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Avertissement : Présence de sujets matures et sensibles à ne pas prendre en exemple.
Note : En vérité, j'ai situé l'histoire aux USA, mais je n'y connais rien. Malgré mes nombreuses recherches, je doute parvenir à retranscrire une image fidèle à la réalité. Du coup, on va dire que les lieux sont fictifs ! Ils le sont.
Marque-pages :
#4 : 8000
#6 : 13 000
#8 : 19 000
#11 : 23 000
Playlist écoutée
Lapsley – Speaking Of The End
Billie Eilish – party favor
The Strokes – Selfless ; The Adults Are Talking ; Ode To The Mets ; bref tout l'album The New Abnormal ; Heart in a Cage.
The Voidz – Human Sadness
The Neighbourhood – Sweater Weather ; R.I.P 2 My Youth ; $TING
CHPTRS – Let the New Begin
Mehro – chance with you
Cub Sport – Come on Mess Me Up
dandelion hands – How To Never Stop Being Sad
Bonne lecture !
II
Drop
Quand Bora avait choisi l'anniversaire de ses dix-huit ans pour lui annoncer leur rupture, elle avait passé sa nuit à pleurer dans le pot vide d'une glace à la noix de macadamia.
Avait-elle regretté toutes les calories ingurgitées ? Son tapis de course lui avait bel et bien demandé des comptes. Avait-elle regretté sa relation avec Bora ? En toute honnêteté, elle ne se souvenait même plus de la couleur de ses yeux. Sans doute couleur connard.
En fin de compte, elle passait sa vie à oublier. Son credo habituel : la pluie sempiternelle. Pour être honnête, si elle avait été plus soleil que pluie, la tempête aurait quand même fini par la rattraper.
L'amour finissait sans cesse dans l'abîme de sa solitude.
— Un ticket pour l'enfer, dit-elle au téléphone du diable.
Sur le bord de son lit, elle quitta sa contemplation du néant entre le plafond blanc et les notifications en attente. Non pas que la vie sociale de Gray l'intéressait…
Au rez-de-chaussée, ce fut sans grand étonnement qu'elle ne trouva ni Gray, ni café noir, ni cendrier plein. Bien sûr qu'il était parti après le séisme dans leur relation. Scénario classique du film du dimanche, n'est-ce pas ?
Il aurait pu s'apitoyer sur sa presque-mort-mal-orchestrée, mais ce n'était pas dans les attentes de Juvia. Il aurait pu dire : « Oh ! ma pauvre Juvia, pourquoi as-tu fait une chose pareille ? Ne le refais plus jamais, je suis là pour toi ! »
Lui en vouloir de n'en avoir rien fait était aussi injuste que sa réaction. À son réveil, sa psy lui avait dit : « Penses-tu ressembler à ta mère, Juvia ? » avec ce froncement de sourcil typique derrière ses grandes lunettes sans cadre.
Que pouvait-elle bien savoir sur sa mère ?
Gray, lui, faisait dans l'originalité : l'indifférence et la prise de recul. Il ne fuyait pas, il les remettait dans leur rôle d'inconnus.
Intérêt éphémère.
Mais comme le stipulait leur pacte silencieux, Juvia pensait à Gray, cet enfoiré qu'il était.
Autour de la table à manger, Lyon trempait ses lèvres dans son café, une cigarette à moitié entamée reposait au fond du cendrier en verre.
— Meldy est déjà partie ? s'enquit-elle en l'éloignant de l'autodestructeur.
Il leva les sourcils et lui servit même un sourire heureux.
— Comme prévu, confirma-t-il. Elle devait rentrer au labo, alors…
Si elle ne le connaissait pas, il aurait presque pu la convaincre de sa désinvolture.
— Tes œufs vont refroidir, lui rappela-t-elle en mettant la bouilloire sur le feu.
Au-dessus d'eux, un pas lourd troubla le silence et des roues vrillèrent le parquet.
— Gray est là ? articula-t-elle.
Lyon prit cinq secondes de plus pour mettre les mots sur sa langue. Sa question n'avait pourtant rien de compliqué. Ou peut-être que si, après tout. Si Gray était là ou pas résumait son avenir en une unique réponse.
— Il fait sa valise. Son colocataire va passer le chercher.
Le ton de son ami n'atteignait ce degré de froideur qu'en de rares occasions : les persécutions de Clara à la fac, la perte de l'équipe de basket le vendredi onze avril, et les pics de Juvia en cours de chimie.
Heureusement, la bonté de Lyon était plus grande que la sienne. Il était venu la chercher, au sein de sa bulle d'eau.
Qu'aurait-elle pu dire à Gray, s'il restait ? Et pourquoi partirait-il, d'abord ?
Elle était l'intruse dans la peinture du lac et il était propriétaire de cet endroit ; aussi bien que Lyon, même si ce dernier s'évertuait à agir comme le dieu de ce petit univers.
— Que s'est-il passé ? s'enquit Juvia.
— On a eu un léger… différent.
— Pendant que je dormais ? Pourquoi ? Il est à peine neuf heures.
Lyon lui adressa un sourire contrit avant d'expliquer :
— Gray, Tear et moi avions convenu de mettre cette maison en vente début septembre. C'était censé être une conversation entre adultes, mais je sais maintenant que Gray n'est pas près de grandir. Il était de si mauvaise humeur, j'ai fait l'erreur de mettre ça sur le compte de sa froideur, mais j'aurais dû m'en méfier… Ce n'est pas toujours facile d'aborder ce sujet avec lui.
C'est moi qui ai foutu la mort sous ses yeux.
Elle était prête à tout déballer, que Gray l'entende ou pas — surtout s'il l'entendait décrire à quel point sa réaction était méprisable.
Au lieu de ça, Juvia posa une main apaisante sur l'avant-bras du blond. Elle tapota ses doigts sur son poignet, comme elle avait pris l'habitude de faire quand Lyon se mettait en colère. Ce sentiment prenait rarement l'homme, il faisait tout son possible pour le contenir. Lyon avait toujours fait ça : refouler ce qui le rongeait de l'intérieur au détriment des conséquences.
— Tu vois le chrysanthème brodé sur le rideau ? lui lança-t-il. C'est Ur qui l'avait fait pour couvrir mes bêtises ; je l'avais carrément brûlé, ce rideau, parce que j'étais… un petit con, pour être honnête. J'en voulais à tout, même à un bout de tissu qui n'a rien fait à personne.
Poussé par la brise matinale, le rideau laissait filtrer le jour à travers la fenêtre de la cuisine.
— On dirait de la neige quand le soleil attrape le centre de la fleur, remarqua-t-elle.
— Un cadeau de sa mère, chargé de souvenirs que je n'avais nul droit de détruire. Un sale gosse, vraiment. Mais au lieu de m'en vouloir, elle m'a montré la beauté immortelle, l'amour absolu et le pardon. Je ne me suis jamais senti autant aimé que par elle. Je ne sais toujours pas pourquoi elle refusait de signer ses peintures, elle les accrochait partout sur ces murs. Jamais ailleurs…
Juvia accorda plus d'attention au tableau près de l'escalier. Des roses rouges dont la délicatesse de chaque pétale ancrait l'amour dans le temps. Les autres peintures présentaient toutes des arrangements de fleurs, du lys à l'arum blanc.
Elle caressa le bras de Lyon pour l'inciter à continuer.
— Que va-t-il se passer, s'il ne donne pas son accord ? Votre sœur le veut autant que toi, non ?
— Je ne sais pas encore, je vais essayer d'en parler avec elle. Peut-être que Tear saura le convaincre. J'aimerais tourner cette page, tu sais ? Il serait temps qu'il comprenne que passer ses journées à flâner ici à la recherche de… je ne sais pas ce qu'il attend.
— Si tu le souhaites, on peut toujours passer nos vacances ailleurs. Tu aurais dû m'en parler, un changement de plans ne m'aurait pas dérangée.
— Ça ira, ne t'inquiète pas. C'était mon idée de passer du temps ici une dernière fois. Mes adieux, en quelques sortes, en ta charmante compagnie.
Elle n'avait pas besoin de lui reparler de ses propres fantômes, Lyon les connaissait par cœur. Juvia se pencha pour le prendre dans ses bras, lui insufflant tout le réconfort dont il avait besoin.
Bien sûr, Gray choisit ce moment pour descendre. Il lâcha même un petit soupir dédaigneux qui obligea Juvia à ne surtout pas s'éloigner de Lyon. Si c'était suffisant pour embêter le diable, elle passerait le restant de sa vie ici. La regardait-il, au moins ?
Ne te retourne pas.
Lorsqu'elle était allée se coucher, Gray manquait encore à l'appel. L'envie lui manquait tout autant. Hors de question de lui adresser quoi que ce soit ; ni regard, ni parole, ni rien de chez rien.
Et maintenant, il s'en allait.
Il ne daigna pas lui accorder la moindre once d'attention ; pas même sa froideur. Qu'aurait-elle dit ? Non, ne partez pas, faites-moi encore l'amour et ne me détestez pas ? Elle l'indifférait.
Ce qui n'était pas plus mal. Vraiment.
Sa valise trainant derrière lui dans un bruit d'adieux, il ignora le regard glacial de Lyon. Juvia ne voyait que ça, elle regardait Gray à travers les yeux d'or.
Quel putain de silence. Bonjour Gray, qu'elle aurait pu dire, comme une désespérée avide de souffrance glacée. Au revoir, Gray. Même si c'était peu probable, le zéro absolu, de le revoir où que ce soit. Va te faire foutre, Gray.
Parfait.
Gray quitta la maison sans un mot pour elle.
Quand la porte se referma sur son ombre, Lyon caressa ses cheveux avant de se dégager de son étreinte.
— C'est moi ou tu essaies de rendre mon frère jaloux ?
— C'est moi ou tu as mis ton frère à la porte ? attaqua-t-elle aussitôt. De chez lui, qui plus est.
— C'est aussi chez moi, et je suis l'aîné. Il a pris sa décision sans mon aide.
— Certes... Avait-il l'air jaloux ?
Lyon leva les sourcils. Mer d'or fissurée en deux.
Elle n'avait jamais eu autant de mal à déglutir de sa vie.
Gray venait de monter dans une voiture dont elle distinguait à peine le capot noir. Portière clôturée. Moteur, départ, au revoir. Le temps lui échappait des mains. Le véhicule déguerpit de l'allée plus vite qu'elle n'arrivait à penser. Quelque part, c'était injuste.
Il n'avait pas réclamé son téléphone portable. L'avait-il oublié ? Avait-il abandonné le sien, en haut ?
Juvia se mordit la lèvre inférieure en se levant. Ses mains tremblaient, et elle ne savait même pas pourquoi.
À l'étage, elle s'invita dans la chambre de Gray. La porte était déverrouillée et nulle barrière ne l'empêcha d'entrer là où il lui avait fait l'amour.
Le bureau était dans le même état que la première fois et sur le lit, une couverture propre avait remplacé la dernière. Nulle trace charnelle ni numérique dans le paysage. Même l'ordinateur avait disparu. La seule chose que l'homme avait laissée derrière lui était son odeur électrique.
Elle traversa le couloir dans l'autre sens et entra dans sa chambre. Là non plus, nulle trace de son téléphone. Uniquement celui de Gray. L'engin était visible à qui bon voulait le reprendre. Il aurait pu briser son intimité et prendre tout ce qu'il voulait, mais il ne voulait rien.
Pendant une seconde, elle considéra l'idée de l'appeler.
Un arrière-goût de désespoir s'inscrivait dans sa gorge.
La douche froide chassa vite cette idée débile et elle grelotta sous l'eau pour se punir. En remettant ses vêtements et son bracelet, elle déposa un baiser un peu fou sur sa chair mutilée ; tant pis pour ses airs lunatiques. Gray était en retard : c'était ce qu'il aurait dû faire, au lieu de la tuer. Dorénavant, sa propre tendresse suffisait.
— Tout va bien entre Meldy et toi ? s'enquit-elle une fois de retour dans la cuisine.
Lyon quitta des yeux son téléphone pour la dévisager.
— Meldy ? répéta-t-il, surpris.
— Je t'en prie, je ne suis pas aveugle.
— Meldy est une simple collègue. Il n'y a rien entre nous, sourit-il, même s'il ne fit aucun effort pour que sa grimace atteigne ses yeux.
— Pour l'instant ? devina-t-elle.
— Ni jamais, pour reprendre ses mots. Sauf que le rien avait plus l'air d'un tout, ajouta-t-il dans sa barbe.
Les airs séducteurs de Lyon avaient beau lui coller à la peau, toute son assurance s'envolait face à sa collègue. C'était dingue, parce qu'elle ne le connaissait pas aussi pessimiste. Son sourire avait sans doute déjà séduit plus de la moitié de la gente féminine.
— C'est ce que tu disais à propos de Clara.
Sa remarque lui arracha un rire incrédule.
— Mais Clara est une imbécile ! J'espère qu'elle a changé entre temps… Y a pas à comparer. Clara craignait de se dévoiler, Meldy a peur de la déception.
— Juvia ne pense pas que tu en sois une.
Il plissa les yeux, dubitatif.
— Tu ne peux pas me dire un truc pareil en commençant ta phrase par Juvia.
— Désolée. Je pense que tu es la meilleure personne au monde. Voilà.
Lyon grinça quand même des dents. Pourtant, chacun de ses mots était sincère, mais il devait se dire à cet instant qu'elle se moquait de lui.
— C'est la septième fois que tu me friendzone, nota-t-il en accusant le coup.
— Je te redirige vers la lumière, nuance. Meldy, donc ?
— Tu vois, avec Clara c'était pas pareil, j'étais aussi un imbécile, plaisanta-t-il. J'aurais voulu que Meldy soit plus impulsive, dans peu importe ce qu'elle ressent pour moi.
— Comme quoi ? s'intéressa-t-elle.
Elle était curieuse de découvrir l'impulsivité dans la bouche de Lyon. Etait-ce assez impulsif de s'offrir à Gray jusqu'à se noyer ? Elle avait sérieusement besoin d'un mode d'emploi.
— Comme débarquer dans mon bureau un matin et se jeter sur moi pour faire l'amour toute la journée, bien sûr.
Juvia leva les yeux au ciel.
— Quel romantisme.
— Je ne sais pas, souffla-t-il. Je dis n'importe quoi, Meldy est bien plus raisonnable. Plus droite, aussi, elle est ma subordonnée.
— Parce que tu es prêt à risquer ton travail, toi ?
— C'est ce que j'ai déjà fait cette nuit… Je comprends un peu mieux ce que tu ressens pour Etane.
— Etane.
Pendant un instant, elle eut le désir de corriger son erreur. De remplacer le nom oublié par une couleur terne et cruelle. Etane ? Pourquoi encore lui ? Elle ne voulait pas penser au désastre amoureux dans sa vie. Elle voulait penser à Gray et le hurler au monde.
— Où est parti Gray ? Lui qui tient tant à cette maison… Il aurait dû rester pour protéger son territoire.
Lyon cilla à cause du brusque changement de conversation.
— Excuse-moi, tu t'inquiètes pour moi et tout ce que je trouve à faire c'est remettre ta douleur sur le tapis.
Elle secoua la tête, suspendue à ses lèvres. Le presser de parler ? Jamais. La patience était une vertu, comme le répétait sa conscience.
— Gray est chez lui, à Phoenix. Il vit en coloc avec son meilleur ami.
— J'ai failli croire qu'il vivait ici. Quand j'y pense, c'est vrai que je n'ai pas vu une seule photo de lui…
Il ne répondit rien. Elle remarqua : tic spécial lèvres et dents de Lyon, le retour. Elle pensa : sexy, Lyon, blond, blanc. Juvia plissa les yeux en direction de son habitude nerveuse. Mais avant qu'elle ne puisse réclamer une explication claire, Lyon lui coupa l'herbe sous le pied :
— Ça te dit de passer la journée au lac ? Je ferai à manger.
— Ça dépend de ce que le menu propose en dessert.
— Fais-moi confiance, sourit-il, et Juvia se contenta de cette joie minuscule pour reprendre ses droits sur la sienne.
Elle acquiesça, déterminée à ne plus penser.
Gray.
Ses pensées se tournaient vers lui malgré toute la détermination dont elle faisait preuve. Bon, peut-être pas de la détermination à proprement parler, mais elle avait au moins le mérite d'essayer.
Par exemple, quand Lyon avait plongé dans l'eau sans elle, Juvia avait tout fait pour ne pas se remémorer le bleu glacé dans l'ombre des arbres et tout le soleil sur sa peau hâlée. Un véritable exploit qu'elle marquerait sur un CV.
Enfin, jusqu'à la tombée du rideau. Bien sûr qu'elle pensait à lui.
Impossible de se retenir, le souvenir harcelait sa mémoire.
Sur le pont, une précieuse brise bousculait ses cheveux en travers de son visage, ses pieds pataugeaient dans l'eau, les mollets enfoncés dans la tiédeur. Le lac chantait une chorale de douceur et de pluie bleue.
Lyon nagea jusqu'à elle, se hissa sur le bord et copia sa posture. Sa peau jeta un tsunami de fraîcheur sur les lattes, l'arrosant au passage.
— Regrettes-tu le départ de Gray ?
— Pas du tout ! D'ailleurs, il a bien fait de partir. Sa présence me mettait mal à l'aise.
Mais Lyon avait déjà eu le temps de voir son obscurité.
— Désolé de te l'avoir imposé. Quelque chose s'est mal passé ?
Son histoire était tout sauf à raconter. C'était stupide. Lyon n'avait pas besoin d'en connaître chaque détail, surtout si le détail concernait le sillon brûlant sur son intimité et la langue de Gray et… Stop. Mauvaise idée.
— Une vague impression, finit-elle par dire. Pourquoi cette question ?
Après tout, le soleil effaçait l'empreinte de son malheur. Tout ce qui restait sur sa face devait être le bonheur et le soulagement.
— Parce que tu es mon invitée, sourit-il dans le vent chaud. Je me soucie de ton bien-être.
Au loin, le ciel dévorait la toiture de la maison surmontant la couronne des arbres. Le shingle rouge portait les traces de sable brûlant que le vent refusait de pousser. On devinait à peine son contour et les reflets aveuglant du velux fermé. Etait-ce vraiment celle-ci ? Pendant un instant, Juvia chercha une habitation similaire.
— Elle représente beaucoup de choses pour nous, lui dit Lyon, qui avait suivi son regard.
Quel genre de cauchemar faisait Gray, sous ce toit ?
— Gray s'y rend souvent ?
Des perles gouttaient des cheveux blonds. Ses doigts avaient dessiné un chemin distinct entre ses mèches assombries par l'eau.
— C'est lui qui passe le plus clair de son temps là, pendant des vacances ou pas.
— Mais il n'y a pas une seule photo de lui, commenta-t-elle.
— Il n'est pas aussi narcissique que tu as l'air de le croire, plaisanta-t-il, avant de se renfrogner.
— Il ne faisait rien d'autre que fumer, se rappela-t-elle.
— Le décès d'Ur lui a laissé des blessures plus profondes que les miennes.
— Je ne suis pas d'accord, dit-elle en caressant les cheveux de Lyon. Tu es plus mature, sourit-elle.
— Tout le monde n'est pas du même avis.
— Gray ?
— Meldy.
— Tu refuses de m'en parler, souligna-t-elle, défaitiste.
— J'aimerais, mais j'ai un peu honte de ce que j'ai fait.
Elle ouvrit grand les yeux.
— Rassure-moi, tu n'as pas abusé d'elle ? Lyon ! Meldy est ta collègue.
— J'adore ta façon de t'emballer, rit-il. Cela dit, si l'on devait rendre des comptes devant toi, Madame la Juge, je devrais plaider coupable. Je suis l'unique fautif dans toute cette histoire.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est moi qui suis amoureux.
Une pointe d'amertume flottait dans la légèreté de son ton, mais il n'avait pas hésité à dévoiler ses sentiments. Elle chercha sa jambe sous l'eau et la flatta de la sienne, geste délicat dont l'affection ne passa pas inaperçue.
— En quoi ça fait de toi un coupable ? Les sentiments ne se contrôlent pas.
— Je n'aurais pas dû l'embrasser. Elle m'avait prévenu. Les choses sont allées trop loin.
— Tu veux dire qu'il y a eu plus qu'un baiser ?
Pas la peine de lui préciser qu'elle avait assisté à leur spectacle dans le lac.
Il haussa une épaule, les yeux fixés sur l'horizon.
— Tu ne peux pas t'en vouloir d'avoir tenté le tout pour le tout. J'aurais voulu avoir le même courage.
— Figure-toi que le courage nous réussit très mal. Quoi que j'aurais plutôt appelé ça la plus grosse bêtise du siècle.
— Quoi ? se défendit-elle. Je ne parlais pas d'Etane.
Alors là, pas du tout. Admirer les vagues était préférable aux yeux de Lyon. Mais qu'est-ce qu'elle racontait, de toute façon ? Elle n'était pas amoureuse de Gray.
Dans la chaleur éphémère de ses bras, elle avait cru que quelque chose faisait vibrer son cœur.
Elle n'était pas amoureuse de lui.
Noir sur blanc.
— Moi non plus, dit Lyon. Je devrais arrêter de la désirer, n'est-ce pas ?
— Je ne suis pas la mieux placée pour répondre à cette question…
— Mais je ne vois plus qu'elle, le jour, la nuit. Surtout la nuit, je me réveille le matin avec sa voix dans la tête et je ne peux pas arrêter. Meldy n'a aucun problème à le faire. C'est simple : elle n'a jamais commencé.
— Elle avait l'air de m'en vouloir, au Rêve.
— Parce qu'elle m'a désiré, rien de plus.
— N'est-ce pas un bon début ? se moqua-t-elle.
— Je ne suis pas exigeant, mais déçu. De moi-même, peut-être, parce que je n'ai pas su contenir mes pulsions et mon… attraction. J'ai cédé bien avant notre rencontre au café.
Elle haussa les sourcils.
— Pourquoi avait-elle l'air si jalouse dans ce cas ?
— Elle ne l'est pas, se vexa-t-il. Meldy est ainsi avec les inconnus, mais elle sait que tu es une amie.
— Tu devrais l'appeler et lui dire ce que tu penses.
— Aux dernières nouvelles, je ne compte pas démissionner. Elle non plus. Surtout pas !
— Pourquoi est-ce toujours moi que tu engueules ? bouda-t-elle.
Il éclata de rire.
— À quel moment ? se justifia-t-il. Je ne vais pas l'appeler. De quoi aurais-je l'air ? Je ne vais pas la forcer à entretenir une relation secrète et dangereuse avec moi.
Juvia plissa les yeux. Quelle mauvaise foi... La lueur dans son regard ne trompait personne.
— Tu devrais l'appeler, approuva-t-elle.
Elle était bien belle, la Juvia, à donner des conseils qu'elle ne suivait pas.
Gray s'invitait de nouveau dans ses pensées. Merde. La bonne nouvelle : Gray, pas Etane. La mauvaise nouvelle : Gray, juste Gray.
— J'ai envie de rouler jusqu'au bout du monde, dit Lyon au lac et non à Juvia.
— Tu ne voulais pas plutôt te baigner toute la journée ?
— Je peux te regarder faire si tu y tiens tant.
— Pervers. Juste une seconde.
Tant pis s'il ne voulait pas la rejoindre dans l'abysse ; à vrai dire, il semblait déjà s'y trouver.
En plongeant la tête sous l'eau, elle y passa plus de temps que prévu. Son corps flottait dans les remous des vagues, et sur ses lèvres dansait l'effluve d'un baiser glacé. Entre la chimère et l'envie, Gray l'embrassait. Il lui insufflait l'espoir et l'ivresse ; du soleil dans sa pluie.
Mais seule l'onde la tenait dans ses bras.
Que faisait-il, en ce moment ? Avait-il présenté ses adieux au lac, avant de s'en aller ? Peut-être même au cœur de l'eau, son corps nageant à l'exact même endroit où elle se trouvait.
Elle le fuit.
L'air retrouvé, elle nagea vers le rivage et quitta l'abîme de ses pensées. Lyon siffla, un sourire goguenard sur les lèvres.
— Je sais, annonça-t-elle, blasée. Irrésistible.
— Tu l'es, confirma-t-il, tout sourire. On a laissé les serviettes dans le coffre.
Juvia essora ses cheveux avec ses mains en le suivant jusqu'au parking. Ses pieds laissaient des marques mouillées sur la route poussiéreuse.
