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Avertissement : Présence de sujets matures et sensibles à ne pas prendre en exemple. Beaucoup de choses interdites aux mineurs dans ce chapitre.

Note : Je sais, j'ai manqué la deadline, et j'ai écrit beaucoup de choses au lieu de réviser cette histoire. Mes excuses les plus plates. Je n'avais plus de fin, une vraie catastrophe après tout ce temps. Au final si, j'en avais.

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Playlist écoutée
M83 – I Need You
Vorsa – Burn
Talos – In Time
Yui – Paranoia ? ; hazel eyes ; les remix de Bonjr
Fyfe – Cold Air
Billie Eilish – watch ; Happier Than Ever
The Strokes – Chances ; 80's Comedown Machine
Emma Bradley – Perfumed by You

Bonne lecture !


III

In between


L'écran vert la noyait dans un verre d'absinthe.

Tout y prêtait : les murs du fond servant à l'incrustation, l'éclairage vif abolissant toute intimité, les caméras sur trépied et, surtout, la paire de yeux gris qui capturaient chaque détail de la scène.

— Tu vois un peu de quoi je parle ? De son point de vue, il marche jusqu'au repère, se tourne. On enchaîne sur la page puis le premier contact. Le bleu entre dans le champ, progressivement, on passe de Gray à Juvia.

Les bras croisés, Ultear discutait avec Loki de la disposition des meubles. La gestuelle du caméraman accompagnait ses idées tandis qu'il traversait de long en large la rangée des chaises.

— Continue, ça m'intéresse. Je voyais plus une contre-plongée pendant les premières secondes, mais j'aime bien ce que tu dis.

— Attends, je te rejoue le truc.

Alors qu'il simulait le parcours de la caméra, Loki défit sa cravate rouge grenat et ouvrit le col de sa chemise. Des ventilateurs soufflaient une douce brise, mais il faisait assez chaud pour se promener nu. Pour les gens habillés, ça devait être l'enfer.

Le décor était calculé au millimètre près : le bureau de monsieur Wright à sept pas du siège écritoire de Gali Winters ; des formules mathématiques à la craie blanche sur le tableau ; un rideau blanc poussé au gré du vent. Les fausses fenêtres donnaient sur un mur contre lequel un éclairage vif tapait, sans doute afin de simuler un soleil factice.

Près de la salle de bain, la chaleur ambiante accentuait la claustrophobie des loges. Il était facile d'y accéder, bien que l'intimité demeure derrière le paravent japonais. Une fine barrière en bois séparait le côté actrices de celui des acteurs.

Comme s'il fallait à tout prix préserver la décence avant l'impudence. L'ironie faillit lui arracher un éclat de rire, avant de se souvenir qu'en effet, elle était loin d'être prête à se dénuder sous l'œil attentif de Gray.

Pour être honnête, ça l'arrangeait de reluquer l'homme pendant qu'il se préparait.

— Il ne dure qu'une semaine, lui dit son artiste tatoueur. Si besoin, on appliquera une deuxième couche.

— Ça peut s'infecter, comme un vrai tatouage ?

Juvia inspecta son nouveau dessin temporaire sur sa cuisse. Tous les membres du studio se devaient de porter ce symbole féerique. Selon Ultear, la marque copyrightée permettait de reconnaître l'authenticité des films. Elle la soupçonnait de s'être trouvée une excuse pour exprimer son arrogance en toute liberté, mais Juvia faisait avec.

— Tu le laisses sécher un petit quart d'heure, mais par précaution, essaie d'éviter de le toucher même après.

— Gray risque de le faire.

— Ne t'inquiète pas pour ça, il sait ce qu'il fait.

Juvia tiqua. Ce n'était pas parce que monsieur Gray savait ce qu'il foutait qu'elle devait se montrer insouciante dans un milieu où le mot « MST » flottait dans l'air comme l'épée de Damoclès. Peu importe la fréquence de dépistage qu'ils subissaient.

Pour l'heure, elle n'avait d'autre choix que de faire confiance au tatoueur.

Face au miroir, son reflet était méconnaissable. À part ses cheveux bleus, dont les boucles parfaites ondulaient sur ses seins, le contouring était surréaliste. La maquilleuse professionnelle avait essayé de limiter au mieux le changement brutal d'actrice, même si les critiques tomberaient à coup sûr.

Juvia avait tout de suite pensé : « Au pire, je n'ai qu'à refaire toutes les prises de Jane ! », mais quand elle considérait tout le travail qu'avait dû accomplir l'actrice, en plus de l'argent empoché pour chaque scène, elle avait chassé cette idée prétentieuse.

Surtout si Juvia faisait mal le job.

Ultear prenait ce risque. Elle faisait partie de ces perfectionnistes acharnés qui allaient au bout de leurs idées, peu importe le prix à payer. Quitte à tout foutre en l'air.

La nouvelle actrice jeta un coup d'œil nerveux derrière le paravent, là où Gray s'exhibait. C'est-à-dire, non pas dans les loges masculines, mais à la vue de tous.

Il avait droit à deux maquilleurs s'occupant de parfaire son teint et, pour elle ne savait quelle raison, de redessiner son abdomen. C'était même franchement bizarre, car les muscles de Gray étaient parfaits. D'autant plus que sa nudité allait être dissimulée sous une couche de vêtements, mais Juvia ne voulait pas penser au moment où elle allait devoir le déshabiller ; ni se déshabiller.

— Pas que j'ai grand-chose à enlever…

Les vêtements de marque étant interdits, Juvia portait un costume fait sur mesure pour son rôle. Sa jupe à carreaux était un poil trop courte, mais la chemise bien que serrée ne faisait qu'accentuer son décolleté — ce qui arrangeait bien leur petit scénario. Elle avait dû opter pour un bracelet plus fin, mais il suffisait à la dissimuler.

Le coiffeur se chargea des cheveux de Gray et lui barra la vue tandis qu'elle finissait d'enfiler ses chaussettes montantes. Quel cliché, elle avait l'impression de se rendre en cours et que d'une minute à l'autre, Etane Totomaru débarquerait dans l'amphi et débuterait son show. Ses cours s'apparentaient souvent à un spectacle, ce qui avait au moins le mérite de captiver la plupart.

Le spectacle qui allait se dérouler ici-même consistait plutôt en la satisfaction du sexe de Gray. D'accord, c'était injuste de tout mettre sur son dos, mais elle doutait sérieusement de la possibilité d'un orgasme dans le cas présent. L'odeur entêtante de bois ambré et de fard à paupières collait à la moquette autant qu'à l'O2 électrique.

La présence de Mirajane n'arrangeait en rien les choses

— Je lui ai dit, c'est la pire idée que tu aies pu avoir depuis qu'Elf s'est engagé dans l'armée. Mais c'est à croire qu'à ses vingt-et-un ans, mon statut de grande sœur est passé de… eh bien, grande sœur, à étrangère complètement fêlée et insignifiante.

Juvia fit semblant de s'intéresser aux états d'âme de l'étrangère, assise devant le deuxième miroir. Si appliquer son rouge à lèvres aurait pu la faire taire, la femme se débrouillait malgré tout pour lui raconter sa vie. La douceur de sa voix jurait presque avec ses airs de démone. Et ce n'était pas juste le costume, elle en était certaine. Quelque chose chez Mirajane trahissait sans pudeur des intentions malsaines.

En tout cas, l'expression de Juvia dévoilait ses pensées au monde, Mira le remarqua :

— Excuse-moi, tu dois sûrement t'en foutre de tout ça.

— Tu me parlais de ta petite sœur, Lisanna si je me souviens bien ?

À force de le lui rabâcher, le nom redondant lui était devenu familier.

— Elle va tourner à quatorze heures, j'espère de tout cœur qu'elle va changer d'avis d'ici là.

— Ta sœur a l'air assez grande pour décider de son avenir.

— Non ! s'offusqua la femme, avant de soupirer. Oui, elle est majeure et vaccinée, mais non elle n'est pas prête pour tout ça.

— Pourquoi l'empêcher de faire exactement ce que tu fais ?

— Parce que c'est ma destinée, pas la sienne.

— Euh… ta destinée ?

Mirajane lui adressa un sourire aimable, puis elle lui tendit un godemichet en silicone encore dans sa boîte neuve.

— Tiens, c'est mon cadeau de bienvenue. J'ai pensé que tu en aurais besoin.

L'objet épais était d'un bleu roi brillant et représentait la définition même de l'autodestruction.

— Du gode… ? Vous avez un vrai problème avec le bleu, par ici.

— Je voulais dire une amie, précisa-t-elle. Le jouet est pour ta préparation avant le tournage.

— Oh. Merci.

Personne ne lui avait demandé de se préparer. D'ailleurs, sa préparation s'était résumée à ce que Gray était en train de vivre : douche, coiffure, maquillage et costume. Était-elle censée s'armer du dit godemichet, d'une bonne dose de lubrifiant et commencer à se masturber ?

Afin d'éviter… quoi, au juste ? Juvia n'avait pas signé pour souffrir.

La sortie de secours lui hurlait de se casser.

Cela dit, vu la scène qu'elle avait sous les yeux, Juvia pouvait bien prendre quelques minutes de plaisir solitaire avant de commencer.

Gray était parfait. Ses cheveux coiffés en arrière lui donnaient un look de mauvais garçon, seul un pantalon noir couvrait sa nudité et la maquilleuse finissait les dernières retouches au niveau de ses clavicules. Juvia avait l'impression que Gray était mieux maquillé qu'elle ne l'était. Elle ne se reconnaissait vraiment pas, dans ce fichu reflet. Ses joues creuses, les fausses tâches de son, regard profond jusqu'à la pointe des cils.

Était-ce pour ressembler à Jane ou pour corriger ses défauts ? Sans doute les deux, en plus de rattraper son manque de charisme à l'écran. Sorano devait briller même sans artifice, mais la star avait tant de paillettes sur la face qu'il était difficile de lui attribuer quoi que ce soit de naturel ; même dans toute sa nudité.

Sorano pouvait aller se faire voir. Juvia ne comptait aller nulle part d'autre.

— Si je ne connaissais pas Gray, je pourrais presque t'envier en ce moment, lui glissa Mira.

Cette femme avait une drôle de manière de se retrouver collée à elle. Juvia interposa une main entre leurs joues pour éviter le contact.

— Pourquoi tu es là, déjà ? s'intéressa Juvia.

Mirajane ne jouait aucun rôle dans ce film.

— Pour surveiller Lisanna, bien sûr. Il ne manquerait plus que Bix se pointe la queue à l'air.

— Ah oui, c'est vrai. Pendant une seconde, j'ai failli croire que tu étais venue moquer ma… performance.

Mirajane mit une main sur sa bouche, outrée. Ses traits se froissèrent, sa remarque l'avait blessée et elle aurait pu se mettre à pleurer d'une seconde à l'autre.

— Me moquer ? Mon dieu, je ne ferais jamais une chose pareille ! On est tous passés par là. Tu veux que je m'en aille ? s'enquit-elle, peinée.

— Non ? D-désolée, ce n'est pas ce que je voulais dire…

À son grand soulagement, Mira se détendit et aucune larme ne vint brouiller son maquillage. Souffrait-elle de bipolarité ? Elle venait de passer d'une émotion à une autre en un clin d'œil.

— J'ai hâte de te présenter au reste de l'équipe. Jane était tellement coincée. Pour tout te dire, elle avait certainement un balai de cinquante centimètres coincé dans le cul. Ça m'étonne qu'il ne soit pas ressorti de sa bouche.

— Je… ne sais pas pourquoi, mais tu me fais un peu peur là. Pourrions-nous arrêter cette conversation ? Je dois rejoindre Ultear.

— Ne t'inquiète pas chérie, tout va bien se passer, sourit Mirajane en lui faisant un petit signe.

Peut-être un au revoir, ou un sort de magie noire.

Deuxième option à coup sûr.


OK. Elle venait de se jeter tête première dans la gueule du loup, mais le matériel jonchant le sol réussit à la ralentir.

Sur le côté, un chemin accessible menait tout droit à la sortie de secours. Le seul élément entravant sa fuite potentielle était l'espèce de parapluie réflecteur à contourner. Sa jupe aérienne la libérait de toute entrave, et avec un peu de chance, l'habillait aussi d'élégance quand elle enjamba l'énorme masse de câbles située en face d'un ventilateur. La brise électrique bouscula sa jupe et le vêtement pornographique révéla à peine plus de peau qu'il ne le faisait déjà.

C'était vraiment nul.

Si le studio était assez grand pour aménager un amphithéâtre digne de l'université de l'Arizona, seule la minuscule salle de classe occupait le fond de la pièce.

En son centre, la maquilleuse aidait Gray à mettre sa chemise noire avec précaution.

— Êtes-vous bientôt prêt ?

Déjà, elle avait un aperçu de ce qui l'attendait : sous le vêtement, la peau de l'homme était recouverte presque dans sa totalité. Comme la brûlure d'un jet d'encre, un démon dévorait son âme. Le logo de la marque trônait sur son pectoral droit et ressortait de l'enfer charbonné. Une décoration tribale dans les mêmes tons que la fée serpentait autour de son bras, qu'il fit disparaître dans la manche. Si le symbole de Juvia portait les nuances d'un ciel de printemps, ceux de Gray étaient tous incolores.

— T'es pressée de commencer à…

Il la regardait avec un air surpris. Ses pupilles se dilatèrent, tant et si bien que le bleu de ses yeux avait presque disparu. Un vrai démon, contrairement à sa collègue restée dans les loges. Elle pouvait jurer l'avoir entendu retenir sa respiration, les lèvres entrouvertes.

Juvia aurait voulu garder son calme, mais stupide comme elle était, ses joues prirent une jolie teinte cramoisie.

— Pressée de commencer à tourner ? demanda-t-il doucement.

Cette fois, sa voix était rauque et excitante ; ou excitée, au choix.

Comme s'il la caressait ici même, devant tout le monde.

Il sentait le mâle. Ses mèches corbeau peignées en arrière dévoraient la lumière.

En même temps, il n'allait pas tarder à vraiment la caresser devant toute l'équipe. Enfin, caresser et lui faire un peu mal, mais cette fois, Juvia était préparée.

À la signature de son contrat, Ultear lui avait fait parvenir le scénario entier à mémoriser. Le programme détaillé la prévenait de tout ce qui risquait de se passer. Quant aux improvisations, très peu pour elle : Juvia arrivait à peine à respirer.

Gray, lui, avait pour obligation de respecter le script à la lettre près. C'était l'unique condition qu'elle avait posée à Ultear, qui avait juré de le tenir en laisse. Elle avait du mal à imaginer la douleur qu'il pourrait lui infliger. Certes, la gifle avait réussi à l'exciter, mais s'il se mettait à la baffer à tout va, elle finirait par répliquer. Droit dans son entrejambe, s'il le fallait.

Quant à la fessée… Pourquoi refuser ce châtiment divin ? Bon sang. Les mains de Gray sur sa chair brûlante.

En vérité, si l'improvisation l'inquiétait, Juvia préférait se retrouver avec lui en privé. L'acteur était plus vil sur scène quand son personnage l'exigeait, mais les véritables traits sexuels de l'homme se rapprochaient bien plus de la tendresse et de la passion quand il se laissait aller. Rien d'un dédoublement de personnalité, le talent circulait dans son sang : il avait l'habileté ahurissante de valser à la perfection entre les différents rôles. Son travail demeurait ce qu'il devait être. Derrière la limite posée, Gray évitait de mélanger la vie réelle et l'artifice.

Pourtant, Juvia était certaine de ce qu'elle voyait. Gray la désirait, en cet instant, son uniforme universitaire appelant le regard à se poser partout sur sa chair ; l'imagination à délirer sur ce que le tissu cachait. Ou ne cachait pas, car son décolleté révoltant sautait aux yeux de toutes les personnes sur le plateau de tournage. Pour l'heure, seul Gray en profitait, mais les autres employés n'allaient pas tarder à s'en abreuver. Ils allaient même la cloîtrer dans un écran et l'observer sous toutes les coutures !

Heureusement, Ultear avait l'esprit vif.

— Votre attention s'il vous plaît ! interpella-t-elle son équipe. En raison des circonstances, je me vois dans l'obligation de vous demander de sortir d'ici. Allez dans le couloir, ou la salle de repos. Peu importe, prenez une pause jusqu'à nouvel ordre.

Parmi les sept personnes présentes, un homme leva la main pour demander l'autorisation de parler.

— Cassez-vous, répéta-t-elle, blasée.

Dépité, il laissa tomber sa question sans même envisager d'insister. Toutefois, la mimique de profond respect adressé à la femme semblait un peu trop exagérée pour être sincère. Il effectua une référence qui barra son regard d'un voile sombre. Ses mèches portaient les nuances d'un météore bleu chutant dans la voie lactée.

— Madame, la salua-t-il avant de rejoindre les autres.

La réalisatrice les observa sortir en fil indienne, et seul Loki resta à sa place, derrière la caméra.

— On n'aura pas besoin de Jellal ?

— Si, mais on fera sans. Il a déjà réglé la lumière pour la première partie. Je verrai avec lui à la pause, ça va être long.

Juvia suivit Gray sur scène, il semblait déjà savoir où se positionner. À gauche du bureau, il posa ses doigts sur la surface. Son geste calculé attendait le coup de départ. Ultear les rejoignit au milieu des tables.

— On va faire ça en privé, d'accord ? dit-elle à Juvia en plongeant ses yeux gris dans les siens. Je sais bien que c'est ta première fois, le regard des autres peut être angoissant. Ton siège est celui-ci, on a mis du gaffer pour marquer ta position, lui indiqua-t-elle en désignant le sol.

— Je risque de me perdre ? sourit-elle, car il n'y avait que peu de meubles.

Elle n'irait nulle part d'autre, de toute façon.

— C'est plus pour la caméra et les lumières, expliqua sa supérieure. Elles seront pointées vers ton écritoire. On changera après.

Juvia jeta un coup d'œil à Loki. Ce dernier regardait tout sauf dans sa direction, il travaillait sur un pc portable qui captivait toute son attention. En arrivant au studio, il ne lui avait même pas adressé de salutations, ni de remarque vaseuse comme à son habitude. Pour être honnête, chacune de ses tentatives d'accrocher son regard avait été avortée par tout ce qu'il se passait autour d'elle.

OK. Donc Loki l'évitait. C'était sans doute la meilleure décision étant donné les circonstances. Leur écart, résultat pur et propre à l'alcool — rien à voir avec le désir fou qui les avait pris —, devait rester sur le lit de l'homme à Los Angeles. Juvia ignorait ce qu'elle aurait pu dire à Loki, si jamais ce dernier décidait de la confronter. Un simple bonjour devait sonner aussi faux qu'un mensonge effronté.

— On commence avec la scène de l'exercice, Gali est installée à sa table et s'applique, j'insiste, à résoudre le problème posé. Sur cette feuille, les indications sont déjà imprimées et tu feras semblant de finir la phrase. Par exemple, tu peux en recopier le début.

Si tourner une scène pornographique consistait à écrire sur une page, Juvia pouvait bien se targuer d'être la meilleure actrice de l'année. Son appréhension grandissait tandis qu'elle prenait place. Elle avait déjà lu le scénario, nulle surprise à la suite :

— Gray, tu procéderas à l'ouverture comme d'hab. Tu marches jusqu'à Gali, tu joues avec elle.

— Jouer ? se méfia Juvia.

Quelle injustice. Les consignes étaient bien plus vagues quand il s'agissait de lui. Bien sûr, ils avaient déjà tenté ces scènes avec Jane, donc il était logique que tout le monde sache ce que l'acteur avait à faire. Mais le terme jouer avait des intonations dangereuses et sexuelles qui la firent réagir.

La voix de Gray, plus basse qu'à son habitude, répondit à sa question :

— C'est ce qu'on fait, Juvia. Simuler.

— Oh. Dans ce sens.

Non pas que Gray ne jouait pas déjà avec elle. Juvia prit une profonde inspiration et ravala son anxiété. Poser un million de questions à chaque nouvel événement manquait de professionnalisme. Tout ce qu'elle devait retenir, c'était que tout ceci était factice. Ce n'était pas une secte à tendance BDSM qu'elle avait rejointe, mais un travail visant à produire quelque chose de proche du cinéma.

C'est du cinéma !

La lumière changea : tamisée, elle projetait des ombres là où l'inutile trônait. Le focus se fit central, les meubles inutilisés se fondirent dans les ténèbres et le siège de Juvia semblait presque luire au milieu des autres. Un rayon de soleil tombait en travers de l'écritoire et flattait les courbes de ses lettres.

— Action !

Gali écrivait un semblant de lettres et de chiffres sur la feuille. Elle le sentait. Le regard de monsieur Wright la transperçait. Étrange, comme le moindre geste brisait le silence : le souffle de l'homme, lent et lascif ; la caresse de ses doigts sur le bureau, elle pouvait presque les sentir sur sa peau ; ses pas lents suivant le chemin précis jusqu'à sa table, où il s'arrêta et la toucha. Juste là, au creux de son cou. Il tenait son visage en coupe et l'autorisait à le regarder.

Ce qu'elle fit, car elle se refusait de l'éviter. Dans sa poigne dangereuse, il aurait pu l'étrangler si tel était son désir. Elle le défiait. La brûlure rencontrait la froideur, et lorsque le professeur s'apprêta à parler, la seule voix qui monta dans la pièce fut féminine.

— Coupé !

Aussitôt, la tension retomba. Gray porta son regard sur la raison qui venait de briser l'intimité.

— Pourrais-tu essayer d'inverser les gestes ? Tu laisses traîner ta main sur l'écritoire, pas le bureau.

— Je fais rien au bureau ?

— C'était très bien, mais il retarde l'action, on va s'en passer cette fois.

De nouveau, les gestes se reconstruisent dans le décor fabriqué.

