceptable, comparé aux huge cocks.
Il était en train de parler de son sexe et Juvia se fit violence pour ne pas regarder à ce niveau. Mais qui allait la punir pour ça ? Son regard descendit avant de remonter en une fraction de seconde ; temps suffisant pour se faire remarquer, pourtant. C'était l'entière responsabilité de Gray qui ne détachait pas ses yeux d'elle.
— Je ne parlais pas de ça, espèce de pervers. Etane avait…
Pauvre conne.
Elle mordit vite sa lèvre inférieure pour se faire taire. Gray arqua un sourcil, parce que pendant qu'elle pensait à un autre homme, il était encore en train de la caresser.
Sans prévenir, il pinça son mamelon et elle écarta quelque peu les cuisses, réaction involontaire au mélange de douleur et de plaisir qui la traversa. Grave erreur, elle avait baissé sa garde. Gray en profita : il tint son sexe au creux de sa paume, la recouvrant tout entière de sa grande main glacée.
Juvia poussa un cri de surprise qui s'écrasa sur les doigts masculins. Il la bâillonnait de sa main libre et elle s'esclaffa contre sa peau.
Putain. Il était doué.
Juvia se cambra, ça l'arrangeait tellement qu'il la fasse sienne. Ainsi, elle arrêtait de penser à quelqu'un d'autre que lui.
Elle déposa un doux baiser contre son bâillon de glace.
Toc, toc.
Gray retira aussitôt sa main et Juvia se leva, le souffle court. C'était forcément Lyon. Elle avait l'air d'une adolescente prise en flagrant délit.
Mais de nouveau, son hôte décevait ses attentes. Non pas qu'elle espérait le voir dans un moment pareil… D'ailleurs, sa découverte fit naître plus de soulagement qu'autre chose.
Meldy leur transmis le message : plus besoin de se cacher, ils pouvaient descendre manger dorénavant qu'ils avaient nettoyé la cuisine. Leur brunch improvisé était prêt. L'invitée repartit après un sourire aimable pour Juvia, qui s'empressa de refermer.
Elle souffla.
— Je ne sais pas à quoi vous jouez, mais je ne suis pas prête à reproduire une version tordue de Cinquantes nuances de Grey.
— Je n'en ai qu'une, en même temps.
— Deux, je crois. Glaciale et…
Grisant. Sa phrase laissée en suspens fut le signal de départ.
Serviable, il lui ouvrit la porte.
— Après toi, madame Coup de foudre sexuel.
— Merci, monsieur Iceberg humain.
#13
Meldy n'était pas une si bonne nageuse. En vérité, elle était un véritable rocher au fond de l'eau.
Heureusement, Lyon avait accepté de lui prêter son dos. Sa vie dépendait de la force de ses épaules, un rôle vital qui faisait le bonheur du blond.
Enfin, le bonheur… Si Juvia plissait les yeux sous le soleil et fixait l'horizon, elle mettrait sa main au feu qu'ils étaient en train de s'embrasser. Doux mirage, produit de ses propres fantasmes. Il aurait pu la rejoindre sur l'herbe ensoleillée, mais Gray était plus loin, quelque part sur le chemin qui les menait au lac.
Lyon et sa deuxième invitée n'étaient pas en train d'échanger un baiser, ils parlaient. Dorénavant Meldy s'accrochait de nouveau à lui, et Lyon… Juvia ouvrit grand les yeux.
Mais qu'est-ce qu'ils étaient en train de faire en sa présence ? Impossible. Déjà parce qu'elle n'était pas dans l'eau, mais sur le gazon, et aussi parce que Lyon n'était pas supposé bécoter le cou de son employée.
Elle se rappelait encore de chaque frisson de plaisir qui animait son ventre lorsque Gray lui faisait pareil, avec tellement de douceur et de ferveur à la fois.
Mon dieu. Ça l'excitait de regarder Lyon et Meldy céder à la luxure. Elle pourrait aller voir Gray et réclamer la même chose, le cou dévoilé pour l'y inviter. Ça n'avait rien de tordu de prendre les deux chimistes comme un film érotique personnel, elle avait envie.
Juvia ferma les yeux. Elle n'était témoin de rien. Ce qu'ils faisaient ou ne faisaient pas sous l'eau ne la regardait en rien.