— Pourquoi on ne sort pas ensemble, déjà ? lui demanda Lyon en lui tendant de quoi se sécher.
— Parce que nous sommes incompatibles.
— Quoi ?! rit-il. J'ai toujours su que tu avais quelque chose contre la couleur de mes cheveux. Ennemie des blonds.
— J'aime bien tes cheveux, contra-t-elle aussitôt. Ils sont beaux, doux, et sexy quand ils sont décoiffés. Ne me regarde pas comme ça. Tu détestes cordialement le bleu.
— N'inverse pas la situation. Mais il est vrai que je ne suis pas un fétichiste de cette couleur. Contrairement à Gray, tiens.
Un fétichiste de Juvia. Parfait.
Elle se réfugia dans les bras de Lyon.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Rien. Ai-je besoin d'une raison particulière pour te faire un câlin ?
Il la serra contre lui et chuchota un merci près de son oreille.
— Tu sens comme la mer, souffla-t-il.
— On est à côté du lac, idiot.
— Même.
Elle monta à la place du mort et frotta le sable sur ses pieds nus.
Juvia ne sentait pas comme la mer, mais l'herbe fraîche. Il avait vraiment réussi son coup, ce salaud. Devait-elle céder à la colère ? C'était trop facile.
Elle ne lui en voulait pas. Surtout pas.
Après tout, il l'avait juste un peu manipulée, abandonnée, et un peu plus brisée.
Faux.
— Où est-ce qu'on va ?
— On roule jusqu'à l'horizon, décida-t-il en mettant la radio à un volume raisonnable.
— J'aime bien cette chanson, l'arrêta-t-elle avant qu'il ne change de station.
Juvia baissa la vitre à moitié et laissa le vent sécher ses cheveux. Les cotons dans le ciel se coursaient au ralenti, le soleil en guise d'arbitre absolu.
— Ça te dérange ? s'enquit-il en sortant une clope.
Il fumait le même paquet que Gray. Ce n'était pas une fixette qu'elle faisait sur les bâtons cancérigènes, elle faisait une fixette sur Gray. C'était différent. D'ailleurs, à quel moment avait-elle cessé, depuis la première seconde où ses yeux s'étaient posés sur lui ? Il était la définition même de la fixette personnifiée. Et du sexy. Et du connard, aussi. Surtout ça.
L'embrasser lui manquait.
Un sourire s'invita sur ses lèvres et elle secoua la tête, le visage tourné vers la fenêtre.
— Meldy ne va pas te manger. Surtout pas à travers le téléphone… Ça t'angoisse tant que ça de la contacter ?
— C'est par plaisir que je fume.
— Mais bien sûr… Tu devrais penser à ta santé, un de ces quatre.
Il augmenta le volume de la musique et fit la sourde oreille, peu pressé de rentrer.
L'introuvable défilait au ralenti. Leur bonheur devait bien s'être planqué quelque part, derrière les cyprès, le sable et la craie blanche, il suffisait d'avaler des millions de kilomètres pour le retrouver. Rien de mieux qu'un road trip pour se réapproprier le sourire et la liberté. La radio chantait : Memories fall like drops of rain, et son cœur hurlait Gray.
Et ses doigts faisaient n'importe quoi. Une putain de junkie, voilà ce qu'elle était. Le téléphone de Gray dans sa main, elle écrivit :
Gray Aujourd'hui à 14h42
Mauvais joueur. Game over.
Destinataire : Juvia Lockser.
Sept jours.
Sept jours de privation, de allons nager et ne pensons plus à rien.
Sept jours d'attente et de patience, puis d'impatience et de je-m'en-foutisme aussi maladroit que sa rupture avec Etane. L'histoire qui se répète. Bon sang.
Sept jours de silence radio, de mais qu'est-ce qu'il attend ? De a-t-il lu le message au moins ? Bien sûr qu'il l'avait fait, son téléphone le certifiait avec une icône de message lu.
Sept jours qu'elle était rentrée chez elle et grimaçait au smartphone à chaque fois que Gray la négligeait.
C'était de son droit. Pourtant, il fallait bien qu'il lui rende son téléphone. Certes, celui de Gray était d'une valeur plus chère — iPhone dernier cri —, mais Juvia n'avait rien d'une voleuse.
Tant pis, il pouvait se brosser.
À son retour, l'appartement sentait les quinze jours d'absence : effluve pot-pourri improvisé fait d'un mélange séché d'anis étoilé et de rognures de crayons de couleurs. Les fantômes de menthe poivrée hantaient encore sa cuisine. Juvia prit le temps de rendre vie à son espace, elle passa deux coups de fil à Olivia, sa chef et propriétaire du Fragrance pour lui communiquer son nouveau numéro — temporaire, Gray se devait d'arranger la situation.
L'As 33, surnom affectif entre la haine et l'amour de la maison de Lyon, était loin derrière. Dorénavant, elle vivait. C'était ce qu'elle se répétait, car la boucle temporelle avait pris fin. Elle arrêterait d'interroger son téléphone et d'attendre l'indésirable. Qui voulait quoi que ce soit ? Ça y est, elle se reprenait, lui répétait son cerveau pensant.
Lyon avait-il eu le courage d'appeler Meldy ? Le courage… Ce n'était sans doute pas ce qui manquait à Lyon, mais l'interdiction professionnelle qui s'imposait entre eux lui sembla tout à coup futile. Sur son lit, elle ferma les yeux et fit l'étoile. Meldy aurait dû aimer Lyon de tout son cœur, au lieu de décamper.
Quant à Juvia, elle avait failli appeler Gray deux fois. Elle était une simple mortelle.
L'erreur résidait dans l'origine de cette mascarade, à savoir remplacer Etane par Gray. Enfin, ce dernier ne lui faisait aucun mal, il la faisait juste cruellement et profondément chier. De toute façon, si elle reprenait contact avec Etane, il retrouverait vite sa place ; là où il devait être, dans son cœur écorché.
Gray ne refermerait pas la brèche. Il n'était qu'une parenthèse sexuelle qu'elle aimait… admirer, toucher, embrasser pendant une éternité. Rien de sérieux, donc.
Etane était plus important. D'ailleurs, ce jeu stupide l'avait éloignée encore plus de lui et il fallait qu'elle s'excuse de tout ce silence. Enfin… Plutôt le tenir au courant des faits. Rien de plus normal.
Quelle excuse de merde.
Un chiffre, deux chiffres, trois chiffres. Elle pianota le numéro du professeur, mais ses doigts refusaient de coopérer. Pire encore ; sa mémoire nageait dans les méandres de l'oubli. Quel était son numéro, déjà ? D'abord un trois, puis un six, n'est-ce pas ? Suivi d'un neuf… et d'un…
Oh mon dieu.
Elle avait oublié le numéro d'Etane.
Etane.
Celui pour lequel son cœur battait à la vitesse d'une Bugatti Veyron filant à plus de quatre-cent kilomètres-heure. À quel moment avait-elle oublié le numéro composé sept millions de fois sur son téléphone ? Elle l'avait appris par cœur.
Mais son cœur était brisé. Voilà, c'était ça la raison. Rien à voir avec Gray, comme certains pourraient penser.
L'écorchure avait fracassé sa mémoire en même temps que son organe vitale. C'était peut-être un sept et non pas un neuf.
Oui, voilà, un sept. Rapide comme l'éclair, elle envoya le message sans trop réfléchir : son subconscient prit les devants. La mémoire n'oubliait jamais rien, elle stockait des informations utiles et laissait de côté l'inutile.
Etane était-il inutile ?
Il ne répondait même pas, si elle ne s'était pas trompée de numéro. Il aurait répondu après tout ce temps de silence…
À part si Gray avait contacté Etane.
Juvia éteignit l'écran. Comme ça au moins, plus moyen de défier ses futurs regrets. Sa situation avec Etane ne faisait qu'empirer de jour en jour.
Sa chambre sentait un vague parfum de mélancolie. L'unique possibilité que ces murs familiers offraient était de fuir à nouveau l'intérieur étouffant ; trop de souvenirs, trop de sors d'ici avant que ton cœur n'explose.
Enfin dehors, Juvia se rendit au Gloria Jean's à deux rues d'ici. En attendant son thé, l'heure tournait aussi lentement que possible pour la garder dans la chaleur caféinée.
Elle filma l'extérieur en noir et blanc, but la moitié de sa tasse pendant que ses écouteurs chantaient Please never fall in love again. Dépression assurée où elle se complaisait. Merci Lyon, au revoir Lyon.
Un Earl Grey, et le portable de Gray au fond des prunelles. Et il clignotait, ce con.
— Quoi encore ? murmura-t-elle sous la chorale incohérente de vaisselle.
Sorano Aujourd'hui à 11:13
Hey Gray.
Le tintamarre de ses pensées en écho avec le hurlement des machines : le moulin qui broyait, la cafetière qui sifflait, la glacière qui bourdonnait. Le café sentait aussi fort que sa surprise, si celle-ci pouvait avoir une odeur — sans le côté agréable, car son étonnement sentait tout sauf bon. Et ce prénom, sur l'écran...
Sorano, la future copine de Gray.
Fuck. Juvia s'enfonça un peu plus dans son siège et pesta à voix basse. Manquait plus que ça. En plus, le choix lui filait entre les doigts : elle se devait de répondre, respect obligatoire du poison dans son sang. Toxique, qu'elle était, lui répétait sa conscience.
Gray Aujourd'hui à 11:20
Hey aussi.
Juvia pinça les lèvres. Comme si ce simple geste pouvait suffire à punir son indiscrétion. Gray n'aurait sans doute pas répondu une réponse aussi simple, c'était trop jovial. Elle aurait dû se contenter du silence, ou dire… Qu'aurait-il dit ? Même avec l'image claire de Gray en tête, seule sa fumée cancérigène lui sautait aux yeux.
Pas le temps de regretter, Sorano lui répondait déjà.
Sorano Aujourd'hui à 11:23
Paraît qu'on va tourner ensemble. J'ai hâte.
Et en scrollant plus bas, une image de Sorano qui grimaçait à l'objectif au-dessus d'un décolleté révoltant. Bon d'accord, le selfie était réussi, Sorano était jolie dans son bikini blanc et Juvia était jalouse. Ses cheveux d'un bleu pâle encadraient un visage en cœur pailleté — littéralement, des paillettes sur les paupières — et le duckface léger apportait une intonation presque mignonne au tableau. Le soleil dévorait la moitié de la photo. Elle était jolie, avec son petit air innocent et charmant. C'était ça qu'il voulait comme copine ?
Juvia se mit dans le personnage : brun ténébreux, regard glacial et sourire inexistant ; le sourire de Gray était terriblement sexy.
Gray Aujourd'hui à 11:29
Ta couleur est toujours aussi fade.
Sans doute ce que Gray aurait dit, elle y mettrait sa main au feu. Rien à voir avec le venin qui bouillait dans son ventre. Depuis quand était-elle devenue aussi possessive ? Effet indésirable d'Etane, peut-être. Elle secoua la tête pour chasser ses idées sombres et pendant un instant, elle envisagea d'envoyer un second message d'excuses, mais Gray ne s'excusait pas. De toute façon, Sorano semblait habituée :
Sorano Aujourd'hui à 11:32
Tu aimes toujours le bleu j'espère…
Suivi d'un clin d'œil ravageur et plein de sous-entendus qui imprimèrent une image violente dans la tête de Juvia. Sexe rigide profanant bleu pailleté ; sourire sexy sur la pointe des seins pâles et…
Mon dieu. Elle tapa : T'es pas assez bleue. Je t'aime pas, toi. Qu'elle effaça après trente secondes de cogitation et de guerre intérieure — entre son dédoublement de personnalités Gray-Juvia et sa conscience Juvia-adulte-responsable.
Était-ce une obligation de répondre ? Ce droit appartenait à Gray, pas à une personne rencontrée durant des vacances éphémères.
— Quand vas-tu me contacter ? osa-t-elle chuchoter en fixant la barre de notifications, où seul le message de Sorano patientait.
Juvia dessina à la craie sur son tableau mental : théorie de réponse froide et fidèle au personnage. Elle barra : le silence, les aveux sur sa véritable identité, les insultes rageuses, la condescendance. Elle choisit : sourire, clin d'œil ou art abstrait ? Un immeuble. Son pouce toucha l'émoticône et elle rit sous cape en pensant à la réaction de la bleue pâle face à une réponse pareille. Son doigt flâna au-dessus de la touche d'envoi ; si tentant à cette seconde.
Au même moment, l'engin vibra de nouveau. En haut de l'écran, son propre numéro la narguait, et dans son sursaut, elle envoya la réponse ridicule faite d'un unique émoticône en forme d'immeuble à Sorano. Juvia leva les yeux au ciel, tant pis pour les pensées perturbées de l'actrice.
Gray avait répondu.
Elle se redressa sur son siège avant d'ouvrir la missive virtuelle. Ça ne servait à rien de prendre son temps, elle avait déjà assez attendu, et elle était adulte. La banquise n'avalerait pas son cœur. Réagissait-elle de la même manière avec les messages d'Etane ? Ce n'était pas pareil. Il s'agissait de Gray, ce foutu prince des glaces qui avait décampé au mauvais moment. Confiante, elle lut :
Juvia Aujourd'hui à 11:42
Je ne veux pas jouer avec ta vie.
Était-ce la musique indé ou son cœur qui venait de s'arrêter ? Les deux, ce qu'elle regrettait, car sans les notes entraînantes, elle se crachait dans la réalité ; toute entière, pas de place pour la romance. En vérité, sa réponse était… gentille. Il ne voulait pas risquer qu'elle fasse une autre tentative pour lui. De la bonté, voilà tout.
Elle grinça des dents, fit la moue.
Quelque part, Gray la touchait. C'était indéniable. Non pas physiquement, mais son cœur avait fait au moins un virage à droite avant de se laisser tomber dans des cendres brûlantes. Il ne disait pas ça pour faire chavirer son cœur, Gray faisait partie de ceux dont l'honnêteté faisait plus mal qu'un mensonge orchestré. Juvia fit abstraction de la prétention de l'homme ; après tout, il l'avait un peu conquise, au moins dans ses pensées.
S'il ne voulait pas jouer avec sa vie, avec quoi voulait-il le faire ? Car Gray jouait, et ce depuis le début. Dans le cinéma, chaque personne devait faire de son mieux pour entrer dans son personnage. Les artifices autour, effets spéciaux et musique branlante, participaient à souligner le jeu des acteurs, mais ce n'était pas ce qui faisait la qualité du film. Qui n'a jamais senti son cœur trembler devant une scène émouvante ?
Un acteur pouvait être plus convaincant qu'un simple mortel. Cela dit, le domaine de la pornographie échappait à la compréhension de Juvia. Seul un connaisseur était en droit de juger Gray, et apparemment, il était l'un des meilleurs au vu des prix remportés.
Une telle prouesse témoignait d'un travail assidu : il devait s'entraîner à jouer. Et il semblerait que cette fois, il avait choisi Juvia pour ça. Bon sang. C'était presque excitant, si elle ignorait le tremblement dans sa poitrine. Certes, il l'aidait à oublier Etane. Certes, il était le rebond parfait. Cependant, quelque chose lui criait que tout ça n'avait aucun sens, que ce n'était pas suffisant ; qu'en fait, elle voulait le revoir et retrouver ses baisers.
Après toutes ces erreurs, se replonger dans sa dépression était aussi mauvais que Gray l'était, mais à choisir, elle préférait encore fréquenter le diable qu'être seule dans les ténèbres. Sauf que la réponse de Gray sonnait comme un au revoir plein d'amertume et de pitié. Pire qu'un « Prends soin de toi. »
— Personne ne t'a rien demandé, siffla-t-elle.
Gray Aujourd'hui à 11:50
La glace soulage les maux.
C'était ce qu'il faisait, la soulager d'Etane. Jamais elle n'avait signé la rupture de leur contrat. Alors non, Gray n'allait pas se défiler aussi facilement. Il devait faire honneur à ses engagements envers elle.
Juvia Aujourd'hui à 11:52
T'as déjà entendu parler du Titanic ?
Voilà qu'il se mettait à la vanner.
Gray Aujourd'hui à 11:53
L'iceberg ne leur a pas foncé dessus, ils allaient trop vite.
Juvia Aujourd'hui à 11:54
Alors ne te brise pas sur moi.
Juvia gonfla les joues. Chez Lyon, elle n'avait pas eu le temps de remarquer tout ça : l'habileté qu'avait Gray à la faire vibrer. Enfin, entre deux baisers et la chaleur de son toucher, elle avait tout ressenti sans faire appel à sa raison. C'était différent, quand un écran séparait son impudence du fruit défendu. Il était clairement en train de flirter là, non ? Elle choisit ses mots avec soin quand elle répondit.
Gray Aujourd'hui à 11:58
Je sais nager.
Juvia avait l'impression de marcher sur des œufs, à défaut de se noyer dans une eau visqueuse.
En tout cas, elle lui cloua le bec. Gray ne répondit rien pendant de longues minutes. Quinze au moins. Elle patienta les yeux fixés sur sa barre de notifications, un rictus victorieux incontrôlable sur les lèvres. Il allait répondre, n'est-ce pas ? Il se devait de le faire.
Il le lui devait.
Juvia arma ses oreilles de musique et se dirigea vers la sortie du Gloria.
Bien sûr, Gray rendit les armes :
Juvia Aujourd'hui à 12:17
On peut se voir maintenant ?
Gray sentait le brûlé.
Pour la première fois, l'absence de cigarette témoignait en la faveur de son instinct de survie.
Il s'était déplacé jusqu'à l'autre bout de Phoenix. Quel gentleman. Difficile d'ignorer son invitation, s'il prenait toute cette peine pour la voir. Toutefois, Juvia n'était pas sûre de vouloir monter dans la BMW du prince garée à des rues de là.
— Vous sentez bizarre, lui lança Juvia.
Il alluma une clope : instinct de survie mon cul. Comme pour souligner l'ironie de la situation, la pluie s'intensifia et aspergea leurs chaussures.
— Mes voisins ont foutu le feu, raconta-t-il. Désolé d'avoir sauvé ma peau avant de cramer.
— Vous allez bien ? l'inspecta-t-elle aussitôt.
De tous les endroits que ses doigts auraient pu attraper, ce fut ses joues rugueuses sous sa barbe naissante. Elle ne savait pas pourquoi elle s'autorisait une telle familiarité. S'il détourna le visage, c'était seulement pour l'empêcher de se brûler sur sa clope. Gray expira sa fumée sur le côté pendant qu'elle caressait ses joues.
OK. Pas caresser, juste toucher.
— Ça va, la chassa-t-il après deux secondes. Parlons plutôt de toi.
— Ou du beau temps.
— C'est pour ça qu'on est coincés là… J'arrive pas à croire que t'aies pas de parapluie sur toi.
— Pourquoi pas vous ?
— Parce que ça fait partie de ton personnage de tout le temps trimbaler un parapluie ? proposa-t-il. Je suis un perso secondaire, dans ton histoire.
— Vous me voyez encore comme une inconnue, sourit-elle.
Pour faire honneur à leur anonymat, ils s'étaient rencontrés dans l'insignifiance d'une rue adjacente au Smoke shop, un bureau de tabac bien connu de Gray. Pas question de s'enfermer ensemble entre quatre murs ou dans sa solitude au fond du Gloria. Après tout, pourquoi fixer un rendez-vous quelconque, quand on pouvait s'aimer sous le ciel bleu ?
Juvia se pressa davantage contre la devanture du Wash and Dry et, dans le reflet poussiéreux, jeta un regard agacé à l'averse. Le vent chaud transportait l'ozone, le pétrichor et le sillage électrisant du bleu. De rares passants se précipitaient sur leur vie en pestant dans leur barbe. Au-dessus de leur tête, la bâche en plastique lâchait des bruits de tambour mal accordé. Boum, boum, boum.
— Et sinon… pourquoi tu t'es tuée ? Un excès de jalousie maladive ?
Boum. Arrêt de l'O2 et du cœur.
— J'ai l'air d'être morte là ? Figurez-vous que ma peau prend mal le soleil.
Il prit l'éternité pour l'observer. D'ailleurs, à la fin de son inspection, elle comprit qu'il ne comptait rien ajouter. C'était à Juvia de danser. Niveau de désir : néant absolu.
— Pourquoi ça vous choque tant ? On ne se connait pas. J'ai encore un doute sur votre santé mentale. Combien de femmes avez-vous agressé dans le noir ?
Gray lâcha un rire parfum nicotine et ironie amère. Elle suivit du regard le mouvement de sa langue sur ses dents, ce qui ne la pressa en rien à développer. Juvia posa sa tête sur le mur en stuc et ferma les yeux.
C'était vraiment lui, qui sentait comme le feu de Zeus et la géhenne glacée.
— Je suppose que Lyon est au courant, dit-il. Bien sûr qu'il doit l'être, il connaît tous les détails les plus intimes de ta vie. J'ai au moins le mérite de connaître le goût de ta cyprine.
Quel con.
Il n'avait pas besoin de comprendre ses raisons, et ce n'était pas comme si elle avait envie de lui raconter son crime narcissique. Qu'aurait-il dit, de toute façon ? Il l'avait déjà brisée une fois, et Juvia était une éternelle experte de la brisure.
Adossé au mur à quelques centimètres d'elle, sa chemise frôla son nez. Elle garda la tête baissée, enfouie dans son odeur de gel et de cendres. Elle chuchota :
— Jamais connu la pénombre ? Le genre à vous faire perdre tout espoir et vous pousser dans le précipice.
— Mieux que quiconque.
Rien de plus. Il avorta sa cigarette sous la pointe de sa chaussure. Son bras touchait le sien et Juvia n'avait pas envie de rompre cet instant de pseudo complicité. Elle haussa une épaule taquine qui vint heurter la glace.
— Quoi ?
— Quelle arrogance. En fait, vous avez peur de moi. Je croyais que vous vouliez jouer ?
— La trouille totale, tu veux dire. J'aimerais éviter de me réveiller un jour avec ta mort sur la conscience.
— Attention personne fragile… le railla-t-elle en tremblant comme une feuille.
— Personne complètement fêlée. Tu t'en rends compte, au moins ? Et le vouvoiement, aussi. Parlons un peu de ça.
— Désolée de vous troubler.
Si ses prunelles pouvaient geler davantage, l'antarctique aurait pris un nouveau nom. L'ultrantarctique, ou quelque chose de similaire. Elle en trembla même un peu.
— Me regarde pas avec cet air détaché quand tu n'as rien de détaché, articula-t-il.
Juvia soupira.
— Pour quelqu'un qui ne fait pas dans le registre, je vous trouve un poil trop concerné.
— Peu importe, s'éloigna-t-il aussitôt.
Pourtant, physiquement, il resta à l'exact même endroit : chemise blanche contre le bleu. Sept jours qu'il ne l'avait pas embrassée.
— Je vous tutoierai quand vous serez assez proche, annonça-t-elle. C'est la règle.
Il la dévisagea, et à ce moment, il était si près qu'elle n'avait aucune excuse ; ni de le tutoyer, ni de l'embrasser. Elle n'en fit rien. Bon sang Juvia, ne rougis surtout pas. Chaque seconde passa comme une goutte de venin blanc bouillant sur le feu. Pendant vingt mille ans, Gray se contenta de rester là à écouter la pluie, sa glace dans sa tiédeur. Il flirtait avec son cœur et elle lui tint tête avec toute l'impassibilité dont elle pouvait faire preuve. Il adorait ça, ce salaud, et il ne s'en cachait pas.
— Tu penses encore à lui, réalisa-t-il.
Pas du tout.
— Tout le temps, approuva-t-elle du bout des lèvres. Pourquoi j'arrêterais ?
— Vrai, c'est ce type que tu aimes… comment s'appelle-t-il déjà ?
— Etane.
Chaque syllabe lui chatouillait la gorge. E n'avait rien avoir avec la douce vibration d'un Gr. Mais ça, elle n'allait pas le lui avouer. Jamais.
Si elle s'y risquait, Gray partirait pour de bon.
— Il faut dire que vous n'avez fait aucun effort pour m'aider à l'oublier.
Il esquissa un demi-sourire incrédule.
— Nous avions un pacte, insista-t-elle à voix basse.
Elle affrontait le regard impénétrable du diable sans flancher sous le silence qu'il lui infligeait. Juvia tint bon : elle fit appel à tout son courage et plongea dans l'eau froide. Dur d'argumenter, quand des yeux pareils vous fixaient.