À sa hauteur, la caresse de ses doigts flatta le bois avec la même tendresse que s'il touchait sa peau. Il fit même pire que de la narguer ainsi, car le toucher remonta sur son bras, l'obligeant à s'arrêter d'écrire. Peu importe si sa poigne devait sembler plus dure, sa main chatouilla ses joues, son menton, avant de se refermer sur son cou. Un frisson délicieux vint se nicher dans son ventre. C'était si facile pour lui de rappeler le pouvoir qu'il exerçait sur elle. Elle lui appartenait.

— Miss Winters, tu as encore cinq minutes pour résoudre le problème. De telles lacunes sont inadmissibles à ton niveau.

Un être diabolique dans toute sa splendeur. Ses cordes vocales jouaient dans les notes basses, enrouées et excitantes au plus haut point. Il exprimait son pouvoir à travers la manière dont il s'adressait à elle : de la condescendance mélangée à une pointe de dédain, mais surtout au désir dont elle était portée responsable. La poigne se resserra et désormais, il l'étranglait doucement. Le manque d'air l'incita à ouvrir la bouche, sa langue cherchant l'oxygène.

— Je suis désolée, monsieur Wright, arriva-t-elle à souffler. J'étais perdue dans mes pensées.

Ce n'est qu'une fois derrière elle, qu'il choisit de la libérer. Mais sa libération avait un goût obscène, sa main descendit sur son décolleté où elle n'hésita pas à plonger. Gali devait se concentrer sur l'exercice, mais malgré tous ses efforts, c'était difficile à faire quand la main de son tortionnaire s'amusait avec ses seins. Il eut même l'audace d'en dévoiler un à l'air libre, et rien ne l'empêcha de se pencher pour coincer le bout de son sein entre ses dents. Douce morsure qui la fit haleter de plaisir, peut-être un peu trop fort mais c'était déjà trop tard pour...

— Coupé !

Juvia se mordit la lèvre inférieure. Gray libéra son emprise et elle était certaine qu'il venait de sourire contre sa peau, une main autour de son sein, l'autre dans la chaleur de son cou.

— Désolée, éprouva-t-elle le besoin de dire.

— On la refait s'il vous plaît, cette fois sans bruit. Juvia, essaie de penser challenge et réserve, surtout au niveau du regard. On verra beaucoup tes yeux, d'accord ?

Difficile de narguer le diable quand celui-ci faisait tout pour vous séduire, qu'elle aurait pu répliquer du tac au tac. Heureusement, Juvia garda cette pensée pour elle.

Le problème : impossible de garder le silence dès que la bouche de monsieur Wright effleurait sa peau. Il faisait tout pour la faire craquer, et elle dut se mordre la lèvre quand il suçota la zone érogène durcissant contre sa langue. Elle pointait, et son désir était désormais indéniable.

La scène durait.

Personne ne vint interrompre le supplice qu'il lui faisait subir, à part elle-même, qui combattait comme elle le pouvait le gémissement montant dans sa gorge. Elle ne devait pas exprimer son plaisir, car sinon, il gagnait.

Mais il pouvait gagner autant de fois qu'il le voulait, tant qu'il continuait à lui procurer cette sensation délicieuse d'abandon. Elle voulait couiner, elle voulait le supplier de la prendre ici et maintenant. Elle imaginait déjà l'épaisseur de son membre, elle se rappelait de l'effet qu'il lui faisait en la pénétrant. Il devait la prendre.

Gali, aussi silencieuse que possible, gagnait. Si sa bouche ouverte dans une supplique muette prouvait son trouble apparent, son regard fixe demeurait chargé de la rancune tenace qu'elle éprouvait. Il profitait d'elle, dans cette salle de classe où sa punition se déroulait. Il ne lui laissait même pas le temps de travailler, ni même la concentration nécessaire. Comment rattraper ses dites lacunes, s'il passait son temps à abuser d'elle ?

Il n'abusait pas, qu'elle se disait, quand il flattait ses cheveux avec cette manière, si douce et propre à sa personne, de faire passer un million de sentiments dans une seule caresse : le désir, l'adulation, l'envie, l'obsession, la tentation, l'obéissance, la chaleur, l'amour… L'obéissance, surtout, car il tira sur sa chevelure et la rappela à l'ordre. Elle était forcée de renverser la tête en arrière et de maintenir cette position. Sa bouche dévorait son cou, sa joue, ses lèvres qu'il goûta comme à un poison irrésistible. Le fruit défendu entre les lèvres d'Adam. Il calcinait sa raison. Faites qu'il l'embrasse encore, qu'il n'arrête jamais de la faire sienne…

— Coupé, coupé !

Gray rit contre sa bouche.

Ultear fonça sur scène et, arrivée à leur hauteur, cogna l'acteur de toutes ses forces. Et elle en avait, vu la grimace de douleur de l'homme.

— T'es complètement taré Gray ! J'avais dit pas d'improvisation !

— Désolé.

Il massa son bras endolori.

— Préviens-moi la prochaine fois que tu comptes faire un truc pareil. Que je puisse te dire de pas le faire, précisa-t-elle après quelques secondes.

— Quel est le problème ? demanda Juvia, perplexe.

— C'est moi le problème…

— Garde cette énergie pour la fin, d'accord ? On va en avoir besoin.

La fin était censée représenter l'amour de monsieur Wright pour Gali Winters. L'alerte sonnait si fort dans sa tête, que Juvia ne put l'ignorer.

Sa curiosité développa un désir incandescent : découvrir la scène qu'ils venaient de jouer sur un écran télé.

À quoi pouvait bien ressembler le fameux problème, au point de devoir interrompre le tournage ?

Mais Ultear coupa court à son fantasme.

— Scène du bureau s'il vous plaît, exigea-t-elle en retournant se poster derrière l'écran où elle jaugeait le rendu.

— C'était quoi le problème ? souffla Juvia à Gray pendant qu'ils se mettaient en position.

Il lui offrit un sourire goguenard et refusa de répondre. D'accord, il jouait cette carte-là.

Juvia se pencha sur le bureau, à moitié allongée. Elle s'efforça de prendre une pose sensuelle, cambra un peu son dos, dévoila son postérieur en porcelaine à la caméra. L'engin voyeur était positionné de telle sorte à filmer ce qu'il se passait sous sa courte jupe.

Elle fit tout son possible pour ne pas penser aux véritables œillades qui admiraient la vue ; Ultear et Loki.

— Vous deviez avoir l'air vachement amoureux de moi, supposa-t-elle. Aie !

La fessée qu'il venait de lui donner n'était pas dans le script. Enfin si, mais Ultear n'avait jamais annoncé le départ.

— Excuse-moi, j'ai cru que ta punition avait déjà commencé.

— Je vous en prie, c'est moi qui suis censée jouer l'innocente.

— Action ! annonça la réalisatrice.

Une caméra, pointée sur l'expression de l'étudiante, la fixait comme l'inconnue la plus indiscrète de l'univers.

— Le résultat est de… vingt centimètres. Est-ce correct, monsieur Wright ? haleta-t-elle comme elle l'avait répété.

Il lui servit un sourire narquois qui la fit tressaillir. Gali était consciente de sa réponse erronée, mais bon sang, c'était trop tentant de l'allumer. Bien sûr que les vingt centimètres n'avaient rien à voir avec un quelconque calcul.

Dans sa position de soumise, elle était déjà prête à recevoir son châtiment. Du moins, c'était ce qu'elle pensait, mais le destin adorait contredire ses croyances. Au lieu de retrouver la morsure vive laissée par sa main, celle-ci se glissa jusqu'à son intimité. Elle était déjà trempée.

Monsieur Wright n'eut aucun mal à insérer ses doigts en elle, et parce qu'elle s'était cambrée sur le bureau, il la força à rester immobile en exerçant une pression sur sa nuque. Ses doigts allaient et venaient à une vitesse si lente qu'elle faillit le supplier d'accélérer, mais ce n'était pas son rôle.

Gali était l'esclave, elle n'ordonnait rien, elle prenait simplement ce qu'il voulait bien lui donner.

Il lui donna son sexe. La dureté de son membre érigé se frottait dorénavant contre sa chair opaline.

Elle gémissait. En avait-elle le droit, cette fois ? Il avait libéré son cou de son entrave, elle pourrait même crier, si elle le voulait, et c'est ce qu'elle s'autorisa à faire quand il gifla son postérieur. Le plaisir s'intensifiait à chaque fessée, elle se contractait autour de ses doigts, quémandeuse.

Fais semblant.

Elle avait besoin de simuler, pourtant elle échouait. Gray la faisait échouer, lui qui aurait dû l'imprégner de son jeu d'acteur. Mais jamais Ultear ne demanda d'arrêt, pendant au moins dix fessées, et un million d'aller-retours dans son intimité.

— D'abord, l'insoumission.

Entre Juvia et Gali, elle ne savait plus trop où elle en est était.

C'était si bon, ce que Gray faisait à son sexe.

C'était si bon, ce que monsieur Wright faisait subir à son corps.

Il n'avait pas le droit d'être aussi doué. C'en était presque énervant, de se retrouver sur ce bureau à le laisser faire ce qu'il voulait d'elle. Elle voulait se révolter, elle voulait le forcer à agir et la satisfaire avant qu'elle ne perde le contrôle. Elle voulait le toucher à son tour et répondre à ses besoins. Elle voulait l'aimer à la vue de tous mais surtout à la vue de Gray. Qu'il soit sien, et qu'elle soit sienne.

— Ensuite, la soumission.

La voix d'Ultear lui parvenait comme à travers un nuage de bruine et de verglas. Gray frottait son endroit le plus sensible. Son plaisir résonnait entre sa gorge et la surface en bois, elle perdait doucement la tête. Il la rendait dingue. Sa caresse si plaisante, putain ce que c'était bon, s'accompagnait de la douleur sur son derrière offert.

— Gray…

S'appelait-il Gray ? Elle ne savait même plus, et de toute façon, personne ne l'avait entendue. Elle en était certaine. Même lui, qui ne fit aucun commentaire ; le seul qu'il pouvait faire à cet instant se résumait à la douleur délectable qu'il lui infligeait.

Elle allait jouir, c'était injuste.

Maître Gray, la corrigea-t-il près de son oreille.

Sans doute ce qu'elle répétait pendant que l'orgasme se déversait en elle ; dans ses veines, chaque recoin de son esprit, le blanc total. Elle se contractait, l'aspirait en elle, avide de ce plaisir absolu. Les dents ancrées dans sa lèvre, elle retint son cri comme elle le put pendant qu'il entretenait l'incendie entre ses cuisses.

— T'es magnifique, Juvia.

Ultear lui parlait alors que le temps refusait de bouger. Pas un seul mouvement d'aiguille, la seconde s'éternisa avec les doigts de Gray au fond d'elle.

Il embrassa sa nuque et elle ferma les yeux. C'était presque douloureux, quand il se montrait aussi tendre.

— Tu vas bien ? souffla-t-il.

Juvia hocha la tête deux fois et se redressa, l'incitant à retirer ses doigts.

Son excitation refusait de retomber. Elle l'inspectait pendant qu'elle s'essuyait avec des mouchoirs en papier mis à leur disposition. Le seul signe de trouble qui transparaissait chez l'homme, hormis son érection dure comme la pierre, ce fut une brève inspiration suivie d'un long soupir. Sinon, à part ça, il attendait le verdict d'Ultear avec autant d'intérêt qu'elle.

— La prise est bonne, commenta la réalisatrice. On en refera une demain afin d'avoir un élément de comparaison. J'aimerais voir Juvia à l'action quand elle est plus à l'aise avec la caméra. Gray, contente-toi de t'en tenir au script, je sais que t'en es capable.

— J'essaie.

— On peut déjà passer au dernier point pour avoir une vue globale. On retravaillera aussi la première scène, il manque une bonne partie du dialogue. Vous pouvez prendre une pause.

Ultear alla rejoindre le reste de l'équipe dans le grand hall devant la salle de tournage.

Et maintenant ?

Son regard tomba dans celui de Loki, qui l'observait.

Ni sourire, ni rougissement ne vinrent troubler son expression calme. Le vert sondait le bleu, et au moment où elle était certaine d'avoir accroché son regard pour de bon, Loki choisit de baisser les yeux pendant des secondes interminables, la tête légèrement penchée en avant.

Il s'inclinait.

Sortant de l'étrangeté de cet échange, le lion reporta son attention sur son travail.

— Que faisons-nous dans la scène suivante, déjà ?

— La fellation.

La désinvolture de Gray la fit rougir. Sa réaction était insensée, mais Juvia s'échappa de son regard trop bleu et se dirigea vers les loges.

Elle n'était pas en train de fuir, elle respectait juste sa lâcheté.

Duh.


Mirajane avait disparu.

Était-il déjà quatorze heures ? Même si son amie avait utilisé les lieux pour se refaire une beauté, le studio servait encore au tournage du même film. Lisanna et sa sœur étaient peut-être dans une autre pièce, Juvia n'avait rien vu du reste de l'entreprise.

Le miroir hurlait : cheveux décoiffés, jupe remontée sur sa cuisse, culotte humide. Gray l'avait glissée sur le côté et le tissu frêle frôlait l'inexistence sous les litres de cyprine qui l'avait humecté. Bon d'accord, peut-être pas des litres à proprement parler, mais elle avait pris son pied.

C'était humiliant.

Elle était la seule personne à avoir joui, la seule à avoir exprimé son plaisir à voix haute. Gray n'avait même pas défait un seul bouton de plus, de sa chemise entrouverte. Il avait délivré son érection de l'étroitesse de son pantalon, mais à part son désir apparent, il avait eu pour seul but de la dresser. L'unique à avoir baigné dans l'indécence, se trouvait être la femme dans son reflet.

Elle.

Juvia Lockser.

Pas Gali Winters.

La solitude derrière le paravent la ramenait sur terre et seul le parfum entêtant des lieux arrivait à l'enivrer. Peu importe son personnage, Juvia demeurait ancrée dans l'espace et le temps. Ses talons dans la moquette ; ses paumes moites sur le tissu de sa jupe ; son sexe avide d'une énième brûlure. C'était ça, sa réalité.

Sa satisfaction entre les mains du diable. Elle n'avait rien simulé de ce qu'il s'était passé sur scène, elle n'était pas actrice mais une usurpatrice. Et tout le monde l'avait regardée faire — Ultear l'inconnue, Loki l'amant déchu, Gray.

Avec une impression désagréable de s'être fait avoir, elle retourna sur scène, mais seul Loki était présent. Il l'invita à se servir un café chaud parmi les mugs en porcelaine.

— Je ne suis pas ta maîtresse, lui lança-t-elle en prenant place sur la chaise à côté.

Pendant un long moment, et après plusieurs gorgées de latte à la noisette, elle eut l'impression que le caméraman allait s'évertuer à l'ignorer. Elle n'eut d'autre choix que de l'observer travailler en silence. Tout le processus lui échappait.

— Si c'est ce que tu désires.

Il aurait pu dire ce que tu veux, mais non bien sûr, il utilisait le verbe désirer. Et que désirait-elle ? Elle voulait juste… éviter que Loki rougisse quand elle se trouvait dans les parages.

Toutefois, le concerné ne rougissait pas du tout, il lui indiqua même l'écran avec un geste du menton. Là où son impudeur s'étalait sans limite.

— T'as vraiment géré, pour le coup.

Elle grimaça devant tout le bleu sur l'écran. Le bleu qui jouissait. Loki n'avait pas encore procédé au montage final.

— Tu feras le montage chez toi, au calme ?

— Euh… ouais, histoire de me branler, au calme.

Juvia le récompensa avec un sourire forcé. Loki n'était pas con, il s'efforçait de l'être. Après tout, il avait risqué sa vie pour elle.

— Cette attitude a cessé de faire effet depuis longtemps. D'ailleurs, il paraît que tu rougis en ma présence.

L'arrogance resplendissait : rire moqueur et œillade assassine. Son effronterie avait tout à voir avec son statut de roi de la jungle, et pourtant, il demeura ainsi pendant cinq secondes à peine.

Il reprit le contrôle de ses émotions, ravala sa fierté et, comme tout à l'heure, baissa les yeux en silence. Loki n'était plus qu'une proie docile.

N'était-il pas censé être un professionnel, lui qui posait ses prunelles partout sur l'écran ? Le malaise entre eux n'avait pas lieu d'être, bien qu'elle en soit à l'origine... Elle l'avait utilisé pour satisfaire un désir égoïste sans réfléchir aux conséquences. Juvia se mordit l'intérieur des joues. Que pouvait-elle bien lui offrir en retour ?

— On va continuer comme ça longtemps ? demanda-t-elle d'une voix douce. Pose tes cartes, Loki.

Il fixa l'écran au lieu de la confronter. Quand il se décida enfin à répondre, il choisit la pire carte possible :

— Même si je posais un joker, je resterais perdant.

— Le jeu en vaut la chandelle, au moins ?

Loki ancra ses dents dans sa lèvre et s'imposa de nouveau le silence. Pourtant, ils étaient tous adultes et consentants, dans ce lit assez grand pour trois corps.

Elle réalisa : à six heures du matin, près des vagues salées, seuls Juvia et Gray dansaient. Loki, trop fatigué pour conduire, était resté. En vérité, ils n'avaient pas envisagé une seule seconde de l'extirper des bras de Morphée. Qu'avait-il ressenti, à son réveil, dans ce lit trop grand pour lui ? S'il avait emménagé avec Gray, c'était justement pour ne pas passer ses nuits là. Ils l'avaient confronté à tout ce que Juvia était en train de fuir : la solitude.

Et maintenant, il s'inclinait. Qui était sa véritable maîtresse, déjà ? Une certaine… Lucy.

Leur conversation eut au moins le mérite d'adoucir ses traits. Il était nettement plus beau, sans son petit air de crétin. Derrière ses verres, les yeux noisette parcouraient chaque recoin de son corps virtuel. Ça lui faisait un peu l'effet d'être en présence d'un chirurgien plastique. Il détaillait chaque pixel, et pendant une seconde, Juvia oublia le métier de l'homme — véritable chef d'orchestre sexuel.

— Es-tu obligé de… tout regarder comme ça ?

Il haussa les sourcils. Sans la fatigue, sa voix calme et lente lui donnait un drôle d'air. Il calculait chacune de ses répliques avant de prendre la parole.

— Je le suis, mais toi pas. À part si tu veux faire une autocritique.

— Je ne sais même plus ce que je fais là, avoua-t-elle.

De nouveau, il pesait le poids de ses mots. Ou alors, c'était le produit pur de son imagination délirante, et Loki n'évitait en rien son regard tout simplement parce qu'il était en train de travailler.

— Je sais que t'es pas actrice, Juvia.

— Sans blague…

Elle croisa ses bras sur sa poitrine, mais ça ne fit que souligner davantage son décolleté. Ses mains voletèrent jusqu'à ses cheveux pour remettre une mèche derrière son oreille, et elle vit l'exact moment où le regard noisette glissa de ses seins jusqu'à son geste nerveux, avant de fuir. Il s'obstina à regarder l'écran.

— Zéro blague.

Merde.

Est-ce que Loki venait d'analyser son langage corporel ? Il se méprenait sur ses intentions. Toutefois, les circonstances ne faisaient que renforcer la confusion. Le tic nerveux de ses dents sur sa lèvre inférieure lui rappelait Lyon. Étonnant qu'aucune goutte de sang ne vienne perler sous la morsure.

Il eut l'indécence de lui adresser un demi-sourire érotique. C'était forcément le mot, pour décrire la manière dont il la considérait.

— Je sais ce que je vois. Je suis obligé, ajouta-t-il.

L'air séducteur qu'il venait d'afficher disparut aussi vite qu'il était apparu.

— Pour me critiquer ? s'enquit-elle.

— Je pourrais. Ce job revient quand même à Ultear. Et à toi aussi, si on veut.

— Je ne sais même pas si je suis en mesure de porter un jugement objectif. Sans la partie super embarrassante, je veux dire.

Elle n'osait même pas lui demander le sien.

— Tu devrais, on va la refaire demain.

Il avait sans doute raison : améliorer son jeu d'actrice était une excellente idée. Le rôle de Gali lui appartenait.

— Bien. Qu'est-ce que tu regardes en premier ?

— Toi.

Ce n'était pas une réponse… à peine un souffle, qui la força à se concentrer sur l'écran au lieu de dévisager son propriétaire. Grâce à l'éclairage professionnel et les nombreux plans, tout semblait différent de la réalité. La lumière dansait sur sa peau comme le pinceau d'un artiste. Son désir luisait sous les projecteurs. Entre les mains de Gray, sa peau rougie appelait à la débauche, dont il la récompensait, car sa queue dure embrassait ses formes et laissait un sillon ardent sur la trace rosée.

— Je me suis demandé quelle expression tu avais à cet instant.

Il parlait d'une voix basse qui respectait leur silence. Attendait-il une réponse de sa part ? Sans doute pas, car l'écran s'en chargeait mieux que de simples mots. Ce n'était pas la première fois que Loki avait droit au spectacle, ni la dernière d'ailleurs. Il allait passer des heures interminables à travailler sur ce montage.

C'était intimidant.

L'image défilait comme si la femme sur l'écran, Juvia, n'était pas en train de se regarder. Elle détaillait l'esquisse de ses émotions : lèvres entrouvertes, la douleur plaisante froissait doucement ses traits. Supplique muette, délicieux sursaut arraché par son tortionnaire, énième gémissement du cœur. Le plaisir submergeait son intérieur et invitait le bonheur sur ses lèvres.

Elle était sur le point de jouir, et Loki figea le temps.

— C'est ça, que j'ai raté.

Il n'avait pas le droit de le dire de cette manière. Le spleen était la dernière chose désirée dans la formule.

— Quand on était tous joyeusement ivres ? souligna-t-elle.

