Chapitre 3

Une matinée comme les autres avait commencé pour Astrid Nielsen. Elle était arrivée au bureau, au sein du service de la documentation criminelle, avait déposé son sac puis avait sélectionné avec soin l'un de ses puzzles mécaniques qui l'aidait a se concentrer et a travailler dans de bonnes conditions. Enfin elle avait sortie sa toute nouvelle théière en fonte japonaise, un magnifique objet ouvragé offert par Testuo Tanaka la veille. Tout en préparant son thé, elle repensa à cette journée de la veille où elle avait permis au jeune homme de pénétrer dans son antre. Elle lui avait fait visiter le service des archives, lui avait montré ses puzzles et lui avait parlé pendant des heures des deux sujets qui la passionnaient tant : la criminalistique, et les puzzles mécaniques. A la fin de cette entrevue, il lui avait laissé, en toute discrétion, un sac sur son bureau. Il commençait à la connaître et savait qu'elle n'aimait pas ouvrir les cadeaux devant les gens. Il fallait qu'elle soit seule pour le faire. Après son départ, elle avait découvert cette magnifique théière et avait décidé de l'inaugurer dès le lendemain matin.

La journée avançait aussi lentement qu'à l'accoutumé lorsque Astrid tomba sur un procès verbal du commandant Coste. Elle sourie en voyant les nombreuses fautes d'orthographe que son amie avait laissé sur le document officiel. Cela lui fit penser qu'elle n'avait pas eu de nouvelles depuis 24h, ce qui n'était pas dans les habitudes de Raphaëlle. Le commandant adorait lui envoyer des petits messages pour ne rien dire, comme des photos avec des citations rigolotes ou des vidéos de chatons mignons. Astrid aimait les chatons, mais ne comprenait toujours pas l'intérêt de se partager ce genre de choses. Ce silence fit, qu'au fond d'elle-même, elle ressentie quelque chose de bizarre, d'inhabituel, mais Astrid n'avait pas pour habitude de faire confiance à son intuition. Elle n'en fit donc pas cas et continua son travail quand, vers 11h, elle reçu un sms. Elle souris immédiatement avant de rester circonspect devant l'écran de son téléphone. Il était inscrit « 1 nouveau message de Capitaine Perran ». Elle l'ouvrit et sa bouche grimaça de panique lorsqu'elle eut pris connaissance du message.

Raphaëlle avait des ennuis.

La journée passa encore plus lentement. Astrid n'arrivait même plus à se concentrer sur ses habituels puzzles. Même son baguenaudier lui semblait futile à côté de ce qu'elle ressentait. Elle n'avait évidemment pas répondu au Capitaine, n'avait posé aucunes questions. Elle ne savait pas si c'était socialement adéquat... Si il avait voulu lui dire ce qu'il se passait, il l'aurait fait dans son message n'est ce pas ? Or, là, rien. Aucune indication d'aucune sorte. Astrid vérifia sa montre encore plus souvent qu'à l'accoutumé et, à 16h15 tapante elle se dirigea vers la sortie de la documentation pour se rendre au commissariat.

Elle n'aimait pas trop ce lieu, à la fois bruyant et lumineux. Trop de bruit, trop de néons, plein de gens qu'elle ne connaissait pas... elle savait le Capitaine pas toujours très accueillant avec elle mais elle prit au maximum sur elle. Son amie avait besoin d'elle. Arrivée dans le service de la police judiciaire elle fût immédiatement accosté par Nico qui l'amena discrètement dans une salle qu'elle connaissait bien. C'était de cette pièce qu'elle pouvait, parfois, assister aux interrogatoires des suspects derrière le miroir sans tain. Et ce qu'elle y vit la plongea immédiatement dans l'angoisse. Raphaëlle était assise dans la salle d'interrogatoire, seule. Elle avait un air apathique qui ne lui ressemblait pas.

- Raphaëlle... Que fait Raphaëlle ici, Capitaine Perran?

Nico lui tendit un dossier, s'éclaircit la gorge et expliqua à Astrid les événements qui avaient amené le commandant Coste ici. Au fur et à mesure, Astrid ouvrait la bouche, ses doigts pianotant frénétiquement dans le vide. Elle ponctuait certaines des phrases du Capitaine de « ha » abasourdit. Finalement, Perran lui dit :

- Astrid, Raphaëlle nous a demandé de vous appeler. C'est interdit mais nous avons décidé d'accéder à sa demande parce que nous pensons que vous pouvez nous aider à l'innocenter. Pouvez-vous faire ça pour elle ?

Astrid ne savait plus quoi faire. D'un côté, la loi étant la loi, et Astrid étant Astrid, il était extrêmement compliqué pour elle de passer outre. Mais là on parlait de Raphaëlle.

- Il va falloir mentir, je ne sais pas mentir. Il ne faut pas mentir Capitaine.
- On ne vous demande pas de mentir, nuança Nico... juste de ne pas dire que vous aidez Raphaëlle.
- Je ne sais pas...je ne sais pas si je suis capable.
- Je vais vous laisser entrer parler à Raph... vous prendrez ensuite la décision qui s'impose.