— Fais-moi oublier, exigea-t-elle en le tutoyant.
— Juvia…
Ne pars pas.
Il allait l'embrasser, c'était sûr et certain.
Mais au lieu de finir sur ses lèvres, Gray déversa toute sa froideur sur son cœur. Il pleuvait, certes, mais elle était habituée à la température. C'était fou, elle aurait dû ressentir la chaleur de son corps, non pas tressaillir dans la glace.
— Ne tombe pas amoureuse de moi.
Aussitôt l'ordre donné, Juvia s'échappa de son emprise. À quel moment avait-il fait le calcul matheux le plus foireux de l'univers pour en arriver à cette conclusion ? Ses yeux ne la trahissaient pas. D'ailleurs, ses yeux n'exprimaient rien du tout. Un jour, Lyon l'avait même comparée à un poisson mort.
Ils étaient en cours de chimie quand Droy et Jet avaient mis le feu au laboratoire. Par miracle — a.k.a confiance aveugle en Etane Totomaru —, elle avait réussi à garder son calme et aider à l'évacuation. Lyon, en bon White geek comme on le surnommait à l'époque, s'était armé de l'extincteur dans une vaine tentative de contenir le feu.
Au bord de l'asphyxie, ils s'étaient retrouvés sur le banc en pierre dans la cour à admirer les vrais pompiers maîtriser la situation. Lyon avait dégagé ses mèches de son front suintant de sueur. il avait dit : « Où se trouve ta peur, Juvia, dans tout ce bleu ? ». C'est après son soupir agacé qu'il s'était mis à la comparer à une carpe décédée.
Parce que ce souvenir agaçait sa mémoire, Juvia n'arrivait pas à croire que Gray ait pu percevoir l'étincelle fade qui l'animait quand il se tenait à un pas d'elle.
— Pff. Quel cliché, se moqua-t-elle. Heureusement qu'Etane ne m'a jamais sorti ça.
Il arqua son stupide sourcil.
— Ça te réussit si bien…
Quelle torture. S'était-elle retrouvée en enfer pour tous ces mensonges qu'elle débitait ? Elle aurait voulu s'échapper de son regard. Sous l'ombre de la grisaille, l'homme lui semblait différent. Il était si proche, tant et si bien qu'il lui était difficile d'ignorer ce quelque chose dans les prunelles sombres. S'inquiétait-il pour elle ? Etait-ce de la curiosité mal placée ?
Contrairement à ses croyances, elle ne savait strictement rien de lui. Mais c'était réciproque : il n'avait aucune idée de qui elle était. Pourtant, il attendait. Troublée, elle défit son bracelet et lui présenta son poignet meurtri. La pire et la meilleure des défenses.
Il posa les yeux sur sa cicatrice honteuse.
Le seul, l'unique, dans cette rue inconnue.
Puis l'impensable.
Le souffle de Gray sur sa chair, et bien trop tôt, sa bouche tentatrice si aimante à cet instant, dorlotant la douleur du passé. C'était la première fois qu'elle la montrait volontairement à quelqu'un.
— J'ai failli attendre… dit-elle, le souffle court.
— Tu regrettes ? Tu n'as pas le droit de dire non.
Elle avait du mal à déglutir. Si c'était à refaire ? Qui posait une telle question ? Elle avait voulu mourir et elle l'avait fait. Point barre. Rien à changer. Question absurde, réponse absente.
— Nouvelle règle, annonça-t-il contre sa peau. Je t'interdis de blesser ton corps. Il m'appartient.
Il attendait une réponse, Juvia posa sa signature d'un hochement de tête.
— La pluie s'est arrêtée, lui confia-t-elle.
Mais sa veine palpitait sous son baiser. Elle voulait rester là.
Sauf que le téléphone de Gray était en désaccord complet avec cette situation. Si l'engin pouvait hurler, le monde entier l'aurait entendu. En attendant, seul son pouls tambourinait dans ses oreilles tandis qu'elle sortait l'iPhone de sa poche. Tel un vampire, Gray refusait de lâcher sa main meurtrie.
Juvia jeta un regard prudent au réel propriétaire, qui se mordit la lèvre en souriant, l'air provocateur.
Loki Aujourd'hui à 13h26
T'es vivant mec ? Les pompiers ont démoli la vitre du vieux Jonah. Il n'a pas osé leur dire que c'est ce camé de Dragneel qui a foutu le feu. Réponds si t'es pas mort.
Gray Aujourd'hui à 13h27
En vie.
Elle sentait le rire du vrai Gray contre sa peau.
— En ce moment, t'es comme un feu vert personnifié, déclara-t-il quand il laissa tomber son poignet, maudit soit-il, qu'il l'embrasse encore.
— N'essayez pas de me faire croire que vous n'avez pas répondu à mes messages.
— Planning chargé aujourd'hui ? demanda-t-il pendant qu'elle remettait son bracelet.
— Plutôt, se méfia-t-elle. Pourquoi ?
— J'ai besoin d'une compagne pour ce soir. Une soirée, précisa-t-il.
— En chaleur, pendue à votre bras toute la nuit en petite robe moulante ?
— Je t'en prie, viens comme tu es. Le naturel te va bien.
Elle éclata de rire. Son sourire charmeur la contaminait. Il jeta un œil intéressé au ciel étoilé sur sa robe.
— Je n'ai pas accepté ! contrecarra-t-elle en frappant son torse.
Mauvaise idée. Foutu dieu grec. Elle cacha ses mains dans ses poches et s'éloigna.
— À plus tard, lui lança-t-il. Je passerai te chercher.
— Mais bien sûr, rétorqua-t-elle sans s'arrêter.
Elle était certaine de l'entendre rire alors qu'elle traversait la route. Depuis quand la froideur lui faisait cet effet ?
La glace s'infiltrait dans son cœur tiède.
#4
Assise dans le fauteuil en face du bureau de Levy, Juvia suivit des yeux le mouvement de son stylo noir pendant qu'elle retranscrivait ses paroles. Sans doute.
En vérité, les phrases semblaient si courtes qu'elles devaient à peine effleurer la surface de sa détresse. Ce détail ne la froissait en rien, bien au contraire. Résumer sa vie en quelques mots la rassurait, peu importe son fracas émotionnel après sa rupture avec Etane.
— Tu sais ce qui est pire que rencontrer une personne désagréable ? Se sentir attirée par cette même personne désagréable.
— Ça ne m'étonne pas plus que ça, tu as toujours aimé l'autodestruction. Qu'en penses-tu ?
Levy brandit sa feuille : un gribouillage difforme qui ressemblait à… un stickman géant. En dessous s'inscrivaient les lettres PAPA. Juvia cligna deux fois des paupières.
— Je me suis mise au dessin. Comme ça, quand le premier bébé arrivera, je pourrais lui transmettre cet héritage. Mon enfant sera le prochain van Gogh de sa génération !
Juvia fit les gros yeux.
— Es-tu en train de m'annoncer que tu es… enceinte ?
— Gajeel est en tournée, lui rappela-t-elle. Je ne pourrais l'être, ma chère Juvia. Sans parler du petit défaut que la nature m'a légué.
— Je pensais qu'il était rentré cette semaine. Je suis certaine que…
Juvia ravala ses mots, elle refusait d'imaginer tous les efforts de ses amis pour arriver à donner vie à un enfant.
— Qu'il se mettra au travail et exécutera tous mes désirs à son retour ? plaisanta Levy. Il est bien trop occupé par sa carrière musicale. Cela dit, je suis quasiment sûre qu'il aura très envie de moi, et je compte bien en profiter pour remettre le sujet sur le tapis.
— L'adoption ? se risqua-t-elle à demander.
Levy haussa les épaules et évita son regard.
— Pas forcément. Le docteur Polyusica ne m'a pas condamnée. J'ai encore envie d'y croire, à un miracle, peut-être, sourit-elle à sa page. Ça fait déjà de moi une bonne mère, tu ne crois pas ?
— Je connais Gaj, ajouta Juvia d'une voix douce. Il rêvait déjà de l'héritier de sa collection de guitares avant même d'intégrer son groupe.
— Encore de la guitare ? Il me faudra une bonne collection de boules quies pour le restant de ma vie. J'imagine que ça ne ferait pas de mal à un grand peintre.
— Je ne savais pas que tu rêvais d'être une artiste. Serais-tu le genre de parent à projeter ses désirs sur sa progéniture ?
— Merci. Ça me réchauffe le cœur que tu me qualifies déjà de parent.
— Dans une toute autre vie, j'aurais adoré t'avoir comme maman. Hormis que je n'ai aucun désir d'être peintre.
Sa remarque lui gratifia le regard sévère et bien typique de son amie. Cette dernière se pencha sur sa feuille et continua ses gribouillages.
— Levy, tu ne peux pas forcer ce genre de choses… Tu m'écoutes ?
— Oui, oui, dit-elle en dessinant la maman. Tu me parlais de tes tendances masochistes qui font que tu ne sors toujours pas avec Lyon.
— Lyon est tout sauf désagréable, la reprit-elle, vexée pour lui. Il est prévenant, agréable, a de la conversation. Pour tout te dire, ces derniers jours m'ont fait un bien fou. Lyon était si charmant : si tu dois décrire la beauté de quelqu'un un jour, c'est ce mot qu'il faut utiliser. Quand j'y pense, il est beau. Ce qui me renvoie à ma santé mentale : pourquoi je choisis toujours les problèmes ?
— Chaque problème a sa solution. Pourquoi choisir Lyon, qui n'a rien demandé à personne, si tu as autant de prétendants ? Tu penses que ce sera plus facile avec lui ?
— Bien sûr, tu sais bien à quel point j'adore être dans le déni. Et Lyon a demandé, quand on était en chimie. Si Etane n'existait pas, je serais sans doute tombée amoureuse de lui.
— Qu'est-ce qui t'en empêche maintenant ? Tu es libre, il l'est aussi… Deux célibataires s'aimant plus que tout, enfermés dans une maison de vacances pendant deux semaines — on dirait la reproduction d'une télé-réalité. Tu dis même le trouver, je cite, foutrement sexy.
C'est ça qu'elle inscrivait sur sa foutue feuille ?
— Impossible. Nous sommes comme des frères et sœurs maintenant. En plus, il a rencontré quelqu'un.
Elle se mettait à le friendzone même quand il n'était pas là. Levy hochait la tête sans rien dire.
— Je ne suis pas masochiste, se justifia-t-elle. Tu crois que je le suis ?
— Nous sommes tous faits de gris. Si les humains manquaient de leurs nuances, je n'aurais pas de travail. Je suis là pour respecter ta dimension psychique et t'aider à formuler toutes ces émotions. Pourquoi crois-tu être masochiste ?
Parfois, elle se demandait ce que faisait Levy le jour où son patient arrêtait de la voir. Gardait-elle contact avec lui ? Devenait-elle une amie, ou une étrangère ? Que se passerait-il s'il la revoyait au détour d'un rayon, entre deux marques de céréales ? Juvia était certaine d'une chose : Levy aimait le muesli au flocon d'avoine accompagné d'un café au beurre. Pratique la plus douteuse au monde, pour tout vous dire. Où était l'intérêt de mélanger deux ingrédients aussi indépendants l'un de l'autre ?
— Si je pouvais tomber sur quelqu'un qui ne me fait pas douter de ma santé mentale toutes les deux secondes, je l'aurais fait depuis longtemps. Etane faisait si bien le job, à l'époque. Il était… stable. C'était peut-être ça le problème.
Soit Levy se foutait d'elle, soit elle était vraiment en train d'écrire en douce des choses à son propos. Son dessin était si laid qu'elle ne pouvait pas prendre autant de temps à le faire. Une envie de lire son jugement la dévorait de l'intérieur, mais la peur gagna ce combat. Qu'est-ce qui était inscrit sur la page ? Jeune femme ; cœur paumé ; tendances suicidaires.
En vérité, le travail de Levy semblait plus compliqué que de lui faire la morale. Elle était la gardienne des secrets de la planète. Elle représentait la seule personne sur Terre qui ne trahirait jamais sa confiance. Depuis ses dix-sept ans, le sentiment de liberté que Levy lui apportait était la chose la plus précieuse pour Juvia. Pour être tout à fait honnête, elle était en admiration totale face à Levy McGarden.
C'était bien pour ça qu'elle revenait à chaque fois.
— Tu penses que votre divergence provenait de tes attentes ?
— Je me reposais entièrement sur lui, alors qu'il avait assez de choses à gérer sans devoir se coltiner un problème de plus. Mais il essayait quand même, et maintenant qu'il n'est plus là, je me sens… vide. Je passe mon temps à attendre un signe. Je rêve de lui, on parle souvent autour d'un café onirique, et au réveil il n'est plus là.
— Continuer à l'aimer est en soi une grande valeur, mais à condition d'accepter de le laisser partir. L'amour n'a rien à voir avec sa rédemption.
— Mais j'attends. Toujours, et encore, j'attends chaque jour qu'il se passe quelque chose. Le passé me hante, des souvenirs les plus blancs à la noirceur de son cœur. Je ne lirais pas ses messages, sinon ! C'est à peine si je l'ai renommé en « Inconnu », mais chacune de ces lettres porte le parfum d'Etane.
— Quel message attends-tu de lui ? s'enquit Levy, les sourcils froncés.
Pour être honnête, les messages d'Etane la faisaient se sentir encore plus seule qu'avant. À chaque mot, à chaque pensée partagée, la déception s'intensifiait. Elle juxtaposait les lettres de l'homme à celles, traîtresses, qu'elle avait découvertes le jour où ses yeux étaient tombés sur sa vie privée. Peu importe ce qu'il lui envoyait comme message, tous sonnaient faux.
— Un message d'excuses, dit-elle quand même. Sincères, cette fois.
— Est-ce que ça suffirait à effacer tout ce qu'il a fait ?
— Sûrement.
Pensive, l'expression de Levy demeura froissée. Elle était en train de juger sa folie, pas la peine de se donner des airs aussi intelligents. N'importe qui pouvait faire pareil. Même Juvia, qui la fixa à son tour d'un air impassible.
— Je veux juste que les choses redeviennent comme avant entre nous. Mon estime est au plus bas, j'aimerais qu'il me relève de ses propres mains et m'aime encore.
— As-tu peur d'une récidive ? Tu pourrais déjà lui pardonner, mais tu n'en fais rien.
Elle cilla. OK, Levy remportait cette manche.
Ce n'était pas comme si elle n'avait jamais réfléchi à ça. Elle y pensait tout le temps, à chaque foutue seconde. S'il lui arrivait de rejeter la torture mentale, son subconscient s'en chargeait et, au moment le plus inopportun, revenait fièrement à l'attaque. Comme un nuage plein de pluie, elle l'observait l'inonder.
Sa fierté abandonnée aurait dû la pousser à accepter toute la douleur qu'il lui infligeait. Et elle l'avait fait, pendant tout ce temps qu'il avait passé à la tromper. Parfois, son orgueil se révoltait et refusait de céder, et d'autres fois… tout ce qu'elle désirait était de l'écouter parler, le regarder travailler ; lui faire l'amour et admirer ses prunelles. Elle rêvait de repartir à zéro, de le rencontrer à nouveau entre la bibliothèque et le cours de chimie, d'être moins collante et plus charmante, de se faire aimer comme il aurait dû l'aimer.
Sauf que le temps ne remontait pas, il avançait sans elle et la laissait au fond du gouffre.
Impossible de corriger ses erreurs ni de changer ses valeurs. Il ne lui restait plus que sa fierté à reconstruire, et Juvia essayait.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Je me retrouve à faire n'importe quoi, pour compenser.
— Comme rencontrer des personnes désagréables ? suggéra Levy, souriante.
Son stylo demeurait suspendu au-dessus de la feuille, prêt à capturer ses aveux honteux.
— Il s'appelle Gray, lui précisa-t-elle en faisant signe à la page. Tu ne vas pas l'écrire ?
— Je dessine, lui rappela-t-elle. D'ailleurs, je devrais appeler mon professeur de dessin ce soir.
Au lieu de noter le nom démonial, elle s'empara d'un post-it vert qu'elle colla sur son petit tableau où les rappels fluorescents s'amoncelaient. Juvia soupira.
— Pourquoi je me laisse faire par Gray ?
— Espères-tu que je te donne un avis différent de Lyon ? Il a sans doute déjà tout dit, vraiment malin ce gamin.
Eclat de rire incontrôlable. Lyon Vastia, le gamin.
La psychologue adorait parler comme une entité dont l'âge se perdait dans le temps. Quel âge avait Levy quand Juvia l'avait rencontrée ?
Machine à remonter le temps : première consultation à dix-sept ans, six ou sept années séparaient Levy de sa crise de la trentaine. À cette époque, Gajeel en fêtait vingt-cinq. Ses souvenirs flous demeuraient certains d'une chose : il était tombé amoureux de Levy le jour où Juvia avait invité cette dernière à sa fête surprise — petite soirée intime sous le clair de lune, bières et guitare en décor principal. Un véritable coup de foudre.
En conclusion, Lyon ne méritait pas ce surnom. Il devait avoir une année de moins que Levy, à tout casser. Elle secoua la tête.
— Je n'ai pas parlé de Gray à Lyon.
— Pourquoi pas ? C'est ce que les meilleurs amis font.
— Lyon est un ami très proche, oui, mais pas autant que Gajeel.
Levy lui jeta un regard entendu, presque réprobateur, si Juvia ne la connaissait pas. Sans doute pensait-elle encore aux circonstances de leur rencontre. Juvia n'était pas la mieux placée pour en juger : Gajeel était l'unique spectateur de son massacre. Lui, qui avait dû sentir son sang se glacer. Lui, qui avait appelé les secours avec des doigts plein de sang. Lui, qui avait tenu sa vie sur un fil invisible. Juvia, elle, s'était juste contentée de mourir.
— As-tu eu le temps de le revoir ? J'étais débordée par le travail.
— Non, mais il m'a appelée la semaine… non, il y a trois semaines. Les Phantom Lord venaient de partir en tournée.
Son amie acquiesça et lui fit signe de poursuivre. Elle répéta :
— Lyon n'a rien dit, je ne lui ai pas parlé de Gray.
— Et d'Etane ?
— On a plus nagé que parlé. Et tu es en train d'essayer de te débarrasser de moi, mais tu sais très bien que j'ai trop peur de moi-même pour partir. Je ne serais pas là sinon.
— Tu n'es pas censée l'être, je te reçois pendant mes heures de boulot.
— Je te rends visite, sourit-elle. La vie est trop courte pour procrastiner, n'est-ce pas ce que tu me disais ? La faucheuse ne m'a pas encore croisée.
La prunelle de Levy pétilla d'une lueur intense qui transperça son âme.
— Tu n'as pas peur de mourir Juvia, tu as peur de ce que tu vas laisser derrière.
Juvia s'enfonça davantage dans son siège. Elle avait la désagréable impression que sa psy l'engueulait avec sa voix douce.
— Tu crois que ma mère a eu peur de me laisser ?
— On a tous peur, même au bord du précipice. Le désespoir n'est pas aussi facile à déterrer que tu as l'air de croire.
— Qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Elle est morte.
— Juvia, tu n'es pas la raison qui l'a conduite à son suicide, alors tu peux ranger ta pelle et arrêter de creuser.
Levy était ainsi : les figures de style demeuraient le dernier de ses soucis. Aussi efficace qu'un auteur aguerri, sa fonction première était d'appeler un chat un chat.
— Je n'ai pas envie de me tuer, je veux comprendre ce qui cloche dans ma tête pour faire si facilement confiance à Gray. Je devrais être l'exact contraire de ce que je suis maintenant, pourtant.
Juvia était censée avoir des problèmes de confiance, se méfier de tout ce qui tentait de l'approcher. Que ce soit Lyon, Etane, ou le foutu diable en personne.
En fin de compte, elle en avait, des problèmes.
— La confiance ? s'étonna Levy. S'il s'agit de confiance pour toi, tu considères donc qu'il y a eu trahison, c'est bien ça ? À quel niveau ?
— Bien sûr que c'est de la confiance, se justifia-t-elle en évitant la question. Il aurait pu me violer, voire pire, me tuer et jeter mon cadavre dans le lac. Il faisait sombre, on était seuls, je connaissais à peine son nom.
— Toujours aussi glauque. C'est ce que tu as pensé quand vous étiez en train de nager ?
— Je n'ai pas pensé, je l'ai embrassé. Laisse-moi remplacer le mot confiance par… un manque cruel d'affection. On revient toujours à Etane, n'est-ce pas ? Si ce n'est à ma mère.
— Tu sais quoi ? Je crois que si le choix se présentait devant toi, entre une banane, un navet et un pois cassé, tu devras quand même choisir le poisson.
— Je suis le foutu poisson ?
Levy lui indiqua l'heure.
— Une vraie sirène. Prends soin de ton cœur, tu veux bien ?
— J'essaie.
Arrêter d'espérer reprendre les choses avec Etane là où ils les avaient laissées. Déverser toute sa vague de détresse sur les pensées de Lyon. Baiser Gray pour le restant de ses jours solitaires. Elle était une opportuniste.
Rien de plus, rien de moins.
Gray comblait parfaitement sa solitude.
— Loki, Juvia.
Les présentations les plus brèves du monde. La situation incongrue brillait de tout son plein : le dit Loki avachi devant la télé leva à peine une main pour les saluer, et sur l'écran de cette dite télé, une émission des plus indécentes. Loki regardait un film pornographique sans aucune gêne pour la visiteuse. Du moins, ça y ressemblait, au vu de toute la nudité qui se présentait sur l'engin. Juvia détourna son attention de la quantité impressionnante de faux sperme qui giclait à l'écran.
Gray traînait déjà près du réfrigérateur et lui proposa à boire.
— Je ne sais pas ce que je viens de voir et je ne veux rien savoir, lui assura-t-elle devant son regard pervers. Eau plate, s'il vous plaît.
— C'est son job.
Elle but deux gorgées pour éviter le débat sur la nature de ce travail.
— Vous parlez de moi ? Bordel de chiottes Gray t'as ramené une bombe ! Excuse-moi, je prends un moment pour redescendre, ta beauté me fait planer, flirta-t-il comme si de rien n'était. Juvia, c'est ça ?
Un long grognement masculin exprimant l'orgasme le plus intense de l'univers ponctua la question du roux. Son assurance demeura intact, la main tendue vers elle comme le plus preux des chevaliers. Le dossier avalait la moitié de sa silhouette, mais elle était certaine qu'il était à genoux sur le canapé
Il avait dû passer ses doigts dans ses cheveux un nombre incalculable de fois… ce qu'il était encore en train de faire, il les recoiffa de sa main libre en des vagues couleur caramel. Aucune ne vint s'échouer sur son regard noisette.
Dans le doute, Juvia choisit la politesse et tendit ses doigts, que Gray chassa d'une vilaine tape.
— Branleur, siffla-t-il. Je te déconseille de toucher à ça.
La bouche toujours emplie d'eau fraîche, Juvia grimaça d'écœurement.
— Ça, mon pote, c'est le Graal dans toute sa splendeur, annonça solennellement Loki. Rappelle-moi combien d'Oscars t'as gagné grâce à mon talent suprême ?
Ses lunettes au cadre noir glissaient un peu sur son nez quand il haussait les sourcils.
— Sur les six, tu veux dire ? Un seul.
— Voilà ! Un peu de reconnaissance dans ce bas monde de mer… veilles, se rattrapa-t-il en présence de Juvia.
Loki agita son Graal dans le vide avant de le transformer en royal doigt d'honneur. Magie. Elle n'aurait peut-être pas dû accepter de venir.
— On te laisse bosser, dit Gray.
Juvia jeta un dernier regard suspicieux à la télévision avant de suivre son hôte. Nulle trace de trophées à l'horizon. Peut-être dans sa chambre ? Mais là non plus, Juvia ne trouva que papier peint monochrome, un réflex Nikon dernier cri et une cannette de bière vide qui finit à la poubelle.
— Bosser ? releva-t-elle en s'asseyant sur le bord du lit.
— Loki est monteur vidéo, entre autre. Il est extrêmement doué.
Merde. Le couvre lit sombre fit écho aux images brûlantes. Cana était allongée là, sur la vidéo. Juvia grimaça et préféra rester debout.
Les nuages s'éclaircissaient peu à peu, chassant l'intimité qui aurait pu prendre ses aises. Elle fit quelques pas dans la pièce, passa ses doigts sur le bouquin qui trainait sur la commode basse en bois noir.