Il disait des choses plus que bizarres. Loki eut un sourire sur le côté, partagé entre l'amertume et la résignation. Il aurait pu approuver : « Oui, bien sûr, on était tous bien raides », mais Juvia ne savait strictement rien de Loki.

— Deux bières à tout casser. On n'était pas bourrés, choisit-il de dire. Je l'étais pas.

Juvia aurait pu lui rappeler la vodka qu'elle avait ingurgitée, mais à part se victimiser — alors qu'elle avait tout d'une coupable —, elle échouait à contredire les faits. La réplique mourut sur sa langue.

En fin de compte, le silence avait plus d'avantages que sa mauvaise foi.

Juvia ne regrettait rien.

#3


Ultear traversa de nouveau la porte, deux personnes sur ses talons.

La première se trouvait être le dit Jellal, un homme à l'allure magnétique, si on ignorait le tatouage étrange dessiné en travers de son visage. Il lui rappelait les faces distinctes d'Etane : noir ou blanc. Pour le coup, le regard sombre de cet homme n'appelait que les ténèbres. Étonnant, de la part du membre censé apporter la lumière.

La deuxième personne s'avança comme une mauvaise nouvelle. Bleue pâle, cheveux jusqu'aux fesses, ventre invisible, girafe anorexique.

Sorano.

Gray, revenu des loges, se tenait près du bureau et dévisageait les arrivants. Il était injuste de penser : « Mon dieu, Gray est en train de la regarder », quand Juvia elle-même faisait pareil. Après tout, la nouvelle venue avait de quoi attirer l'attention. Le seul qui n'en avait rien à faire, c'était Loki, trop occupé à mater Juvia jouir. Son regard adulait l'écran, et elle était certaine que si l'homme s'était retrouvé chez lui à l'heure actuelle, il aurait déjà enroulé sa main autour de sa queue.

Quelque part, c'était plutôt flatteur.

Mais ce sentiment fut vite enterré dans un coin, face à la beauté de la vraie actrice.

Sorano portait la même tenue que Juvia, à un détail près : sa jupe blanche. Allait-elle la dégager du plateau pour prendre sa place ?

— Tu vas finir par tuer quelqu'un à force, lui glissa Loki à l'oreille.

— J'étais pourtant sûre que Gray avait parlé à Sorano.

— Sans doute qu'ils ont discuté de la taille disproportionnée de ses trous. Désolé, ajouta-t-il devant son air consterné.

Ultear interpella la petite assemblée :

— Une promesse étant une promesse, Sorano Angel va passer un casting pour le rôle de Gali Winters.

— On se retrouve avec deux actrices pour Gali ? demanda Luxus, l'ingénieur du son.

— Je révoquerais le contrat de Juvia si Angel réussit à me convaincre.

La concernée l'écoutait à moitié, occupée à remettre en place le col de sa chemise. Ne parlons pas de son décolleté, d'accord ?

Caster Sorano était tout ce qu'il y avait de plus facile : prête à tout, les répliques sortaient naturellement de sa bouche comme si elle faisait la conversation à Gray. Insupportable. Si c'était ainsi qu'elle s'adressait à lui, Juvia ne voulait pas imaginer ce qu'ils pouvaient se dire d'autre en privé. Le souvenir de la soirée chez Loki lui revient en mémoire et elle eut l'impression d'assister à la véritable conversation qui s'était tenue dans le salon.

Ce qui était impossible, bien entendu, parce que Sorano jouait Gali quand elle faisait des allusions pas du tout subtiles au sexe de l'homme.

C'était Gali, voilà, qu'elle se disait. Pas Sorano.

L'actrice prononçait les mêmes paroles, mais quelque chose chez Sorano changeait la donne. La voix de la femme, douce et sensuelle, avait nettement plus d'impact sur l'érection de monsieur Wright. D'ailleurs, Gray bandait. Certes, pendant la scène de Juvia, elle était bien trop concentrée sur son ressenti pour y prêter attention, mais en tant que spectatrice, difficile d'ignorer la bosse dans le pantalon de l'acteur.

Peut-être que jouer avec Juvia ne lui faisait aucun effet. Les nombreux « Coupé ! » devait suffire à faire passer l'envie.

La scène de Sorano, elle, se déroula sans aucune interruption.

Les mains de Gray s'enfouirent dans la pâleur du bleu et quelque chose hurla en Juvia. Heureusement, personne ne pouvait l'entendre, on l'aurait sans doute incarcérée, ou internée.

Toujours assise près de Loki, elle découvrait l'autre côté de la scène. Sur l'écran, le jeu des acteurs était parfait. Rien d'étonnant au silence d'Ultear qui, les bras croisés, inspectait le show sexuel avec attention. Impossible de rater quoi que ce soit, chaque caméra se chargeait de capturer la scène sous un angle différent. Laquelle permettait au caméraman de regarder sous sa jupe ?

Leurs gestes n'avaient rien à voir avec ce qu'ils avaient fait plus tôt. Bien que proches du script, Gray et Sorano semblaient improviser. Si le perfectionnisme d'Ultear aurait dû hurler de rage, la femme laissa faire et se concentra sur la scène. Elle haussait parfois les sourcils d'étonnement, mais n'interrompait jamais le casting.

Oui, c'est vrai, ce n'était pas un tournage mais juste un casting, c'était sans doute pour ça. Qu'elle se disait, pour se rassurer.

Dans la salle de classe, Gray empoignait les longs cheveux de Sora et la soumettait à ses désirs. La jeune femme laissa échapper un petit gémissement parfait : si anodin, et pourtant excité, elle simulait l'incompréhension face au plaisir ressenti. Gray avait dû la gifler un million de fois dans une autre vie pour que ses pommettes aient pris une jolie teinte rosée.

Sur sa petite langue tendue, il fit danser ses doigts et quand elle entrouvrit les lèvres, son index et son majeur furent aspirés à l'intérieur dans un geste lascif dont la caméra captura chaque détail. La langue de Sorano s'enroulait comme un serpent autour de ses doigts et une expression de crainte et de désir luttaient sur son visage.

Gray n'était pas le seul à lui faire subir ses envies. Elle le touchait. Ses mains s'accrochaient aux muscles dessinés, elle alla même jusqu'à flatter son torse, son ventre, et bientôt, sa queue. Innocente, elle ne s'attardait jamais, mais c'était suffisant pour attiser le désir de l'acteur.

Ça faisait mal.

Juvia aurait pu se répéter que ce n'était que de la comédie, mais l'échange allait au-delà du contact physique et des halètements. Quelque chose s'ajoutait au cauchemar, quelque chose qui passait dans le regard, propre à la relation qu'ils entretenaient.

De la complicité.

Derrière le jeu de maître versus esclave, une certaine entente s'était établie entre Gray et Sorano. On aurait même dit que ça avait toujours été ainsi.

Ultear aurait pu gronder « Coupé ! » quand les choses allèrent trop loin, mais elle n'en fit strictement rien de chez rien.

Juvia retint son souffle alors que Sorano dézippait la braguette de Gray. Sans tarder, elle se débrouilla à l'aide de ses dents pour sortir son érection de l'emprise désagréable, pour lui infliger pire. Ou mieux peut-être, car Gray devait être bien plus à l'aise dans la bouche féminine.

Puis, plus rien.

Une main s'était posée sur ses yeux, comme si elle était une enfant à qui l'on devait épargner une vision choquante.

Pendant un instant, elle accepta la gentillesse de Loki et se dit qu'elle pourrait bien rester là, dans la chaleur de sa patte. Il effaçait ses larmes invisibles et elle remercia le ciel de ne pas être assez sensible pour céder à ses émotions. Il ne manquerait plus qu'elle se mette à chialer. De toute façon, elle était submergée par quelque chose de plus puissant que la peine.

Le problème des sens, c'était qu'il y en avait un peu trop. Sans sa vue, les bruits indécents lui parvenaient, l'odeur de l'excitation humaine s'écrasait sur elle, l'amertume dans sa gorge sèche s'intensifiait. Loki n'avait pas assez de mains pour empêcher sa jalousie de rugir.

Ce fut le gémissement rauque, chargé d'un contentement entre l'arrogance et l'ardeur, qui l'incita à forcer les doigts de Loki à s'ouvrir. L'image se jeta dans sa rétine avec la même douleur qu'un poignard. La caresse sur sa joue échouait à adoucir le sentiment dans ses entrailles.

Sorano pompait Gray, au sens littéral comme au figuré. Sa bouche s'activait à l'aspirer comme si l'avenir de l'humanité en dépendait. La main de l'acteur tenait fermement sa mâchoire et la forçait à l'ouvrir, mais le geste ne trompait que la caméra. Sora se soumettait en abandonnant toute sa dignité. Il n'était pas en reste, car il pénétrait sa bouche avec une urgence insoutenable. En fait, il la défonçait, tout simplement.

L'actrice entraînée acceptait tout de son membre, l'avalait dans sa gorge telle une délicieuse friandise. Elle couinait et laissait échapper des bruits de salive indécents et des gargouillements obscènes. Nulle trace de douleur, qu'elle aurait sans doute dû ressentir. Pire encore, elle en bavait, cette salope !

Avec ses doigts emmêlés à ceux de Loki qui essayait d'attirer son attention, ils avaient peut-être l'air d'un couple partageant la tendresse de ce contact. Mais Juvia n'était pas vraiment là, quand la caresse répétée ondulait sur sa peau…

Quoi ?

Ou peut-être que si, un peu, tout de même.

— Qu'est-ce que tu fais ? articula-t-elle en silence.

Hypnotisé par sa tâche, à savoir dorloter sa joue avec ses doigts pas-du-tout-rugueux, Loki remarqua à peine ses mots, ou fit semblant de ne pas les comprendre. Juvia referma sa poigne sur la sienne et l'arrêta.

Pas question de devenir la maîtresse du lion.

Le dit félin sortit de sa transe. La réalisation s'installa aussi vite que la culpabilité dans ses prunelles et Juvia ignorait pourquoi elle se sentait aussi coupable que lui. Mais qu'était-il vraiment en train de faire ? Il échouait, voilà tout. C'était impossible de ne pas voir ce que Gray et Sora étaient en train de foutre, peu importe les efforts de Loki.

Fuck

Juvia porta son attention sur le juron si élégant de Gray — quel con. Son expression avait tout de familier : paupières fermées, traits plissés, cri silencieux. Son sperme se déversait en plusieurs jets sur le visage de Sorano, langue tendue et sourire grivois.

— Quoi !

Ultear renversa sa chaise en se levant.

— Mais putain de ! s'autocensura-t-elle à moitié. Qu'est-ce que vous avez encore foutu ?! Il me reste deux scènes à faire !

À quoi tu t'attendais, au juste ? voulait lui demander Juvia. Après tout, l'unique finalité à toute cette débauche était forcément la jouissance de Gray. On aurait dit qu'Ultear attendait de lui l'expression suprême de pouvoirs inhumains, qu'il se retienne de jouir alors que Sorano faisait tout en son pouvoir pour remporter son trophée.

Au lieu de présenter les excuses les plus plates de la galaxie, Gray demeura dans son extase. Il adressa un sourire, si tendre, à celle qui venait de dévorer son sexe.

Juvia inspecta la main de Loki avec attention.

— Avoue que tu te mets de la crème toutes les nuits, lui glissa-t-elle.

Il plissa le regard, suspicieux.

— J'aurais bien une ou deux remarques salaces à te faire, mais mon égo vient de se jeter d'un pont.

— Si je n'étais pas déjà en train de me noyer, je l'aurais sûrement sauvé.

— Essaie.

Derrière la discrétion que le bureau offrait, Loki serra sa main si fort qu'elle en eut mal aux articulations, mais tant pis, elle le lui rendit avec la même brutalité. C'était suffisant pour lui donner le courage d'affronter le regard de Gray.

Mais Gray ne la regardait pas.


La réalisatrice rejoignit la scène et se posta devant l'acteur, une main sur la hanche.

— Une heure, ça te suffirait ? dit Ultear à Gray. Si t'as mal on peut laisser ça pour demain et refaire que le soft, mais il faut que ce soit parfait.

— Me prends pas de haut. On va jamais finir à ce rythme.

— Ah ouais, c'est de ça que t'as peur ? demanda-t-elle d'un ton condescendant. C'est pas l'impression que tu m'as donnée quand tu explosais la gorge de notre starlette préférée.

Sorano fut prise d'un petit fou rire mignon qu'elle cacha derrière sa main. Elle était pâle de partout, même ses doigts semblaient presque translucides tant sa peau était blanche. Utilisait-elle une crème blanchissante ou était-ce son make-up qui donnait cet effet geisha ?

— C'était sympa, dit Gray en haussant les épaules.

Sympa va ruiner le reste des prises, le railla sa demi-sœur. Ça ne rime pas du tout avec notre budget. Ironiquement, c'est toi qui coûtes le plus cher.

— Une heure, lui assura-t-il, glacial.

— Une seule.

Ensuite, elle se tourna vers Jellal et lui fit signe d'en informer le reste de l'équipe.

— Juvia, l'interpella Ultear. J'aimerais ton avis sur cette scène.

Elle tressaillit.

— Pardon ?

— J'aimerais une critique constructive de ta part.

La concernée dévisagea sa supérieure. Pourquoi lui mettait-elle une telle responsabilité sur le dos ? Elle n'était même pas actrice, à la base.

— Maintenant ? demanda Juvia, bien décidée à gagner du temps.

Là, tout de suite ? Devant tout le monde ? C'était plus que bizarre. Gênant. Loki ne lâchait pas sa main sous le bureau, c'était déjà ça. Il ne mit jamais ses doigts sur son bracelet ; simple accessoire à ses yeux. Juvia éprouvait un certain réconfort dans la poigne de l'homme, mais la transpiration devait sans doute le dégoûter un peu. Tant pis, il n'avait qu'à refroidir ses pattes dans un congélo avant de s'autoriser à emprisonner la sienne dedans.

Elle espérait que c'était ce qu'il lisait dans ses prunelles. Sa curiosité accentuait la pression sociale.

— Je pense que c'était… beau. Je veux dire bien. C'était une belle scène.

Bon sang. Il fallait qu'elle arrête de parler de beauté.

— Vraiment ? s'étonna Ultear, les yeux plissés. Est-ce le premier mot qui te vient à l'esprit en tant que spectatrice ? La magnificence de Vénus sur scène.

Sa supérieur croisa les bras et s'assit sur le bureau adjacent à celui de Loki.

— Oui. Enfin, non.

— Non… ? articula lentement Ultear.

Pourquoi lui donnait-elle l'impression d'avoir fauté ? Elle qui voulait son avis ! Juvia pinça les lèvres et répéta :

— Non. C'était terrible.

La réalisatrice attendit un argument justifiant sa critique, mais les mots lui manquaient pour exprimer son ressenti. C'était pourtant ce qui l'avait traversée : l'envie de tout effacer et recommencer à zéro ; de crier « Stop ! » et monsieur Gray aurait forcément écouté Gali. Il tomberait amoureux d'elle à la fin, n'est-ce pas ?

L'interrogée jeta un regard prudent à Sorano, qui se contentait d'attendre. Les yeux violets de l'actrice semblaient vides d'émotion : Juvia était aussi insignifiante qu'une stagiaire. Ou peut-être que si ? Derrière le voile pourpre, le mépris glacial embrassait l'iris. C'était ça que Gray passait son temps à admirer ?

— Je ne sais pas, c'était juste indécent.

Sorano haussa à peine un sourcil, mais ça suffisait à marquer son écoute. Elle avait beau faire semblant d'ignorer son existence, l'honnêteté de Juvia la déstabilisait. Ne serait-ce qu'un peu.

— Indécent ? releva Ultear, amusée. Quelle partie t'a choquée ? J'ai besoin de plus de précisions, ton avis m'est important.

— Je ne suis pas choquée, mais… déçue.

À ces mots, Gray braqua son regard sur elle, il ne la quittait plus. Pas besoin de vérifier, elle le sentait.

— Le choix des actions et leur déroulement était inadapté au contexte. Ça ne collait pas à la version réelle… ce n'était pas fidèle au scénario, de ce que j'ai pu en lire.

— Qu'est-ce que tu proposerais de changer ?

— Tout. C'était décevant.

— Pourquoi ? insista encore Ultear.

— Parce que Gali ne céderait pas à monsieur Gray !

OK, vu le silence de plomb qui s'était installé, peut-être qu'elle aurait dû se retenir de crier son avis au monde. À force, Gray allait finir par la transir sur place.

Ultear lui adressa un sourire qu'elle eut du mal à définir. En tout cas, elle aurait juré avoir entendu Gray déglutir. C'était sans doute elle-même, mais la froideur de l'homme venait de se fracasser, au moins un peu. La preuve : il venait de changer de position. Une preuve plutôt impertinente, certes, mais la main de l'homme s'était portée à sa nuque. Elle avait accompli l'exploit de lui causer une forte migraine.

— Tu entends ça Sorano ? T'es trop facile ! lui lança la voix à sa gauche.

— Ne m'adresse pas la parole, sous-fifre.

Loki ricana. Il avait l'air méchant, sous cette nouvelle lumière. Cela dit, Juvia était la dernière personne à désirer prendre la défense de la femme.

— Loki… le menaça Ultear. Désolée, Sorano.

— Je peux jouer d'une autre manière.

— Je voulais dire : désolée, mais j'ai déjà fait mon choix. Juvia correspond mieux à ce rôle. Je t'en trouverai un autre.

— D'accord, accepta-t-elle, impassible. Merci d'avoir tenu ta promesse.

C'était trop facile. Pourquoi la colère refusait de transparaître sur ses traits ? La déception, à la rigueur. Toutefois, rien de nouveau ne vint troubler son expression.

Ah.

Voilà pourquoi : Sorano ne tenait pas à décrocher le rôle, elle voulait être avec Gray. Peu importe si c'était sur ce film-là ou un autre, son travail lui permettait de le voir n'importe quand. De baiser n'importe où. Juvia le réalisa lorsque Gray l'accompagna jusqu'à l'entrée du studio. Il était si galant qu'il l'aida même à recoiffer sa frange.

— Tu veux savoir un secret ? lui proposa Loki.

— Pour quoi faire ?

— Je sais pas, je me disais que ça sauverait ma main.

— C'est toi qui serres aussi fort, s'offusqua-t-elle.

— Je me branle avec cette main.

— Moi aussi, rétorqua-t-elle du tac au tac.

Le sourire de Loki était sexy, quand il la désirait.

— Avec ta main gauche ? Tu avais l'air droitière pourtant.

— Justement.

Il relâcha son emprise douloureuse et osa même caresser sa peau avec son pouce. Elle aurait pu en profiter pour reprendre sa main, mais la liberté semblait aussi désirable que la solitude. C'était plutôt pas mal, de partager la cellule de Loki.

— Quel secret ? céda-t-elle à sa curiosité mal placée.

— Sora n'a jamais vu la chambre de Gray. Pas même le hall d'entrée de l'appart, en fait. Peut-être l'ascenseur… de très loin.

— Jamais ?

— Jamais.

Le roux porta ensuite leurs mains jointes jusqu'à ses lèvres et effleura la sienne. Merde. Il l'embrassait.

Gray.

Se forcer à penser au démon était sans doute la pire chose à faire pour ignorer la chaleur contre sa peau. Le baiser sur sa main était plus intime que s'il avait pris ses lèvres entre ses crocs. Nul besoin de baisser les yeux, qu'elle le veuille ou non, Loki lui cédait tout : ses services, sa dignité, son pouvoir.

— Gray ne nous regarde même pas, souffla-t-elle.

— Je sais.

Sans chercher à la retenir, il laissa filer ses doigts comme de l'eau indocile. Gray ne leur prêtait pas attention, en effet, mais quelle réaction aurait-il eue s'il avait surpris le geste du caméraman ? Peut-être que cette fois, il l'aurait vraiment cogné.

Dommage, son intérêt pour Sora était plus fort. Quand l'actrice fut enfin partie, Juvia hésita à recourir aux services de Loki. Elle pourrait même l'embrasser, si c'était tout ce qui tapait sur les nerfs de Gray. Mais à la place, elle écouta sa raison et se faufila jusqu'à la scène verte.

— Qu'est-ce qu'il nous reste à faire maintenant ? demanda-t-elle à Ultear qui parlait avec Jellal.

De près, des reflets bleu nuit éclairaient ses cheveux sombres. Le tatouage en travers de son œil brillait comme un météore incandescent. De la lisière à sa mâchoire rasée, le symbole était inquiétant. Quel genre de douleur arrivait-il à supporter ?

— Attendre, lui répondit l'inconnu. Essaie de ne pas le faire jouir dans les premières heures suivant la reprise, on a encore beaucoup de travail devant nous.

— Ça ne risque pas d'arriver. On ne peut pas s'occuper de la partie où on garde nos vêtements ?

— On pourrait, répondit Ultear. Tu te sens prête à refaire un million de fois la même scène ?

— Un million ? rit Juvia. J'ai l'impression que je vais devoir passer ma nuit ici.

— Pas question, objecta Jellal. Ma femme risque de poursuivre cette boîte en justice.

— Invite-la, on est bien ici. Lux sortira les lits et on pourra camper sous tes douces nuances de clair de lune.

— On appelle ça une soft box.

Jellal sortit de la conversation. Il n'ajouta rien de plus, pas un regard ni un soupir agacé, se contentant de partir plus loin près d'un grand homme aux cheveux blonds. Complice, Ultear lui sourit avant de rejoindre Loki.

Le diable en profita pour s'engouffrer dans sa solitude.

— On peut commencer ou t'es encore sur ta fameuse déception ?

— Quand tu veux, rétorqua la vraie bleue.

Tutoiement involontaire.