D'ailleurs, il était temps de s'en aller. Le couple incongru ne la chassait pas, elle était très intéressée par l'arbre plus loin qui pouvait l'épargner un moment du soleil.
L'arbre et Gray.
Il était assis sur le même banc que lors de leur première sortie nocturne.
En maillot de bain, elle se planta devant lui. Pour une fois, il ne fumait pas. Ou plutôt il avait déjà fini de le faire.
— Qu'est-ce que vous faites ? s'intéressa-t-elle pour chasser le silence.
— Qu'est-ce que tu veux ? contra-t-il aussitôt.
Rien d'une attaque, mais plus une invitation au vu de son sourire narquois. Il lui donnait le choix entre la tendresse et l'orgasme.
Son t-shirt noir couvrait ses muscles saillants, elle l'imaginait torse nu ; suivait chaque ligne l'invitant à regarder plus bas, au niveau de ce qu'elle désirait.
— Tout…
Il haussa les sourcils.
— Ici ? se moqua-t-il.
Juvia ne daigna même pas répondre à sa remarque vaseuse.
— Tu veux savoir ce que ça fait réellement d'être actrice.
— Juvia ne veut pas faire semblant.
— Pourquoi tu parles de toi à la troisième personne ?
— Un réflexe.
— Ça te fait peur d'avoir envie de moi ?
Il passa un bras dans son dos et la rapprocha de lui. Ses lèvres trouvèrent refuge près de son nombril et il lécha les dernières gouttes que le soleil avait épargnées.
Puis il se leva et l'invita à le suivre jusqu'à sa chambre. Le trajet se fit dans un silence confortable que même le désir ne troubla jamais. Le zéphyr aurait pu la faire frissonner, mais sa peau chaude et ses cheveux froids préservaient l'apparence calme qu'elle voulait se donner ; dedans, elle bouillait.
Au fond du couloir, son cœur battait la chamade. Gray déverrouilla la porte de sa chambre et l'invita à l'intérieur.
— Tu n'es pas obligée, Juvia.
— Je vous veux, déclara-t-elle simplement. N'avez-vous pas envie de moi ? s'enquit-elle.
— J'ai envie de satisfaire tes désirs… mais tu as encore trop de vêtements sur toi, la railla-t-il.
Elle portait un bikini.
Juvia releva le défi et s'avança dans la chambre. L'air portait l'odeur de Gray comme s'il n'avait jamais quitté la pièce. Il était sans doute venu ici pour déposer ses affaires, sa valise était rangée près de l'armoire.
Le lit double était recouvert d'un couvre-lit gris, et la fenêtre accueillait les rayons derrière un voile à moitié fermé. Juvia marcha sur la moquette, flatta le bureau en bois sur lequel traînaient un ordinateur portable et une pile de livres, puis elle se pencha sur le lit où elle grimpa à moitié. Un genou sur la couverture, elle tourna la tête en biais pour regarder Gray.
Dans cette position obscène, elle avait au moins la décence de rougir. C'était du plagiat dans son état le plus pur, car ce n'était pas dans ses habitudes de s'afficher ainsi : elle copiait l'actrice qui jouait avec Gray.
— Et maintenant ?
Le prince restait fidèle à lui-même. Il referma la porte et le bruit produit l'excita davantage. Elle aimait se retrouver seule à seul avec lui. Quand il vint plus près, elle laissa tomber le masque factice et s'allongea à plat ventre sur le lit.
— Quelle position désagréable, je ne sais pas comment elles font.
Gray sourit en lui caressant le bas du dos. Par réflexe tout à fait humain, Juvia tendit un peu plus sa croupe dans un appel à la luxure. Il ne la toucha pas tout de suite.
— Tu prends la pilule ?
— Vous vous foutez de moi ? marmonna-t-elle.
— Je n'ai pas de préservatif.
— Demandez-en un à Lyon, je suis sûre que…
Elle se tut, se rappelant de ce que Lyon était en train de fabriquer avec sa collègue.
— Je la prends, le rassura-t-elle. Mais je ne sais pas qui et combien de sexes vous avez déjà profanés. Beaucoup, vu l'état de votre stock.
— C'est toi que je vais profaner, rit-il. Je viens de rentrer de tournage et mon test est négatif. Avec qui as-tu… Non, attends.
Il secoua la tête en réalisant sa bêtise.