— Que fait le troisième tome de Red Rising ici ?
Gray, qui venait d'ouvrir la fenêtre, fit halte.
— Je m'en sers comme défouloir pour chaque pulsion qui me prend. Vois-tu, je le coince comme ça, lui décrivit-il en mimant les gestes obscènes dont il parlait. D'ailleurs, je me suis fini y a pas longtemps et je doute que ce soit sec.
— Crétin… pesta-t-elle en reposant le livre. Ne me spoilez pas, je viens à peine d'entamer le deuxième.
Il tira le rideau.
— Vous fumez encore ? le chambra-t-elle pendant qu'il se hissait sur le rebord.
Ce dernier était assez large pour tendre à moitié ses jambes et passer une éternité dans le vent.
— J'allais plutôt te proposer de baiser pendant un quart d'heure.
— Merci, mais non merci, refusa-t-elle en levant une main désintéressée.
— Dommage.
Un sourire étirait ses lèvres, mais son paquet de cigarettes resta dans sa poche. La fenêtre présentait tous les critères du fumeur invétéré : plus qu'une simple ouverture, on pouvait se risquer à la qualifier de petit balcon suicidaire. En s'approchant, Juvia jaugea d'un œil prudent la hauteur qui les séparait de la mort. Le bitume se classait dans la liste des derniers endroits où Juvia voulait finir.
— Qu'avez-vous fait de mon portable ?
Indifférente, elle suivit des yeux la manœuvre de stationnement d'une voiture. La grisaille dispersée se jetait sur le capot et sa mince couche de poussière post-pluie.
— T'y penses encore.
La glace effaçait tout charme sur son visage, et tout à la fois, elle contribuait à le rendre aussi… intéressant à observer. Foutrement sexy.
— À chacun son obsession, ce n'est pas maintenant que la mienne va changer. De mon côté, j'ai été très productive. Ne voulez-vous pas savoir quel crime j'ai bien pu commettre ?
— Tu as toujours eu mon autorisation.
Sa confiance aveugle la désarçonnait.
— J'ai l'impression qu'on a échangé nos vies.
— C'est un simple prêt.
Elle fit la moue et s'accouda sur le bord de la fenêtre.
— Wow. Je ne pensais pas que ce serait aussi haut.
— On est au troisième étage, ricana-t-il. As-tu peur du vide ?
— Je dois vous rassurer et dire oui, c'est ça ?
Il passa un bras autour de sa taille et l'aida à se hisser sur le bord. Pour assurer son équilibre et chasser ses craintes, Gray l'invita à s'installer dans ses bras, contre son cœur gelé.
— Vous êtes sûr qu'on ne risque rien ? demanda-t-elle malgré tout.
— Je fais un million de choses ici chaque jour.
— Carrément ! s'esclaffa-t-elle.
Elle pouvait presque sentir le sourire de l'homme contre sa joue.
— Ecouter ma playlist de rock indé, boire un… trois cafés, pour être honnête. Filmer les gens dans leur quotidien, souffla-t-il, coupable.
— Fumer un million de clopes, lui glissa-t-elle.
— Entre autres. Tu m'en veux.
— Je ne sais pas. Je devrais ? Vous m'avez interdit ça.
Elle désigna son bracelet en tissu. Gray grinçait des dents. II n'ajouta rien, mais Juvia était certaine que le crissement près de son oreille provenait de la mâchoire contractée de l'homme. À ce rythme, il allait se briser quelque chose.
— Il est quinze heures et demie, où se déroule cette fameuse soirée ?
— Environ à six heures d'ici, chez Loki.
— Où habite-t-il au juste ? se méfia-t-elle.
— Près de l'océan.
— Êtes-vous vraiment en train d'insinuer qu'on doit se rendre à Los Angeles ?
— Crois-tu vraiment qu'on va inviter une centaine de célébrités dans le bistro du coin ?
Son rire nerveux se coinça dans sa gorge quand les mains de Gray se refermèrent sur son ventre.
— Je n'avais pas prévu de prendre l'avion aujourd'hui. Vous allez devoir m'abandonner là. Je passerai ma nuit sur votre canapé à admirer vos trophées et à me languir de vous.
— Ton programme est ennuyant au plus haut point. Je ne pense pas que Loki acceptera, mais on va plutôt y aller en voiture. À part si tu souffres d'un autre mal ?
— Quelle bonté ! rit-elle. Merci, la voiture me va. Ma phobie de l'air est purement psychologique. Je suis bien mieux dans l'eau, vous savez ?
— Parfaitement.
Avait-il passé ses vacances à l'admirer nager ? Il faisait sans doute référence à leur premier baiser. Gray avait passé plus de temps à fumer dans l'ombre que de reluquer ses prouesses aquatiques. De toute façon, ce n'était pas la chair féminine qui lui manquait.
Le cauchemar germa dans son cœur et elle n'eut même pas besoin de jeter un œil en bas pour avoir le vertige.
— Sorano sera là ? souffla-t-elle.
— Sans doute, parmi d'autres célébrités.
Sora, la pâle célébrité. Difficile de rivaliser, quand l'anonymat collait à la peau.
— On part dans quelques minutes. Loki s'est levé à quatre heures du matin pour finir son projet, il devrait en être à la révision finale.
– Vous en faites partie ? osa-t-elle.
Pourquoi sa voix sonnait aussi timide, tout à coup ?
— Oui.
Les images violentes qui traversèrent son esprit étaient plutôt supportables. Irrésistibles, pour être honnête. Elle aurait dû regarder plus longtemps. Ou carrément s'installer après de Loki et mater chaque scène avec attention. Bordel.
— Tu veux aller voir ?
— Non, refusa-t-elle trop vite pour être crédible.
Il se mit à rire tandis que le fantasme l'assaillait.
Se retrouver avec l'acteur devant sa propre performance… glisser sa main dans sa culotte pendant qu'elle l'observait ; pendant qu'il l'observait. Heureusement que Gray se trouvait derrière elle, ses joues la brûlaient plus que jamais. Il aurait pu prendre sa température rien qu'en déposant un baiser sur sa peau.
— J'ai toujours eu du mal à regarder mes films, lui avoua-t-il.
— Pourquoi pas ? Vous êtes parfait…ement regardable, se rattrapa-t-elle.
— Hm… Trop de conscience de soi ? Cela dit, Ultear est une bonne critique, ça lui arrive de me faire regarder certaines scènes après le tournage. En plus, je connais tout le processus par cœur.
— Je ne vais pas prétendre comprendre.
Il rit doucement.
— Imagine que tu connais le moment exact où une scène se poursuit, au lieu d'avoir droit au joli montage fluide de Loki.
— Oh. Que se passe-t-il pendant un changement de scène ?
— Parfois une journée, lui confia-t-il. Voire une semaine entière. Parfois rien, on fait des pauses. Un changement d'acteurs dans le pire des cas.
— Quoi ? C'est ça, le travail de Loki ? Mentir sans aucune honte au téléspectateur. Sans parler de ce que vous faites, réalisa-t-elle.
— Mon job consiste à faire jouir une bonne partie de la planète.
Juvia siffla faussement d'admiration.
— Désolé de casser le mythe, ajouta-t-il. J'espère ne pas avoir troublé tes séances de masturbation.
— Je n'ai pas besoin de ça pour arriver à me faire plaisir.
— Si tu veux un conseil, le mensonge te réussit aussi bien que ton jeu d'actrice. Ton historique est faramineux. C'est dingue le nombre de fois où mon nom y figure.
Son conseil était plutôt judicieux. Rien à voir avec l'absence de réplique sur sa langue.
— Tu portes quoi en-dessous de ta combinaison spécial pôle nord ? Il fait bon aujourd'hui.
— Une vieille loque me servant de t-shirt. À la base, je comptais mourir de froid.
— C'est dingue, répéta-t-il. Je n'apprécie pas du tout ton humour.
En effet, niveau de joie proche du zéro. Elle ravala son sourire mutin, défit la ceinture étroite de son manteau léger. Juvia avait hésité à peine cinq minutes devant sa garde-robe, son choix s'était imposé telle une évidence et monsieur allait être servi.
Depuis sa position, Gray devait déjà se noyer dans le décolleté de sa robe couleur sang — thème catin de luxe aux exigences sévères, elle s'était inspirée des collègues de Gray.
Il posa même ses lèvres sur son oreille et lui arracha un frisson hivernal qui la fit haleter.
— Si on avait eu le temps, tu serais déjà dans mon lit, les cuisses écartées.
Sa façon de chuchoter, intonation froide et souffle brûlant, à la limite du supportable.
— Heureusement que le temps file plus vite que votre langue, rétorqua-t-elle en appelant ses pulsions au calme.
— Je ne parlais pas de ma langue.
Mais Juvia ne put réagir, Loki toquait à la porte.
— On peut y aller, leur fit-il savoir.
Gray replia sa jambe et attendit que Juvia atterrisse saine et sauve sur le sol de sa chambre.
— On ira en voiture, ça te va ? demanda-t-il à Loki.
Ce dernier haussa une épaule et s'empara de ses clés.
Dans le parking, la scène spécial après-incendie leur donna autant de fil à retordre qu'en arrivant. Les pompiers avait fini de rembobiner le tuyau et l'un des trois camions avait déjà vidé les lieux. Loki donna un coup de pied dans un gros débris de verre oublié pour laisser passer Juvia. La vitre éclatée dévoilait un salon sombre où plusieurs chevalets noircis attendaient le pauvre Jonah, un peintre proche de la soixantaine.
— Pendant ce temps, le véritable coupable se terre dans sa tanière.
— Tu as l'air de le connaître. Ça ne fait pas de toi un complice ? lui lança Juvia.
Loki simula un coup de poignard dans le cœur.
— J'ai l'impression que tu me détestes déjà. Moi qui allais te proposer de t'éviter le voyage avec ce somnifère ambulant. C'est plus fun dans ma voiture.
Pour appuyer son invitation, il déverrouilla à distance le cabriolet qui signala sa présence. Une Dodge Challenger noire.
— J'ai choisi Gray car c'est lui, l'acteur dans l'histoire.
Le concerné restait de marbre, mais elle était sûre qu'il retenait un sourire sur le coin de ses lèvres.
— Ouais ok, OK ! Zéro gloire pour le sauveur de l'humanité.
Avant qu'elle ne puisse s'engouffrer dans la BMW, Loki se pencha sur elle et chuchota :
— J'aimerais juste t'informer d'une chose : quand l'impuissance le prend, c'est mon énorme dard qui remplace le sien sur l'écran.
— Ça peut tout aussi bien être le Graal que je choisirais quand même Gray. Cherche pas.
— Tu ne te rends pas encore compte de notre complémentarité. Tes veuch, mes veuch. Best marriage ever.
Il ne lâcherait jamais l'affaire, hein ? De toute façon, derrière ses grandes lunettes de geek, les petites ridules au coin de ses yeux signaient déjà sa victoire. Dommage pour lui.
— Gray.
Son choix définitif finit par intervenir :
— Très classe, Loki. Ultear te contactera le jour où ça arrivera, d'accord ?
Tout le sérieux du monde se déversa sur les traits de Loki.
— Toujours là pour toi, vieux. Je passe devant.
Il rangea ses lunettes de vue et les remplaça par des verres noirs. Avant de s'éloigner, il adressa un grand sourire étincelant à Juvia.
— I'm a lion baby ! rugit-il pendant qu'elle bouclait sa ceinture.
En attendant que Loki démarre, Gray tapota ses doigts sur le volant. Monsieur Jonah pestait encore à cause de ces jeunes qui beuglaient tout et n'importe quoi.
— Tu le tutoies.
D'une main, Juvia étouffa son rire en évitant son regard. La jalousie devait être le dernier sentiment qui aurait pu fracasser la banquise. Sauf qu'il se contentait de l'observer, l'air aussi froid que d'habitude.
— Vous êtes jaloux, lui fit-elle remarquer malgré tout.
— Clairement. J'étais à deux doigts de lui éclater la tête sur le capot de la voiture.
Son mensonge était tout aussi clair.
— On a presque six heures pour réaliser le crime parfait de vos fantasmes.
— Mes fantasmes sont moins hard que t'as l'air de croire.
Peut-être qu'il voulait juste l'embrasser pendant des heures.
Juvia sourit, mais il ne la regardait déjà plus.
Elle avait hâte d'y être.
#6
La pluie, encore. Le climat faisait des siennes et vidait les nuages éphémères de leurs dernières gouttes.
Gray alluma la radio dont le volume bas emplit l'intimité : playlist indie au programme. Une impression de déjà-vu la prit. Même s'ils étaient issus de parents différents, voire inconnus, Lyon et Gray étaient bel et bien frères. Aussi demi puissent-ils s'amuser à la reprendre.
En fin de compte, qu'est-ce qui la faisait tant douter ? Les deux hommes gardaient un calme impressionnant en conduisant. Pour être honnête, elle voyait très mal Lyon baisser sa vitre et insulter qui que ce soit. Son ami lui avait toujours répété que la colère au volant ne servait qu'à alimenter les accidents : la responsabilité revenait donc à tous. Une danse mal orchestrée n'était pas de la faute d'un unique danseur. Elle lui avait dit : « On parle d'une arme pouvant tuer quelqu'un, pas de deux pas de ballet.», ce à quoi il avait répondu : « Alors je suis prêt à danser pour deux. À part avec un chauffard bourré. Non, eux, ils peuvent aller se faire voir.»
— Qu'est-ce qui te fait rire ? lui demanda Gray.
— Rien. Un bête truc avec votre frère.
— Demi-frère. T'as passé une bonne fin de vacances ? Sept jours à baiser non-stop.
Il pouvait en penser ce qu'il voulait. Rien à foutre. Il aurait dû rester, s'il voulait des détails. Juvia s'enfonça dans son siège.
Les vibrations des roues, presque silencieuses, flattaient ses talons et la berçaient de leurs notes oniriques ; son âme en apesanteur. Ça sentait Gray partout dans la voiture. Mon dieu. Elle pensa : étroit, confortable, sexuel.
Juvia ouvrit la boîte à gants et y trouva… tout.
Une paire de lunettes de soleil, des paquets de clopes froissés ; des enveloppes vides, sauf une qui ne contenait ironiquement que des timbres ; des gants noirs en cuir ; un gel hydro alcoolique ; un constat à l'amiable ; un stylo ; une lampe torche ; un chargeur de smartphone ; les papiers de la voiture…
— Désolé, j'ai oublié de prendre le flingue. Il doit traîner quelque part sous mon oreiller.
Juvia mit les lunettes de soleil sur son nez.
— Dommage, dit-elle d'une voix plate.
Loki s'engagea sur l'autoroute et, à quelques mètres de lui, ils en firent de même.
Le vent silencieux s'aplatissait dans le temps : monocorde, il les entourait d'une sérénité au rythme des roues sur le bitume. Ils s'envolaient. Bientôt, les deux conducteurs se callèrent à plus de cent kilomètres par heure et au bout de leur course improvisée, ils fonçaient vers le soleil et le bleu.
Cependant, Gray restait derrière comme demandé, toujours fidèle à son être.
Enfin, à part quand il fredonna la version acoustique de Sweater Weather.
Quel choc.
Avec toute sa désinvolture, il lui jetait au visage tout ce qu'elle ignorait à son propos. En était-il au moins conscient ? Bien sûr qu'il devait l'être. Sa voix, agréable et juste, s'alignait à la perfection sur chaque note de Jesse Rutherford. Énième question : pourquoi choisir la voie de la pornographie, avec un pareil don ?
Gray devança son indiscrétion. Il arrêta de chanter pour lui parler. C'était tellement nul, elle voulait lui dire : « dude, tais-toi et chante pour le restant de ta vie ! »
Par chance, ses lunettes de soleil cachaient son air ahuri.
— Voilà ce qu'il va se passer : tu vas jouer un rôle. À chaque fois que quelqu'un te demandera qui tu es, tu lui répondras d'aller joyeusement se faire voir. Ne t'inquiète pas, c'est leur job alors ils ne devraient pas trop se sentir offensés.
— Quoi ? Je n'ai pas accepté d'être actrice, je suis ta plus one.
— Ah. Tu me tutoies quand on baise et quand tu paniques. C'est noté, rit-il.
— Gray, pourquoi dois-je jouer un rôle ?
— Parce qu'on cherche à me descendre.
Juvia fit les yeux ronds. Quelqu'un désirait sa mort. Qu'est-ce qu'elle foutait là ?
— OK. Demi-tour, lui somma-t-elle. Tout de suite. Je veux rentrer chez moi.
Il lui jeta un regard plus incrédule que le sien.
— Pas dans ce sens-là ! T'es glauque. L'industrie du porno est très compétitive, ça n'a rien à voir avec l'artifice que t'as vu à la télé. Je peux t'assurer que si les caméras n'étaient pas présentes, on m'aurait sans doute arraché mon joli trophée testiculaire depuis longtemps.
Et c'était Juvia qui était malsaine ? De plus, elle n'avait pas souvenir que le prix gagné avait cette forme-là. La sculpture en or avait même des formes plus proches de l'amour que de la pornographie. Ironiquement, elle était presque semblable à ces petites figurines sur un gâteau de mariage.
— Donc je dois… me montrer hostile avec un tas d'inconnus ?
— Tu es tout le temps charmante. Ne te fie pas à leur sourire, et bois… rien, en fait. Ne bois rien.
— Bien, maître Gray. Éviter de sociabiliser avec des diables en prada, me déshydrater jusqu'à la mort, rester aussi sexy que possible.
— Tu es tout le temps sexy. Fais juste attention à ton verre. Crois-moi, affirma-t-il devant son air horrifié. Je ne suis pas en train de te mansplain le déroulement d'une soirée, je te confirme que l'alcool sera l'acteur secondaire de la nuit.
— Vous comptez en prendre aussi ?
Qu'allait-elle faire au milieu de tous ces gens bourrés, drogués et allez savoir ! Puis surtout, comment rentrer à Phoenix sans conducteur sobre ? Elle n'aurait peut-être pas dû accepter de venir. Quelle était cette manie de toujours s'enfourner dans les pires situations possibles ?
Même le soleil s'immisçait entre les nuages et arrivait à la convaincre de décamper. Pendant un instant, elle crut que l'homme allait la raccompagner chez elle, car il changea de voie et ralentit. Impossible, bien sûr, ils étaient déjà sur l'autoroute et à part s'il comptait les tuer tous les deux et quelques autres victimes, Juvia était bel et bien coincée là.
Ce qu'il coinça lui, c'était une clope entre ses lippes.
— Je peux ? s'enquit-il, l'air peiné.
Comme si sa vie dépendait de Juvia. Elle le fusilla du regard, mais il ne voyait rien de toute façon.
— J'ai envie de répondre non, mais qui suis-je pour interdire quoi que ce soit à monsieur Gray ?
Bientôt, les rayons de soleil tombèrent dans ses yeux bleus. Elle ne voyait que ça, et d'un coup, le vent envahit son ouïe et déstabilisa la voiture.
Évidement. Il fumait.
— Je te l'ai déjà dit, je ne prends pas de drogue en dehors de mon job.
— Mais cette soirée en fait partie.
Il souffla sa fumée vers sa fenêtre baissée. Leur vitesse avalait ses mots et assourdissait la radio.
— De simples convenances.
Juvia retira ses lunettes pour les mettre sur le nez du conducteur, qui se laissa faire.
— Votre regard me trouble, laissa-t-elle échapper à voix basse.
Il l'observa elle, au lieu de regarder la route. Mais il lui était impossible maintenant de deviner son expression. En tout cas, elle était certaine de l'absence de son sourire.
Pour son plus grand soulagement, il évita de lui ressortir son fameux : « T'as l'air de m'aimer ». Juvia ignorait comment elle aurait pu se défendre, sans masque glacial ni lunettes de soleil.
Pendant deux heures, elle somnola, le paysage défilant à travers ses paupières closes. Lumière, ténèbres, lumière ; enchaînement d'humeurs dans son esprit bordélique. La voiture vira vers la droite et ce fut la seule raison qui lui fit ouvrir les yeux. Devant eux, la voiture de Loki venait de faire pareil. Bientôt, ils s'arrêtèrent à une aire de repos.
— Un problème ? lui demanda Gray quand Loki arriva à la hauteur de sa vitre.
— Je tiens plus.
— Que se passe-t-il ? s'intéressa Juvia.
Loki avait l'air exténué.
— Ça fait des heures que je suis debout, expliqua le roux. À ce rythme, ma tête va finir par exploser.
Il se massa les tempes et porta une main à sa bouche pour retenir un bâillement.
Juvia jeta un œil concerné à Gray, qui fixait l'horizon avec inquiétude. Il leur restait encore pas mal de route à faire.
— Je peux conduire, se proposa-t-elle.
Loki eut du mal à trouver ses mots. Son air révolté faisait déjà office de réponse, mais Juvia se vexa quand même.
— Quoi ? Parce que je suis une femme ?
Le grand mâle se sentit obligé d'expliquer :
— C'est très personnel une voiture…
— Ça te réveillerait si je te faisais la conversation ?
Elle lui accorderait bien deux heures de sa vie, si ça sauvait la sienne — et pas que, il pouvait entraîner des innocents dans sa somnolence. L'invitation de Loki prenait tout à coup tout son sens, dans cette situation.
Gray défit sa ceinture et sortit de la voiture. Une bonne idée pour ses jambes engourdies, qu'elle copia à la perfection. L'air chaud enveloppa son corps déjà emmitouflé dans son manteau, qu'elle délaissa dans le véhicule.
— Je ne sais pas de quoi on va parler, lui lança Loki. Mais c'est pas maintenant que je vais refuser ta charmante compagnie. Jolie robe.
— Je trouverai, contente-toi de conduire.
Gray claqua la langue et fixa un point au-dessus de la tête de Loki.
— Pas question. Je vais plutôt te chercher un café.
Le brun les planta là et disparut dans le magasin. Loki s'esclaffa, son rire silencieux était entrecoupé de petits glapissements aigus. À quoi jouait-il ? Le comportement de cet homme était limpide en apparence, pourtant quelque chose lui échappait. Une chose était sûre : il jouait avec les nerfs de Gray. Mais aussi possessif puisse-t-il être, s'il l'était vraiment derrière tout son jeu, le prince des glaces refusait de changer de rôle.
Il n'allait quand même pas se mettre à cogner son ami pour une inconnue.
— Pourquoi te lever aussi tôt si tu sais que t'as de la route à faire ?
Juvia fit quelques pas près de Loki, qui s'étirait en bâillant comme un félin.
— Le rythme de mon horloge biologique ressemble à la dernière orgie Blue Pegasus de l'année deux mille vingt. Ce sont nos concurrents. Nos meilleurs ennemis, ajouta-t-il devant son air blasé.
— T'aimes bien faire ça. Baver n'importe quoi qui te passe par la tête.
— Je baverais bien sur ta minette, bébé.
— Ugh. T'es obligé de faire ça ? Je sais que tu essaies à tout prix de te donner le genre cool et beauf à la fois, mais t'as plus l'air d'un énorme nerd à lunettes.
Il eut un sourire presque timide, pinça les lèvres et se gratta le nez. Son visage fatigué était parsemé de quelques tâches de son invisibles de loin. Loki ressemblait plus à un lionceau qu'à un lion, pour le coup.
— Touché, se résigna-t-il. T'as découvert mon secret le plus sombre.
Elle aurait juré que l'intonation de sa voix venait de perdre une demi-octave au moins.
— Fallait pas porter ton slip au-dessus de ton pantalon, Superman. Et laisse tomber tes tentatives de drague foireuses. T'es lourd.
— Ça t'arrange bien quand je le fais pour emmerder Gray. T'as vu son expression tout à l'heure ? Il aurait pu me causer un infarctus rien qu'avec ce qui se passait dans ses yeux.
Il indiquait son propre visage en faisant des cercles dans le vide. Il semblait fier de lui, avec son petit rictus charmeur.
— Je n'ai absolument rien demandé. Pourquoi tu fais ça ?
— T'as les cheveux bleus, dit-il comme s'il venait de lui divulguer la grande réponse sur la vie, l'univers et le reste.
Quelle était cette drôle d'obsession qu'ils avaient tous ? Certes, Juvia avait perfectionné sa technique avec le temps, mais la couleur homemade était à la portée de tout salon de coiffure de grande marque. La plupart des youtubeuses beauté y arrivaient, rien de surprenant là-dedans.