Juvia retroussa les lèvres et simula le sourire le plus réel de toute son existence. Voilà, elle pouvait jouer. C'était même plutôt facile, il suffisait de retrouver ses souvenirs. À l'époque, Clara l'avait faite se sentir plus bas que terre, mais ça ne l'avait en rien empêchée de se relever à chaque fois. Il suffisait de dresser une barrière d'H2O autour de son cœur, et tout irait bien.

Mais Gray n'allait pas bien. Il était même complètement taré, oui ! À la seconde où elle fit un pas vers la scène, ses bras l'attirèrent dans une étreinte désespérée et il la serra si fort contre lui qu'elle faillit se briser. La douleur fut passagère, il la câlinait, dorénavant. Sa poitrine comprimée contre la sienne. Il devait sans doute écouter le battement frénétique de son cœur.

Un parfum de glace, de jasmin et de rose flottait sur son épiderme. C'était tellement nul, de sentir les notes de cœur du parfum féminin.

Il n'était personne. Ce n'était pas comme si l'homme de sa vie venait de la tromper… La situation n'avait rien à voir avec Etane. Elle était célibataire et il était aussi libre que le vent.

Gray lui avait juste donné la liberté de penser à lui.

— Vous savez quoi ? Je retire cette règle.

— Laquelle ? chuchota-t-il si bas qu'elle eut de la chance d'être collée à lui.

Elle lui rendit son embrassade, l'air de rien, alla jusqu'à flatter ses omoplates dessinées. Sa chemise fine constituait une barrière trop légère pour ignorer les muscles crânant sous ses doigts.

— Celle qui vous interdisait Sorano. Non pas qu'elle ait réussi à vous empêcher de faire quoi que ce soit.

Après tout, il lui avait autorisé ses ébats avec Loki. Ce n'était que justice, n'est-ce pas ? Certes, il était présent cette nuit-là, mais Juvia ne tenait pas du tout à participer aux siens. Le diable fit ce qu'il savait faire de mieux : il ricana.

Détestable.

Aussitôt, Juvia se dégagea de ses bras. Elle était assez forte pour lui échapper, bien qu'il ne fît aucun effort pour la retenir. Elle se sentait même assez courageuse pour affronter son regard froid. Il ne lui avait presque pas manqué, ce bleu insondable.

— Vous devriez même vous la taper. Plusieurs fois, si vous le désirez.

Elle jouait avec le feu, mais sa jalousie fermait les yeux et fonçait droit vers l'iceberg. Il pencha la tête sur le côté, la considérant comme une chose vaguement amusante.

Tu m'autorises à baiser Sora ?

— Félicitations. Vos neurones semblent en parfait état, quand vous cessez de bander.

Il fit mine de réfléchir à sa proposition.

— Si je comprends bien, tu veux me la sortir du système. C'est bien ça ?

— Facile comme bonjour. Ou comme Sorano, haha…

— Ou comme je l'ai déjà fait ?

Juvia se mordit l'intérieur des joues, et pour savourer sa victoire, il choisit la méchanceté :

— J'ai pas besoin de toi pour décider qui finit sur ma queue.

— Oh, vraiment ? Notre pacte le stipule clairement.

C'était un fait indéniable. Il opina, résigné.

— Donc tu voulais que je retire ma queue de la bouche de Sorano.

— Pourquoi pas ?

— C'est notre job. T'en es consciente ? Regarde où tu te trouves.

Elle était surtout toxique, à l'heure qu'il est. Tant pis si ça heurtait sa sensibilité, le désordre dans ses pensées était entièrement de sa faute.

— Le pacte avant les putes.

— OK ! rit-il, incrédule. T'as gagné. Viens, qu'on se le fasse, ce film de cul. Sois moins jalouse et plus obéissante.

Juvia ne tint plus, elle cogna son torse aussi fort que possible. Avec un peu de chance, sa manœuvre dangereuse pourrait le tuer.

Mais Gray refusait de mourir. Il sourit, glacial, enchaîna son poignet avec sa paume gelée et la tira vers la scène comme un sac à patates. Quel connard.

Elle cessa de lutter et le suivit, retrouvant au moins la dignité de ses propres pas.


Ils essayèrent de refaire les premières scènes au moins dix fois.

À chaque fois que Gray arrivait à sa hauteur, Juvia refusait de le regarder. Quand il tentait d'enserrer son cou, Juvia prétextait un geste réflexe et contrait avec son bras. Lorsqu'il effleurait sa peau, Juvia pestait à voix basse. Bref, elle fit tout son possible pour jouer son rôle, mais ses émotions ne suivaient pas la même musique.

— Miss Winters, vos lacunes sont inadmissibles.

— Votre impuissance l'est tout autant.

Elle jeta un œil assassin à l'absence au niveau de son entrejambe, et il lâcha un rire de frustration en se remettant en position de départ, près du bureau.

Il était à ça de le cogner, ou de la cogner elle. Juvia était certaine qu'il le désirait, mais la présence des autres aidait à calmer ses ardeurs. Elle n'avait pas peur de lui, elle était même prête à riposter.

À la treizième tentative, Gray perdit la tête.

Sa main laissa une vive morsure sur la délicatesse de sa joue. Aussitôt, Juvia lui rendit la pareille, en double, car elle n'était pas actrice et la claque qu'elle lui administra semblait plus douloureuse que la sienne.

Ce fut lui, qui grogna.

— Tu veux jouer ou te battre ? grinça-t-il entre ses dents.

— Je suis une femme, feignit-elle, offusquée.

— C'est pas ça qui va me déranger. L'esclave ne baffe pas son maître.

— Je ne suis pas Gali Winters.

— Tu es exactement là où tu devrais être. Obéis et contente-toi de ça.

— Oh, réalisa-t-elle. Vous êtes encore vexé par ma critique ? C'est la vérité pourtant. Vous êtes indécent.

Merde. Il voulait vraiment l'étrangler. Bien entendu, il n'alla pas jusque-là, mais la manière dont il venait d'empoigner son cou lui parut plus rude que toutes les autres fois. Elle suffoquait.

Monsieur Wright — Gray — déversa toute sa froideur sur elle. Une lueur arrogante brillait dans son regard hautain, il serra plus fort.

— Dit-elle, les cuisses écartées et la chatte dégoulinant comme…

— Coupé ! Gray ne finis pas cette phrase, gronda Ultear après trois quart d'heure de tournage raté.

— J'allais dire jamais. Comme jamais.

Jamais avait peut-être un synonyme différent, dans son dictionnaire. La concernée enfonça ses ongles dans sa main et le força à desserrer sa prise.

— Vous vous foutez de moi…

Leur supérieure passa une main fatiguée sur son visage et se massa les tempes.

— Vous deux : assis !

De toute façon, Juvia était déjà plutôt bien installée sur sa chaise. Gray prit place sur le siège dans la rangée parallèle.

Ultear souffla un bon coup, puis s'adressa à l'équipe de tournage.

— OK tout le monde, je vous libère. Cette journée était assez… intéressante, pour ne pas dire stérile. Nous reprendrons plus sérieusement les choses demain, essayons d'être tous plus productifs. Pour l'heure, vous pouvez rentrer chez vous, annonça-t-elle.

Pendant que le reste de l'équipe embrassait la liberté, ni Juvia ni Gray ne pipa mot. Ils s'évertuèrent à s'ignorer comme de véritables étudiants sanctionnés ; monsieur Wright en perdait de sa superbe. Dans sa chemise rayée, Ultear avait vachement plus l'air d'être leur professeur mécontent.

La femme se posta près d'un siège écritoire et croisa les bras.

— Gray, commença-t-elle. C'est si dur de respecter l'unique règle qu'on a posée ? Tu étais là quand on en a décidé.

— Je suis acteur, tu me coupes les ailes et je tombe.

— Acteur, pas archange. Juvia est nouvelle. Oui, d'accord, chaque gifle lui rapporte plus de tune, mais elle n'a pas signé pour ça. Désolée, Juvia, t'as dû avoir mal. Il faut m'en parler si tu as besoin de soins.

Aie.

— Elle le sait, que je l'ai à peine effleurée.

— Si je t'ai choisie au lieu de Sorano, c'est parce que le rôle te va à merveille. Tu comprends mieux Gali qu'aucune autre Fairy, à qui je devrais pourtant donner ce rôle. Elles en ont besoin, certaines vivent de ce job.

Juvia baissa les yeux sur ses mains, mais Ultear continua :

— C'est toi que je veux. Hey… regarde-moi, je ne suis pas en train de te dire ça dans le but de te tourmenter. Tu fais exprès de mal jouer Gali pour emmerder Gray, je le comprends parfaitement. Mais par pitié, arrête ça tout de suite.

— Pas du tout…

— Ma belle, je suis la fondatrice de la boîte et je vois tout, même au-delà de l'écran. Juvia… Écoute, je connais mon frère. C'est un mec complètement fucked up. La dernière personne sur terre que tu veux aimer. Pire chose à faire, crois-moi.

Gray claqua la langue, agacé. Il avait à peine l'air courroucé. Tenait-il à ce point à sa froideur ? Juvia refusait de croire au surréalisme de la situation : Ultear lui faisait la morale et la mettait en garde contre l'homme assis juste à côté.

Pourtant, il ne fit aucun effort pour contredire sa demi-sœur.

— Ça n'a rien à voir, arriva-t-elle à rétorquer. Je suis fiancée.

Son mensonge réussit à le rendre jaloux. C'était ça, ou il avait juste envie de l'étrangler pour de bon. Elle affronta le regard glacial sans ciller.

— OK, articula Ultear. Je vais faire semblant de te croire pour l'instant. Dans tous les cas, évitez de vous embrouiller. Vous avez quelque chose, tous les deux, que je refuse de perdre. Quitte à vous enfermer ici jusqu'à demain.

— Wow. Des menaces… Impressionnant.

Il ponctua sa remarque d'un sifflement admiratif. Ça n'avait pas l'air de l'inquiéter plus que ça. Choquée, Juvia jeta un œil paniqué à la porte encore ouverte. Elle devrait sûrement décamper. Hors de question de se retrouver enfermée ici avec monsieur Satan ici présent. Leur supérieure continua :

— Aujourd'hui était une journée de merde, alors on va réessayer demain. Gardez en tête qu'on n'a plus que quelques jours devant nous. Me faites pas le coup de Jane.

Comme une directrice chevronnée, elle fit claquer un doigt pour leur indiquer de se casser. Ils ne se firent pas prier.

Dans le couloir, Gray l'arrêta.

Le corridor menait vers le hall d'entrée, mais la luminosité était différente. Un éclairage rouge illuminait les ténèbres et noyait l'air dans une ambiance silencieuse. La moquette avalait le son de leurs pas, le papier peint noir faisait taire leur souffle.

Il se prenait pour le bad guy ténébreux qu'il était, car il la plaqua contre le mur, une main proche de son visage. Tout était proche de sa face : son regard ancré dans le sien, son souffle sur ses lèvres, sa peau effleurant la sienne.

Il l'embrassa durement, sa bouche avait un léger goût de sang. Ils refusaient de fermer les yeux.

La douleur dans sa voix baignait dans le givre.

— Je t'ai dit de ne pas tomber amoureuse de moi.

Elle lui offrit le même regard polaire, arqua un sourcil, et pour bien se faire comprendre, elle articula :

— Je ne le suis pas.

Putain, qu'elle l'était.

#6


— Tu gémis comme un chiot abandonné, alors qu'on vise plutôt la femelle en chaleur.

Juvia réitéra sa tentative, sortit la langue et accentua les halètements entre ses cris, ce qui eut le mérite d'arracher un sourire à Loki.

— Je pourrais avoir la moitié de ton AVN award quand tu l'auras décroché ?

— Mais bien sûr. Tu comptes faire quoi de la moitié ? La vendre ?

— Nah… Petit souvenir de mon chef d'œuvre personnel.

Ce n'était sans doute pas près de sa collection de vinyles qu'il allait caser le trophée.

La chambre de Loki était à l'image de son univers : électronique et moderne au plus haut point.

Près de la platine vinyle, le meuble à disques en verre transparent occupait une large partie de la chambre, au détriment de l'ordre. Une paire de jeans et trois t-shirt froissés traînaient sur le lit une place et demi, sous une pile d'engins dont elle doutait de l'utilité. Parmi l'attirail, elle reconnut les oreillettes d'un casque audio brisé en deux, des câbles USB et un machin rond ressemblant à une carte mère défectueuse.

Le seul élément notable parmi tout ce bordel, c'était la guitare électrique.

L'instrument, abandonné en travers du lit, attendait avec impatience qu'on change ses cordes cassées, mais Loki n'avait pas l'air près de se bouger. Il avait dû la jeter là, dans sa frustration. S'était-il blessé en cours de route ?

Ses doigts avaient l'air en parfait état.

En matière de complexité, son genre musicale s'imposait : du David Bowie au lo-fi, du Billie Eilish à la future bass, sans oublier l'entière discographie des Arctic Monkeys. Déstabilisant au possible.

Le deuxième édifice important dans la pièce se trouvait devant elle : la fameuse tour d'ordinateur montée par ses propres soins dans un cadre en verre — semblable à celui des étagères. Ouverte, le faible ronronnement de la ventilation troublait le silence, le watercooling lumineux circulait dans des tuyaux en verre tel une machine futuriste. Des nuances de givre sanglant et de flammes incandescentes illuminaient l'unité.

Sa GoPro traînait sur la table de chevet tandis qu'une caméra Nikon, montée sur un monopod était reliée à la tour. En fin de compte, nulle trace de pornographie dans la pièce, mais Juvia se doutait que le geek gardaient tous ses secrets sur son ordinateur.

— Où est-ce que Gray planque ses trophées ?

— Ils sont dans la bibliothèque, derrière les livres. On comptait les mettre à l'entrée, mais c'est de mauvais goût selon Jellal et Luxus.

— J'imagine… tu me les montreras, après ?

— Pourquoi tu ne lui demandes pas ?

Elle grimaça devant sa tentative foireuse de la réconcilier avec le démon.

— C'est pas toi qui m'as dit que Gray était avec Sorano ?

— Je ne parlais pas de maintenant. En vrai, ils doivent sûrement être en train de s'envoyer joyeusement en l'air dans une chambre d'hôtel.

— Elle est SDF en plus de se prostituer ?

Le rire de Loki était étrange, grave et à la fois très charmant. C'était bizarre. Du haut de ses vingt-huit ans, ses traits juvéniles lui donnaient parfois l'air d'un grand gamin. Un jour, il devrait sans doute arrêter de se raser ; s'il n'était pas juste imberbe.

— J'ai connu des femmes jalouses, mais tu remportes la Palme d'or. Tiens, si ça peut t'éviter un meurtre, sache qu'à part Cana, tu es la seule femme à être venue ici.

— Dans ta chambre ?

— Chez Gray, précisa-t-il en jetant un coup d'œil à sa réaction.

Cette dernière était presque absente.

D'abord, parce que l'indifférence arrivait à embêter le lecteur de la mimique humaine, mais en plus, elle n'allait quand même pas se mettre à sauter de joie pendant que Gray visitait l'intimité de la bleue pâle. Enfin, de la joie… plutôt un tendre sursaut offert à son cœur. C'était presque agréable, au milieu de toute cette torture.

— Ne lui en veux pas à ce point, c'est juste une histoire de malédiction. Je croyais qu'il était enfin prêt, mais t'as dû lui dire ce truc stupide.

— Tellement maudit qu'il se sent obligé d'enfoncer sa… Pff, j'avais dit que je n'y penserai plus.

— Mais tu le fais.

— Alors que tu es là.

— Alors que je suis là… répéta-t-il à voix basse.

Seul le clic de la souris troublait le silence qui venait de s'installer. Juvia se pencha davantage et s'accouda sur le bureau de l'homme, absorbé par son écran. Il le sentait, non ? Quand leur proximité chassait la solitude.

Parce que leur contrat le stipulait, Juvia emplit son esprit des images de Gray. Les yeux glacés, le sourire sournois, le sourire pas-du-tout-sournois et particulièrement sexy, la peau bronzée, les lèvres tentatrices…

De Loki.

Quel échec cuisant.

Il tourna la tête dans sa direction, baissa les yeux sur ses lèvres. Penchée vers le roux, sa bouche flânait quelque part près de la sienne. Elle n'avait pas besoin de regarder ses yeux pour sentir son appréhension. Elle n'avait même pas besoin de s'approcher davantage, pour sentir son souffle brûlant. Elle n'avait pas besoin de demander l'autorisation de Gray pour poser sa bouche sur celle d'un autre homme.

— Je ne bougerai pas, souffla-t-il, provocateur.

— T'as raison, c'est mieux si tu restes immobile.

En vérité, il était impossible de savoir lequel des deux avait rapproché son visage de l'autre. La seule chose dont elle était certaine, c'était que Loki avait des lèvres douces comme des lèvres gercées auxquelles on appliquait régulièrement un baume. À la vanille synthétique, peut-être. En tout cas, nulle trace de nicotine.

C'était maladroit, et injuste. Complètement erroné, vraiment, ce moment bizarre où les lèvres de Loki flattaient les siennes. Elle était dingue, au possible, de se sentir aussi bien sur le bout de sa langue. Il avait les yeux d'une brise printanière et même s'il les baissa à moitié, se pliant au rythme qu'elle lui imposait, il réussit à la faire rougir.

— Je t'intimide ? lui demanda-t-il en mettant fin à cet écart.

— Un peu.

— Tu pensais sûrement à Gray, mais je pensais à toi.

« Faux. », aurait-elle pu dire histoire de renforcer le sentiment gênant dans sa poitrine.

Juvia évita son regard. Il pouvait bien lire tout ce qu'il voulait en elle, mais pas question de lui révéler ses pensées.

— Il n'est pas là, mais avec sa future copine. Tu la connais bien, non ? T'avais l'air.

Désabusé, Loki secoua la tête.

— Sorano se cache derrière son air gentil et innocent. C'est pour ça qu'Ultear a pensé à elle.

— J'ai entendu dire que Cana l'avait recommandée.

— Ça ne m'étonne pas d'elle. Angel est connue pour être le Fullbuster féminin. Ils sont tous les deux dotés d'un merveilleux talent qui les mène à la gloire… Tout le monde en est conscient.

— Pourquoi pas toi ? T'as l'air de savoir de quoi tu parles.

— Tu veux tant que ça jouer avec moi ?

Pff… N'importe quoi. Quel genre de question c'était, ça ? Bon sang, elle était en train de rougir. Pourquoi Loki arrivait à la déstabiliser ? Tout était de la faute de son regard trop vert pour être qualifié de noisette.

— Désolé, s'excusa-t-il, presque sincère, car il ne détournait pas pour autant les yeux. J'adore les femmes.

— Raison de plus dans ce cas.

— Très peu d'actrices apprécient leur partenaire, c'est un remake de viol à moitié consenti.

— C'est injuste de la part de celui qui orchestre le résultat final.

— Disons que j'endosse le rôle de celui qui les soulage, ne serait-ce qu'un peu, d'une certaine manière.

— Ton job est terrible, compatit l'actrice, blasée.

— J'ai au moins le mérite de bien le faire, contrairement à certains…

Ou certaine, vu comment il la chambrait.

— Hé ! Tu me vexes un peu.

— Tu n'es pas actrice, Juvia. Regarde comme t'as l'air si honnête quand tu prends du plaisir. T'es magnifique.

Juvia rougit quand il lui indiqua l'écran de son ordinateur. Le processus lui échappait, mais l'homme lui expliquait son travail afin de justifier les choix artistiques qu'il prenait. Il coupait parfois des secondes qui semblaient réussies, les bougeait ailleurs ou s'en débarrassait.

C'était vraiment bizarre, de se retrouver dans cette chambre. À la base, Juvia avait supposé que l'unique raison l'incitant à retourner dans cet appartement, eh bien ce serait Gray. En vérité, elle n'en était pas si loin, à un détail près : Gray n'était pas chez lui, et c'était bel et bien son colocataire qui lui servait d'hôte.

Au lieu de l'odeur si caractéristique de la glace, elle se retrouvait au milieu de celle, plus chaude et chaleureuse, qui imprégnait la chambre de Loki.

— Quand tu regardes la caméra, essaie de ne pas fixer l'objectif de manière aussi…

— Quoi ?

Il tiqua.

— Franche.

— Figure-toi que c'est compliqué de contrôler mon regard sur le moment.

— Regarde-moi.

Juvia fixa le vert dans ses yeux. Pour un lionceau docile, il cillait à peine. L'occasion rêvée de se soumettre, qu'il ratait volontiers. À force, l'envie de détourner le regard en devenait urgente. Mais il parla encore :

— Regarde-moi sans me regarder. Je suis la caméra.

— À quoi ça sert ? soupira-t-elle. La plupart des actrices la regardent, d'habitude. Pourquoi je ne pourrais pas… l'ignorer ?

— Parce que je ne veux pas. Tu es quand même censée savoir où se situe la caméra. Le studio d'Ultear produit des films plus travaillés que tu ne l'imagines.

— Je sais, j'ai fait mes recherches… dans un but purement professionnel.

— But purement pro-Gray… l'entendit-elle souffler.

— Quoi ? le défia-t-elle de répéter.

— Rien. Regarde-moi et couine.

Juvia hésita.

Elle avait demandé à Loki de l'entraîner. Non pas dresser, bien sûr, mais travailler son jeu d'actrice. Dépasser Sorano représentait désormais son but ultime, bien qu'elle ne se faisait pas d'illusions. Cependant, qui ne tentait rien n'avait strictement rien. Cela dit, la situation était trop bizarre pour arriver à quoi que ce soit.

Le pire, c'est que Loki attendait. Au lieu de regarder ailleurs, son écran par exemple où il était censé avancer le montage de l'unique scène réussie, l'homme la sondait du regard. Ignorant l'embarras qui se nicha dans ses joues, elle s'humecta les lèvres et chanta un plaisir fabriqué par le fantasme.