— Etane, articula-t-elle. Ça fait un mois. Est-ce que vous allez me prendre ou je dois vous supplier de le faire ? Vous me torturez.
Sa main traînait quelque part entre le bas de son dos et ses fesses. Sa frustration le faisait sourire. Injustice.
Qu'il répara tout de suite en glissant sa main sous le tissu de son maillot.
Bon sang.
— T'es déjà mouillée…
Juvia dévoila ses joues rosies de plaisir. Il portait encore un t-shirt et une paire de jeans délavée. Sa main glissa sur son ventre. Il était bien bâti, ce salaud. Plus bas, elle empoigna son sexe cloîtré dans son jean qu'elle dézippa.
Plus que son caleçon noir, qu'il lui suffisait de baisser pour satisfaire son besoin.
Gray chassa sa main d'une pichenette.
— Impatiente, la sermonna-t-il.
— Vous n'avez pas remarqué que je suis à votre merci sur votre lit ?
— Si, chuchota-t-il contre son oreille.
Il embrassa son lobe, puis son épaule, avant de se lever.
La seconde d'après, il était sur elle et elle était vraiment à sa merci. Nul besoin de se déshabiller, il baissa à peine son pantalon. La caresse rugueuse et froide du jean la fit frissonner.
Allait-il la prendre maintenant ? Pitié, aurait-elle pu supplier, car elle brûlait.
C'était sans doute son impatience, ou leur désir, qui amena Gray à infliger ce doux supplice à son entrée humide à travers le tissu de son maillot. Ses doigts jouaient avec le feu entre ses cuisses, assez pour la frustrer, assez pour la rendre complètement dingue. Un gémissement monta dans sa gorge qu'elle fit taire contre le matelas.
Putain, son rire était sexy.
Lorsqu'il la délivra du vêtement trempé, qu'il fit descendre à moitié, Juvia l'observa à son tour : son sexe était la représentation parfaite du péché et elle regretta de ne pas l'avoir déshabillé.
Il était un dieu sur le point de la faire sienne.
Contre son intimité dégoulinant d'envie, le contact de leur sexe l'électrifia. Elle gémissait sans même s'en rendre compte.
— Tu es sûre ? s'enquit-il.
Il osait poser cette question alors qu'il pressait son sexe contre son entrée.
— J'ai l'air de douter ? rétorqua-t-elle, sur la défensive.
— T'as l'air de m'aimer.
— C'est vous qui… ha !
Il la pénétrait. Mon dieu, c'était si bon d'être là, sur le lit de Gray, sa queue au fond de son antre. Tout ce dont elle avait rêvé ces derniers jours. Gray empoigna ses cheveux dans une prise lâche, elle s'attendait à de la douleur mais ne rencontra que la douceur de ses lèvres sur sa nuque. Il embrassa son épaule, son dos cambré, caressa sa hanche avec sa main si chaude pendant cette minute charnelle.
Gray la pénétrait. Ses gestes mesurés et sa lenteur insoutenable la soulagèrent en son for intérieur. Son sexe épais écartait ses chairs intimes alors qu'elle s'habituait à sa taille. Plus il allait et venait en elle, plus sa raison s'en allait à des années lumières. Elle voulait qu'il recommence, encore, et encore ; qu'il ne s'arrête jamais.
Elle perdait la tête. La situation l'excitait et la prise de conscience de la réalité n'arrangeait en rien les choses. Elle était dans la chambre du diable, son sexe logé dans le sien.
Sa prise autour de sa chevelure se fit plus ferme, et Juvia gémit plus fort quand la passion s'invita dans ses gestes. Elle s'aida de ses mains pour tenir son équilibre alors qu'il la cambrait davantage en arrière.
Ses cheveux emprisonnés par ses doigts, la gorge dévoilée reposant sur le bord de sa paume, les va-et-vient se firent plus prononcés ; profonds.
— C'est ça que tu veux ? chuchota-t-il près de son oreille.
Elle haletait le peu d'oxygène chargé du parfum de Gray et de sexe qui se mélangeaient dans l'air.
— Putain… j'aime ça, jura-t-elle la voix étranglée.
— Remercie-moi.
De lui donner exactement ce dont elle avait besoin ? De recoudre la brisure qui la fendait en deux. Elle refusait d'obéir, c'était trop facile. Il accéléra la cadence, la plaquant un peu plus contre le matelas, et elle remercia le ciel d'avoir éloigné Lyon de la maison. Elle n'était donc coupable de rien, si elle se faisait baiser par son demi-frère pendant son absence.