— Et t'as les cheveux couleur caramel, chacun son truc.
Loki la dévisagea comme si c'était la première fois qu'il la voyait. À cette distance, avec tout ce soleil dans ses yeux, le vert en leur centre semblait presque pétiller.
— Je suis roux et ça ne me rend pas magnifique. T'aurais pas une envie de sucre, par pur hasard ?
— Quoi ? Non.
— Mes cheveux ne sont pas comestibles, désolé, dit-il avec sérieux.
Juvia secoua la tête.
— Tu t'endors vraiment, ou tu fais exprès ?
— Mystère, mystère… Non, c'est vrai, j'ai un début de migraine, avoua-t-il en grimaçant quand elle le considéra comme le dernier des imbéciles. T'as raison, j'aurais pu être un très bon acteur. De cul, mais Gray me volerait encore la vedette.
— J'étais plutôt en train de me dire que derrière toute cette comédie, se cache un mec vachement plus sympathique.
— Sympa ? Putain, Lucy et toi vous êtes sûrement sœurs jumelles. Enfin, elle est blonde et toi t'es bleue, mais tu vois ce que je veux dire.
— Pas du tout. C'est ta copine ?
— Ma maitresse.
— La copine reste un prérequis pour ça.
— Ou un gigantesque harem. Elles me désirent toutes. Tu verras que j'ai raison, et que tu as tort. Je m'endormais vraiment…
— Je te crois, se contenta-t-elle de déclarer, indifférente.
Il massa encore ses tempes comme si ce simple geste pouvait soulager sa douleur. En vain, ses traits se froissaient sous le soleil.
— Tu devrais aussi me croire quand je dis que j'adorerais travailler sur tes scènes.
— Je ne suis pas actrice.
— T'en ferais une bonne…
Il refit la même mimique avec sa main, autour de son visage d'abruti, tandis qu'il lui indiquait celui qui revenait vers eux les mains chargées d'un Starbucks à emporter. Pire qu'un « T'as l'air de m'aimer », ce mec ; un random qu'elle venait à peine de rencontrer. À l'heure qu'il était, son égo devait s'être jeté d'un pont. Avant de pouvoir lui balancer la vanne parfaite — qu'elle aurait sûrement trouvé à la fin de leur voyage ou dans deux jours —, Gray arriva à leur hauteur et ça lui cloua le bec.
— Des fois, lui dit Loki. Je me demande si t'essaies pas aussi de me voler mon rôle de sauveur de l'humanité, en plus du trophée de la plus belle verge.
Juvia sirota une gorgée brûlante dont elle calma la douleur en inspirant de l'air. Heureusement, ni l'un ni l'autre ne fit un commentaire vaseux sur sa bouche ouverte ni la brûlure sur sa langue. Elle était prête à remettre une médaille de bienséance à Loki, mais à la place, elle remercia Gray pour la bouteille d'eau froide.
— Parfaite pour le rôle, dit Loki en regardant Gray dans les yeux.
— Impossible. Non, répéta-t-il d'une voix ferme quand Loki haussa les sourcils de manière suggestive.
OK, c'était sans doute le signal pour elle de s'éclipser discrètement. Dorénavant, ils l'avaient exclue de la conversation et elle pouvait rejoindre sa place à l'avant de la voiture. Gray refusait catégoriquement qu'elle monte avec son ami, à qui elle avait assez parlé pour toute une vie.
— Aux dernières nouvelles, dit-elle à Gray quand il regagna le volant. Loki essaie vraiment de vous rendre jaloux.
— J'ai remarqué.
Elle décida de boire son café au lieu d'en discuter. En vérité, il était préférable d'éviter une réponse claire de Gray. S'il confirmait la théorie d'une jalousie certaine, Juvia ignorait comment réagir. Allait-elle lui déclarer sa flamme à son tour ? Deux secondes auparavant, elle pouvait à peine énumérer trois choses à son propos : grand fumeur, grand acteur, grand joueur. Ces informations étaient loin d'être glorieuses.
Et s'il la réfutait, c'était du pareil au même. La glace demeurait intacte, leur relation aussi. Elle avait l'impression de faire du surplace, mais cette place-là lui plaisait. Tout est bien qui finit bien.
Pendant les deux heures suivantes, les poumons de Gray s'épargnèrent une énième dose de nicotine. Pas plus mal, se disait-elle. Leur vitesse les empêchait d'ouvrir les vitres. S'enfermer avec Gray dans un endroit clos : idée la plus irrésistible au monde. S'enfermer dans un air toxique et clairement cancérigène : elle s'en passerait bien. Juvia avait essayé d'engager la conversation, au moins trois fois, avant de laisser tomber.
Ce road trip, qui n'en était vraiment pas un, s'était résumé à deux arrêts. Le café sur l'aire de repos, puis à la suivante où ils avaient fait le plein. Désormais à une heure seulement de leur destination, le soleil se couchait sur les montagnes de San Bernardino. Beau, silencieux, chaud à souhait. Quelle foutue ambiance.
— C'est presque romantique. À un détail près, bien sûr.
Elle soliloquait comme une tarée.
— Le soleil ? rétorqua-t-il.
— Oui, voilà.
— C'est quoi, le détail près ?
Vous ne m'embrassez plus, depuis sept jours.
— Vous.
— Parce que tu te trouves plus romantique que moi ? Je peux être romantique.
Il prit le temps de changer la station de la radio jusqu'à trouver une musique plus douce. Pour la peine, au lieu d'être douce elle était même un peu déprimante. Du sad indie déprimant, définition de la romance selon Gray Fullbuster.
Cela dit, l'ambiance créée s'ajoutait à la douceur de l'astre. De l'aquarelle rose au bleu glacé, la silhouette des montagnes brillait une dernière fois.
Elle aurait bien voulu qu'il se mette à chanter, à ce moment, mais il fit tout à fait autre chose. Ses doigts s'entrelacèrent doucement avec les siens. Il avait la main si tendre et drôlement chaude.
Il avait remonté ses lunettes sur son crâne et la regardait.
Amoureusement.
Merde.
Elle savait bien ce qu'il était en train de foutre, mais Juvia eut du mal à déglutir.
— Vous avez gagné, souffla-t-elle. Je vous donne un neuf.
— Un neuf ? siffla-t-il. Où est-ce que j'ai perdu un point ?
— La spontanéité. Vous avez attendu que je demande.
— Dans mon souvenir, ce n'est pas ton genre de demander. Tu prends ce que tu veux de moi.
Aie.
— Juvia est une opportuniste. Désolée.
De son pouce, il caressa une dernière fois sa main avant de reprendre le volant. Elle savait que là, il ne jouait pas.
— Juvia n'a pas à s'excuser. Ça ne me dérange pas.
Il alluma ses phares. C'était le road trip le plus ennuyant de l'histoire des road trips, d'ailleurs c'était même loin de mériter une telle appellation. Un voyage, certes, mais aucune lumière n'attendait à l'horizon. Il faisait noir, un peu froid, et même si Gray avait fredonné les dernières paroles de Paper Crown, rien ne vint contredire ses craintes.
Un aller simple pour l'enfer.
Alors c'était elle, Sorano Angel.
La jeune femme, gigantesque, ressemblait plus à une créature ailée en photo retouchée qu'en vrai. En fin de compte, si l'on devait la comparer à un animal, Juvia aurait choisi quelque chose de mort depuis déjà des siècles. Un diplodocus avec de longs cheveux bleus. Elle semblait être sur la voie de l'anorexie, avec une pointe de fierté idiote comme si elle venait d'atteindre le summum de sa carrière.
Le dinosaure femelle passa ses doigts dans les cheveux de Gray.
Salope.
Juvia ne présenterait aucune excuse pour son insolence.
Quand Gray sourit à Sorano, Juvia décida qu'il était l'heure pour elle d'aller se saouler la gueule. En fin de compte, à part surveiller son verre avec attention, rien ne lui interdisait de flâner près du bar.
— Nouvelle ? lui demanda la beauté fatale aux cheveux blancs qui servait de barmaid.
Même si la consigne stipulait d'envoyer balader n'importe qui s'intéressant à son identité, le sourire gentil de la femme appelait à une réponse polie. Sans doute une erreur, mais en attendant Gray riait doucement à une plaisanterie de Sorano. Comme un véritable mâle alpha en pleine conquête, d'une voix grave et profonde, et contrôlée, et tout ce qui va avec.
— Avez-vous mis de la drogue dans mon verre ? attaqua-t-elle la barmaid quand sa commande arriva.
— Surtout pas ! pouffa l'accusée. Tu en veux ?
— C'est gentil, mais je vais m'en passer. Juvia, se présenta-t-elle malgré tout.
— Mirajane, j'ai joué la démone dans Halphas.
— Je vois, rétorqua Juvia sans rien voir du tout.
— Seule ?
Mirajane souriait toujours du même sourire avenant. Sa mimique étrange demeurait figée dans ce semblant de gentillesse.
— Je suis avec Gray.
Comme si son nom allait changer quoi que ce soit. Dans le doute, elle le balança quand même dans la conversation, peut-être qu'il avait des super pouvoirs qu'il lui avait dissimulés.
Parlant de super héros, Loki était honnête, à sa plus grande surprise. Il avait vraiment un harem : la ribambelle d'actrices en robe outrageusement séduisantes l'entourait comme s'il s'agissait d'un dieu vivant.
Elle nota : Loki, l'Éternel.
— Oh. Gray, articula enfin Mirajane. Pour une fois qu'il se pointe avec une charmante compagnie.
Son costume de démone bleue se constituait d'un maillot de bain transparent, ouvert sur son ventre et ses seins. Des ailes majestueuses flattaient la chute de ses reins.
Elle, qui croyait que sa robe rouge correspondait à la définition de l'indécence, semblait tout à coup bien sage à côté des vêtements invisibles. Difficile de faire plus obscène qu'Ève.
— Pardon, tu disais ? feignit Juvia.
Entre nous, elle l'avait parfaitement entendue la première fois. C'était peut-être l'alcool, mais la jalousie la bouffait de l'intérieur. Pourquoi ses mauvaises habitudes refusaient-elles de changer ? Sa rupture avec Etane aurait pu au moins la débarrasser d'un défaut ou deux. Mais non, à la place, elle s'évertuait à maudire une inconnue qui était là bien avant elle. Là ; dans le cœur de Gray. Elle ne l'aimait même pas. Qui aimait Gray ?
Leur rencontre n'était rien de plus qu'un jeu stupide.
Mira, loin de se vexer, se pencha pour bien se faire entendre :
— C'est toi qui vas remplacer Jane dans Sex is blue and gray ? Je n'arrive pas à croire qu'elle ait pu se désister, mais maintenant vous êtes déjà deux à passer le casting. Le rôle doit être vachement sexuel.
Qu'était-elle censée répondre à ça ? Que nenni, moi je suis la teneuse de chandelle pendant que Gray baise Sorano ! Mirajane se pencha davantage, à tel point qu'elle colla sa joue contre la sienne, elle lui indiqua le couple qui parlait dans un coin de la pièce ; endroit reculé où Sorano chuchotait quelque chose à l'oreille du brun, ses seins se pressaient contre lui. D'ailleurs, qu'est-ce qui l'empêchait d'écarter les jambes et de se faire sauter ici-même?
Des canapés blancs encadraient la télé murale et, si Juvia n'avait encore aucune idée de leur confort, elle était quand même convaincue qu'une orgie y débuterait à n'importe quel instant.
Ici, ou dans la piscine chauffée qui laissaient échapper des petits glapissements féminins. Étaient-ils tous sur le point de s'envoyer en l'air ?
— Après tout, je peux comprendre. Gray mène si bien la danse qu'on veut toutes jouer avec lui. Le plaisir qu'il procure à ses collègues est inoubliable. Celle qui sera choisie n'aura plus qu'à se laisser aller à ses orgasmes multiples, ça rend tellement bien à l'écran. Mais qu'est-ce que je raconte ? Tu dois déjà le savoir.
Même l'écran plat dans le salon faisait défiler des images obscènes qui divertissaient toute la galerie. En attendant, Gray était aussi perturbé que d'habitude : toujours aussi froid bien sûr, mais quelque chose semblait l'amuser.
Soudain, il braqua ses yeux sur Juvia.
— J'en sais sûrement plus que toi, se contenta-t-elle de répondre à Mirajane.
Mais à quoi bon ? L'inconnue jouait avec ses émotions, sinon elle ne lui aurait pas montré ce qu'elle se refusait de voir. Peu importe sa jalousie, peu importe ses promesses, peu importe sa folie : Gray voulait Sorano et il l'aurait. Elle ignorait pourquoi, mais quelque part, elle s'était dit qu'il respecterait quand même son engagement. Ne serait-ce que pour leur jeu.
Deuxième variable inconnue : le sourire qu'il lui adressait.
Quand il arriva à leur hauteur, ses yeux polaires tombèrent sur la barmaid. Il chassa la main vile qu'elle avait posée sur son épaule comme s'il s'agissait d'un insecte dégoûtant.
— Casse-toi, Mira. Tu n'as pas d'autres clients à saouler ?
La démone ricana avant d'obtempérer. Elle reprit son rôle de barmaid-actrice-démone-peu importe son utilité dans la scène.
— Vous m'avez abandonnée ici, lui reprocha Juvia, incontrôlable.
Gray glissa une main autour de sa taille et la rapprocha de lui. Au passage, il lui arracha un délicieux frisson. La faute revenait sans aucun doute aux deux shots de vodka qu'elle venait d'ingurgiter.
— Un immeuble, vraiment ? se moqua-t-il.
Elle cligna plusieurs fois des paupières sans trouver de réponse convenable. Son esprit carburait au ralenti. Pourquoi s'était-il posé en charmeur de serpent, tout à coup ? Elle ne comprenait pas ce qu'il se passait, mais Gray était en train de montrer au monde entier qu'il était avec elle, qu'elle était à lui, qu'il était collé à son corps de manière lascive et… excitante, il fallait l'avouer.
C'était comme s'il lui faisait l'amour sans même avoir à la pénétrer.
Juvia se dégagea de son emprise.
— Elle avait hâte de tourner avec vous. Je ne savais pas ce que vous répondriez.
— Pas ça, en tout cas.
— Impressionnez-moi…
Il esquissa un sourire.
— Rien. Je n'aurais même pas lu son message.
Juvia avait l'impression d'avoir nourri la flamme toxique précipitant sa propre chute. Elle aurait dû suivre son instinct.
— Merci pour le conseil, j'y penserai la prochaine fois. Voulez-vous un schéma aussi détaillé que le vôtre ?
Il secoua la tête, désabusé.
— Pas besoin. Je lui ai envoyé des photos sexy de toi.
— Je n'ai pas de photo sexy sur mon téléphone.
— Je l'ai séduit.
Quel menteur.
— Je t'assure que si, insista-t-il.
Il coinça une clope entre ses dents et l'invita à le suivre. Plusieurs célébrités occupaient la terrasse, sans oublier la piscine du penthouse où barbotaient cinq nudistes, seul le balcon présentait un semblant d'intimité.
Bien entendu, la solitude était impossible dans ce milieu.
De toutes les personnes qui auraient pu troubler leur quiétude dans l'air frais, ce fut Cana qui remporta le grand lot.
Un énorme bloc de glace vint s'encastrer quelque part entre son estomac et sa gorge. En guise de salutations, Cana attira Gray dans une étreinte étroite et câline qui dura… qui durait, très longtemps. C'était gênant. Allait-elle le lâcher un jour où s'étaient-ils tous les deux endormis dans cette position pour le restant de leur vie ?
Peut-être qu'elle aurait dû éviter de s'impatienter. Peut-être que le karma existait, qu'il portait un nom bien précis commençant par So et finissant par rano. En tout cas, ce qui mit fin à la démonstration des deux free hugers fut pire qu'une accolade sensuelle : sous ses yeux ébahis, Cana embrassa Gray et il répondit tranquillement à son baiser.
— T'as disparu, souffla-t-il sur ses lèvres.
— Je suis désolée.
— Non, c'est moi qui le suis. Tu as essayé de me contacter ? Je n'ai pas mon téléphone sur moi.
Cana éclata d'un rire léger et charmant.
— Je voulais ton avis sur mon opération.
Gray l'embrassa encore et Juvia eut envie de hurler. L'orgueil l'en empêcha. Toutefois, c'était l'heure de reprendre son bien : la main de Gray, qu'elle entrelaça avec la sienne. Comme ça suffisait à arrêter ce cauchemar, Cana porta toute son attention sur elle.
Pour être honnête, son sourire était bienveillant. Nulle méchanceté ni envie, rien de ce qui l'habitait en ce moment.
— Je te présente Juvia.
— T'as enfin trouvé ton bleu, se moqua la grande brune.
— Faut croire, rétorqua-t-il en flattant les cheveux de Juvia.
Il lui donnait l'impression d'être un petit chiot.
— Elle se débrouille bien ? Tes scènes doivent être magnifiques, avec ce regard.
— Je ne suis pas actrice, la reprit-elle.
— Juvia est ma copine, chuchota Gray.
Faux.
Le sourire de Cana s'élargit et elle pinça l'homme, taquine.
— Tu bois dans cette coupe-là, je vois... Gray, je ne te savais pas aussi charmant.
— Il ne m'a pas charmée, articula Juvia.
Elle détestait la direction que prenait la conversation. Cana lisait en elle comme dans un livre ouvert. Il fallait dire qu'à cet instant, Juvia refusait de faire un quelconque effort pour cacher sa folie.
— Oh ma chérie ! Ne t'inquiète pas, c'est rien de ce que tu crois, la rassura la brune et la seconde d'après elle se retrouva dans ses bras.
Allait-elle se mettre à l'embrasser aussi ?
Jamais une femme ne l'avait serrée avec autant d'amour, pourtant elle ignorait tout d'elle et aux dernières nouvelles, la bouche de Cana connaissait par cœur celle de Gray. Pourtant, Juvia se laissa faire. C'était agréable.
Étrange, mais si juste.
— Me vole pas ce qui est à moi, grogna Gray.
Le mâle alpha, le retour. Juvia se mordit l'intérieur des joues.
— Je ne suis pas en train de te la piquer. Elle n'a d'yeux que pour toi.
Ce qui était le cas, mais c'était loin d'être une preuve de quoi que ce soit. Gray la fixait aussi, il souffla doucement un air chargé de nicotine qui fit barrière entre eux. Tout à fait le moment de rougir, bravo Juvia !
La poitrine de Cana lui sembla tout à coup plus intéressante que l'iceberg érotique protégeant son territoire.
— Trouve-toi une autre femme, Cana.
Elle rit et relâcha Juvia après une dernière caresse dans son dos. La fraîcheur du vent remplaça la chaleur de la femme. Ressentait-elle le même manque ? La tendance de Cana à distribuer des câlins aussi chauds et réconfortants devait avoir une raison, qui lui échappait. À part si l'unique explication se trouvait dans la température ; qui, sans se mentir, se refroidissait avec le temps. Il était plus de vingt-trois heures et la lune brillait de tout son plein malgré la pollution, les étoiles dissimulées se morfondaient de rater le spectacle. Sans elles, la ville restait magnifique, avec son grand jeu de lumières scintillant dans la nuit.
Cana rompit le silence :
— Je ne sais pas si je suis prête, depuis…
Sa phrase s'arrêta là, ce qui suffit à adoucir Gray. Pendant une brève seconde, Juvia vit le lien silencieux qu'ils partageaient. Ils n'avaient pas besoin de mots pour exprimer une douleur, la simple présence de l'homme aux côtés de cette femme suffisait à la soulager des ombres sur son visage.
Cana était un cocktail de sensualité, de douceur et d'amour. Toutefois, les failles dans son cœur risquaient de la briser. Elle pouvait bien arborer toute l'assurance du monde, les larmes qui mouillèrent ses cils chuchotaient sa peine. Juvia avait envie de la reprendre dans ses bras, alors qu'elle ignorait tout d'elle.
— Ultear m'a dit que Jane a démissionné, lança Cana en chassant ses larmes avec un sourire chaud.
— Sorano, c'était toi ?
— Si je savais que tu avais trouvé une vraie bombe, je n'aurais rien dit, lança-t-elle en faisant un clin d'œil à Juvia.
Deuxième fois qu'un collègue de Gray lui collait une telle description. Juvia n'avait pourtant rien de spécial.
— Je ne sais pas, on m'a proposé un job de scénariste à L.A. J'ai trouvé un studio en ville. Ça me changera un peu d'air, dit-elle blasée. Y aura mon vieux.
Gray acquiesça.
— Tu l'as vu ?
— Pas encore, il sera libre dans deux semaines. Pour l'instant, je vais aller me bourrer la gueule avec Loki et dormir pendant vingt ans au moins.
Avant de partir, Cana sourit :
— Ravie de t'avoir rencontrée, Juvia.
Aussitôt disparue derrière le voilage blanc, Gray s'accouda à la balustrade et alluma une deuxième clope.
— Cana aime les femmes ?
Sa question tombée de nulle part le fit tiquer.
— T'es homophobe ?
— Mais… mais elle… mais la vidéo sur votre portable…
Elle le frappa sur le bras, ce qui le fit plus rire qu'autre chose. Pourtant, elle ne manquait pas ses séances de sport et avait même une routine matinale qui la maintenait en forme. En toute logique, il aurait dû avoir mal ; un chouïa, au moins. Mais Gray ignorait royalement la logique, sans parler de sa musculature parfaite.
Bon sang, ses pensées indécentes la saoulaient.
— Tu tires une de ces têtes… Écoute, c'est compliqué entre Cana et moi. Son orientation sexuelle n'a rien à voir.
— Quoi, c'était une fellation platonique ? bouda-t-elle.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— En même temps, vous ne dites pas grand-chose.
Il se remit à la fixer avec ses stupides yeux bleus ; plus foudroyants que stupides, à vrai dire.
— Ai-je besoin de le faire ?
— Non, grogna-t-elle. Je suis curieuse, et possessive. Elle est actrice ?
— Était. Elle a eu un accident.
— De travail ? Oh mon dieu. Que s'est-il passé ? s'enquit-elle car le jeu venait de prendre fin.
Juvia fit les gros yeux tandis que les pires accidents possibles attaquaient son esprit. Cana ne méritait pas une telle chose ! La seule réponse que Gray trouva fut un nuage de fumée qu'il prit tout son temps à expirer. Le moment partagé était empreint d'un naturel déconcertant.
Juvia, Gray, sa fichue cigarette, dans la pénombre lunaire.
— Elle a fait une overdose, lâcha-t-il vers le ciel, la gorge dévoilée.
Il souffla dans cette même direction et brouilla la vision sombre d'un gris clair parfum tabac.
— Je suis désolée d'apprendre ça, trouva-t-elle à dire en ravalant son choc. Et heureuse aussi, de voir qu'elle y a survécu. Cana a l'air d'être une personne pleine de tendresse et d'amour.
C'était insensé, l'odeur cancérigène aurait dû être le seul effluve sur scène, mais ils étaient si proches que le shampooing de Gray s'y mélangeait. Et il sentait bon, bien sûr, parce que sinon la vie aurait pu être équitable pour une fois. Impossible, l'injustice sentait un mélange d'anis musqué et de sillage glacé.
C'était forcément ses cheveux, car sa peau elle, ne sentait rien. Elle pouvait le certifier, elle y avait goûté. Un prince des glaces dans toute sa splendeur.
— Vous l'aimiez ?
— Bien sûr que j'aime Cana, c'est ma meilleure amie. La personne la plus géniale au monde, enchérit-il.
— J'ai cru comprendre… Combien en avez-vous au juste ? Je croyais que Loki était votre meilleur ami.
— T'es jalouse.
De toute façon, elle ne cherchait pas à le cacher.
— Tu n'as pas besoin de l'être.
C'était aussi simple que ça. Les lumières envahissaient les ténèbres de L.A, et ils restèrent ainsi dans leur solitude, à deux. D'abord, elle avait cru qu'il était sorti dans l'unique but de fumer, mais après avoir fini sa troisième cigarette, Gray se contenta de s'accouder à la balustrade.