— Fais-le encore, mais cette fois avec des mots. Ton manque de vocabulaire est flagrant.

Juvia leva les yeux au ciel.

— Je crois que tes voisins te prennent pour un dieu du sexe à l'heure qu'il est. La dure réalité risque de les décevoir.

— Les murs sont plutôt épais, ne t'inquiète pas pour ça. Dis encore et j'aime ça en prenant du plaisir.

— Non. Sorano n'a jamais eu à le faire.

Loki s'esclaffa, incrédule.

— Sorano a déjà dit pire ! Je te propose la version soft et élégante.

— Quel plaisir, de toute façon ? En plus, j'ai du mal à simuler avec Gray.

— J'ai remarqué. Tu prenais ton pied…

Juvia croisa les bras, réaction dont Loki ne manqua rien. Aussitôt, un air peiné fracassa sa prunelle.

— Je me moquais pas. Désolé. Vraiment.

— Tu veux bien arrêter d'analyser mes gestes ?

— Désolé, dit-il encore.

Ce qui lui prouvait par la même occasion que l'œil du caméraman étudiait vraiment sa gestuelle. En résumé, il trichait. Pour la peine, Juvia décroisa les bras et posa ses mains à plat sur le bureau. Elle ne les bougerait plus jamais !

— Ou alors, commença-t-il en l'observant faire. Tu pourrais les mettre ailleurs.

Elle entravait le mouvement de sa souris et bien qu'il continuait à bosser malgré le contact électrique de leur chair, il dut abandonner sa manœuvre. Sur l'écran, l'image pornographique était figée sur ses cheveux bleus. Loki ne fit aucun effort pour riposter.

— Je viens de jurer solennellement que je ne bougerai pas un seul de mes doigts.

— D'accord… Garde tes mains sur le bureau.

Sauf que la sienne, plus grande et aux doigts fins, se faufila jusqu'à ses genoux.

— Je peux ? chuchota l'homme.

Il osait à peine la regarder. Non, plus précisément, il baissait sciemment la tête comme il aimait tant faire.

— Tu es fou, commenta l'actrice.

— Tu devrais me demander d'arrêter.

— Je devrais, oui.

Loki posa simplement sa main sur sa peau, sa patience démesurée en était presque frustrante. Au lieu de décoller ses mains du bureau, elle écarta les doigts bien à plat sur la surface.

— Je suis censée penser à Gray, lui confia-t-elle.

— Je peux me mettre derrière toi.

Il amorça un geste pour ce faire, mais Juvia le retint. Il demeura là, assis à côté d'elle, la chaleur de ses doigts si proche de son intimité.

— Ne ferme pas les yeux, la pria-t-il.

Avait-il peur qu'elle pense à autre chose qu'à cette minute éternelle ? C'était trop tard, pourtant. Impossible d'ignorer la comparaison qui se faisait dans son esprit. Loki était tellement plus chaud que Gray.

Ses doigts rencontrèrent sa zone érogène et, une fois de plus, Loki lui prouva qu'il connaissait son désir par cœur. Il glissa sa main sous sa robe d'été, si légère et insignifiante à cet instant, et introduisit ses doigts en elle avec une facilité déconcertante. Sa main libre la caressa et l'incita à écarter davantage les cuisses, la plongeant dans l'immoralité pure.

C'était presque vexant, de constater son habileté à manier son plaisir.

— Gémis.

Ce qu'elle fit, car elle n'avait pas le choix. Le bruit qui monta dans sa gorge était la définition même de l'érotisme. Exquis, charnel, électrique…

— …bandante.

Loki arrêta de la toucher.

Il reprit la douceur hallucinante de ses doigts fins et la laissa ainsi, pantelante et frustrée. Il racontait n'importe quoi. Elle voyait bien que son membre avait durci depuis déjà une décennie. Dès qu'elle était arrivée en voiture devant l'immeuble, elle en était certaine. Quel homme hétéro résistait à la présence d'une femme gémissant à tout va dans son ouïe ? Dans sa chambre, qui plus est ?

— T'as pas le droit.

Assis face à elle, ses doigts tremblaient un peu. Sa respiration saccadée s'entrecoupait parfois. Il attendait.

Il attendait…

Quoi ?

Juvia se mit debout et tendit la main pour recoiffer ses mèches caramel. Elle le sentit tressaillir sous son toucher. Il leva les yeux tandis qu'elle le surplombait. Une lueur incandescente enflammait son regard. Si vert ; si sombre; si beau. Ses pupilles dilatées les suppliaient tous les deux d'arrêter de réfléchir.

— Gray va me tuer, lutta-t-il d'une voix faible.

Sûrement oui, qu'elle aurait dit si elle y avait cru. Gray avait beau se pavaner sur l'écran, il n'était pas là, mais profondément enfoui dans le sexe de Sorano. Loki l'attira à lui, et quand Juvia tomba, de manière très hasardeuse bien sûr, la bosse dans le pantalon de l'homme pressa son intimité. Elle glissa sa main sous son t-shirt et dévoila son ventre. Sous son nombril, la phrase tatouée la narguait. Loki avait tout d'une drogue.

— Encore, le railla-t-elle quand il bougea contre elle. J'aime ça.

— J'espère que t'es pas bourrée cette fois…

Elle choisit la vérité.

— Sobre, mais jalouse. Et toi ?

Il hésita. Plusieurs minutes silencieuses passèrent ainsi. Ses lèvres vinrent effleurer sa joue, son visage se nicha dans son cou, son baiser brûla sa tiédeur. Loki abdiqua :

— Pareil.


Parfois, il pleuvait en Arizona.

La zone aride était célèbre pour ses températures ardentes. Rien de plus normal : le désert de Sonora connaissait la canicule en été et la douceur en hiver. Bref, son ciel était souvent bleu. Azur ; étendue infinie plus vaste que l'océan ; monochrome au possible.

Le problème de l'Arizona, ce n'était pas d'être désertique, mais bel et bien de se trouver sur cette planète.

Parfois, aussi rare fut-il, il pleuvait. La météo annonçait à peine un faible crachin sur les créosotiers, que déjà, Zeus versait son courroux sur Phoenix.

Soit Zeus, soit le changement climatique, mais c'était quand même plus badass que ce soit Zeus.

Non pas que ça faisait une grosse différence : la mauvaise humeur générale restait intacte. Au final c'était juste de l'eau, mais les habitudes de la Valley of the Sun convenaient à qui bon daignait vivre là. Il faisait chaud, très chaud, et c'était très bien comme ça.

Juvia, elle, préférait admirer la pluie derrière une vitre. Le spectacle s'apparentait à une valse d'eau. Un peu comme la douche, mais à la place du savon qui piquait les yeux, on avait de la boue plein les mains. La vitre, c'était quand même mieux. La bruine constellait la fenêtre de micro-perles sur un fond de ciel embrumé. Si elle tendait les doigts, elle y tracerait des chemins de fer entourés d'étoiles.

La cocotte pleine sifflait des vapeurs dans la cuisine comme le mini-train reçu à Noël. Dans l'air chaud, sa mère découpait les pommes de terre à la main. Même si le menu annonçait un horrible velouté d'asperges, la perspective des frites au four lui donnaient déjà l'eau à la bouche.

Juvia attendait, le tambourinement sur la fenêtre rythmait son impatience. Un, deux, trois…

Plus la soupe bouillait, et plus le cri s'intensifiait. Elle savait ce qui allait se passer, d'une seconde à l'autre.

— Juvia, éteins la radio s'il te plaît. Je ne m'entends plus penser.

Là. Au moment où elle baissait le son de la musique. Y en avait-il, une seconde plus tôt ?

— Aie ! s'écria sa mère. Juvia !

Du haut de son petit mètre, elle essayait d'attraper sa main. Si elle y arrivait, tout irait bien, car Juvia arrêterait le saignement abondant. Le vermeil s'écoula de sa peau en ignorant les lois de Newton. Juvia fit son possible pour éviter la pluie sanguine dirigée contre elle, mais comme toujours, elle se retrouva trempée par l'hémoglobine froide. Une odeur affreuse collait à ses cheveux. Le carrelage, lui, était propre.

Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

De l'eau rouge coulait sur son front et finissait dans ses yeux. Elle étouffait.

— Maman ?

Aussi vive qu'un coup de tonnerre, la chute d'un trousseau de clés vrilla l'air.

Dehors, la pluie s'intensifia à tel point qu'elle réussit à fendre la vitre en deux, qui demeura pourtant en place.

— Maman, tu m'écoutes ?

— Bien sûr Juvia, la rassura sa mère de sa voix triste.

Elle leva encore les bras mais personne ne la souleva. C'était normal, elle le savait, il n'y avait plus qu'elle dans la cuisine. Rien de plus normal.

— Maman ? cria-t-elle dans le vide.

Personne. Juvia l'appela encore.

Elle allait répondre bientôt. D'ailleurs, le néant chuchota :

Chut

Tout allait bien. La pluie, le sifflement strident de la bouilloire, le sang s'égouttant de ses cils. Il pleuvait beaucoup, aujourd'hui, et le ciel fendu en deux n'arrêtait pas de pleurer.

Juvia détestait quand le ciel allait mal. Elle tendit la main pour prendre la petite poupée anti-pluie que sa mère avait fabriquée. Si elle lui donnait assez d'amour, la poupée arrêterait tout.

Absolument tout.

Il faisait chaud, c'était agréable d'être ici.

— Je t'aime, dit-elle à la poupée. Je t'aime tellement.

Et la pluie s'arrêta.


Juvia ouvrit les yeux et tomba tête première dans une marée glacée.

Les yeux qui l'observaient à l'aube étaient tout sauf verts, mais bleus comme le ciel et la mer.

Aux dernières nouvelles, elle n'avait rien consommé la veille. Par conséquent, zéro trace d'alcool dans son sang. Bravo, Juvia. Même si le sommeil troublait sa précieuse mémoire, elle avait confiance en ses souvenirs.

Information numéro une : jouir en se frottant contre la queue de Loki lui avait paru interminable. Il avait réussi à lui arracher toute pensée rationnelle, avec la caresse dure, si délectable, de son sexe chaud glissant entre ses lèvres trempées. Tout du délice de la torture. S'ils avaient au moins le mérite d'avoir gardé le reste de leurs vêtements, leurs gestes rentraient sans problème dans le lexique de la débauche. Il avait bien dû flatter l'entièreté de sa chair, à travers la barrière vestimentaire. Il avait même failli l'embrasser de nouveau, avant de se raviser. Elle avait encore le goût de ses lèvres à une infime distance des siennes.

Information numéro deux : jouir en gémissant le nom de Gray s'apparentait à signer un contrat avec le diable. Loki n'avait rien dit. Il avait grogné, certes, mais à part ça, il avait fermé les yeux pour dissimuler sa prunelle. Sans ses lunettes, c'était difficile d'ignorer tout ce vert. Il n'avait rien dit non plus, quand il avait atteint sa propre satisfaction. Il l'avait juste regardée, s'abreuvant de chaque détail intensifiant son plaisir. Sa maîtresse humide sur son membre dur, ça avait de quoi faire venir le lion.

Information numéro trois : jouir avant de se barrer d'ici aurait dû être le meilleur choix à faire, mais elle n'avait pu se résigner à partir. D'abord parce que Loki lui en voulait d'avoir soufflé le nom de Gray même quand il n'y avait que lui et personne d'autre. Ensuite parce que la solitude n'avait rien de charmant, lorsque la chaleur d'un pseudo-félin l'appelait à passer la nuit dans ses bras.

Loki avait un lit une place… et demi. Outre le désordre, sa guitare électrique trônait sur ce demi royal et pour palier à ce problème, Juvia avait opté pour le convertible dans le salon quand Loki le proposa. Il y passait aussi ses courtes nuits avant son réveil suicidaire à quatre heures du matin. À l'heure actuelle, il devait sans doute être debout.

Elle était sûre et certaine d'avoir dormi près de lui.

Problème numéro un : les yeux qui la dévisageaient étaient d'un bleu glacé. Le jour se levait derrière les stores et projetait ses doux rayons matinaux dans la pièce. Ses cheveux bleus, éparpillés sur l'oreiller, chatouillaient son visage. Le parfum ambiant sentait tout sauf le soleil ; familier, froid, aimé.

Problème numéro deux : comment avait-elle bien pu finir là ? Elle n'avait pas souvenir de s'être trompée de chambre — quelque part au fond à droite, à l'autre bout de l'appartement. Elle pouvait à peine situer la salle de bain. En attendant, la seule explication logique s'imposait dans son esprit : quelqu'un avait déplacé son corps. Ça, ou d'étranges pouvoirs magiques ayant incité son subconscient à la téléporter.

Problème numéro trois : Gray semblait être le quelqu'un en question. L'avait-il portée durant la nuit ? Juvia s'était attendue à se réveiller avec des courbatures, mais elle avait passé plusieurs heures dans le confort du lit. Désormais, son propriétaire la fixait en silence. Torse nu, immobile, son tatouage en écho avec la noirceur du couvre-lit. il ne fit aucun mouvement pour la toucher. Pourquoi la regardait-il comme ça ? À quelle heure était-il rentré, la veille ? Après avoir vu Sora…

L'homme l'observait depuis des siècles ; au moins des heures, en fait, si le temps daignait encore s'écouler. Elle était une bulle de glace, au fond de l'abysse.

Dormait-il les yeux ouverts ? Le clignement lent de ses paupières réfuta aussitôt cette théorie. Que cherchait-il dans sa prunelle ? Il n'y trouverait rien. À la rigueur l'envie ; la colère, la déception, la brisure. Mais pas une seule trace de son amour. Elle s'était jurée de garder ses sentiments pour elle. Il ne saurait pas.

Il ne savait pas.

Son sourcil s'arqua quelque peu ; geste imperceptible, mais qui lui sauta aux yeux.

Je ne suis pas un livre.

Tricheur. Frimeur même, car l'insondabilité était un terrain de jeu pour lui. Juvia avait beau être de pluie, elle échouait à détrôner l'iceberg. Des filaments plus clairs striaient son iris. À cette distance, ce détail l'obsédait. Si elle devait les décrire, seul l'horizon polaire lui semblait adéquat. C'était sûr, pour être aussi bleues, les molécules d'eau renvoyaient le spectre d'un soleil glacé. Pourtant, à travers le voilage de la fenêtre suicidaire, l'astre naissant diffusait une douce lumière rougeâtre dans la chambre de l'homme.

La perdante ferma les yeux. Quelle conne. Il venait de baiser Sorano et tout ce qu'elle trouvait à faire était de rester allongée là, à admirer ses prunelles. C'était surréaliste.

Sans un mot, elle se redressa et arrangea en vitesse le désordre dans sa chevelure. Son téléphone affichait 6:57 AM. Paniquée, elle vérifia qu'elle avait encore tous ses vêtements sur elle. Personne n'avait abusé de son corps durant la nuit. Ni Loki, ni Gray. Non, Gray l'avait seulement portée pour la mettre dans son lit, l'arrachant à celui de Loki.

C'était injuste.

C'était même un peu jouissif, en vérité, mais elle refusait de s'arrêter sur cette pensée dérangeante. Le nom maudit aux prunelles violettes flottait constamment dans son esprit.

— Juvia… commença-t-elle, avant de ravaler ses mots.

À quoi bon parler s'il suffisait de s'en aller ? Désormais, sa tentative foireuse d'engager la discussion la faisait passer pour une idiote. Pourquoi avait-elle ouvert la bouche ? Elle n'avait rien à lui dire. Pire encore, commencer sa phrase par son propre nom démontrait son trouble, et peu importe à quel point son expression restait de marbre, ses paroles la trahissaient.

Tais-toi.

— Juvia… répéta Gray, il parlait si bas.

Elle le regarda. Il la regardait. La répétition ferait honte aux auteurs les plus aguerris, mais c'était pourtant l'unique moyen de décrire l'intensité de leur échange. Il la sondait, fouillait ses prunelles à la recherche de son âme, qu'il trouva. Il l'avalait tout entière.

— Pourquoi dites-vous mon nom de cette manière ? se retrouva-t-elle à chuchoter.

— De quelle manière ?

— Vous avez l'air de m'aimer.

Alors là, pas du tout. Il éclata d'un rire bref, à peine un souffle.

— Qu'est-ce que je fais là ?

Avec toute cette beauté, elle en oubliait l'essentiel. Oui, il était vraiment beau à l'heure actuelle, c'était indéniable. Un rayon de soleil échouait sur ses muscles et elle crevait d'envie de le toucher. Il suffirait qu'elle tende la main. Il passa la sienne sur ses traits fatigués, puis se redressa sur les coudes.

Gray aurait pu s'arrêter là, mais il rapprocha son corps du sien, chercha sa chaleur en passant un bras autour de sa taille. Ses lèvres butinèrent son lobe.

— Tu m'utilises pour oublier Etane.

Le goût de son nom sur sa langue était infect.

— T'utilises Loki pour m'oublier, moi.

— Et vous me laissez faire !

Juvia le repoussa sur le lit, mais elle réussit seulement à l'éloigner d'elle.

— Je le plains.

Sa froideur était insupportable.

— Waouh ! le félicita-t-elle. Ça vous amuse de vous montrer aussi cruel ?

— Presque pas… Tu l'endures plutôt bien.

— Pas tant que ça. Vous devriez me supplier de vous pardonner. D'ailleurs, vous devriez vous mettre à genoux et m'implorer de rester.

Sa proposition innocente ne l'impressionna pas plus que ça. Il eut même l'indécence de sourire.

— Tu devrais me supplier de te baiser au lieu de m'envoyer voir Sorano.

Merde. Il était vraiment doué, dans sa cruauté. Elle devrait éviter de lui remettre des médailles mentales quand il se montrait aussi sournois.

— OK, ça m'a un peu fait mal, ça, lui concéda-t-elle.

— Désolé.

— À genoux.

— Tu me prends pour Loki, maintenant ?

Un rire amer lui échappa.

— Impossible. Loki est un dieu.

Juvia brisa le contact visuel. Elle lui tourna le dos et sortit de la chambre sans refermer. Dans le salon, le concerné leva aussitôt les yeux de son ordinateur portable. Pour le coup, ils étaient plus noisette que verts, vus d'ici.

— Tu veux déjà y aller ? s'enquit-il en retirant ses écouteurs.

— C'est toi qui m'as foutue dans son lit ? Je n'ai pas besoin de ta pitié. J'étais très bien là où j'étais.

Son esprit hurlait : « Pourquoi tu fais ça ? », mais sa bouche refusait de la fermer.

Déverser sa colère sur l'homme lui sembla tellement injuste à cet instant. Pour sa plus grande joie, Loki coupa aussitôt court à son combat intérieur :

— Non.

Dingue, comme un simple non pouvait vous retourner. Ça lui clouait carrément le bec. Nerveuse, Juvia croisa les bras. Elle avait envie de partir d'ici.

— Ta place était vide, à mon réveil.

Il désigna les clés de sa voiture.

— Attends-moi en bas. Tu peux déjà indiquer l'adresse de ton job au GPS.

Elle prit une vive inspiration.

— Je dois d'abord passer chez moi.

Ses vêtements étaient froissés.

L'homme leva le pouce pour signaler son accord tandis que son attention se déversait de nouveau sur son écran.

Juvia s'empara des clés de la dodge et quitta l'appartement.

Parce qu'elle était assez stupide pour le faire, elle leva les yeux au ciel.

Au troisième étage, le gris clair était à l'image de la divinité ténébreuse : assis sur le bord de sa fenêtre, Gray la regardait encore. Sa froideur tombait comme une pluie glacée et sa main démoniaque refusait de lâcher son cœur.

Il la noyait.

#9


La radio jouait 505 des Arctic Monkeys.

— Tu le fais exprès ? De mettre celle-là en particulier.

Les cheveux au vent, ils lui barraient parfois la vue tandis qu'ils filaient à travers la ville.

— Tu n'aimes pas les Arctic Monkeys… ?

Trahi par son désaccord.

— Ça va. Je suis plus le genre à écouter du Billie Eilish en mangeant de la glace.

— Ta vie est triste.

Juvia dissimula son sourire. Dommage que la vitre à sa droite soit inexistante : Loki, aussi macho que possible, avait converti sa fameuse dodge en décapotable.

Elle chanta :

I'd probably still adore you with your hands around my neck. Or I did last time I checked

— Ce sont les adieux que tu aimerais que je t'écrive ?

— Un mail déchirant ?

— L'ultime partition. On ne dirait pas, mais j'aime bien le papier.

Il haussa une épaule désintéressée. Juvia avait encore un peu de mal à coller les morceaux : la personnalité détraquée de Loki voguait entre la déférence et l'arrogance. Comme les changements d'humeur de Mirajane. Enfin, non, plutôt comme le sourire de Gray. Troublant. Voilà. Elle pouvait au moins se l'avouer à elle-même : Loki la troublait.

— Ne m'écris rien pour l'instant.

— Tes désirs sont des ordres.

Juvia ravala une plainte. Inutile de contrer sa destinée quand elle s'acharnait à la gifler de toutes ses forces. Ses doigts la narguaient, pâles et lumineux sous le soleil : ils lui rappelaient sans problème la sensation vive de la joue de Gray. Pour être honnête, c'était même un peu jouissif de lui faire mal, et si c'était à refaire, elle n'hésiterait pas.

— T'es quand même pas en train d'envisager de me cogner hein ?

L'éclat de rire qui monta dans sa gorge était aussi imprévisible que les paroles de l'homme.

— Pourquoi je ferais une chose pareille ?

— Je ne sais pas. T'avais l'air plutôt fière de toi quand tu as giflé Gray.

— Il a commencé !

— Vous vous comportez comme des gamins. Ultear va finir par vous virer tous les deux.

— Ô grand Loki, prête-nous ton savoir suprême pour aller au-delà de nos différents d'humains insignifiants.