— Fais-le, ou j'arrête.
— Merci, merci de me prendre aussi fort, répéta-t-elle aussitôt, à chaque fois qu'il entrait en elle.
Il flatta sa gorge et se pencha pour l'embrasser, enfonçant davantage sa verge dans son intimité. Elle s'arrêta un instant de gémir car le souffle lui manquait.
Puis il la toucha, ses doigts jouèrent avec sa poitrine, flattèrent son ventre et descendirent encore plus bas. Il s'occupait de son plaisir comme un chevalier servant, mais ce n'était pas son unique but : il accéléra encore.
— Je vais jouir…
Il posa un baiser sur son épaule, son râle chatouilla son lobe.
— Tu me fais du bien à la queue, tu le sais ça ? Je suis si bien en toi.
Sa voix, ses paroles, lui.
Chacune de ses pensées criait Gray. Impossible de les faire taire quand le feu dans son ventre ravageait tout sur son passage. Son cœur, sa peine, sa raison.
Elle gémissait, sans doute, ou peut-être pas. Elle était le mal et il était sa damnation ; ou sa récompense ? Juvia n'avait rien d'une actrice, mais elle vivait son fantasme le plus fou et Gray ne s'arrêtait pas. Il lui présentait son septième ciel ; les étoiles gelées et les lignes des neiges.
Non, non, non… elle ne voulait pas que ça s'arrête.
La vague de chaleur flatta ses pieds et la traversa si lentement qu'elle crut mourir quand elle se nicha dans son bas-ventre. Elle se cambra, trembla, se contracta si fort qu'elle s'en fit mal.
Silencieuse, elle se laissa envahir par le plaisir intense ; brutal et si plaisant, putain. C'était cuisant. L'onde dévastait son intérieur, et elle était en train de jouir autour de Gray. Elle n'en avait rien à faire du liquide brûlant qui s'échappait de son intimité sur le parquet, tant que sa queue continuait à marteler ainsi son intérieur charnel.
Gray ne ralentit que lorsqu'il sentit son antre se contracter à plusieurs reprises.
— Gray, arriva-t-elle à articuler. Continue…
— Tu me tutoies quand je te baise, releva-t-il, un sourire dans la voix. Retourne-toi.
Elle se redressa tandis qu'il la mettait dans une position si obscène qu'elle n'osa même pas regarder, elle se contenta de crier car il allait la briser en deux, c'était sûr et certain. Les mains sur son visage, elle jeta un œil à son air amusé entre ses jambes relevées. Il laissa retomber son derrière sur le lit.
— Je plaisantais, la rassura-t-il.
— J'aurais pu tenir deux secondes, sourit-elle. Mais tu m'aurais sûrement brisé la nuque.
Il captura ses lèvres entre les siennes en un doux baiser contrastant avec la ferveur avec laquelle il l'avait prise. Gray s'assit sur le bord du lit et l'invita à prendre place sur son sexe, face à lui.
— Vraiment ? le railla-t-elle en mettant ses bras autour de sa nuque.
— Vraiment…
Le sérieux dans son regard la troublait. Il caressa son dos, la rapprocha davantage alors qu'elle prenait le relais de leur va-et-vient.
Ses lèvres goûtaient à sa peau, chaque baiser s'attardant de plus en plus ; sur sa jugulaire, le contour de sa clavicule, le chemin de ses pulsations. Il mémorisait ses notes de cœur entre ses seins. Bon sang. Il était en train de lui faire l'amour, le visage enfoui dans sa chaleur.
Aucune violence dans ses gestes ne venait trahir son métier. Il ne mordait pas, il léchait, embrassait.
Faisait-il l'amour à ses partenaires sur scène ?
Elle voulait lui poser la question, mais cette dernière n'avait pas sa place entre eux.
— Tu me fais l'amour, là ? demanda-t-elle quand même car elle ne savait pas se taire.
Aussitôt, ses lèvres s'étirent. Il hocha la tête deux fois, la malice dans son regard disparut vite de sa vision car il l'embrassait. Juvia le rejoignit dans son hilarité et répondit à son baiser, bécotant sa peau. Gray raffermit sa prise sur ses hanches pour accompagner son rythme.