Dedans, les joyeusetés de la fête leur parvenaient en des bruits étouffés. Juvia avait l'habitude de fuir les mondanités, mais Gray n'était-il pas censé les rejoindre ? Lui qui voulait tant l'y inviter. Un jour, Clara avait organisé un anniversaire surprise pour son petit ami, au vu de leur effectif, tout le monde avait reçu une invitation à la bordure élégante. Hormis leurs camarades, la jeune pédante avait aussi invité des étudiants de hautes universités dans son palace. Lyon et Juvia s'y étaient rendus dans l'unique but d'occuper la piscine, mais en fin de compte, aucun des convives en costard n'avait osé les rejoindre dans leur hilarité de semi-nudistes. Le fou rire de Lyon resterait à vie dans sa mémoire, il avait même failli se noyer, cet idiot, mais elle le soupçonnait de convoiter un bouche-à-bouche de la part de Clara. Sous le ciel étoilé, les cheveux mouillés de Lyon absorbaient les rayons lunaires.
Rien à voir avec Gray. Il avait beau avoir les cheveux noirs, la lumière tamisée de la guirlande suspendue au plancher arrivait malgré tout à éclairer ses mèches rebelles. Il trichait : elle était sûre et certaine qu'il avait à peine passé ses doigts dans ses cheveux pour se coiffer. Combien d'années avait-il passé à s'entraîner pour être aussi sexy ? Ça ne devait exister que dans les films, ça.
— Tu t'ennuies ?
— Pourquoi cette question ?
— Parce que je t'ai traînée jusqu'ici et je suis donc responsable de ton divertissement personnel.
En vérité, reluquer Gray en privé était bien plus attrayant que participer à l'effervescence à l'intérieur. Quant à la piscine, sa robe resterait autour de son corps et aucun inconnu ne verrait ses seins à l'air libre ce soir. Promesse intime qu'elle fit à son égo.
Une lueur illumina les yeux de Gray tandis qu'il lui retournait son inspection indélicate. Cela dit, il s'arrêta plus sur ses yeux que sur son décolleté.
— Mais tu as l'air de t'amuser. Super soirée…. railla l'acteur, l'air goguenard.
— Je ne sais pas, mais je me demande si Loki va mieux. On y va ?
Il prit une vive inspiration et lui présenta son bras, bien serviable, qu'elle accepta avec élégance.
— Je crois que si Loki est votre démon, Mirajane est la mienne.
— J'ai vu ça... Tu étais sur le point de mourir de jalousie.
— Merci de m'avoir sauvée.
#8
À l'intérieur, Mirajane préparait une série de shots que certains vidaient cul sec sous l'acclamation générale. Une blonde accompagnée d'un homme aux cheveux roses y passèrent contre leur gré, grimaçant quand l'alcool leur brûla la gorge.
Au milieu du salon, Loki choisit Cana en la pointant du doigt. Cette dernière se leva en balançant ses hanches sur le rythme disco de mauvais goût. Gray lâcha un bruit dégouté quand Loki roula une pelle à la femme, qui se laissa faire, son martini levé en signe de victoire.
— Un sept, décida aussitôt Cana quand il eut fini.
Rire général. Que diable se passait-il dans ce salon ?
En tout cas, cet endroit était le dernier résistant à l'appel de la nudité. Sans doute un artifice auquel Juvia choisit tout de même de se raccrocher. Où d'autre pourrait-elle se réfugier ?
— Un sept ?! s'insurgea le roux, vexé. J'ai mis à peine assez de langue pour te faire mouiller ma belle.
— Les mecs… rétorqua-t-elle en haussant les épaules. Toujours à faire une fixette sur les chiffres et la quantité.
Cana scanna la pièce et, pour sa plus grande joie, tomba net dans les yeux de Juvia.
Mon dieu.
— Une sirène divine tombée des cieux… commença la femme grisée d'une voix énigmatique. Son parfum d'azur et d'ivresse. De sa pluie tiède à sa tendresse laiteuse, de sa chute de reins parfaite à ses chevilles fines. La magnifique dulcinée de Gray : Juvia !
La présentation tira quelques rires et des acclamations, les sifflements fusèrent comme des balles fendant l'air. Était-elle censée y aller ? C'était bel et bien son nom que la femme venait d'annoncer, sa main tendue dans sa direction. Juvia cligna encore des paupières deux fois avant de rejoindre Cana au centre du salon blanc. Un smack public au milieu d'inconnus torchés, pourquoi pas ? Juvia n'avait rien d'une trouble-fête, elle était soleil et pas du tout pluie. Personne ne s'en souviendrait.
À bien y regarder, leur attention était plus vive que devant un lion hors de sa cage. Malgré ses croyances, le délire lesbien devait être encore plus en vogue dans ce milieu que nulle part ailleurs.
Juvia regardait tout sauf le gris : il la dévorait. Elle était sur le point de goûter à la bouche d'une inconnue, avec Gray aux premières loges. Il n'avait pas à lui en donner l'autorisation, lui qui la privait depuis des siècles et refusait de satisfaire sa soif.
Me vole pas ce qui est à moi.
Loki lui céda sa place, une lueur amusée pétillait au fond de sa prunelle.
Puis, la tendresse.
La main de Cana sur sa joue était d'une douceur inexplicable. À peine un frôlement, sa tiédeur rimait avec la sienne et son regard souriant la mettait en confiance.
— Je peux t'embrasser, ma belle ? lui demanda-t-elle.
Juvia tendit même un peu les lèvres pour la laisser faire.
Sucré, si elle devait lui donner un goût. Brûlant, si c'était une température. Excitant, pour être honnête. Jamais une femme n'avait touché cette partie de son corps, pas même son dentiste qui se limitait à ses outils de torture.
Dorénavant, le corps de Cana se pressait contre le sien, et Juvia refusait de fermer les yeux. C'était facile de le faire, quand une telle caresse faisait vibrer son intérieur, mais plus important encore : pas moyen de détacher son regard de celui de Gray.
Juvia se pressa davantage contre Cana et l'invita à approfondir leur baiser langoureux. Si autour d'eux des sifflements fusaient, seuls Cana et Gray existaient à cet instant. Cana, qui flattait sa clavicule et caressait le galbe de son sein. Gray, qui déversait toute la mer de Ross sur la scène. La folie le consumait à petit feu, mais jamais ses paupières ne le dérobèrent du spectacle.
En voulait-il à Juvia d'embrasser Cana ? Ou à Cana de l'embrasser…
Juvia lécha la lèvre inférieure de la femme et goûta à la saveur de l'anis flottant sur sa pulpe. Le goût partagé avec Gray échoua sur sa langue et il était juste là, au fond de l'abysse.
— Merci, souffla-t-elle sur le sourire de Cana, puis annonça sa note.
— Un dix mesdames et messieurs ! répéta la femme, flattée.
Le feu aux joues, elle rejoignit Gray près du bar. Elle lui rendit son regard polaire.
— Contente ?
— Ça dépend… Vous comptez effacer son baiser avec le vôtre ?
— Ça dépend. Tu comptes me faire une fellation ?
— Je parlais d'un baiser sur la bouche. Celui qui vous sert de salutation, pas ce que vous mémorisez en vidéo.
— Aucune différence. Ne me manipule pas, j'ai horreur de ça.
La colère se nicha dans ses entrailles. N'était-ce pas lui qui l'avait manipulée en la forçant à penser à lui, à oublier son passé, à attendre une décennie qu'il l'embrasse sans jamais le faire ? Cana avait au moins eu ce courage, et ça marchait très bien. Sur ses lèvres, les yeux ancrés dans la froideur, elle ne pensait plus qu'à lui.
Juvia tendit la main, et sans réfléchir, empoigna les cheveux noir corbeau et plaqua sa bouche contre la sienne pour obtenir son dû. Rien à voir avec l'alcool dans son sang, c'était tout ce qu'elle désirait.
Au lieu de répondre à son baiser, il souriait contre ses lèvres.
— Tu es folle et j'adore ça.
Elle chercha une vérité introuvable dans ses prunelles. Des cris fusèrent dans l'assemblée quand son remplaçant, un grand brun du nom d'Alzack, embrassa celle en tenue de cowboy.
— Vous m'adorez ou m'aimez déjà ?
— Tu le veux ? souffla-t-il.
Surprise, elle avait du mal à penser. C'était injuste de lui imposer cette règle. Aimez-moi, qu'elle aurait voulu ordonner. Mais Juvia n'était pas aimable, Gray n'avait même pas à faire semblant.
Les acclamations tonnèrent à travers la pièce et l'assourdirent davantage. Un grand blond, bien bâti, embrassait Mirajane et glissait sa main sur son corps presque nu. Ses joues rosies d'embarras contredisait l'aura démoniaque qui l'entourait. Les deux acteurs se livrèrent à une bataille de baisers, frottements lascifs et toucher pervers, qui excita l'assemblée. Certains s'embrassaient déjà sur les canapés.
En fin de compte, embrasser Gray faisait partie de cette effervescence. L'intimité du balcon était loin derrière et elle regretta ces minutes de silence partagées.
Elle aurait dû l'embrasser sous la poussière interstellaire.
La lueur dans le regard de Gray renforça ses croyances
Il la désirait ; elle le désirait.
Heureusement, Gray interpella Loki qui leur offrit des bières et les invita à le suivre à travers l'appartement. Juvia but la moitié de sa boisson avant d'arriver devant une porte aussi blanche que le reste des lieux.
— Pas trop fatigué ? lança-t-elle à l'hôte.
— J'attends de pioncer avec autant de ferveur que t'attends de partir d'ici. Avec tout ce bordel, ma migraine ne fait que s'intensifier.
— Je m'amuse bien, moi.
Loki déverrouilla et les invita à l'intérieur, avant de s'enfermer avec eux. N'était-il pas censé repartir ?
— On est tranquille ici.
— C'est ta chambre ? demanda Juvia sans toucher à rien.
Le lit immense trônait au centre et prenait une bonne partie de la pièce. Le couvre-lit blanc et doré rappelait un air princier qui correspondait mal à Loki.
Cela dit, il confirma :
— Une chambre. Dur de la qualifier mienne si je passe mon temps à Phoenix. Ça sent trop le luxe pour trouver le sommeil.
— En bref, il préfère encombrer mon appart avec son matos et préserver son héritage pour faire la fête.
L'explication de Gray était plus plausible que les excuses de Loki.
Juvia s'allongea sur le lit et vérifia ses doutes : il s'agissait bel et bien du matelas le plus confortable de l'univers. Si Loki était parti, elle aurait sans doute fini là, coincée sous le corps de l'acteur. Au lieu de la rejoindre au paradis de la literie, Gray opta pour le mini salon composé d'une table basse et d'un fauteuil au design élégant. Loki s'affaira dans la salle de bain, elle devinait les bruits de sa brosse à dents derrière la porte entrouverte.
— Vous pouvez vous reposer ici, leur indiqua-t-il à son retour. On repart à quelle heure ?
— Six heures.
Les yeux fermés, Juvia sentit le corps de Loki s'affaisser près d'elle, et il osa même lui chatouiller le ventre. Elle était plutôt résistante — à peine un sourire, vraiment. Elle chassa sa main et se redressa.
— Tu fuis ta propre soirée ? le railla-t-elle.
— Il est bientôt deux heures du matin. Derrière cette porte, la cocaïne est en train de tourner plus vite que je ne saurais finir cette phrase.
— Tu as oublié la partie où ils se mettent à baiser…
— J'y viens. Comme l'a précisé notre cher faucheur d'AVN awards, ils sont en train de tourner la plus grande orgie du siècle.
Juvia les dévisagea. Loki semblait plutôt sobre. Enfin, il devait avoir bu plus de verres qu'elle, mais il tenait l'alcool comme un homme, un vrai. Quant à Gray, outre la bière qu'il venait de finir, il avait évité l'alcool depuis leur arrivée. Juvia en était certaine, elle n'avait cessé de le regarder. Surveiller ? Plutôt reluquer.
— Vous n'êtes pas censés être du milieu, tous les deux ?
Gray eut l'audace de ricaner.
— Considère-nous comme tes sauveurs.
— Superman et Iceman, se moqua-t-elle. Et je suis censée être la princesse en détresse ?
— T'es plus qu'une princesse, ma belle.
— Une divinité, souffla Gray, la tête rejetée sur le dossier du fauteuil.
— Vous êtes bourrés, rit-elle.
L'acteur posa sa bouteille par terre et les observa. Surtout Juvia.
— Je vous laisse parler, dit Loki, l'air de comprendre.
Comprendre quoi ? En tout cas, il s'isola près du balcon avec son smartphone. Gray prit sa place sur le lit, juste à côté. Le péché à portée de doigts et de lèvres.
— Jane tenait le rôle principal du film qu'on tourne en ce moment. Sex is blue and gray, une production propre au studio Sextail.
Mon dieu. Il allait lui demander de la remplacer.
C'était tout ce qu'elle arrivait à penser. Était-ce la réelle raison à son invitation ? Juvia n'était pas censée faire partie de ce tableau, mais elle était devenue la star de cette soirée. Pire, ou mieux encore : elle venait de voler la vedette à Sorano. Juvia resta aussi stoïque possible, mais en vain. Gray le remarqua, il lui adressa un sourire nerveux et ravala ses mots.
— Je vous en prie, continuez.
Il la scruta, prudent.
— D'accord… Jane a eu une violente dispute avec Ultear et a annulé son contrat. Ultear, ma demi-sœur si tu t'en souviens, je la connais mieux que personne. Une putain de perfectionniste, si tu veux tout savoir. Or, si Jane se débrouillait plutôt bien durant la première partie du tournage, l'entêtement de Tear sur les dernières scènes lui a fait péter les plombs.
— Et vous voulez que je les joue, chuchota Juvia, obnubilée par les lèvres de Gray.
Il disait de ces insanités, en même temps.
— On ne peut pas conclure le film sans son dénouement, Jane nous a lâchés au mauvais moment. Le changement d'actrice pose déjà un problème. Je ne sais pas si t'es assez chaude pour ça, je ne sais même pas si je le suis…
Elle tiqua.
— Vous avez peur que je sois mauvaise.
— C'est le dernier de mes soucis, je peux toujours te guider. On est en train de parler de vendre ton image pour… une éternité. Pas mal d'années au moins, précisa-t-il.
— Une image plus ou moins complète ?
Ses yeux l'embrasaient. Il les posa sur chaque recoin de son corps : ses cheveux couleur mer, ses lèvres quémandeuses, son décolleté en V ; il s'arrêta sur la longueur outrageuse de sa robe, flatta ses cuisses dévoilées, chuta jusqu'à ses chevilles fines. Partout. Même ses pieds !
— Et vous serez aussi sur ces images.
— Bien sûr, je suis le héros.
Elle pouffa de rire.
— Vous êtes sûr de ne pas vouloir jouer avec Sorano plutôt ? Je peux toujours lui faire la même coloration.
— On a de bons coiffeurs, Jane avait les cheveux bleus aussi.
— Alors quoi ?
— Alors toi… et moi.
— Best mariage ever ? railla-t-elle en jetant un œil à Loki.
— C'est son idée, avoua Gray.
— Notre idée, corrigea le concerné, offusqué.
— Tu n'es pas obligée de décider tout de suite. Ni même d'accepter.
— Si je comprends bien, on verra aussi mon visage ? En plus des cheveux bleus et… le reste de mon corps.
Gray acquiesça.
— Je n'ai jamais fait de théâtre… pensa-t-elle à voix haute.
Quoi que l'information lui semblait plutôt primordiale, vu le travail qu'il lui proposait. En avaient-ils au moins quelque chose à faire ?
— Je serai rémunérée ?
— Bien sûr.
— Mais j'ai déjà un travail, dans une petite parfumerie.
— Tu ne quitteras pas ton job, lui assura Gray. Ça prendra une ou deux semaines à tout casser.
— D'accord, accepta-t-elle en haussant une épaule.
Gray pencha la tête sur le côté, intrigué.
— Pourquoi ?
— Parce que… si je me fermais à chaque nouvelle expérience, je ne vous aurais jamais rencontré ? tenta-t-elle.
En vérité, ça devait faire un siècle qu'elle n'avait pas ressenti une excitation pareille. L'onde filait à une vitesse fulgurante dans ses veines, à croire qu'elle venait de se shooter. Pas seulement parce qu'elle venait de gagner contre Sorano, ou parce qu'Etane risquait de se branler sur son image, mais parce que son fantasme tanguait entre rêve et réalité. Elle le touchait du bout des doigts, et en se projetant dans l'avenir incertain, l'idée de faire partie du monde de Gray faisait naître des frissons dans son ventre. De la peur mélangée au désir, l'association parfaite pour la désinhiber. Pour être honnête, elle était carrément en train de mouiller.
C'était dingue, n'est-ce pas ? Son smartphone, absent pour une durée indéterminée, était son unique lien avec la pornographie. Ou plutôt, disons qu'elle se masturbait plus que nécessaire depuis sa rupture avec Etane. Parfois, elle s'autorisait de penser à leurs ébats, à la peau d'Etane contre la sienne, à la caresse de ses mains expertes. D'autres fois, elle optait pour l'oubli et l'évasion de son esprit vers des terres inconnues et bien plus libres.
La liberté sur la queue de Gray.
Bien sûr, elle évita de lui parler de sa lubie.
— T'es en train de penser à moi.
Le salaud. Il lisait dans les pensées.
Juvia détourna le regard de son air victorieux de crétin, mais il attrapa son menton pour prolonger le contact.
— Tu es sûr de toi ? fit-il, plus sérieux.
Elle jeta un coup d'œil à Loki, qui attendait. Il lui fit un petit sourire très charmant dont elle le croyait incapable.
— Je le suis. Mais je ne suis pas photogénique, et je n'y connais rien en acting.
— Elle a accepté ? s'étonna Loki. Elle a accepté !
— On peut faire un test là ? lui demanda Gray.
Loki fit claquer un doigt qu'il pointa sur eux comme s'il venait d'avoir une idée de génie.
— Je vais appeler Ultear.
Oh. Elle allait rencontrer la réalisatrice tout de suite. Juvia inspira un bon coup pour taire l'angoisse montante. C'était de simples présentations.
À sa future… supérieure ?
Lorsqu'elle répondit à leur invocation, Ultear toqua deux fois du bout des ongles et Loki déverrouilla la porte privée.
La première chose qui frappa Juvia, ce fut son parfum. Elle sentait foutrement bon. Un mélange d'alcool fleuri et de pouvoir, si celui-ci pouvait avoir une odeur il choisirait sans doute l'aura qui l'entourait : baies roses et bois de cèdre ; empreinte d'histoire, d'espace et de temps. Une ceinture dorée soulignait sa taille autour de sa robe violette, presque décente. Et ses longs cheveux bruns interminables…
— Parfaite.
Juvia sortit de sa torpeur et se concentra sur la conversation.
— Pourquoi personne ne me croit jamais sur parole ? demanda Loki, interloqué.
— Ultear Milkovich, se présenta-t-elle en lui serrant la main. Fondatrice slash productrice slash réalisatrice du studio Fairy Sextail. J'adore le multitasking.
Elle semblait plutôt sobre et loin d'être sous l'emprise de la drogue, pour quelqu'un qui venait de l'extérieur. En fin de compte, Juvia était sans doute assez naïve pour croire à cette illusion. Le temps de la laisser entrer, des gémissements fiévreux s'étaient engouffrés dans la pièce insonorisée, confirmant les propos des deux hommes.
La réalisatrice devait sans doute s'abstenir d'y participer, elle qui avait l'habitude de les filmer. Cette pensée lui rappela Cana, qui après son overdose, avait tout intérêt à se tenir loin de ce petit business ; hormis la partie orgie improvisée, bien sûr. Qu'est-ce qui pouvait l'empêcher de s'envoyer en l'air avec ses anciens collègues ? L'ivresse, la débauche, la demi-vie entre les mains de l'exquise faucheuse. Juvia eut à peine le temps de réaliser tout ce qui l'attendait dans ce milieu, qu'Ultear était déjà en train de la palper.
— Toujours aussi polie… maugréa Gray quand sa demi-sœur posa ses mains sur les seins de Juvia.
— Ils sont vrais, se justifia Ultear. Je peux te demander d'enlever ta robe ?
— Non merci, refusa Juvia, implacable. Juvia Lockser, se présenta-t-elle à son tour.
— Les Lockser… Fabricants de parapluies depuis 1934 ?
— Pas du tout. Ironiquement, j'ai travaillé comme vendeuse dans un magasin de parapluies.
Après ses seins, Ultear passa à sa taille, ses cuisses, et même ses fesses. Ce fut la goutte de trop, parce que Gray intervint à cette étape. Il chassa les mains de sa sœur :
— Ça, c'est mon job pas le tien, siffla-t-il. T'es complètement torchée, arrête de prétendre le contraire.
— Désolée, s'excusa Ultear plus pour Juvia que Gray. Je t'ai cherchée pendant si longtemps pour ce rôle. T'es irrésistible. Comment as-tu pu me cacher ça, Gray ?
— Il voulait tourner avec Sorano, dit Loki.
— Oh mon dieu, je vais devoir annuler avec Angel, réalisa Ultear.
Pendant de longues secondes, la panique froissa ses traits, qu'elle chassa d'un vague geste de la main.
Juvia ancra ses yeux dans ceux de Gray, les paroles de Loki demeuraient gravées dans le temps. C'était sans doute une réponse évasive, et aléatoire au possible, mais cette information eut le mérite de faire réagir l'homme. Il avait aussitôt cherché à établir un contact visuel avec elle.
Vraiment, Gray ?
En réponse à son dédain, il lui servit un demi sourire de démon ; impossible de savoir s'il était contrit ou moqueur.
— J'ai parlé à Sora, lui chuchota-t-il.
Rien de neuf, elle venait de passer la nuit à la maudire.
— Et donc ? rétorqua-t-elle sur le même ton.
— J'aimerais te faire passer un petit casting improvisé, les interrompit Ultear.
Oh non. Son expression sérieuse lui laissa à peine le courage de respirer.
— Juste une phrase, lui glissa Gray. Comme si tu parlais à n'importe qui. Enfin, à moi, dans le cas présent.
— Mon job, intervint Ultear, et cette fois-ci, la froideur dans sa voix rappela sans surprise celle qui caractérisait Gray.
La réalisatrice lui donna ses directives : d'abord, mémoriser une simple phrase et la répéter sur des intonations différentes. Le but était d'arriver à trouver sa voix d'actrice et de la maintenir sur chaque réplique. Rien de folklorique, surtout pas d'accent bizarre ni artificiel.
— C'est facile, jugea Juvia. Pour l'instant…
Ultear hocha la tête.
— Maintenant, j'aimerais que tu le dises en étant dans le personnage. Le thème sera l'innocence et la perfidie.
— En même temps ?
La femme acquiesça encore, sûre d'elle.
Même si Loki et Gray assistaient à son petit entraînement, Juvia faisait comme s'ils n'existaient pas. Déjà que les yeux d'Ultear refusaient de la lâcher…
— C'est vraiment dur, le résultat est de vingt centimètres. C'est correct, monsieur Wright ? répéta-t-elle pour la dixième fois de la soirée.
— J'aimerais que tu essaies encore. Je suis certaine que tu peux y arriver.
Juvia tiqua, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait de mal. Elle était innocente, perfide et déterminée à correspondre aux attentes de sa nouvelle patronne. Pas question de laisser Sorano Angel la surpasser.
— Encore, exigea la femme après plusieurs tentatives.
La pseudo actrice se mordit la lèvre inférieure, elle souffla sa réplique une énième fois. Que voulait-elle de plus ? Des mots, une voix, sa putain de réplique entre les dents.
À quel moment Loki et Gray avaient-ils pu envisager de faire d'elle une actrice ? Elle allait perdre. C'était putain d'humiliant, de répéter encore et encore une unique réplique qui n'arrivait à satisfaire personne dans cette pièce.
Juvia se tut, elle jeta un œil désintéressé à la fenêtre derrière Loki : les ténèbres s'étalaient sur tout le tableau. Ils étaient au dernier étage, impossible de fuir nulle part.
— OK, articula Ultear, résignée. Voilà ce qu'on va faire… Gray, viens ici.
La réalisatrice avait à peine donné un seul ordre que déjà, l'homme savait ce qu'il fallait faire. Il se posta devant Juvia, son bleu dans le sien. Une impression de déjà vu l'envahit comme une vague de cendres brûlantes.
Etane était là, à la dévorer des yeux après le cours de chimie. Elle haleta, prise de court et en une fraction de seconde, Gray arriva à lui faire tout oublier. Il pencha à peine la tête, la domina de sa hauteur et tout à la fois, l'invita à le rejoindre dans ses cieux. Juvia était au bord de l'asphyxie, au creux de son souffle démoniaque ; elle consentait à sa damnation. Elle était si petite, pourtant si puissante à cet instant. Son corps à quelques centimètres du sien l'électrifiait. Elle leva le menton, farouche, pour soutenir le poids de sa présence.