— Tu me glorifies, nota-t-il, incertain de la réaction à adopter.

You're a lion, baby, sourit-elle en caressant ses cheveux.

— J'aime bien quand tu m'appelles comme ça… Attends, se rattrapa-t-il. Tu pourrais oublier ce que je viens de dire ?

— Pourquoi ?

— Parce que ça me gêne ? proposa-t-il devant sa stupidité.

— Désolée.

— Y a un fou furieux qui dort sur ton balcon. Tu veux appeler la police ?

Elle regarda en l'air et le ciel s'ouvrit en deux. Ou son cœur, elle ne savait plus.

Etane était là.

Il s'était débrouillé pour grimper jusqu'à son balcon et y passer la nuit.

Ce n'était pas la première fois qu'il accomplissait une telle prouesse. Il fut un temps où c'était l'unique moyen de la rejoindre sans passer par le corridor. Les commères lui servant de voisines n'auraient pas hésité à dévoiler leur relation illégale.

Dorénavant, l'énorme pot en poterie qui lui servait de cachette manquait à l'appel, le professeur s'était allongé à même le sol pour l'attendre à découvert. Sa caméra de surveillance avait sans doute tout filmé de l'effraction, mais il connaissait le code de l'alarme.

Pourquoi ne l'avait-elle pas changé, depuis tout ce temps ?

— Ce fou furieux est… était l'amour de ma vie, confia-t-elle.

— Tu devrais vraiment revoir tes critères. Attends, c'est lui le prof ?

Juvia grimaça, mal à l'aise. Elle n'avait jamais parlé d'Etane à Loki. Pour quoi faire, après tout ? L'information avait tout d'inutile, il n'avait pas besoin de connaître l'échec de sa vie.

Quand elle retrouva ses clés et ouvrit la porte de l'immeuble, Loki s'engouffra à l'intérieur derrière elle.

— C'est gentil, le remercia-t-elle en grimpant l'escalier.

L'appréhension grandissait dans sa poitrine, et son esprit… eh bien, il était vide de toute pensée rationnelle. Il fallait avouer que ça faisait un moment qu'elle n'avait pas pensé à Etane. Alors trouver quoi lui dire, dans à peine quelques minutes, relevait purement du fantasme cauchemardesque. Ça devait sans doute exister oui, un désir masochiste de ce type où elle revoyait son ex pour l'envoyer en enfer.

Peu importe à quel point son cœur criait.

— Je pourrais me reconvertir en garde du corps.

— T'as des muscles, toi ? plaisanta-t-elle dans une vaine tentative de se détendre.

Honnêtement, sous la veste déboutonnée de son costume noir, il avait bel et bien l'air d'en avoir. Juvia racontait n'importe quoi.

— C'est une demande implicite de te porter comme une princesse ? Je préfère éviter.

— C'est un moyen implicite de dire que je suis grosse ? Je ne mangerai pas moins pour ta belle gueule.

Son sourire grand comme le soleil le rendait encore plus charmant. Il crânait, les yeux brillants. Au lieu de relever le compliment, il s'adossa à l'entrée de son appartement.

En fait, plus la jeune femme passait du temps avec lui, et plus Loki lui paraissait beau. Il était même carrément alléchant, sous les rayons traversant la fenêtre du corridor. Le soleil tombait pile sur son col enserré par une cravate couleur pourpre et creusait des ombres autour de sa silhouette. Si elle osait tendre les doigts, elle pourrait redessiner son tatouage les yeux fermés.

— Ouvre la porte… lui dit-il, car elle gagnait du temps.

Juvia dut s'y reprendre à deux fois, car ses doigts tremblaient autour de la clé.

— Fais comme chez…

Loki considéra à peine le porte-chaussures à l'entrée avant de foncer vers le balcon.

En fait, l'impolitesse et la politesse avaient perdu tout leur sens face aux agissements du roux. D'une part, ses baskets venaient de piétiner son beau tapis color block tufté à la main, et d'autre part, il avait empoigné le bras d'Etane pour le tordre sans ménagement dans son dos. L'intrus fut obligé de le suivre à l'intérieur de son salon.

— …toi, articula-t-elle, éberluée.

Pour une raison ou une autre, Juvia se sentit mal à l'aise au milieu de cet étrange spectacle.

Pourtant, rien de bizarre à l'horizon : sa télé silencieuse en arrêt sur la dernière image vue de Doctor Who, son coussin corail préféré portait encore la marque de son poids et attendait d'être réajusté sur le sofa, même sa vaisselle sale n'avait pas bougé d'un poil à son plus grand malheur. Zéro trace de chat imaginaire, bien sûr.

Etane, bien que la prise de Loki sur son bras soit douloureuse, n'eut aucune autre réaction que de la dévisager.

— Tu as engagé un garde du corps pour te protéger de moi…

Il se foutait d'elle, n'est-ce pas ?

Loki semblait en proie au même doute. En tout cas, si Etane avait pour but de figer le temps, c'était raté. De quel droit se pointait-il ainsi dans sa vie ?

L'ancienne étudiante prit une profonde inspiration pour se calmer. Pas question de se mettre sur la défensive quand l'indifférence était plus dévastatrice.

— Qu'est-ce que tu fais chez moi ? Sur mon balcon qui plus est.

— Vu les circonstances, je m'imaginais plutôt passer par la porte d'entrée. Je… ne sais plus trop ce que je fais ici, pour être honnête.

— Il faudra bien que tu trouves une excuse, avant que j'appelle la police.

— S'il te plaît…

Non ! Ça ne lui plaisait pas du tout.

Cette impression désagréable de confrontation était la dernière chose désirable sur terre. À chaque fois qu'elle posait son regard sur lui, elle revoyait ses baisers trompeurs avec une telle précision qu'elle pourrait se mettre à vomir d'une seconde à l'autre.

La seule chose qui l'empêchait de le foutre dehors, c'était Gray. Du moins, ses tentatives foireuses de vider son esprit.

Si penser à Gray était facile contre les lèvres de l'homme, le faire face à Etane présentait plus de complications que prévu. D'abord, parce que sa beauté ténébreuse lui sautait encore aux yeux. Ensuite, parce que la voix d'Etane lui avait manqué. Cette même voix qui murmurait des mots d'amour, des je t'aime à l'infini, des caresses éphémères qui durent cesser par… ennui. C'était forcément ça, non ? Il s'était lassé.

— Tu es constamment là, quelque part, dans un coin de ma mémoire.

Injuste !

— Dans un coin, souligna-t-elle d'une voix froide.

— Si j'amoindris les choses, c'est parce que ma fierté m'incite à préserver mon égo. Par un coin, il fallait comprendre partout. Tu es partout.

Mais bien sûr.

— Je suis surtout ici, aussi loin que possible du mal que tu m'as fait.

— C'est bien pour ça que je me suis déplacé jusqu'à Phoenix. Ce serait plus difficile de s'expliquer à distance, tu ne crois pas ?

— Il fallait y penser quand je pleurais seule dans ton lit, tu ne crois pas ?

Etane s'humecta les lèvres, détourna le regard pendant une unique seconde, bien trop longue à son goût. C'était officiel : il se foutait vraiment d'elle.

— Tu pourrais demander à ton… ami, de libérer mon bras ? C'est compliqué de réfléchir quand quelqu'un essaie de vous tordre quelque chose.

— Briser les os, précisa Loki d'une voix menaçante.

Wow. Un véritable chevalier servant. Gray l'aurait peut-être déjà fait, s'il était là… Quelle drôle de scène ! Dans son imagination, Gray et Loki la protégeaient d'Etane dans une démonstration chevaleresque la plus nulle du monde.

Non pas qu'elle ait besoin d'une quelconque protection. Etane n'avait jamais rien eu de dangereux, à part ses mots.

— Je n'ai pas peur de toi, Etane. Tu peux le lâcher, Loki, il est inoffensif.

— Tu es sûre ? On dirait plutôt qu'il te harcèle.

— Je ne la harcèle pas ! se défendit-il aussitôt.

— À peine, avec des textos. C'est la première fois que je le revois après un mois entier de vide et de rien. Qu'est-ce que tu veux, Etane ?

Loki se tint dans son ombre tandis que l'invité indésirable se massait l'avant-bras.

— Tu répondais plutôt souvent à ces messages, pour appeler ça du harcèlement.

Juvia évita de réagir, car son téléphone actuel appartenait à quelqu'un d'autre. D'un geste désinvolte, elle reprit le roman entamé la veille, échoué au milieu de son canapé, y glissa son marque-page et le rangea sur l'étagère. Etane ne se démonta pas, il ouvrit encore la bouche :

— Tu te souviens, ce jour où on a regardé les étoiles jusqu'à l'arrivée de l'aube ?

— Je m'en fous de tes étoiles, et je m'en fous de ton aube ! Figure-toi que tout ça, c'est écrit sur une page que j'ai eu le temps de brûler.

— Eh bien, pas moi… Je l'ai préservée. Ça ne te prouve rien, de savoir que j'y pense à chaque seconde de mon existence ? Tu vas me condamner pour une erreur ?

— Une faute. Une faute qui a duré des mois, et des mois… J'ai lu tout votre échange au moins cent fois. Tu me citais dans vos conversations uniquement pour te morfondre sur la contradiction de tes émotions.

— Qui n'existe plus. J'aimerais… tellement de choses pour toi Juvia. Réaliser le rêve que je t'ai arraché, être là pour toi quand tu en as besoin. J'ai encore l'impression de t'avoir volé ton avenir, alors que la chimie comptait plus que tout pour toi. Tu étais douée, tu mérites plus que ça.

— Plus que toi… glissa-t-elle au milieu de son petit discours.

— Quel professeur je fais si je détruis tous tes espoirs ? Si je t'écœure de tout ce que tu as voulu. J'aimerais me racheter, laisse-moi au moins essayer.

— Tu m'as brisé le cœur, Etane. En mille, si je devais compter.

— Alors brise-moi le bras si tu veux, mais laisse-moi au moins le bénéfice du doute. Je ne t'ai jamais rien demandé.

Juvia s'échappa de son regard sombre pour tomber dans celui de Loki.

C'était vraiment bizarre. Ses yeux semblaient différents. D'habitude, une étincelle chaleureuse résidait dans sa prunelle. Sauf qu'en cet instant, l'homme invitait volontairement le froid à avaler sa flamme.

Loki était un bel usurpateur : il imitait le regard glacial de Gray à la perfection. Sa performance méritait le trophée de la meilleure improvisation de l'année.

— J'aime quelqu'un d'autre, dit-elle, les yeux plongés dans ceux de Loki. Tu as perdu ta place dans ma vie.

— C'est lui qui a pris la mienne ?

— Oui voilà, son garde du corps très personnel, lança Loki, presque amusé par la situation.

Juvia laissa échapper un soupir.

— Tu as changé, dit Etane. D'abord, tu m'envoies des messages très insultants, à la limite de l'indécence, et maintenant tu as des désirs violents tournant autour de ma personne.

— Pardon ? Quels messages indécents ?

— Tu sais bien, quand tu m'as envoyé une photo de… ta poitrine, dit-il prudemment en jetant un œil à Loki. Et ceux où tu as réclamé à voir mon sexe.

— Oh. Et tu l'as fait.

Mon dieu. Qu'est-ce que Gray s'est amusé à fabriquer ?

— Répondre à tous tes désirs était un bon départ, parce que j'espérais… reprendre, ce qu'on avait de si précieux à une époque.

— Tu as réussi ?

— À toi de me le dire. On a passé la nuit entière à se parler, ça me semblait plutôt prometteur. D'où ma présence ici.

Face à cette impasse, elle jeta un regard paniqué à Loki, qui avait l'air tout aussi interloqué, avant de se reprendre. Autant être honnête.

— Pourrais-tu me rappeler ce dont on a parlé ?

— Tu ne sais plus, réalisa-t-il. Ou pas. C'est étrange que tu ne saches pas… Un abus d'alcool ? Ça me flatterait que tu te sois tournée vers moi dans un moment de faiblesse. À part si tu fais semblant, car maître Hung ici présent attend son tour.

Elle était presque certaine que Loki n'avait pas le temps d'apprendre à maîtriser les arts martiaux. Il en avait juste assez pour jouer à des jeux du genre.

— Tu es à la limite de mon indifférence.

— Je ne comprends pas. Tu as demandé à me voir en vrai, ce que je n'ai pu accepter. Tu avais l'air plutôt froide, et distante, comme si j'étais ce qu'il y avait de plus insignifiant à tes yeux. Mais… ensuite, tu es devenu plus… séduisante.

— Séduisante ?

— Troublante. Je ne suis qu'un homme Juvia, m'envoyer des photos aguicheuses de toi allait forcément faire réagir cette partie de mon cerveau.

— Ta queue, donc.

— J'essayais de le formuler de manière moins directe, mais tu es devenue beaucoup moins évasive.

Loki eu l'audace de sourire, avant de le dissimuler en se mordant la lèvre. Fascinant, comme le caméraman arrivait encore une fois à se fondre dans le décor et se faire oublier. Mais elle était censée savoir où la caméra se situait. Juste là, à gauche de l'ombre d'Etane, son objectif pointé dans sa direction.

— Qu'as-tu vu… en premier, sur les photos ?

— Pas grand-chose… ton ventre, ta poitrine, tes cuisses… Tu as tout fait pour répondre à mon fantasme. Juste assez de détails, sans trop en dévoiler.

— Et tu as reconnu ma peau, dans ces détails.

Juvia n'avait jamais pris de telles photos.

— Je pourrais la reconnaître parmi un milliard.

— Waouh…

— Je ne savais pas que la taille importait tant à tes yeux. Et elle est respectable… Tout ceci est dérisoire. Je te l'ai déjà dit, ce n'est pas le sexe qui me manque tant chez toi. C'est… toi. Dans ton entièreté. Tu es inoubliable, Juvia.

C'était bel et bien dérisoire, mais Gray s'était amusé à chambrer son ex de la plus puérile des manières.

— Qu'ai-je dit d'autre ?

— Hormis ton adoration pour les sujets les plus grivois de l'univers ? Tu as dit que tu refusais de penser à moi, et que si je voulais, je te cite, « mériter la victoire », il me faudrait rattraper un million d'années lumières.

Il écarta les bras dans le vide.

— Alors me voici. Vulnérable et à ta merci.

— Il te suffit de quelques provocations pour oublier ta nouvelle copine ? Dans mes souvenirs, c'est moi, que tu as oubliée de cette manière.

— Je ne t'ai pas oubliée. C'était… un écart. Un souffle, pour respirer.

Le pic dans son cœur lui rappela toute la douleur qu'elle avait ressentie en découvrant chacun des mails échangés.

— Parce que j'étais trop étouffante… je te voulais pour moi. Dans ton entièreté. Parce que je t'aimais, moi.

— Ce n'était pas un reproche, je m'exprime mal.

— Pour quelqu'un qui a traversé tous ces kilomètres, t'as l'air plutôt paumé dans ton discours. Je crois même que t'arrives à sa fin. Impressionne-moi…

Il se noyait dans l'improvisation.

— Tu es devenue détestable, en fait.

Cette fois, Loki éclata carrément de rire.

— T'arranges vraiment pas ton cas, mec.

— J'ai pas de conseil à recevoir de la part d'un homme violent.

Le concerné leva les mains en l'air, non-coupable.

— Regarde-moi…

Ce qu'elle fit sans hésiter, elle braqua son indifférence sur lui. Ça semblait presque le choquer, de voir à quel point il ne comptait plus.

— Tu aimerais que je m'en aille, nota-t-il.

— Pas du tout. Tu peux rester, partir, faire tout ce que tu veux faire. Ce n'est pas à moi de te dicter ta liberté. Je ne peux t'empêcher de grimper jusqu'à mon balcon.

— À part que c'est sa baraque, tout de même, ponctua doucement Loki.

— Je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre vous deux, mais tu devrais plutôt perdre ton temps chez Jenny.

— Tu es en train de m'humilier.

— Non. Je suis en train de te sortir de ma vie. Tu préfères retourner par où t'es arrivé ? demanda-t-elle en indiquant le balcon.

— Tu tiens vraiment à me briser…

Il se dirigea lui-même vers la porte d'entrée. Leurs adieux déchiraient le silence comme un cri amer, mais nulle parole ne fut prononcée. À peine le bruit du loquet.

Elle se doutait bien que l'ancienne Juvia aurait pu le retenir : « Attends, Etane, pitié ne pars pas… », et elle aurait fait avec ses ténèbres. Comme avant, pendant ces longs mois de peine solitaire, à chaque fois que l'homme échangeait avec son amante. Son monde s'était effondré à la seconde même où le premier hello avait été gravé noir sur blanc.

Quand la porte se referma, Juvia profita du soulagement qui l'envahit.

Elle s'écroula sur son canapé et cacha son visage dans ses mains.


— J'aimerais bien prendre des photos sexy de toi rien que pour lui montrer la différence entre une divinité et une inconnue.

— Qui te dit qu'elles ne m'appartiennent pas ?

— C'est pas ton genre de faire ça.

— Tu ne me connais pas…

— Tu crois ?

Il laissa échapper un bref soupir, desserra sa cravate et fit un pas de plus dans sa direction.

— T'es le genre à regarder des banalités sur Netflix le samedi soir au lieu de sortir t'amuser avec tes copines, si tu en as, dit-il en indiquant sa télé.

Juvia plissa les paupières.

— Tu aimes sans doute plus la noisette que la vanille. Tu adores les histoires qui font peur, mais tu regardes les scènes d'horreur à travers tes doigts écartés. C'est putain d'adorable.

Il prenait ça pour un challenge ? Elle lui jeta un regard sceptique.

— Tu détestes travailler chez Fragrance, ça te donne l'impression d'avoir raté… non pas ta vie, mais au moins une bonne partie. Tu crèves d'envie de te barrer de Phoenix, sauf que la maison de retraite de ta grand-mère se trouve à proximité de ce trou perdu. Et tu es attentionnée.

Ce mec avait appris son dossier par coeur. En plus de mémoriser les informations obligatoires, il les interprétait à sa manière. Juvia n'avait pas besoin de quitter Phoenix : son appartement était là, son job était là, sa grand-mère était là, et où irait-elle ? Ce n'était pas comme si elle comptait changer de vie.

Puis c'était quoi, cette histoire de noisette et de vanille ? Il lui arrivait de rajouter, de temps à autre, du caramel dans son mocha, pour changer. De toute façon, elle aimait le thé noir.

Elle croisa les bras, et lui fit signe de poursuivre son analyse. Il se mordit la lèvre avant de parler.

— Tu aimes qu'une langue joue avec tes zones érogènes, tes seins, l'intérieur de ta hanche droite ; embrasser ton poignet te fait tressaillir. Tu préfères ma manière de te caresser, et j'adore te caresser. Tu ne te soumets qu'à plus fort que toi. Tu détestes quand je t'embrasse, mais tu adores quand je te fais jouir.

— Ça en fait des choses à propos de toi, dans tout ce moi. Autre chose ?

— J'arrive au plus important.

— Je t'en prie, ça me flatte.

— Tu aimes Gray. Tu l'admires, tu l'adores, et tu vis pour lui. T'es même complètement à ses pieds.

— Je ne vis pour personne, souffla-t-elle. Qu'est-ce que tu cherches à prouver ?

Elle soutint son regard sans ciller.

— Rien. T'avais l'air de penser qu'on ne se connaissait pas.

— Je ne savais pas que tu pratiquais un sport de combat.

Loki sourit et s'agenouilla sur le tapis, juste devant elle.

— Pratiquais. J'ai surtout eu de la chance de tomber sur un adversaire docile. S'il avait voulu te blesser, il l'aurait fait.

— C'est pas ça qui manque…

Son invité la déchaussa et mit soigneusement leurs chaussures à l'entrée du salon avant de retourner à sa place. Il aurait pu relever sa robe de nouveau, mais il se l'interdit. À la place, il tint son pied droit dans le creux de sa paume et lui offrit le regard le plus sexuel de toute son existence. Bon, il fallait admettre qu'elle avait déjà vu Gray faire pire — ou mieux —, mais pour l'instant, seul Loki se trouvait à ses pieds. La différence, c'était qu'elle ne savait jamais si Gray jouait un rôle ou pas, alors que le lion, lui, brillait par sa sincérité.

Ses doigts habiles massaient la plante de son pied.

— Je ne sais pas pourquoi j'ai envie de pleurer, lui confia-t-elle à voix basse, les yeux mi-clos.

— Tu le connais depuis longtemps ?

— Depuis… ma deuxième année. Je crois que j'ai toujours été amoureuse de lui, un véritable coup de foudre.

— Pourquoi tu n'as pas repris tes études ?

Juvia haussa une épaule et ce simple geste suffit à briser l'assurance qu'elle se donnait. Ses mains se portèrent aussitôt à ses yeux pour dissimuler ses cils humides. Elle n'allait pas se mettre encore une fois à pleurer après le départ d'Etane ! Il était vraiment parti, cette fois. Pour de bon.

Pour de bon.

— Hey, chuchota Loki. Viens là. Tout va bien.

Elle se sentait tellement faible dans ses bras, mais jamais il ne relâcha son étreinte. Il glissa une main autour de sa nuque et la tint fermement contre lui. Il sentait comme le blé sous un soleil d'été.

C'était vraiment nul, de craquer ainsi. N'était-elle pas censée être devenue plus forte ? Le jour où ils s'étaient disputés à cause de Jenny, elle se souvenait encore de cet espoir incertain qu'elle avait eu. L'espoir que tout s'arrange par miracle, que le temps efface sa faute, que sa jalousie oublie tout, de la trahison d'Etane, des mots échangés avec cette autre femme, plus mature qu'une gamine de vingt-cinq ans.

À chaque fois que l'espérance emplissait son cœur, Etane l'avait massacrée : il avait même opté pour rencontrer son amante au lieu de réparer ce qu'il avait brisé.