La jeune femme s'accrocha à sa nuque brûlante. Elle ne pensait pas à son propre plaisir mais au sien, car la glace brûlait sous sa peau.
Il était beau.
— Juvia, souffla-t-il.
— Monsieur Gray, répondit-elle sur ses lèvres.
Il se retira d'elle et aussitôt dehors, la bleue le prit dans sa main pour faire durer son plaisir. La jouissance peignait ses traits et Juvia ne rata rien du spectacle. Elle chérissait chaque seconde pendant qu'il se déversait sur son ventre délicat. Les jets de sperme arrivèrent si vite qu'elle sursauta quand le premier atteignit ses seins. Il l'imprégnait de sa semence pendant qu'il la tenait dans ses bras.
Gray lui jeta un regard torve.
— T'étais pas censée me faire jouir.
— Je ne sais pas combien de fois vous vouliez refaire ça.
— Au moins trois ! s'insurgea-t-il.
— Vous pouvez toujours me lécher plus tard, si ça peut aider votre égo.
— Mon égo veut te faire plein de choses...
— Pourquoi ? souffla-t-elle.
Il l'intimidait, un peu.
— Pour que tu arrêtes de penser, rétorqua Gray à voix basse.
— Vous croyez vraiment que je pensais à Etane ?
— Je ne sais pas, tu le faisais ?
Elle secoua la tête, s'essuya le corps avec une serviette prêtée avant de grimper sur le lit près de lui. Elle avait l'odeur de Gray collée à sa peau.
— Je savais que t'avais envie de moi, commença Gray. Mais pas au point de vouloir passer à l'action.
— Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Tout, j'imagine. Vous êtes si…
Elle se mordilla la lèvre inférieure et ravala tout ce plein d'émotions qui lui échappait.
— Jouissif. Je crois que c'est le mot que tu cherches, la taquina-t-il.
— Je voulais dire prévoyant… et sexy, ajouta-t-elle sans le regarder.
Impossible d'y arriver, elle n'en avait pas l'audace, car elle avait peur qu'il lise les secrets dans sa prunelle.
Sauf que Gray n'avait pas besoin de lire ses pensées, il savait exactement que faire en réponse à celles-ci. Elle l'observa enfin, parce que son besoin était incontrôlable. Elle tombait un peu amoureuse ; juste assez.
Il prit sa main pour la poser sur son torse, au niveau du cœur, qu'elle sentit battre contre sa paume. Il était là, cet homme dont son cœur s'était un peu entiché.
Mais ça n'avait rien de romantique, ou de rien du tout.
C'était la pire chose qui pouvait se passer à cet instant, car il porta sa main à sa bouche, effleura le tissu blanc autour de son poignet : un baiser de l'enfer au ralenti. Ses dents se refermèrent sur le lien, et d'un coup sec, il tira sur l'extrémité emprisonnée.
Il le défit aussi vite que son cœur défait.
Le temps d'une seconde gelée, Gray baissa les yeux sur sa chair marquée et fixa sa cicatrice.
Brûlée à vif, Juvia arracha sa main de sa prise et lui tourna le dos. Elle renoua le ruban autour de son poignet. Ses doigts tremblaient. Elle ne voulait pas voir, surtout pas voir ce qui se passait derrière. Mais c'était trop tard.
— C'était quoi, ça ?
Sa voix glaciale faisait aussi mal qu'un pic dans le cœur.
— Rien du tout, nia-t-elle.
— Rien qu'un suicide raté ?
Dorénavant, il se tenait à quelques pas devant elle. Il était si proche qu'elle pourrait le toucher si elle tendait la main. Elle devrait le faire, bon sang. Au lieu de ça, elle s'assura que le bracelet était bien en place ; sur sa destruction et ses adieux.
Elle avait presque envie de pleurer.
Un long silence les sépara. La solitude la guettait, mais à la base, si elle était là, c'était pour ne plus être seule. Elle voulait qu'il la prenne dans ses bras. Pourquoi n'en faisait-il rien ? Si seulement il se mettait en colère, si seulement il l'embrassait encore. Mais il était un être de glace et c'est avec ce même élément qu'il la tua.
— Je ne fais pas dans ce registre. Désolé.
Juvia affronta son regard, ce qu'elle regretta aussitôt.
Ses lèvres demeurèrent scellées.