— C'est tellement dur… le résultat est de vingt centimètres, haleta Juvia, elle marqua une pause et pencha la tête sur le côté. Est-ce correct, monsieur Wright ?
Monsieur Gray.
Elle avait l'impression que l'air chargé entre eux la tuerait d'une seconde à l'autre. S'il la touchait, Juvia était certaine de perdre. Le jeu, mais aussi sa raison. Putain, ce qu'elle l'aimait.
— Loki, annonça Ultear. Tu te charges du reste, on se revoit au studio.
La tension se brisa en mille morceaux de verre. Juvia se permit de respirer. Qu'est-ce qui venait de se passer ? L'unique personne qui la toucha, ce fut Ultear, qui lui serra encore la main en la remerciant d'exister.
Elle avait la vague impression d'assister à un tournant de sa vie.
#11
— T'es d'accord pour faire un test à l'image ? s'enquit Loki en verrouillant derrière Ultear.
— Maintenant ?
D'accord, il voulait la filmer avec sa GoPro dernier cri. Fallait-il se déshabiller tout de suite ? Elle ignorait si c'était nécessaire pour le test. Quelle désagréable impression, on aurait pu croire qu'elle se rendait chez le médecin.
Juvia était à l'aise dans son corps, avec la prise d'âge elle était arrivée à se débarrasser de sa pudeur. C'était bien pour ça qu'elle resta figée comme la meilleure des statues de glace quand Loki confirma :
— Oui, autant le faire maintenant, tu ne penses pas ? Je connais par cœur le scénario de la première scène à tourner. Jane n'arrivait même pas à faire les premières secondes, t'aurais vu la tête d'Ultear. Je suis sûr que tu vas mieux t'en sortir, Juvia.
— J'ai hâte d'y être.
— Loki, l'interpella Gray.
Le concerné leva aussitôt les yeux de son engin pour dévisager Juvia.
— Désolé. J'ai tendance à prendre tout ça trop au sérieux.
— Tu fais ton job, dit-elle, résignée. Dis-moi plutôt ce qu'il faut que je fasse.
— Bien. On va travailler la même réplique que tout à l'heure, mais avec les gestes en plus.
Elle était tentée de lui demander son feedback, mais la prétention était loin d'être son fort. C'était même gênant, de poser une telle question alors que ses compétences en la matière frôlaient le zéro absolu. En tout cas, Ultear avait autorisé Loki à passer aux choses sérieuses, alors ça devait être bon signe.
— Comme on n'a qu'une table basse et que je ne suis pas déménageur, on va faire avec le lit. Le personnage se penche sur le pseudo-bureau, dit-il en désignant la place près de Gray. Elle est en train de calculer le résultat demandé et la réplique est lancée à ce moment.
Elle le remercia intérieurement de choisir cette désignation au lieu de la seconde personne du singulier, qui l'impliquait beaucoup plus dans la scène. C'était quand même à elle de jouer, mais ça lui rappelait qu'il s'agissait d'un rôle et que sa dignité resterait aussi intacte que possible.
Non pas qu'elle eût honte, après tout c'était bien son choix d'accepter, et il fallait dire que la situation l'excitait : une étincelle intriguée demeurait dans la prunelle de Gray, toujours surpris par son accord. À la base, Sorano devait se retrouver dans cette chambre, mais Sora pouvait aller se faire voir ailleurs.
Elle éclata de rire lorsqu'elle s'agenouilla près du lit.
— Désolée, c'était nerveux.
Lèvres pincées, Juvia fit tout pour retrouver son calme. On travaillait, ici ! Enfin, c'était un test, mais ils étaient tous les deux en train de la jauger.
L'épaisseur du tapis épargna ses genoux, elle s'aida de ses mains pour se positionner. Le bassin relevé, les mains à plat sur le matelas, elle se soumettait. De quoi avait-elle l'air ?
— Que se passe-t-il ensuite ? demanda-t-elle à la place.
— Gray va te fesser et tu lui feras une fellation.
Ah. C'était sans doute ce qui s'était échappé de sa bouche aussi, en plus d'envahir ses pensées. Ok, c'était de la pornographie après tout. C'était même exactement ce à quoi elle s'était attendue, bien sûr, mais quelque part elle s'était imaginée en tête à tête avec Gray. Jamais les caméras autour.
La caméra portait le nom de Loki, debout dans la chambre à quelques centimètres d'eux.
— Si je comprends bien, le film est à propos d'un professeur dominant qui s'acharne sur son étudiante soumise ?
Elle gagnait du temps.
— Je t'en prie, on connaît la définition de la romance. C'est l'histoire d'une étudiante qui aime son professeur en secret. Monsieur Wright, Gray donc, joue avec le feu et s'y brûle. Il tombe amoureux de toi à la fin.
Juvia serra les dents.
— Et moi ?
Sa petite voix portait à peine jusqu'à Gray.
— Tu vois mieux pourquoi je refusais ? lança-t-il à Loki, qui ne comprenait pas pour autant.
Elle sentit la main de Gray sur le bas de son dos et pendant une seconde, elle crut qu'il allait la fesser tout de suite. Mais l'acteur se contenta de poser sa main là, entre la tendresse et la bienveillance.
— Ça n'a strictement rien à voir avec ton scénario.
Il était en train de parler de monsieur Totomaru. Avait-il passé son temps à lire toute sa vie sur son portable ? Tous les messages, tous les mails, toutes les notes intimes de sa douleur. Aux dernières nouvelles, Gray aimait lire.
— Vous avez fouillé, l'accusa-t-elle. Plus que je ne l'ai fait.
Elle avait juste répondu à ses messages. Et vu quelques trucs et d'autres. Ça va.
Gray l'ignora.
— Elle te vouvoie naturellement. Vous avez l'alchimie parfaite pour réussir ce tournage, commenta Loki. Gray, tu ne peux pas me dire que tu envisageais vraiment de passer à côté.
— Je te rappelle qu'elle vient à peine d'accepter.
— Désolé, s'excusa Loki pour la énième fois. Tu sais quoi ? Oublions la scène deux secondes et fais ton truc.
Gray fit. D'abord, il la délivra de l'humiliation à quatre pattes sur le bureau imaginaire. Dorénavant, elle demeurait à genoux mais il l'était aussi. Juvia porta toute son attention sur ce qu'il fabriquait. Rien en soi, sauf que la magie allait opérer d'une seconde à l'autre et elle deviendrait une magnifique actrice dans ses bras. Elle en était certaine.
— Alors ? le pressa-t-elle, les nerfs à fleur de peau.
— Tu me fais confiance ?
Juvia plissa les yeux. Bien sûr que non, voulait-elle répondre. C'était évident. Pourquoi lui ferait-elle confiance au juste ? Si elle se retrouvait là, c'était parce qu'elle avait confié son cœur en miettes à Lyon Vastia. Ce dernier avait gagné au moins cent pour cent de sa confiance, depuis tout le temps que leur amitié perdurait. Mais Gray ? Gray était le démon rencontré sous l'averse dans un parking d'aéroport.
Ce même diable qui aidait à cicatriser son cœur. Enfin, Levy et Lyon avaient aussi participé au processus. Et le thé noir dans le Gloria Jean's. Bon sang. L'Earl Grey portait en partie son nom et il lui avait répondu pendant qu'elle le buvait… Son raisonnement était puéril et stupide.
Faisait-elle confiance à Gray ? C'était indéniable. Elle avait choisi de le laisser faire. Il attendait sa réponse avant de faire quoi que ce soit qui la froisserait.
— Je vous fais confiance, chuchota-t-elle.
— Tu te souviens de la dernière vidéo X que tu as regardée ?
— Pas du tout.
En vérité, les images étaient si nombreuses qu'elle ne saurait en distinguer une. L'unique élément qui importait : Gray Fullbuster.
La main de l'acteur glissa sur sa peau opaline jusqu'à couvrir ses yeux. L'obscurité voila son regard. Privée, elle chatouilla sa paume avec ses cils avant d'abdiquer. Voir, ou ne pas voir, c'était bien le dernier de ses soucis maintenant qu'il l'embrassait. Il évita ses lèvres quémandeuses et, à la place, choisit la peau délicate de son cou. Gray était tendre.
La douceur du baiser lui arracha un délicieux frisson. Plus bas sur ses seins, elle le sentait découvrir ce qui l'obnubilait tant. Ses lèvres brûlantes, la chaleur de son souffle, la morsure délicate de ses dents.
Loki se faisait discret et silencieux. De quoi avait-elle l'air, dorénavant ? Toujours dans une position de soumission, elle posa ses mains sur le tapis, paumes ouvertes. N'était-ce pas ce que faisait Anastasia dans Fifty Shades ? Plutôt sur ses cuisses… ou le sol. Le souvenir de la version filmographique était flou, mais elle fit son possible pour correspondre au rôle.
Par son possible, elle voulait surtout dire qu'elle se laissait aller. Pour être honnête, Gray était un excellent acteur. Il la guidait vers les réactions les plus justes et sincères. Elle choisissait d'obéir, parce qu'il était son véritable maître en ce moment même.
La lumière tamisée de la pièce s'infiltra entre ses doigts, il l'autorisait enfin à le regarder. Elle dut relever la tête car Gray était debout, il tenait son visage au creux de sa paume. Soumise, la jeune femme conserva sa position sans se révolter. Avec la même douceur, il glissa sa main sur sa joue, qu'il caressa deux fois. Juvia ferma les yeux sous la délicatesse de sa grâce.
Il la gifla.
Comme ça, sans prévenir.
Les notes cuisantes pesaient encore dans l'air.
La joue en feu, elle souffrait. D'abord à cause de la douleur, aussi minime fût-elle. Ensuite, et surtout, à cause de la honte. Réduite au statut de coupable. De sa faute, s'il la désirait autant. De sa faute, si elle devait se soumettre. De simples faits, qui étaient loin de la vérité, mais il en profitait pour la marquer comme sienne ; sa chose, à lui et personne d'autre.
Juvia le fusilla du regard, rancunière.
— Suce-moi la queue, lui ordonna-t-il.
Un violent frisson se nicha dans son bas-ventre. Bon sang, ça l'excitait.
Elle était l'actrice sur les vidéos de Gray. Est-ce que Loki aimait ce qu'il filmait ? Son statut de fausse esclave sexuelle requérait une docilité complète, tout en gardant une certaine arrogance. C'était ce qu'Ultear attendait de Jane. mais cette dernière échouait à interpréter le personnage. Or, Juvia avait l'impression d'être un peu trop naturelle pour appeler ça jouer.
Aucune idée de ce qu'elle fabriquait, hormis que ses mains s'affairaient à délivrer l'érection de l'homme. Sa tenue de soirée, un costume noir trois pièces parfaitement ajusté, rappelait sans problème le fameux Christian Grey. Sans la cravate, portée absente.
Arrête de comparer la réalité à ce fichu bouquin !
Plutôt difficile. À part la gifle, et la potentielle fessée qu'elle allait recevoir durant la vraie scène, elle espérait que les choses se limiteraient à une douleur passagère. Non pas qu'elle était contre ce type de plaisir, mais elle voyait mal Gray la torturer ; aussi délicieuse la torture puisse-t-elle être.
Pas du tout. Gray était un être froid. En la dominant ainsi, il arrivait à l'allumer rien qu'en attendant son obéissance.
Il crispa sa poigne autour de son menton et la força à avaler sa verge.
Du moins, c'était le spectacle résultant de sa manœuvre. Juvia plongea aussitôt ses yeux dans les siens tandis que Gray envahissait sa bouche. Il alla même jusqu'à s'enfoncer dans sa gorge. Elle étouffait.
— Détends-toi. Promis, je vais te laisser respirer.
Connard.
C'était difficile de se détendre quand un énorme sexe se retrouvait encastré au-fond de sa bouche. Elle refusait pour autant de se dégager et compta les secondes sans fin. Et puis, c'était quoi cette foutue promesse ? Loki lui avait demandé d'improviser. En toute logique, ce passage ne devait pas faire partie de la vraie scène. Si ?
Quand Gray la libéra, elle eut à peine le temps de prendre deux vives inspirations. Déjà, son sexe pressait ses lèvres.
— Ouvre.
Elle fit l'exact contraire. Il jouait, pas seulement son personnage, mais avec elle. Juvia était certaine qu'il s'amusait à tester ses limites. La première fois qu'ils avaient couché ensemble, Gray s'était montré à l'écoute de son plaisir avant de penser au sien. Il répondait à ses désirs, se pliait à sa volonté.
Là, devant Loki qui filmait de près chaque détail de leur intimité, son partenaire s'autorisait de reprendre ce qui lui appartenait. Son égo disproportionné, sans doute.
Mais elle refusait de perdre.
Juvia donna un long coup de langue sur la longueur de son sexe. Elle s'appliqua à lécher son gland jusqu'à obtenir une réaction, n'importe laquelle, tant qu'elle fracassait la glace.
— Putain, je bande déjà. Ton expression est sexuelle.
— Ferme-la Loki, dit Juvia sans réfléchir.
L'unique réaction qu'elle eut de Gray, ce fut un éclat de rire. Loki se remit en place, concentré sur la qualité du tournage. Aussitôt, Gray effaça toute trace de son hilarité.
Lorsqu'Ultear lui faisait répéter sa réplique, la présence de l'acteur l'avait amenée à entrer dans son jeu. Dorénavant, elle arrivait à voir avec clarté le changement qui s'opérait.
En elle, mais surtout chez Gray. Il passait de Gray à Wright. Comme ça, en un claquement de doigt, à peine le temps de cligner des yeux. Depuis combien de temps jouait-il ce rôle déjà ? L'air qu'il avait n'était pas le sien. Il agissait en maître absolu et la contrôlait comme bon lui semblait : ses ordres silencieux passaient à travers ses yeux, elle devait la fermer et se soumettre.
Gray ne la giflait pas, il donnait l'impression de le faire. Il n'ordonnait rien de chez rien non plus, il utilisait sa voix d'acteur pour la faire plier. Et quand il renfonça sa queue dans sa bouche, Juvia suivait ses directives. C'était ça, son job.
La nouvelle actrice le refoula comme elle le put, mais un sourire de plénitude étira sa bouche et elle se retrouva à rire autour de son sexe.
Elle l'incita à s'asseoir sur le lit. À genoux devant lui, la queue de Gray emplissant sa bouche, elle allait et venait au même rythme que sa main. Il trichait : son désir avait bon goût, ou était-ce son ivresse à cet instant qui l'incitait à l'avaler ainsi ? La perfection sur sa langue avide.
Juvia pourrait bien passer sa vie entière à lui donner tout le plaisir qu'il voulait.
— Action, chuchota le caméraman.
Au lieu de s'arrêter pour s'occuper de son propre plaisir, Loki filmait tout. Un véritable professionnel. Il emplissait leur espace de ses notes boisées, de dune et de liberté à son sommet. Elle le sentait près d'eux, comme un voyeur pas très malin s'exposant à une distance ahurissante. À quelques centimètres parfois, et plus loin quand il changeait de plan. Tandis qu'elle avalait son érection jusqu'à étouffer, Loki fit un plan rapproché. Gray posa même une main sur son crâne et ses doigts crispés simulaient une pression.
Pour être honnête, elle sentait une légère tension au niveau de ses doigts, mais pas au point de l'empêcher de se dégager. Elle était libre de ses mouvements. Juvia s'amusait, et elle était certaine que les deux hommes trouvaient la situation aussi plaisante qu'elle.
Avec Etane, c'était toujours une question de patience et de douceur. Il essayait de prendre soin d'elle — bien pour ça qu'il avait fini par la tromper… Cette chambre était le dernier endroit dans l'univers pour penser à son ex, mais la pensée s'immisça malgré tout. Etane voulait la satisfaire sans rien demander en retour. Il aurait dû le faire.
Et ce que Gray réclama la rendit encore plus humide.
À l'aide d'une main, il lia ses poignets dans son dos.
— Ne bouge plus.
Avec toute la déférence dont elle pouvait faire preuve, elle s'exécuta : mains liés, elle garda la tête baissée sur son sexe tandis qu'il reprenait les va-et-vient.
Putain. Il baisait sa bouche de la même manière que dans les vidéos pornographiques qui avaient tendance à la faire jouir.
Sauf que là, c'était elle qui se faisait baiser.
Elle aurait voulu rester là pour toujours, elle avait même l'impression de frôler l'orgasme tant elle serrait fort les cuisses. Il fallait qu'il la touche, qu'elle se touche, que n'importe qui frotte durement son intimité jusqu'à la satisfaire.
Le destin s'immisça encore dans sa vie. Destin du nom de Loki, bien sûr.
— Coupé, la délivra-t-il.
Aussitôt, Gray arrêta tout. Ses mains la délivrèrent, son sexe quitta sa gorge, même ses yeux évitèrent les siens. Avait-il honte de ce qu'il venait de lui faire subir ? Elle aurait voulu le rassurer, s'il voulait le refaire, elle était plus que partante…
Ses yeux trouvèrent le responsable.
— Quoi ? se défendit Juvia. Qu'est-ce que j'ai fait ?
— Doucement, princesse. On n'est pas là pour faire éjaculer mister Glaçon ici présent, on fait des test.
Loki s'assit près de lui et se mit à trifouiller son smartphone et la caméra en même temps. Gray suivit des yeux ce qu'il était en train de fabriquer, au lieu de la regarder. Il indiqua même quelque chose sur l'écran que Loki approuva.
Était-ce déjà fini ? Le feu calcinait son intérieur, sa bouche entrouverte à la recherche d'air. Ils n'avaient plus besoin d'elle.
Juvia se leva et à son tour, elle trouva refuge dans la salle de bain.
En refermant la porte, la solitude l'enveloppa aussitôt, et pour une fois, elle se surprit à l'aimer.
Fuck.
Sa joue brûlait sous l'ombre de la claque vive.
Elle inspecta les dégâts. Sa peau opaline réagissait au traitement de l'homme, à peine visible. Il l'avait giflée assez fort pour la souiller, pas assez pour la heurter. Mon dieu, qu'il recommence. Juvia se découvrait une nouvelle facette de soumise et peu importe si son égo rugissait, sa position la faisait se sentir si vivante.
Après tout ce temps à mourir dans les bras d'Etane, elle renaissait de ses cendres.
Sa pupille dilatée l'incitait à aller réclamer son dû dans la chambre, que Loki aille se faire voir ; ou pas. Qu'il reste là s'il y tenait tant, l'observe prendre de Gray ce qu'elle désirait et ce qu'il voulait bien lui céder.
Son corps, son cœur, sa queue.
Bon sang. Quelle dépravée. À quel moment avait-elle réussi à atteindre ce degré de folie ?
Sa jalousie, face à Sorano ? Son obsession, sur les lèvres de Gray. Son indécence, sous l'œil attentif de Loki.
Son double dans la glace la dévisageait. Elle l'évita, préféra observer l'alentour marbré de noir et de faste. Si le design demeurait sobre et masculin, sa qualité semblait tout droit sortie d'un hôtel de luxe : douche spacieuse, les courbes fines des meubles à rangement, les vasques et leurs luminaires dorés. Le minimalisme ne venait pas de la désertion de Loki, mais de la décoration épurée.
Sa bouche brillait encore sous la lumière vive du miroir. Qu'aurait-elle bien pu dire ? Juvia avait beau se justifier autant qu'elle le voulait, ses yeux confrontaient la réalité : ce travail n'entrait pas dans son vocabulaire, elle qui se voulait si tendre, si pleine d'amour.
L'amour n'avait pas sa place dans la pornographie, n'est-ce pas ? Mais elle ne voulait pas se risquer à laisser le rôle à Sorano. On ne sait jamais, que Gray se mette à la regarder comme une divinité. Sora la divine bleu pâle.
Pas question. Tant pis si elle devait plonger dans l'obscurité.
— Je suis actrice, répondit-elle au miroir. Je fais semblant, c'est tout.
Mais son reflet détourna les yeux.
Ce n'était pas Juvia qui allait le convaincre qu'elle n'était pas en train de tomber.
Son cœur battait moins vite ; sa chevelure disciplinée ; ses pommettes de nacre et de pluie.
Elle éteignit la lumière.
— Alors ? s'intéressa-t-elle malgré tout.
De retour dans la chambre, Juvia osa jeter un œil au montage rapide qu'il était en train de faire. Mon dieu. Elle avait l'air… d'une actrice porno. Bon d'accord, c'était le but même de tout ça, mais c'était si indécent qu'elle se mit à rougir. Gray n'avait honte de rien du tout. Il prenait même un plaisir pervers à regarder leur prestation, un sourire dansait sur le coin de ses lèvres.
Juvia se laissa tomber sur le lit et cacha son visage dans la couverture. Sur l'écran, l'image de sa face emplie du sexe de Gray tournait en boucle dans son esprit. Insupportable. Comment arriverait-elle à regarder le reste de la vidéo ? Juvia, l'actrice porno ratée.
Pourquoi avait-elle cru pouvoir faire partie du monde de Gray ? Sa place se trouvait ailleurs. Pas sur l'écran d'un milliard de gens qui recherchaient un plaisir solitaire.
— Heureusement que Jane est partie, lâcha Gray.
Elle sentit sa main, si familière, flatter ses cheveux.
— Juvia, appela Loki. Viens voir un peu s'il te plaît.
S'obligeant à ravaler le sentiment honteux qui l'avait envahie, l'interpellée se força à aller voir un peu l'indécence qui l'enveloppait. Au passage, elle remarqua l'érection infatigable de Gray. Il bandait toujours autant et réclamait une délivrance.
D'ailleurs, Loki aussi.
En vérité, ce dernier excellait dans son art. Tout prit sens : l'adoration des autres actrices pour le dieu vivant, les commentaires qu'il lui jetait en pleine face depuis le début, l'intérêt porté à ses cheveux bleus et à ses formes. Sur la vidéo, si bien réalisée en un temps record, les courbes de son corps paraissaient non pas vulgaires mais… sensuelles. Les plans rapprochés, fond bokeh et ralenti maîtrisé, mettaient en valeur la luxure de ses gestes lascifs. La virilité de Gray disparaissait dans sa gorge comme le plus délicieux des péchés. Sa langue valsait sur son plaisir, lustrait son sexe avec adoration et plus rien d'autre ne comptait.
Un pur délire : la nouvelle actrice ressentait du désir en se regardant. Comme une masturbation devant le miroir. C'était l'unique explication qu'elle arrivait à formuler devant ce phénomène. Il fallait avouer qu'à côté de Gray, elle semblait divine. Il était le diable et elle était son exutoire sacré.
Loki l'impressionnait. Il était arrivé à ce résultat en peu de temps. Les images des véritables films lui revinrent en tête et elle le considéra avec davantage de respect. Si c'était grâce à son talent qu'une qualité pareille était produite, elle était prête à lui vouer un culte.
Des parties de la scène manquaient au tableau, mais le résultat final était flatteur. Gray ressemblait au démon qu'il était. Même si sa froideur habituelle résidait dans ses prunelles, ses réactions l'excitaient. C'était Juvia qui l'obsédait ainsi, et c'était toujours elle qui arrivait à lui arracher ce cri silencieux cloîtré dans sa gorge. L'actrice pouvait même jurer avoir vu quelque chose d'autre, quelque chose qui ne faisait pas partie de son jeu d'acteur. Une partie de la réalité venue s'enchevêtrer dans l'artifice.
Il prenait son pied.
Le montage de Loki s'interrompit tout à coup sur l'expression de Juvia.
— Je ne sais pas comment t'as fait ça, mais c'est vachement réussi. Ce petit air de défi et de soumission en même temps correspond exactement à ce qu'on cherche. Jane avait du mal avec ce mélange, elle était soit lune soit soleil. Soit esclave, soit maîtresse, précisa-t-il.
Petit problème : Juvia n'avait aucune idée de ce qu'elle était en train de fabriquer pour reproduire une telle prouesse.
— Je… ne faisais rien de spécial, avoua-t-elle. J'ai peur de ne pas savoir le refaire.
— T'as toujours cet air quand t'es devant une queue, glissa Gray.
Elle plissa les yeux dans sa direction.
— Comment pouvez-vous en être si sûr ? Arrête de filmer, Loki.
— Désolé, réflexe.