Était-ce vraiment de l'espoir qu'elle avait ressenti plus tôt ?

Sauf que c'était ridicule : Etane n'était pas revenu pour elle, mais pour la version de Juvia que Gray avait dépeint. S'ils n'avaient pas échangé leur téléphone, jamais Etane ne serait venu à Phoenix pour l'attendre sur son balcon. Techniquement… Etane était revenu pour Gray.

Juvia eut un petit éclat de rire qui fit trembler ses épaules.

— Tu vas mieux ? s'enquit Loki.

Il dégagea des mèches de son regard et inspecta son sourire plein de larmes. Juvia n'eut même pas le temps de réfléchir, Loki posa un simple baiser sur ses lèvres. Elle aurait pu protester, lui dire que de toute façon, il fallait qu'ils arrêtent de faire ça car c'était compliqué de penser à Gray s'il caressait sa bouche avec la sienne. Seul Gray devrait avoir ce droit…

Juvia pensa donc à Gray, puis à ce qu'il était en train de fabriquer, puis inévitablement à Sorano. Est-ce que Gray embrassait Sora ?

— T'avais l'air d'aller mieux, avant toutes ces envies meurtrières. Est-ce que je devrais m'en aller ?

— Reste, souffla Juvia en retenant son poignet. Excuse-moi, je suis la pire hôtesse. Je dois sûrement avoir… rien, dans mon frigo. À part si tu aimes le thé vert glacé.

Son invité caressa une dernière fois sa joue avant de reprendre ses mains pour lui. Il se releva et s'étira comme un chat.

Loki semblait découvrir pour la première fois le reste de son appartement.

— Non, je n'aime pas le thé vert glacé, souffla-t-il en repérant ce qu'il cherchait. Mais tu as sans doute un pack de bières planqué quelque part.

— Je t'en prie, fouille autant que tu veux, lui lança-t-elle pendant qu'il ouvrait son frigo.

Il ressortit sa tête rousse avec… une canette de bière. Qui l'eut cru ? Une rescapée de ses soirées dépressives. Loki revint vers elle avec ses maigres trouvailles et posa son thé glacé au ginseng sur sa table basse ainsi qu'une assiette de crackers.

— Je devrais t'offrir un caddie, tu sais, pour faire tes courses de manière plus régulière. Tu ferais pas long feu en cas d'attaque de zombies.

Une réplique bien sentie à propos de son alcoolisme matinal n'aurait pas été de trop, mais il était vrai que Loki se levait bien plus tôt que l'aurore.

— Je ne crois pas que ta bière soit d'une quelconque aide.

Avant qu'il ne puisse se lancer dans un débat sur les mort-vivants, le téléphone de Loki vibra dans sa poche. Tandis qu'il décrochait, Juvia se dirigea vers la salle de bain pour se débarbouiller le visage.

Mon dieu, son reflet lui renvoyait une image effrayante. Comment Loki faisait pour avoir envie d'embrasser une telle créature ? Des sillons de larmes restaient collés à sa peau.

— T'es vraiment stupide, lança-t-elle à son miroir avant de se déshabiller.

— Je vais devoir y aller, lui parvint la voix de Loki. J'avais oublié que j'avais rendez-vous avec des personnes moins charmantes que toi. Je passe te chercher pour aller au studio cet aprèm ? Bordel… Laisse tomber, j'ai plus trop envie de partir.

Loki s'adossa au chambranle de la porte de sa salle d'eau et lui servit un sourire lubrique. Elle lui jeta son soutien-gorge en pleine face et il le tint contre son cœur comme un cadeau.

— Casse-toi !

— Je t'ai déjà vue à poil, bébé.

— Argh. M'appelle pas comme ça !

Il riait, ce crétin. Juvia décida de l'ignorer : après tout, il avait raison, il avait même vu plus que son corps dénudé. Elle était convaincue qu'à quatre heures du matin, l'homme passait son temps à vénérer chacun de ses pixels. Le jet d'eau s'écrasa sur son crâne et la dernière chose qu'elle entendit de lui, ce fut son au revoir.

Loki devait la déposer au Fragrance mais son rendez-vous devait être bien plus important. Après une douche rapide, son iPhone vibra sur la table basse pendant qu'elle se préparait.

Sorano Aujourd'hui à 10:42

C'est moi ou tu te promènes sans caleçon sous ton jean ? Je suis en feu. Chéri…

Smiley cœur, smiley feu, smiley pêche. Juvia faillit jeter le téléphone contre la vitre. Elle savait bien qu'elle n'avait pas le droit de s'approprier une vie qui ne lui appartenait pas, c'était une intrusion mentale que… Non, attendez. Gray avait carrément envoyé des photos d'elle nue à Etane !

Certes, c'était sans doute les images d'une inconnue, mais Juvia ne prenait aucun risque.

Gray Aujourd'hui à 10:44

T'es répugnante quand tu m'appelles comme ça.

Sorano Aujourd'hui à 10:55

Aie, fais-moi mal

Gray Aujourd'hui à 10:56

Je n'ai pas envie de jouer à ce jeu. Pas avec toi.

Sorano Aujourd'hui à 11:02

Je préfère jouer avec toi.

Juvia fixa le message, interloquée. Qu'est-ce que la girafe racontait tout à coup ? Elle se rassit sur son canapé et prit plusieurs gorgées de son thé, avant de trouver quoi répondre.

Gray Aujourd'hui à 11:15

Peu importe, j'arrête de jouer.

Sorano Aujourd'hui à 11:16

Tu veux passer aux choses sérieuses ?

Gray Aujourd'hui à 11:17

À autre chose, qui ne soit pas délavée, violette et particulièrement sale ; toi. Arrête de me coller à la queue.

Sorano Aujourd'hui à 11:18

Haha… Tu sais que je ne parle pas comme ça.

Oh.

Le problème avec cet homme, c'était son imprévisibilité. Quand elle pensait enfin avoir le contrôle total sur ses émotions, il se débrouillait toujours pour la chambouler.

D'accord, elle n'était plus en train de parler à Sorano, mais bel et bien à Gray Fullbuster.

À quel moment avait-il pris le téléphone des mains de la pâle ? Sans doute presque depuis le début, s'il se trouvait déjà dans les parages.

Le premier message de Sorano n'avait aucun sens. Juvia relut plusieurs fois la conversation, avant de réaliser quelque chose de primordial ; désagréable, qui lui rappelait que Gray n'était qu'un vil démon qu'elle n'était pas censée aimer.

Gray Aujourd'hui à 11:20

Vous avez aussi échangé de vie avec Sorano ? Rendez-moi mon portable au moins.

Sorano Aujourd'hui à 11:21

Elle ne comprenait pas comment je pouvais être là et ailleurs en même temps. J'ai dû inventer un scénario digne du meilleur livre SF.

Gray Aujourd'hui à 11:22

Ça lui arrive souvent de vous écrire en votre présence ? Quel roleplay de mauvais goût.

Sorano Aujourd'hui à 11:22

J'étais sous la douche.

Gray Aujourd'hui à 11:24

N'oubliez pas d'effacer nos messages avant qu'elle reprenne la barre.

Sorano Aujourd'hui à 11:25

Elle la prend bien, en effet.

Gray Aujourd'hui à 11:26

Vous êtes en train de la baiser pendant que vous me parlez ?

Sorano Aujourd'hui à 11:27

Que veux-tu ? J'ai l'esprit ailleurs.

Putain, il flirtait.

Juvia marqua une pause et laissa le sentiment de bienêtre se répandre dans sa poitrine. C'était délectable au plus haut point quand son cœur tremblait ainsi pour Gray. Se réjouir d'une telle nouvelle devait être aussi fou que d'imaginer qu'il pensait à elle.

Quel menteur. Sorano n'était pas assez bleue pour réussir à lui rappeler Juvia et elle ne le laisserait jamais prendre son téléphone pendant leurs ébats. Cette image mentale réussit à ternir sa joie, mais ce n'était pas bien grave car il envoya un dernier message :

Sorano Aujourd'hui à 11:29

Fuck. Tu vas me faire passer pour un précoce.

La jeune femme coinça sa lèvre entre ses dents, mais en vain, son sourire était incontrôlable. Puis, les messages de Gray disparurent petit à petit tandis qu'il les effaçait de leur conversation. Juvia s'empressa de faire de même jusqu'au premier.

Elle avait l'étrange impression de partager un secret avec l'homme.


Le paravent asiatique dissimulait sa folie.

Son reflet renvoyait une image obscène : les joues rougies, la gorge offerte, les dents mordant sa lèvre inférieure afin de taire ses bruits.

Ses yeux bleu terne lui rendaient son regard, elle osait à peine respirer.

Elle se perdit dans le vert assombri par le désir. Il avait le regard d'un animal à sang froid.

— Tu aimes ça ? articula-t-il et elle dut lire sur ses lèvres.

Elle était la seule perverse à dévoiler son intimité à l'air, les cuisses écartées devant le miroir. Juvia ouvrit la bouche pour répondre mais seul un halètement lui échappa. Il la fit taire avec sa main libre, puis se pencha sur son épaule sans briser le contact visuel.

— Attends, souffla-t-elle en tremblant contre ses mains. Fais pas ça…

— Non. Jouis maintenant.

Ses doigts produisaient des bruits plus indécents les uns que les autres. Il lui faisait perdre la tête, à la baiser comme ça.

— Loki…

— Dis-le encore.

Juvia chuchota une fois de plus son nom alors que la vague de plaisir inondait son corps.

Dans le miroir glacé, Loki avait l'air de Gray.

Tout s'accéléra : du doux murmur de l'onde jusqu'au tsunami plein de cendres. Elle dévorait les doigts du dieu vivant. Loki continua sa caresse charnelle jusqu'à l'extinction du feu dans ses membres fébriles ; ce n'est qu'à cet instant qu'il ralentit la cadence.

— Tu vois que t'as encore envie de lui, jugea Loki en s'essuyant la main.

Le souffle court, elle chuchota :

— Tu l'imites à la perfection.

— Super… En attendant, il n'est toujours pas arrivé. Ultear va le buter.

Loki la fit pivoter et s'agenouilla devant elle. Il lui fit encore écarter les jambes.

Juvia rit et contra son geste.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je te prépare.

Elle caressa ses mèches caramel, douce valse sous sa peau. L'homme prit ce geste pour un feu vert, il posa ses foutues lèvres sur son intimité.

— Tu devrais arrêter…

— Je devrais, mais t'es pas assez douée toute seule.

— Mirajane m'a offert ce sextoy bleu, quelque part dans le tiroir. Il est encore neuf.

— C'est moi, ton sextoy.

Elle baissa les yeux sur son sourire de crétin, fier de lui. Ses lèvres luisaient de cyprine. Il inséra encore ses doigts en elle et fit ce truc si délicieux qu'elle faillit se mettre à gémir.

— T'es censée recourber tes doigts, à l'entrée. Tu me sens bien, là ?

Juvia hocha la tête deux fois au moins. Il la rendait dingue.

Il était à genoux et elle ne savait plus à quel moment il était devenu son esclave.

— Ça te va vraiment que je continue de penser à Gray quand tu fais ça ?

— Tu vas encore me poser cette question ?

— Tais-toi…

Loki sourit, perfide, et colla sa langue contre son bouton enflé par le désir. C'était tellement indécent qu'elle en tremblait. Cet homme connaissait son plaisir sur le bout des doigts, il savait exactement comment la lécher, comment la caresser, comment lui faire perdre la tête. De toute façon, il avait beau lui expliquer à quelle distance se trouvait son point G, Juvia préférait le laisser faire. Bon sang, elle allait encore jouir.

Juvia tira sur ses cheveux pour l'arrêter.

— Déjà ?

— Tu me fatigues, souffla-t-elle. Gray n'est même pas encore arrivé.

— Raison de plus.

Dans le studio, la moitié de l'équipe manquait à l'appel. Ultear prenait un café avec Jellal sur la terrasse. Luxus, un certain Zeref et une femme qui s'était présentée sous le nom de Mavis étaient les seuls à traîner près de la scène.

Juvia était arrivée assez tôt, mais Gray passait encore son temps entre les cuisses de Sorano. Du moins, elle le supposait vu l'absence de l'acteur. En tout cas, il prenait un malin plaisir à obéir à sa consigne : se taper Sorano autant de fois qu'il le désirait. Cela dit, il lui en fallait encore combien pour la sortir de son système ? À croire que cette femme l'avait enchaîné à son lit.

Juvia commençait à douter de sa patience — non pas qu'elle ait pu faire preuve de calme quand il s'agissait de Gray.

— On devrait arrêter…

— J'ai pas envie d'avoir cette conversation, rétorqua Loki.

— Quelle conversation ? Tu sais très bien que ce qu'on fait est à la limite de la folie.

Il posa encore sa bouche sur son sexe et demeura là, bien décidé à l'ignorer. Elle s'efforça de fuir la luxure.

— Pourquoi arrêter ? demanda-t-il, toujours à genoux. On est tous les deux gagnants dans cette affaire.

— Euh… Je vois plus ou moins ce que j'y gagne, mais t'es plutôt flou, comme mec.

— Tu veux dire que je suis le super héros dont t'as toujours rêvé.

— Un véritable dieu. Qu'est-ce que tu gagnes à rendre Gray jaloux ?

— De la satisfaction personnelle. C'est une question d'éthique. Une place au paradis m'attend déjà.

Juvia éclata de rire.

— Ou en enfer, parce que tu mytho comme tu respires.

Il se releva.

— On pourrait pas baiser plutôt ?

— Tu ne m'as jamais pénétrée avec autre chose que… tes doigts et ta langue.

— T'as raison. Je devrais te baiser. Allonge-toi, ma queue va mieux t'ouvrir que mes doigts.

Mais sa seule initiative consistait à dire ces mots stupides. Il ne fit rien de plus que rester planté là, les yeux dans les siens, la lèvre maltraitée par ses dents. Son assurance brisée en mille.

— Non, merci. Tu devrais arrêter de jouer ce rôle.

— Le connard ou l'esclave ?

— Les deux…

Loki mit ses mains dans ses poches et grimaça, avant de soupirer.

— Je n'ai pas envie de… disparaître.

Son sourire avait un goût de désespoir.

Ses dents s'enfoncèrent davantage dans sa lèvre. Il allait vraiment se mettre à saigner, à force.

— Pourquoi me choisir comme nouvelle maîtresse ? le relança-t-elle.

— Parce que ça me plaît, j'aime bien t'aider. Avec Gray.

Juvia haussa les sourcils.

— Tu te sens utile ?

— Si utile veut dire risquer de me faire tuer par mon meilleur pote, ouais plutôt. C'est un interrogatoire ici ? À la base, je voulais juste te prêter un coup de… main, rit-il en agitant ses doigts.

Pervers.

— Ok, dernière question, et je te lâche avec ça. J'essaie de comprendre ce que t'y gagnes.

— Rien.

— C'était pas la question. Que veux-tu dire par disparaître ?

Loki semblait préparé à cette question, le calme dont il fit preuve était suspect.

— Cesser d'exister. C'est une définition plutôt commune, dans le dictionnaire.

— Ça aurait pu être devenir invisible, comme un super héros. Tu m'as l'air très… en forme, pour quelqu'un qui risque de disparaître.

Il sourit.

— J'ai déjà répondu à ta dernière question.

— C'est pas drôle Loki. Ne meurs pas.

Elle avait assez eu affaire aux envies suicidaires pour reconnaître les symptômes dépressifs, mais cet homme montrait tout sauf ce désir morbide. L'unique qu'il présentait se trouvait être celui qui rendait sa queue aussi dure.

Il baissa la tête et souffla :

— À vos ordres, maîtresse.

Juvia tira quelque peu sur sa jupe d'étudiante, mal à l'aise.

— T'es prête ? Tu vas prendre la queue de Gray pendant… au moins deux heures. Enfin, hormis les pauses café.

— Quoi ? Tu me proposes encore de m'élargir avec la tienne ?

Son sourire de crétin répondait à sa question.

— Je suis prête. C'est toujours toi qui nous filmes ?

— De très près. C'est moi qui vais être jaloux.

— Le karma… le chambra-t-elle, vilaine.

— Je dois être masochiste pour bander malgré tout.

Puis il jeta un œil par-dessus le paravent.

— Gray se fait engueuler.

Loki s'éclipsa des loges féminines avec la même discrétion qu'à son arrivée. Elle fit de son mieux pour se rassurer, mais quelque chose lui échappait.

Elle refusait de croire que son instinct se trompait, et elle se promit de garder un œil sur Loki. C'était vraiment bizarre, ce qu'il disait.

Prenant une profonde inspiration, elle lissa encore sa jupe, s'assura que rien ne trahissait leur écart et rejoignit le reste de l'équipe.

#11


La première chose qui lui sauta aux yeux, ce fut la nudité de Gray.

Presque.

Torse nu, il attendait au centre de la scène dans un pantalon noir. Une chambre à coucher avait remplacé la salle de classe. Près de l'armoire fermée, le lit king size était recouvert d'un drap en soie brillante couleur nuit. Les oreillers avaient opté pour le même luxe. Le meuble semblait attendre d'être souillé. Cependant, Gray gardait ses distances par précaution : les retouches de son tatouage prenaient plus de temps pour sécher.

Habillé ainsi, l'homme correspondait parfaitement à l'image de démon qu'elle s'était faite de lui. Son tatouage à l'encre de chine recouvrait une bonne partie de son corps et seul le mot ténèbres pouvait le définir.

Mais Juvia n'avait pas à baver devant son corps parfait. Elle se posta près de lui et s'obstina à l'ignorer. Loki, caméra à l'épaule, vérifiait les derniers réglages.

Gray s'empara de son poignet meurtri et le serra contre lui.

— Quoi ? feignit-elle.

— Je vais devoir te jeter sur le lit tout à l'heure, dis-moi si je serre trop fort.

Il serra en effet trop fort, mais elle le soupçonnait de faire exprès. Il relâcha sa poigne sous son regard assassin, et mit doucement une main autour de sa taille. On aurait cru qu'ils dansaient. Sans musique, avec pour seul bruitage les conversations techniques autour d'eux.

— Accompagne mon mouvement.

Juvia suivit chacune de ses directives, mais il refusait de la jeter comme prévu.

— T'es pas assez détendue.

— Je ne suis pas acrobate…

— Ça n'a rien à voir. Le geste doit venir de toi, c'est moi qui vais simuler.

— En place s'il vous plaît, les interpella Ultear. Gray, Juvia, on commence par la partie Gali Wright où ils sont encore dans leur jeu de dominant dominée. C'est quand vous voulez.

Juvia avait beau connaître le script, elle n'avait pas eu l'occasion de s'entraîner. De toute façon, qu'est-ce qui changeait en Gali à cet instant ?

L'étudiante était déjà amoureuse de son professeur, elle acceptait les sévices qu'il lui infligeait tant qu'elle passait du temps avec lui, près de son corps — ou plutôt sa queue. Dans cette scène, Gali connaissait tous les risques pris à se retrouver ainsi dans une chambre d'hôtel avec son professeur.

Gali dessina une croix imaginaire là où résidait le cœur gelé de Monsieur Wright. Sous son toucher, la perfection de sa chair lui criait l'impossible, mais le côté noirci lui rappelait toujours à quel point elle était une idiote d'attendre quelque chose de lui. Tout ce qu'elle arrivait à faire, c'était se faire désirer. Oui, Gali le rendrait fou autant qu'il la rendait folle. Son index dessina ses muscles et se perdit plus bas, où elle flatta le sexe de l'homme.

Zéro réaction. Zéro érection, pour le coup.

Pendant cinq secondes, elle considéra la possibilité de sortir son sexe, s'agenouiller et le prendre dans sa bouche, mais Gali fit une erreur impardonnable. Elle braqua un regard accusateur sur Gray et aussitôt, le verdict tomba :

— Coupé !

Merde.

— Un problème ? la provoqua aussitôt Gray, vaguement amusé par la situation.

— Aucun.

— Je vais te toucher maintenant, la prévint-il.

— C'est noté.

— Vous comptez baiser ou vous entretuer ? leur demanda Loki. Ça promet d'être super sanglant.

Il se trouvait à quelques pas, derrière sa caméra. Il ajouta :

— Quand tu t'amuses avec, tu pourrais sourire comme tu sais le faire ?

— J'essaie, rétorqua l'actrice.

— Quand vous voulez, leur dit Ultear.

— Fais-moi bander, chuchota Gray.

Elle jura l'avoir vu passer le bout de sa langue sur ses dents, mais très vite le loup dissimula ses crocs et se remit dans son personnage.

Gali, donc, fit bander Gray Wright. Elle y mit tout son cœur, les cils baissés sur son regard réservé, son décolleté sous le nez du professeur, sa main empoigna son sexe à travers le tissu. Il était si chaud dans le creux de sa paume, qu'elle resserra doucement autour de lui et la friction répétitive la mena à son but. L'appréhension grandissait dans son cœur à la même vitesse que le désir se répandait dans ses prunelles. En vérité, son envie s'éveillait avec plus de fougue et bientôt, elle se retrouva à se frotter contre le corps de l'homme. Elle le voulait, rien que pour elle.

Gali s'éloigna.

Elle porta un index fautif à sa bouche et y goûta sans oser affronter le regard glacial. Un sourire perfide jouait sur le coin de ses lèvres. L'heure de se faire désirer venait de sonner.

— Tu joues si mal, Gali Winters.

Tout se passa trop vite pour sa compréhension. À un moment ou un autre, elle s'était retrouvée dans les bras de Gray, ce qui était loin de représenter son dernier désir sur terre, mais il venait carrément de la jeter sur le lit comme un vulgaire objet insignifiant ! Juvia s'attendait à son mouvement, elle avait toutefois mal calculé la force de l'homme. OK, il l'avait poussée et elle s'était un peu mal rattrapée, mais Gray était dorénavant sur elle et…

— On la refait, décida Ultear.