Il avait le droit de partir. Après tout, elle n'était personne pour lui. Un coup de foudre sexuel ? Mais ils venaient de se satisfaire mutuellement, et rien d'autre ne les attendait. Rien ne le retenait près d'elle.
Il pouvait partir.
Ça ne l'affecterait pas.
— Partez, souffla-t-elle, la gorge douloureuse.
Et Gray s'en alla.
Aussi simplement que ça.
Seule, Juvia fixa le couloir vide. La dernière image de Gray défilait en boucle.
Il ne restait plus que l'indifférence givrée dans sa prunelle.
Il était dieu de la mort et du froid.
Fin de Drip.
Ndla : Hum… Donc là, je suis censée dire des trucs intéressants, après tout ce silence d'un siècle. Bonjour. Un latte ? J'ai du thé aussi, si vous préférez.
J'espère que les marque-pages ont été plus ou moins utiles, et que ça marche surtout, car FFnet filtre tous les caractères spéciaux que j'ai pu tester — qui étaient vachement plus discrets qu'un hashtag. J'ai dû m'y résoudre, finalement.
Ça doit être embêtant pour la Juvia, cette tendance que j'ai à la torturer. Imaginez un monde où je laisse mon sadisme au placard… L'horreur. Oops, j'ai encore fait de l'OOC. Autre info random : quand j'ai commencé à écrire, Juvia avait la voix de celle de L'obsession, ce qui m'a pas mal embêtée. Je ne sais toujours pas pourquoi. Ne m'en voulez pas trop pour tout le purple que j'ai laissé. J'ai un argument : à quatre heures du matin, je bois du café, j'écoute du sad indie en boucle et j'écris n'importe quoi avec des métaphores qui sonnent tellement justes dans mon esprit. Des images de nuages en papier et d'averse poétique... Un jour, je sacrifierai tous les adverbes, tout le purple et tout mon bullshit pour une meilleure compréhension, à défaut d'une meilleure plume.
Il est 22h58, je veux à tout prix publier aujourd'hui, mais je devais finaliser la correction. Devinez qui a mal fait son job… Plus j'essaie d'éviter les répétitions, et plus j'en fais.
Je ne sais pas ce que je fais encore là à écrire sur du Gruvia. Enfin si, je sais. J'aime le Gruvia, et sachez que c'est un crime d'abandonner le fandom français. Pour la peine, j'écris ce machin super indécent — pour changer —, et j'en ai même d'autres en attente dans ma tête. Pfpf.
Cette histoire devait être un OS. Non attendez, plutôt un TS. Enfin… Il s'est passé beaucoup de choses dans mon plan. Ça m'a pris une année et des poussières pour finir, d'ailleurs la poussière continue de s'éparpiller : je dois encore réviser/corriger le reste, mais je peux vous assurer que l'histoire est complète. Les autres chapitres seront tous aussi longs que le premier. Je mettrai des marque-pages encore... haha. Ahem. Don't kill me.
Le prochain sera corrigé et publié dans un mois environ, si tout se passe bien.
En attendant, on est bien là, non ? Je m'en vais un peu plus loin, quelque part entre vos pierres et mes bises. Tout plein !
Remerciements
Un gigantesque merci à JD pour tout le soutien que tu m'as apporté ! Merci pour tes conseils, pour toutes tes relectures, tes corrections, tes peptalks quand la page blanche se pointait. Je ne serais pas arrivée jusqu'au bout sans toi. Je me répète mais t'es une personne formidable. Plein de bises et de love à toi, ma JD.
Merci infiniment à Raijin pour tout : m'avoir écoutée parler de cette histoire pendant des heures interminables sans rechigner, m'avoir aidée à brainstorm les problèmes qui se présentaient, m'avoir redonné le sourire quand ça n'allait plus. Mon dieu, pour l'infini du toujours.
Merci aussi à Mlle Nyaa pour son aide sur la fin du dernier acte. J'espère qu'une pluie tiède tombe quand tu arraches la feuille, de l'horizon brisé à l'azur pastel.
Merci à Iris Junior sans qui l'idée de base serait restée au fin fond de mon tiroir. Je ne me serais sans doute jamais lancée dans cette aventure sans notre rencontre.
Merci à toi, cher lecteur ou chère lectrice, pour ta lecture !
Je vous embrasse tous très fort et vous dis à aussi tôt que possible.