— Loki, sors ta queue deux secondes si tu veux bien.
Ces mots signèrent la délivrance de l'homme, et tout à coup, Juvia se retrouva nez à nez avec l'érection de Loki. Elle prit un moment pour analyser la situation : le caméraman était sérieux quand il se targuait d'être la doublure de Gray. Du moins, en ce qui concernait son sexe. Elle scruta les deux hommes à la recherche d'une différence. Même taille, même épaisseur, même apparence. Tous les deux épilés.
Si l'on devait chipoter sur les détails, l'unique nuance qui sautait aux yeux s'étalait en-dessous du nombril de Loki : les lettres sombres de son tatouage formaient la phrase Please use me like a drug.
Elle réalisa : deux hommes, le membre à l'air et particulièrement excités, par elle et rien que pour elle. Ils étaient seuls dans cette pièce.
Vulnérables. Plus que troublants. Divins.
— Si je comprends bien, dans le cas où Gray… est en panne, c'est toi qui vas le remplacer ? demanda-t-elle à Loki.
— C'est ce que tu espères ? rétorqua le principal concerné.
— Je ne sais pas si je saurais faire avec.
— Heureusement qu'on fait un test avant de signer ton contrat, la rassura Loki.
— Quel genre de test ? demanda-t-elle avec un soupçon d'innocence et de perfidie.
En fait, elle y prenait goût, à ce petit rôle.
— Vous êtes sérieux ? soupira Gray qui voyait déjà sur quel chemin ils s'engageaient.
Loki leva les mains en l'air, clamant son innocence.
— J'embrasse juste le chaos, mec.
Il lui souriait encore de son sourire spécial, et elle reconnut la même lueur machiavélique dans ses prunelles. Loki jouait avec la jalousie de Gray, et Juvia… eh bien, elle était le chaos.
Quelle dévergondée. Le lendemain, elle pourrait toujours mettre ses agissements sur le compte de l'alcool, mais à cet instant, sa folie la submergeait. Après tout, la seule chose qui importait, c'était le foutu poisson. Elle voulait se faire plaisir sans réfléchir à personne d'autre, hormis aux dieux suppliant la délivrance.
Juvia se pencha sur le membre érigé de Loki, la langue tendue. Elle ne rompit le contact visuel avec Gray que lorsque la curiosité l'amena à observer le caméraman. Loki avait abandonné sa caméra sur le lit, son air joueur avait fini au même endroit. Les derniers centimètres qui séparaient sa bouche du membre dur l'hypnotisaient.
Le silence prit ses aises ; accord tacite signé par le péché.
Sur le précipice de ses lèvres, la caresse perdura plus que nécessaire, sa pulpe adulait le gland gorgé de sang, mais elle avait tellement faim qu'il pénétra son abîme avec une facilité déconcertante. Plus question de baiser doux et de caresse éphémère : la queue de Loki, cet inconnu qui venait de la filmer, se trouvait bien au chaud sur sa langue.
Gray ne fit aucun effort pour l'en empêcher.
Il fit même pire : ses doigts repoussèrent une mèche de son regard et sa main caressa ses cheveux une, deux fois… Mon dieu. Il était en train de l'inciter à sucer son pote. Après tout, il était le diable et la luxure était sa prière.
Devait-elle continuer, maintenant qu'ils étaient tous les trois au fond de l'abysse ? Gray la cédait tout entière, les yeux scotchés à son indécence.
La première chose qui la frappa : son goût, si différent de Gray, plus vif et piquant. C'était à se demander s'il ne faisait pas exprès de changer son alimentation dans cet unique but. Lui qui se comparait sans cesse à un lion… Sa différence ne s'arrêtait pas là. Il adorait qu'elle lui lèche le gland, et aussitôt cette information enregistrée, Juvia s'y donna à cœur joie.
Comme tout homme, Loki cherchait son regard tandis qu'elle le suçait à genoux. Complexe de supériorité ? Ou peut-être qu'elle se plaisait plus que nécessaire à se soumettre à ces deux hommes. Ses pupilles dilatées dévoraient ses yeux tant il était dur. Loki faisait la même taille que Gray et c'est sans surprise qu'elle retrouva les sensations familières. Si elle s'amusait à frôler l'épaisseur de son sexe, il lui offrait le même sourire pervers et diablement sexy.
Gray voyait à travers leur jeu, et si la jalousie le dévorait, il la laissa faire et bandait encore plus, si c'était possible. En tout cas, ses gémissements renforçaient son érection plus qu'ils ne la démolissaient. Les veines serpentant son membre appelaient sa chaleur.
La situation les excitaient tous les trois. Gray était dur, Loki sur le point de venir, et Juvia était complètement trempée. Ses joues rosies et son regard affamé ne trompaient personne : elle était celle qui prenait le plus son pied, alors que personne ne la touchait. Pas même ses propres doigts, qui étaient occupés à fourrer toute la rigidité de Loki dans sa bouche.
Juvia n'était plus sûre si c'était l'alcool ou son besoin insatiable qui se manifestait après tout ce temps de solitude.
Heureusement, aucun réflexe du caméraman ne vint briser l'extase. Chacun se laissait aller dans ces minutes intimes qu'ils partageaient.
Haletante et envieuse, elle délaissa Loki pour s'occuper de Gray, mais la seconde fugace entre l'échange réussit à la mettre mal à l'aise. Pendant ce temps, le prétendu lion enroula sa main autour de sa verge et l'aida à le branler tandis qu'elle reprenait Gray dans sa bouche.
Sa coordination s'embrouilla davantage lorsqu'une main se glissa entre ses jambes. Il frottait avec douceur son bouton enflé par le désir. Elle voulait lui dire plus vite mais, dans l'incapacité de parler, elle ne put que gémir plus fort et endurer la lente torture que l'homme lui faisait subir.
C'était peut-être Gray, ou Loki. Peu importe. Peut-être qu'ils la touchaient tous les deux, une main sur ses fesses et l'autre se faufilant dans sa culotte.
Le plaisir qui l'inondait venait de toute part : dans son cœur, sur sa peau, entre ses cuisses. Elle était désormais sûre que c'était Loki qui venait de la fesser, car Gray caressait ses cheveux et le bout de son sein. Contraste vif de douleur et de plaisir qui la rendait folle. N'était-ce pas l'acteur qui devait maltraiter son postérieur ? Loki lui volait la vedette et à chaque fois qu'il recommençait, il s'assurait de lui arracher un petit cri étouffé frôlant l'extase. Quand elle en réclamait plus, il ne lui accordait que la tendresse d'un baiser sur la marque brûlante. Allaient-ils la prendre chacun son tour ? Juvia s'imaginait déjà sur le sexe de Gray pendant que Loki glissait le sien dans sa gorge.
Le fantasme se juxtaposait à la réalité, et même si aucun des deux ne s'enfonçait dans son antre humide, l'unique idée de cette possibilité ; la caresse plus rapide sur son clitoris ; Gray qui jouait avec son sein pendant qu'elle suçait son sexe ; celui de Loki au creux de sa paume…
Putain.
Une véritable dépravée. Elle allait jouir sur les doigts de Loki. Gray tint son visage en coupe tandis que la jouissance déferlait en elle. La vague intense la fit couiner comme la débauchée qu'elle était et chaque onde fit tressaillir ses genoux fébriles. L'acteur l'admirait plus qu'il ne la jugeait, les yeux plongés dans les siens.
Il l'embrassa, mais Juvia échoua à taire son plaisir sur ses lèvres. Son échec renforça son admiration, et il l'embrassa plus durement, sa langue contre son chant. Elle resta là, figée entre les mains de ses serviteurs.
Son orgasme se dissipait dans de délicieux sursauts, le tapis semblait toujours aussi propre et elle se félicita d'avoir su contenir son nouveau côté fontaine. Cela dit, Loki retira quand même une main trempée, son contentement la fascina tandis qu'il se léchait les doigts. Elle aimait son expression, à tel point qu'un nouveau désir naquit dans son ventre : admirer le plaisir de Gray.
Mais d'abord, politesse oblige. Juvia délaissa le sexe du brun pour celui de leur partenaire. Elle sortit le grand jeu, entre caresse prononcée et effleurement éphémère ; ses bourses délicates sur ses doigts en porcelaine. Loki articula un juron silencieux qui la fit sourire. Le sifflement d'air inspiré entre ses dents prouvait à lui seul le contrôle qu'il s'infligeait pour ne pas lui exploser au visage. Pourtant, c'était bel et bien son intention.
Juvia s'assura de payer sa dette. Bientôt, le lion craqua et lâcha un grognement à peine audible avant de satisfaire ses efforts. Son plaisir salé imprégna sa langue et elle le recracha autour de son sexe. Loki était plutôt bel homme, mais il l'était encore plus dans sa jouissance.
En plus d'être beau, il était aussi galant. Après avoir repris ses esprits, il évita de s'affaisser sur le lit comme un mâle alpha et elle retrouva avec délice les caresses de ses mains. Gray ne ratait rien du spectacle. Loki posa même des baisers sur sa peau, au milieu de son dos où s'arrêtait sa robe remontée, ses hanches, son postérieur qu'il adulait, ses cuisses… L'intérieur de ses cuisses ?
Gray, lui, caressait sa joue meurtrie. Il se rachetait. Les deux hommes prenaient soin de faire perdurer son contentement.
Faire jouir l'acteur était plus compliqué. Elle était là, la véritable différence entre les deux sexes. Il exigeait de le prendre plus loin et le pomper comme il le fallait. Sérieusement, elle allait en avoir des crampes à la mâchoire le lendemain. Cependant, les réactions qu'elle lui arrachait n'avaient pas de prix.
La patience de Gray frôlait la vénération lorsqu'elle gémissait sur la langue de Loki. Ils l'amenaient pour la deuxième fois vers un plaisir intense, que le lion partageait en dévorant son intimité dégoulinante d'envie. Il la fit jouir en même temps qu'elle amenait Gray au bord de l'orgasme.
Les jets brûlants chatouillèrent son palais, se déversèrent en des flots réguliers qu'elle contint à la surface. Il la noyait sous l'extase qui l'inondait. La glace se brisait dans sa chaleur, juste là, face à ses prunelles avides : ses traits crispés, son profond râle extatique, le mouvement incontrôlable de ses hanches. Sa délivrance représentait l'érotisme en chair et en os. Jamais elle n'avait connu une telle satisfaction. Gray Fullbuster était époustouflant. Elle en venait à prier qu'il demeure ainsi : beau, sur son trône luciférien
Hypnotisé, Gray reprenait son souffle. Elle laissa échapper un mince filet de sa semence qu'elle récupéra à l'aide de ses doigts, avant d'avaler le fruit de son plaisir. La surprise inonda son regard de glace.
Désormais, le tapis était bel et bien tâché, mais Loki n'était pas impressionné, il maîtrisait la situation à la perfection. À croire qu'elle avait une inscription « Femme fontaine » gravée sur le front, depuis que Gray l'avait révélée au monde. Peut-être que l'industrie du porno possédait un mode d'emploi. Au choix. Loki était peut-être juste un très bon baiseur…
Juvia avait l'impression qu'elle pouvait s'autoriser à aimer un peu plus Gray. Son véritable rebond était un lion, non pas le prince des glaces.
— Tout va bien, Juvia ? s'inquiéta Loki.
La jeune femme posa sa tête sur le torse de Gray et ferma les yeux, haletante. Elle sentit Loki dégager une mèche de son visage, et elle sourit quand il posa un baiser sur sa joue en s'allongeant près d'elle. La fatigue devait le terrasser depuis tout ce temps qu'il tenait debout. Loki posa sa main chaude sur sa cuisse, il tira sa robe vers le bas pour la recouvrir.
À l'aveugle, Gray chercha l'interrupteur. En vain, ils étaient à la mauvaise hauteur et ses tentatives ne rencontrèrent que l'abandon. La lumière n'empêcha en rien Loki de s'endormir, sa respiration plus lente chatouillait son bras.
Gray la serra un peu plus contre lui.
— Ça correspondait à tes attentes ? chuchota-t-il.
— Je crois que je suis un peu bourrée…
— Menteuse, rit-il. Tu adorais ça.
— Tu me l'as autorisé, non ?
Il ouvrit les yeux et la dévisagea. Était-il surpris par le tutoiement ?
— Me donne pas un pouvoir pareil. Je ne suis pas monsieur Wright.
— Quel pouvoir ? nia-t-elle aussitôt. Disons plutôt que c'est une nouvelle règle.
— D'accord… se résigna-t-il. Fais ce que tu veux tant que tu penses à moi.
— À vos ordres, monsieur Gray.
Juvia rit doucement devant son air défait.
— Je viens de m'écouter parler, réalisa-t-il. Attends… Ça veut dire que tu as accepté le rôle pour profiter de moi.
Comment était-il arrivé à une telle conclusion ?
— Quoi ? Non. Étant la femme dans toute cette histoire, je suis la victime, ici.
— Sexiste, se moqua-t-il.
— Bien, concéda-t-elle en ravalant sa fierté. En quoi ai-je profité de ton énorme sexe quand tu t'amusais à me tuer avec ?
Il ne se démonta pas pour autant, implacable :
— Aussi bandant que ça puisse être, t'avais l'air d'aimer plus que nécessaire de jouer Gali.
— Elle s'appelle Gali ? Oh. Je vois pourquoi… C'est habile, pour un choix aussi sexuel.
— My wave. Ultear sait faire preuve d'ingéniosité, quand il s'agit d'avoir l'esprit mal placé.
— Et monsieur Wright ?
— Gray Wright…
— Tu restes monsieur Gray, et je deviens ta vague ? Drôle de métaphore pour une relation sexuelle.
Il était à ça de facepalm. Juvia s'esclaffa aussi silencieusement que possible pour ne pas réveiller Loki, mais la tâche devint plus ardue quand Gray la rejoignit dans son hilarité.
À quoi bon se remettre avec Etane, si toutes ses pensées tournaient autour du même cœur gelé ? Elle pensait Gray, elle respirait Gray, elle aimait Gray.
Là, et pas ailleurs.
Il aurait pu l'embrasser s'il l'avait voulu, mais il n'en fit rien. À quelques centimètres de ses lèvres, son regard la sondait, un bras autour d'elle.
Juvia refusait de rompre le contact.
Ferme-la, la fatigue.
Six heures du matin.
Gray l'extirpa de sa sieste d'une heure sans aucun scrupule. Avait-il eu le temps de dormir, lui qui comptait conduire jusqu'à Phoenix ? Juvia commençait déjà à allumer son cierge mental en prévision de la longue route devant eux. Avec un peu de chance, le reste du monde dormait bien au calme et la voie serait libre.
Gray, lui, était au mieux de sa forme. Inhumain.
— Vous avez pris de la drogue, en fin de compte.
— Pas du tout, nia-t-il, blessé par son accusation. Je suis issu d'une espèce de vampires modifiée et je me recharge en aspirant ton énergie quand tu dors. T'as l'air de rien.
— Du calme, Edward Cullen Jr. Je dormirai sans doute dans la voiture. Avez-vous retrouvé ma culotte ?
Il lui offrit son sourire le plus sournois en extirpant le trophée de la poche de Loki.
— Bien vu, le félicita-t-elle en se rhabillant. Mon manteau doit être dans votre voiture.
— Votre esclave, votre queue, votre sperme…
Quel con. Juvia lui accorda le regard le plus blasé du monde. Son petit sourire, si fier de lui, n'arrangeait en rien les choses.
— Je ne sais pas ce que vous mangez, mais ça vous réussit bien.
— Je suis bon avec mes collègues… Après toi, lui indiqua-t-il en ouvrant la porte.
Dehors, la nuit tardait à se réchauffer. Franchement, ça caillait, et elle retrouva avec joie la chaleur de son manteau. Sur la route sombre, le soleil se faisait désirer. Gray alluma ses phares et longea la plage.
— Encore une démonstration de romantisme ? se moqua-t-elle. Laissez tomber, ça ne rattrapera pas vos points perdus.
— Un seul. Accorde-moi au moins le bénéfice du doute.
Il enclencha la radio encore muette, baissa leur vitre — la faisant glapir au passage à cause du vent froid —, et il ralentit même jusqu'à stationner sur le trottoir. Personne à l'horizon pour leur en vouloir. Devant eux, les vagues poursuivaient leur chorégraphie bruyante, en incohérence avec les notes de guitare acoustique. Blanche sur noir, l'écume s'agitait au gré du zéphyr matinal, léchait sable et galets et s'écrasait sur le bord des récifs.
— Ça ne compte pas, je prévoyais déjà de faire une pause ici.
Elle ouvrit la portière et fit quelques pas près de la rambarde. L'air salé emplit ses sens et gonfla ses poumons. Les notes musicales s'intensifiaient ; ambiance parfaite pour chasser le sommeil.
Le vent bousculait sa robe et ses cheveux.
— J'ai l'impression d'être le héros d'une dystopie à son dénouement, s'esclaffa-t-elle en écartant les bras dans le vide.
Silencieux, Gray passa les siens autour de sa taille et la rapprocha de lui. Dans l'air glacial, Juvia balança doucement leurs corps et ils se retrouvèrent à danser.
— C'est le moment propice pour marquer vos points, lui confia-t-elle comme un secret. Chantez.
— Que je chante ? répéta-t-il, perplexe. C'est ça, ton truc ?
— Ma drôle de lubie, confirma-t-elle en gardant son sérieux.
Il ne fit aucun commentaire, la radio continuait sans lui et elle résista à l'envie de le presser. Gray enfouit son visage dans son cou, elle tressaillit au contact de son baiser, et c'est contre sa peau qu'il accompagna les paroles de Let the new begin tandis qu'il lui parlait de raz-de-marée et de tendre submersion. Dans le dictionnaire, sa voix devait remplacer la définition exacte de sexuelle. Il chuchotait ses mots parfois, ses lèvres vibrant sur son épiderme dans un délectable frisson. Cent points au moins, mais elle ne l'avouerait jamais.
— Je ne sais pas pourquoi vous aimez tant une couleur aussi froide, lui fit-elle remarquer.
L'horizon gris accueillait la chaleur de l'aube. Son caprice préservait l'atmosphère agréable du matin, hésitant entre deux températures : grisaille gelée sous la rosée ; brûlure naissante du ciel.
— Le bleu est la couleur la plus sexy au monde.
— La mer est sexy ?
— La mer n'est pas bleue. Le ciel est l'une des deux raisons qui lui donnent cette couleur, lui rappela-t-il comme s'il parlait à une détraquée mentale. T'étais vraiment bonne en physique-chimie ?
— Et quand il pleut ? Elle est aussi grise… Votre théorie tombe à l'eau, ha ha ! Monsieur Gray.
Si le sexe était une couleur, ce serait sans aucun doute le gris.
— Pour quelqu'un qui touche constamment le ciel du bout des doigts, tu es bien trop pédante à mon goût.
Offusquée, elle s'agita dans ses bras mais il refusa de lâcher prise.
— Je ne jouis pas à chaque fois que je suis en votre présence !
— Cette nuit à l'appui. Tes nombreuses séances de masturbation à l'étage. Sans parler de ton, pardon… tes porn préférés.
Elle arrêta de gesticuler. Sous le ciel matinal, le bleu intense de ses yeux la dévorait.
— Vous m'entendiez me toucher chez Lyon ?
— Jamais… C'est aussi chez moi, lui rappela-t-il, impassible.
OK. Echec et mat.
— Vous devriez vérifier à quel point je suis sèche.
— Toujours aussi affamée ?
— Ça vous a rendu fou tout à l'heure, souffla-t-elle.
— Plus que tout, mais ton plaisir est ma priorité.
— Tout mon plaisir ?
— Tout ce que tu veux, articula-t-il, avant de froncer les sourcils, l'air de comprendre où elle voulait en venir.
À part t'aimer, qu'il voulait ajouter. Pas d'inquiétude, c'était noté.
— Je ne sais même plus comment on en est arrivés là, avec Loki.
— On va dire qu'on était tous un peu bourrés. Ne t'étonne pas s'il t'évite pendant quelques jours.
— Loki est timide ? sourit-elle. Ce n'est pas l'impression qu'il donne au premier abord.
— On ne dirait pas, mais la dernière fois que Lucy l'a repris sur une scène, il s'est terré à l'appart pendant six jours.
— Il a dû le vivre comme un véritable échec professionnel.
Gray pencha la tête sur le côté, l'air grave.
— Loki oublie sa propre existence, à force de vouloir faire plaisir à tout le monde.
— Il semblait plutôt prendre son pied, dans mon souvenir…
Gray eut un bref rire.
— Avoue que tu étais la plus excitée d'entre nous trois.
Elle se vexa, avant de se raisonner :
— Je ne sais pas si Loki a des mains de dieu ou si mon désir excédait la raison humaine.
— T'es magnifique, lui confia-t-il près de son oreille.
Leurs bouches étaient si proches qu'il n'avait plus d'autre choix que de frôler la sienne. Ce qu'il fit.
Comme une première fois, sous un lever de soleil plus froid que chaud. La brume persistante, le mirage de la lune, le tumulte de l'océan. Après tout, quelle meilleure ambiance pour coller au personnage de Gray ? Même si ses lèvres réchauffaient les siennes. Même si ses bras la protégeaient du souffle glacial des vagues. Même si l'autre bout du monde entendait son cœur battre.
It's just about 7 o'clock on a sunday morning and you're listening to fiercely independent KPFK 82.3 FM Los Angeles...
Gray sourit contre ses lèvres tandis que la voix masculine continuait son speech matinal. Si la musique rythmait la tendresse de leur baiser, son interruption eut pour seul résultat de l'intensifier. L'homme encadra son visage de ses mains et approfondit leur échange comme si la fin de l'univers venait de déchirer le ciel en mille. Ses lèvres pressèrent fermement les siennes et bientôt, elle en était convaincue, il allait se mettre à aspirer son âme.
Juvia s'échappa de son emprise en riant. Il était fou !
Son impassibilité toujours bien en place — quel acteur —, il lui proposa :
— T'as faim ?
— Toujours.
La tête reposant sur son épaule, elle somnolait un peu.
— Je parlais de nourriture cette fois.
— Toujours…
La fonte de l'iceberg n'annonçait jamais rien de bon. D'ailleurs, elle s'interdisait même de l'envisager. S'il évita de le formuler, elle était pourtant certaine de l'entendre céder.
Juvia en était sûre : sur sa tiédeur en porcelaine et ses cheveux bleus comme ciel et mer, la banquise se craquelait.
Un peu, au moins, sous les rayons froids du matin.
Fin de Drop.
Ndla : J'ai passé un bon moment à habiller Juvia, avant de me rendre compte que les robes d'été à poches, eh bien ça existe ! Mes excuses les plus plates, j'ai perdu du temps sur ce détail à force de me demander où pourrait-elle bien ranger son foutu téléphone. Pour ma défense, les robes n'entrent pas si souvent dans mon vocabulaire, en général j'associe ma chemise à un pull. Cela dit, c'est vachement joli, une robe. La prochaine fois, je penserai au petit sac à main super cute, mais j'ai comme l'impression que ça collerait une drôle d'image à cette Juvia.
Vous auriez dû être là le jour où j'ai réalisé que j'avais fini le two-shot avant d'arriver au dénouement, je suis sûre que le spectacle m'aurait valu au moins un rire sournois et quelques baffes. J'ai dû rajouter une troisième partie !
Cette fois-ci, vu comme je me fixe une deadline trop courte, je vais éviter de vous promettre une date précise. Je me lève tous les jours à 6h pour corriger le chapitre, et je reprends la révision vers 19h, mais le perfectionnisme me tue. Disons plutôt… quand il sera prêt.
Sinon, je mets à jour mon profil quand j'y pense pour prévenir de l'avancement.
Sinon encore, j'adore placer mes petites références pourries 50 shades et Twilight. Je devrais sûrement arrêter.
Merci pour votre lecture, vos commentaires et d'avoir mis cette histoire en favoris/follow, je suis heureuse de voir les derniers survivants de ce fandom. Merci encore à JD et Raijin pour leurs encouragements, merci aussi à Madame Iris de répondre à mes doutes quand je corrige. Cela dit, j'ai sans doute laissé plein de répétitions et de fautes. Je relirai un jour, en attendant, merci de bien vouloir pardonner mon inattention. Mes yeux sont en train de crever. I tried.
Joyeux Noël, bonne et heureuse année, et merci d'être là ! Je vous embrasse très virtuellement et vous dis à aussi tôt que possible.