Juvia soupira, le nez enfoui dans le matelas.

— C'était pas si mal, dit Gray contre son oreille avant de se relever.

Pas si mal se transforma lentement en une douce torture. À chaque fois qu'il la forçait à s'allonger à plat ventre, sa main finissait sur son postérieur en une claque sonore. Ils durent abandonner ce dernier point, au profit d'une caresse, qui finit entre ses cuisses. Mais Ultear la prenait pour une cascadeuse, ou quelque chose du même bord, elle exigeait d'eux la perfection.

Si ce n'était pas Gray qui oubliait de la regarder avec le bon regard — sans doute un mélange de désir et de pseudo amour —, c'était Juvia qui ratait son atterrissage sur le matelas moelleux. Ses épaules raides n'aidaient en rien, et à force, elle s'essoufflait.

— On fait une pause.

Les bras en croix, elle resta allongée sur le lit. L'air familier était déstabilisant. Gray mit ses mains dans ses poches pendant qu'il… la reluquait ?

— Dieu est une femme, souffla Loki.

— Et elle a les cheveux bleus.

En baissant le regard, elle se rendit compte de sa tenue. Après l'avoir autant malmenée, sa jupe remontait au-dessus de son ventre et dévoilait sa peau. Ses chaussettes montantes cachaient à peine ses genoux.

Pendant plusieurs secondes, Juvia demeura immobile sous leur regard. Une partie d'elle lui sommait de dissimuler son indécence, mais les prunelles hypnotisées effleuraient sans toucher… Juvia se sentait désirable, et désirée. Ça devait faire une décennie au moins qu'Etane avait cessé de brûler pour elle.

Elle ferma les yeux et profita de cette minute, si paisible dans les bras invisibles. C'était comme flotter sur l'eau.

— J'ai besoin d'un café, décida Loki. Je peux te taxer une clope ?

Il fuyait.

Juvia se rassit aussitôt, ahurie. Était-ce vraiment le monteur vidéo qui venait de demander ça ? Machinal, Gray sortit son paquet de cigarettes avant de se raviser.

— Tu peux toujours te brosser, siffla-t-il.

Il avait clairement l'air de lui en vouloir d'avoir envisagé de fumer.

Loki serra l'épaule de Gray pendant au moins cinq bonnes secondes. En réponse à son geste, l'acteur porta une main à la tête de son ami et la caressa d'une tendresse déconcertante. En tout cas, ça suffisait à préserver la vie du caméraman : Loki se résigna, avant de quitter la scène verte.

Juvia jeta un œil à l'entrejambe de l'acteur. C'était bizarre comme le temps s'écoulait à petit feu quand l'homme bandait. Ultear faisait confiance à Gray pour tenir son érection sur une longue période, pause incluse.

Ses pupilles avaient une taille normale : pas de signe de drogue injectée où que ce soit.

— On ne devrait pas s'entraîner à faire autre chose ?

Gray lui tendit une main qu'elle prit. Il délivra son érection de sa prison vestimentaire, enroula ses doigts autour son sexe et pressa plus fort sa poigne fébrile. Il lui montra la pression exacte qu'il appréciait.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Me tutoie pas quand tu me branles dans un studio X.

— Je ne vais pas le faire longtemps, il paraît que vous êtes précoce.

— Je peux tenir encore quinze secondes, la railla-t-il. Un… deux… trois…

Le décompte chuchoté suivait le rythme d'une faible pluie. Il trichait. Les secondes duraient plus que nécessaire. Sa respiration était calme et contrôlée. Elle aurait pu croire qu'à force, quelque chose allait finir par se passer. Ne serait-ce que dans son regard, où la froideur demeurait intacte.

À la septième seconde qui durait une décennie, Juvia lui adressa le sourire le plus lubrique de l'univers. Elle le prit dans sa bouche brûlante et, sans détacher son regard du sien, enroula sa langue tout autour. Le goût de son désir avait au moins le mérite de récompenser ses efforts.

Mieux encore. Gray jura entre ses dents, la huitième seconde n'arriva jamais car il la retint de continuer.

Elle passa sa langue sur ses lèvres, se délectant de sa victoire. Ça avait vraiment bon goût : la queue de Gray et le triomphe. Elle ne lui avouerait pas qu'elle était plutôt excitée, après son petit manège.

— C'est un manque de professionnalisme, ça.

— Désolée, je prends Sorano comme exemple. Vous l'avez senti ?

— Retourne-toi, souffla-t-il. Tu me sentiras tout aussi bien.

— Maintenant ? paniqua Juvia. Je ne suis même pas… d'humeur.

— T'as qu'à penser à Sorano et moi, ça te fera un petit film porno personnel dans ta tête.

Putain, il était blessant. Juvia eut du mal à déglutir.

Ultear se rassit derrière l'écran et les appela à se remettre en place. Quant à Loki, il se réinstalla derrière la caméra et l'interrogea du regard.

Avait-elle l'air aussi en colère que ça ? Elle n'était pas furieuse, mais profondément blessée que Gray ait pu proposer de rajouter Sorano dans sa tête. Non pas qu'elle n'avait pas imaginé leurs ébats charnels, mais ce n'était pas de l'excitation qu'elle ressentait. Juste un profond dégoût devant ce tableau dégueulasse.

— Si c'est ça votre technique pour draguer, vous êtes désespérant.

— J'ai pas besoin de te draguer.

Le nez enfoui dans le matelas, elle grogna.

— Action !

Gali tendit son postérieur vers la main de Wright, qui la fit languir. Quémandeuse, elle gigota quelque peu pour réclamer ses doigts ; qu'il la fesse, qu'il la prenne, qu'il lui fasse subir tout ce qu'elle méritait. Au détriment de ses doigts, ce fut sa langue qui passa partout dans les zones les plus indécentes de son intimité.

D'abord, il l'embrassa, apportant de la douceur là où la morsure aurait dû l'agacer. Puis, ses mains l'attrapèrent, écartèrent sa croupe opaline comme une pêche blanche scindée en deux ; et tant qu'à parler de fruit juteux, il y plongea sa langue. Jamais personne ne l'avait léchée dans une zone aussi intime. Envahie par un plaisir honteux, elle remercia le ciel de faire face au matelas, avant de se souvenir que Loki la filmait.

Trop tard, elle leva les yeux vers lui, mais heureusement, ni le vert ni son objectif n'étaient braqués sur son visage.

Dans son souvenir, le script devait citer cette pratique à un moment ou un autre, mais Juvia était certaine que l'acteur improvisait. Avait-il le droit de… mon dieu, sa langue la pénétrait… qu'est-ce qu'il foutait !

— Gray, tenta-t-elle de le retenir.

Elle chercha à l'aveugle les cheveux de l'homme, mais tout ce qu'elle réussit à faire était de lui donner l'occasion de ligoter ses mains. Il attrapa ses poignets et l'immobilisa dans cette position indécente.

Dorénavant, il dévorait l'entièreté de son sexe. Il passa distinctement sa langue plusieurs fois sur son entrée et savoura sa volupté. Ce n'était pas pour son plaisir mais pour la caméra.

Juvia repéra Loki dans son champ de vision, si près de son intimité. Elle demeura immobile tandis que le spectacle se déroulait sous les yeux du monde entier. Est-ce qu'elle oserait même regarder cette vidéo ? Elle n'avait même pas encore eu l'occasion de voir le jeu de Jane, lors des premières scènes du film.

Se retrouver face à soi-même devait être particulièrement dérangeant. En contrepartie, Juvia aurait un souvenir visuel de Gray. En vérité, elle pourrait… putain ce qu'il était doué dans ce qu'il faisait… Non. En vérité, elle pourrait vraiment regarder… regarder… bon sang, il la léchait si bien. Injuste. Délectable. Encore.

C'était si frustrant de lui céder aussi facilement.

Juvia aurait sans doute dû rester concentrée plutôt que de s'amuser à laisser son esprit errer dans le vide.

Gray la retourna sur le dos et soudain, il était juste là. Ses lèvres étaient si proches des siennes. Il allait l'embrasser. Encore.

Tendue, elle l'observa faire comme un pantin, mais Gray s'arrêta à la dernière seconde.

Bon sang. Il lui en voulait tellement.

Juvia serra les dents et affronta son regard sans ciller. C'est toi qui n'arrêtes pas de baiser Sorano ! voulait-elle lui hurler.

— OK. C'est quoi le problème ? demanda Ultear, contrariée.

— Quel problème ? siffla froidement Gray contre ses lèvres.

Elle tressaillit. Il faisait si froid, dans ce lit.

— Vous embrassez Sorano avec cette bouche ? le défia-t-elle au lieu de la fermer.

— Tu embrasses Loki avec la tienne.

— Elle en a détesté chaque seconde, articula le concerné, blasé.

Juvia aurait pu contester et rassurer l'égo du lion, mais à la place, elle siffla :

— Y a pas de problème.

Juvia tendit le cou pour prendre ses lèvres entre les siennes, elle avait un peu l'impression d'abandonner son âme quand elle caressa sa bouche. Même en fermant les yeux, le baiser était dur et désagréable.

Gray fuit ses lèvres, il embrassa ses seins et… putain. Il venait d'enfoncer trois doigts en elle. Si Loki ne l'avait pas préparée plus tôt dans les loges, elle aurait sans doute eu mal. Son air revêche hurlait à sa place, Gray ne prenait aucune précaution. Il jouait une carte toxique, mais Juvia était une professionnelle en la matière.

— Monsieur Gray, susurra-t-elle comme une débauchée.

Elle passa des faux non lascifs aux oui encore avec une aisance qui l'étonna en son for intérieur.

— T'aimes ça ? lui demanda monsieur Wright. Dis-moi que t'aimes ça.

— Oui j'aime ça. Je vous en supplie. Encore…

Ses plaintes factices semblaient si réelles qu'elle se prit à son propre jeu. Plus il la doigtait, plus elle gémissait, et plus ça lui donnait envie de crier de plaisir.

— Tu prends ça pour un jeu ? dit Gray Wright.

Il lui fit écarter ses jambes d'une manière si obscène que Juvia se sentit rougir, ce dont la caméra ne manqua absolument rien. Gray pressa son gland contre son entrée, et Juvia ondula des hanches.

Il la pénétra d'un coup sec. Juvia eut un geste instinctif de rejet, avant de se rattraper à ses épaules.

Sa respiration se bloqua dans sa gorge.

Gray ne bougeait plus, enfoncé au plus profond d'elle. N'était-il pas censé se mettre à la baiser ?

Juvia ravala sa peine et se mit à bouger elle-même autour de sa queue. Elle abandonna l'idée de couiner comme une dépravée : c'était impossible. Son sexe écartait ses chairs en un long supplice qu'elle supporta comme elle le pouvait.

Il en resta interdit, les yeux plongés dans les siens. La tâche aurait pu être plus facile si elle s'était retrouvée au-dessus de lui, mais même coincée dans cette position, l'actrice arrivait à faire glisser son sexe en elle.

Gray refusait vraiment de bouger.

— Arrête, souffla-t-il.

Il posa une main sur son ventre pour l'immobiliser.

— Non, protesta-t-elle. Continuez. S'il vous plaît.

L'acteur posa son front contre le sien. Son souffle tremblait quand il reprit le lent va et vient qu'elle venait de lui imposer. Elle calqua sa froideur sur la sienne et écarta davantage les cuisses pour le laisser s'enfoncer dans son intimité.

Gray se fit pardonner avec un unique baiser dans son cou.

C'était la seule chose de chaude qu'il pouvait lui donner à cet instant. Hormis cette douceur, tout le reste demeurait à la même température que les draps étrangers du tournage. Austère et hivernal.

— À qui tu penses ? chuchota le professeur, si bas, contre son lobe.

Ce n'était pas dans le script, ça.

— À vous, constamment.

— Pourquoi ?

Était-ce à Gali ou à Juvia qu'il posait cette question ? Juvia opta pour l'honnêteté, peu importe si elle se ridiculisait.

— Parce que je vous appartiens.

Même si la caméra était occupée à filmer la pénétration charnelle, Gray la marqua comme sienne avec ses lèvres. Cette fois, sa langue brûlante laissa une trace sur sa bouche qu'elle n'était pas près d'oublier. Juvia appartenait à monsieur Gray, noir sur blanc. Ou gris sur bleu… car elle lui rendit son geste intime avec dévouement, léchant à son tour la lèvre inférieure de l'homme.

Son mouvement accéléra et il frottait désormais son intérieur avec encore plus de ferveur. Plus elle s'ouvrait à lui, et plus il allait vite. Juvia aurait voulu fermer les yeux et se laisser aller, mais quelque chose dans le regard de Gray la retenait. Elle refusait de se dérober à ces yeux, si bleus, si bleus… Ce n'était pas son sexe qu'il détruisait mais la barrière autour de son cœur.

Si la caméra dévoilait l'indécence au monde, les yeux verts, eux, ne ratèrent rien de leur démonstration affectueuse.

Loki se mordait la lèvre si fort qu'il en saigna.

— Coupé ! annonça la réalisatrice. Vous avez un problème de compréhension des personnages, ou alors, vous vous foutez royalement de ma gueule.

Gray se retira d'elle avec désinvolture. Il laissa une sensation de vide plus désagréable que sa froideur. Au moins, enfoui dans son sexe humide, il emplissait sa solitude.

— Qu'est-ce que tu veux Ultear ?

— De l'amour ! C'était censé finir sur l'amour. Si j'avais voulu un vieux truc tout froid et moisi, j'aurais nettoyé mon congélateur.

— T'es crade. J'ai faim, et j'ai un truc prévu ce soir.

OK. C'était carrément son cœur qu'il venait de fracasser.

— T'as encore dix minutes, fais quelque chose.

— Qu'est-ce que tu veux faire en dix minutes ?

Juvia pinça les lèvres et chercha sa culotte sur scène. Elle grimaça en se remettant sur ses pieds alors que ses chairs intérieures lui rappelaient le passage de l'homme.

— J'ai une idée, lui dit Ultear. Juvia, ma belle, tu pourrais te reposer dans les loges le temps de préparer la scène ?

Elle acquiesça. De toute façon, ce n'était pas comme si elle voulait rester sur ce lit à les regarder discuter de comment lui donner des courbatures le lendemain.

Elle ne voulait faire face ni à ce qu'il venait de se passer, ni à Loki, ni même à son reflet.


Quand elle rejoignit les loges, elle s'installa sur le petit fauteuil dans le coin de la pièce, loin de tout miroir.

Juvia se frotta les yeux et bâilla. Au moment où elle referma la bouche, Gray se faufila à l'intérieur des loges féminines. Il prit place près d'elle, l'air grave.

— Vous n'étiez pas censé rester avec eux ?

— Est-ce que je t'ai fait mal ? rétorqua-t-il aussitôt.

— Un peu. Je ne suis pas en sucre.

Il se massa la nuque, les traits froissés.

— Je suis désolé, je n'aurais pas dû faire ça. Je m'en veux.

Juvia haussa les épaules. Elle savait bien qu'il cherchait à la punir… de quoi ? Elle avait un peu de mal à décider. À cette allure, Gray allait lui en vouloir de respirer.

— Qu'est-ce qu'on va faire en dix minutes ?

— Va savoir. Je suis aussi perdu que toi.

Juvia posa ses pieds sur les genoux de l'homme, qui haussa les sourcils.

— En attendant, j'ai mal aux jambes.

D'un coup du menton, elle lui indiqua de se mettre au boulot. Pendant un instant, Juvia fut convaincue qu'il allait lui prodiguer un massage relaxant. Il chatouilla la plante de ses pieds, joua avec l'élastique de ses chaussettes, flatta ses mollets et…

…la dégagea de là.

— Maître, articula-t-il en se désignant lui-même. Esclave.

Juvia gifla sa main tendue.

— Connard.

Le sourire qu'il lui adressa était si étourdissant qu'elle sentit son cœur rater un battement. Tempo troublé comme jamais, vraiment. Elle allait mourir dans cette petite pièce.

Sans tarder, Ultear les appela. L'équipe entière avait quitté le plateau de tournage.

— Bien, il ne reste plus que nous trois.

Même Loki était rentré chez lui.

— Embrassez-vous.

— Non. T'es tarée ? On va rentrer chez nous et tu vas rester là à baver sur tes caméras. Ça arrangera tout le monde.

— Je suis votre supérieure, et si j'ai envie que vous vous embrassiez, vous la fermez et vous le faites. Tout de suite.

Juvia fit la moue. C'était vraiment gênant. Elle considéra la bouche de Gray avant de grimacer.

— Ici ? Devant toi ? D'habitude, tu es derrière la caméra, alors que là... C'est tordu.

Ultear n'avait pourtant rien d'un Loki aux lèvres meurtries.

Sans prévenir, Gray se pencha sur elle. Il écrasa sa bouche contre la sienne et avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir, il s'était déjà éloigné.

Il devait être pressé de se débarrasser d'elle.

— C'est quoi votre putain de problème ? les menaça Ultear.

— Désolée de ne pas savoir jouer… glissa Juvia, loin de réellement l'être.

Le burlesque de la situation la faisait halluciner.

— Vous l'avez perdue…

La brune se répétait ces mots comme une litanie, coincée dans son petit monde. Elle semblait presque… traumatisée.

— Quoi ? soupira Gray.

— La flamme ! La flamme espèce de débile ! Réglez ça. Demain, vous me refaites cette scène proprement.

— Mais elle était bien cette scène, arrête ton délire sœurette.

— Je suis ta grande sœur, crétin. Tu me dois autant de respect qu'à tes parents !

— Drôle de façon de demander des fleurs.

Ultear leva les yeux au ciel, prit son sac et fila d'un pas ferme hors du studio. Si Juvia avait été assez maline, elle aurait sans doute vu le chaos arriver à des kilomètres. En fait, à partir du moment où elle avait signé ce foutu contrat, elle aurait dû se douter que sa nouvelle petite vie secrète ne serait pas de tout repos. Elle avait pris un billet pour le repaire du diable.

Au loin, le bruit des clés dans la serrure résonna dans le couloir.

Estomaquée, Juvia fit les gros yeux.

— C'est moi ou…

Gray lui adressa un bref coup d'œil agacé avant de se diriger vers la sortie de secours. Ultear avait sans doute oublié qu'ils pouvaient toujours échapper à son caprice.

Lorsqu'il en tourna la poignée, le battant demeura bloqué.

— Luxus a dû fermer la sortie avant de partir, remarqua-t-il plus pour lui-même en essayant malgré tout de forcer la serrure.

— Quelle idée… Je ne sais pas qui est le plus dangereux des deux, Luxus ou votre sœur. Périr dans un studio X n'est pas dans ma liste ultime.

Avec un sourire cynique, il abandonna sa vaine tentative de défoncer la porte. Juvia lui emboîta le pas dans le couloir rouge.

Ultear ne les avait pas abandonnés dans le studio, n'est-ce pas ?

À nouveau, le verrou lutta à l'intérieur du mur.

Juvia s'assit en tailleur à même la moquette. Elle évita de souligner l'inutilité des muscles parfaits de l'homme face à la séquestration.

— Je suppose que vous n'avez pas ces clés là ?

La seule chose qu'il ressortit de sa poche, ce fut ses clopes.

Au lieu de le blâmer, elle lissa sa jupe d'étudiante qui ne détenait ni poche ni iPhone. Même si les engins étaient dans les loges, elle voyait mal qui appeler pour venir les délivrer. Les pompiers, sans doute. Mais Juvia ne tenait pas à dénoncer les manières douteuses de la productrice. Ce job n'était que temporaire ; un fantasme pur qu'elle oublierait si tôt la fin du tournage.

De plus, elle avait de la compagnie.

Gray s'installa près d'elle et posa sa tête sur le mur.

— Pourquoi j'aurais les clés du studio ?

— Je ne sais pas. Vous aviez ouvert la porte chez Lyon.

Il plissa les yeux.

— J'ai failli oublier que tu passes tout ton temps à penser à moi.

— J'arrête ?

Gray tint une de ses boucles bleues. Ses doigts jouèrent avec dans la lumière rougeâtre.

— Jamais.


Fin de In between.


Ndla : Il est six heures et demie du matin, j'ai mon café et j'écoute The Voidz. Hm… Entre nous, je ne sais pas quoi ajouter de plus. J'avais promis beaucoup de choses : 1. publier à temps. Haha… 2. vous tenir au courant de l'avancement sur mon profil. Pour ma défense, je l'ai plus ou moins fait, je n'avais juste pas de nouvelle information à ajouter à part « oopsie doopsie j'ai raté la deadline ! ». Puis j'écrivais autre chose… my bad 3. répondre à mes messages privés. Tout de suite.
Avant de réviser et me rendre compte de ma bêtise, j'avais oublié que j'avais mis une sortie de secours dans le studio. On va dire qu'elle est fermée, d'accord ? Et non, ce n'est pas juste parce que l'auteur veut enfermer Juvia et Gray ensemble… Trop pas. Sinon, vous vous en doutez mais je n'y connais absolument rien en tournage.
Il reste un dernier chapitre, si je ne décide pas entre temps d'en écrire un cinquième. Cela dit, il y a des chances que l'histoire tienne bel et bien en quatre. Aussi, la révision risque de prendre du temps car il s'agit du chapitre le plus brouillon d'entre tous.

Disclaimer musical : 505 appartient évidemment au groupe Arctic Monkeys et toutes les autres musiques citées appartiennent à leur artiste respectif. Je ne fais que citer leurs titres et leurs paroles.

Merci énormément à toi, cher lecteur, d'être là. Merci pour votre lecture, vos commentaires et vos messages. Très agréablement surprise, vraiment.

À aussi vite que possible pour la fin de cette histoire ! Des bises à chacun et à chacune de vous.