Sans dire un mot de plus, il coupa d'une main la caméra qui filmait 24h/24 la salle d'interrogatoire et guida doucement Astrid vers la porte. Immédiatement Raphaëlle retrouva un semblant de sourire et se leva.

- Astrid! Astrid vous ne pouvez pas savoir à quel point je suis heureuse de vous voir.

- Non effectivement Commandant, je ne peux pas le savoir, je ne suis pas dans votre tête.

A ces mots Raphaëlle sourie de plus belle et, discrètement, remercia Nico qui s'éclipsa afin de faire le guet. Seul Arthur était au courant et il serait mal venu qu'un collègue décide d'intervenir sur l'affaire ou d'amener un quelconque suspect dans cette salle.

- Raphaëlle, je tiens tout de suite à vous dire que je ne sais pas si je vais pouvoir vous aider.
- Si vous ne pouvez pas m'aider, alors qui le pourra, murmura Raphaëlle d'une voix éteinte.
- J'ai peur... je ne veux pas me tromper, il ne faut pas se tromper... mais si je trouve des preuves... si, en voulant vous aider, je prouve que vous... que c'est vous qui avez...
- Astrid, si c'est moi, hé bien... c'est moi. Cela ne sera pas de votre faute.
- Si, ça sera de ma faute. Le capitaine m'a dit que vous étiez en colère à cause de la décision de la hiérarchie. Il m'a dit que vous étiez en colère à cause de moi...

Raphaëlle maudit intérieurement son collègue. Oui, la veille, elle était totalement hors d'elle, mais ce n'était peut être pas la peine de le dire à cette pauvre Astrid.

- Oui j'étais en colère par rapport à cette décision injuste, c'est vrai. Mais j'étais surtout en colère contre Forest qui m'avait prouvé, une fois de plus, qu'il était un beau salaud.
- Ha.
- Ne vous sentez pas coupable, Astrid. Je vous demande juste de faire ce pour quoi vous êtes doué. Et puis, même si je ne me rappelle de rien, je ne me pense pas capable d'avoir fait ça.
- Moi non plus, Raphaëlle. Je pense plutôt que vous lui avez dit quelque chose comme « fait chier » ou « connard ».
- Hé ben dites-moi Astrid, les gros mots sont de plus en plus habituels dans votre bouche.

Astrid émie un petit sourire timide lorsque Raphaëlle fini par lui demander :

- Acceptez-vous de m'aider ?

Astrid ne regardait pas Raphaëlle dans les yeux mais se douta que celle ci lui faisait un regard de chaton perdu auquel elle ne put résister.

- Je vais vous aider Raphaëlle. Je suis qualifiée alors je vais vous aider.
- Merci, murmura alors Raphaëlle, regardant sa collègue et amie, et sentant une bouffée d'amour l'envahir. Vous êtes la meilleure amie que l'on puisse rêver d'avoir.

A ces mots, Astrid rougit légèrement puis elle se leva. Sans comprendre, Raphaëlle la vit faire le tour de sa personne, passer derrière elle, l'observer sous toutes les coutures.

- Vous avez une marque, là, une marque, sur votre cou.

Raphaëlle porta alors la main sur sa carotide et ce geste la fit grimacer.

- Oui, on dirait que je me suis cogné, comme si j'avais un bleu.
- Un hématome, on dit un hématome. Et c'est bien cela , vous avez un hématome. Il est petit mais il est bien là.
- C'est bizarre, je ne me souvient pas m'être cogné...
- Vous ne vous êtes pas cogné, Raphaëlle. Ça serai difficile de se cogner à cet endroit là. C'est plus un choc, oui, un choc avec quelque chose, un objet, ou une personne.

Raphaëlle soupira.

- Si seulement je parvenais à me souvenir de quelque chose. J'ai commandé ce verre de vin, je l'ai appelé, puis à nouveau un verre... et là... attendez une minute...
- Je suis là, je ne comptais pas partir...

Raphaëlle se posa la main sur le front.

- Il y avait cette fille, cette jeune femme brune. Je l'avais remarqué parce qu'elle était superbe et que je me suis demandé ce qu'une fille pareille pouvait faire chez Michel un soir comme ça. Avec son physique, elle devait pouvoir entrer dans n'importe quelle boite à la mode.

- Superbe, oui... Grimaça Astrid sans le vouloir.

- Oui c'est ça... elle était là et j'ai remarqué qu'elle m'observait. Elle s'est levé puis elle est venue vers moi au moment où je levais mon verre de Saint Amour. Elle m'a dit quelque chose...

Raphaëlle se tenait la tête entre les mains, comme si cela allait l'aider à réfléchir davantage.

- Elle m'a dit « le monde est peuplé de connard ». Puis elle à commandé le même verre et s'est assise à côté de moi. Et puis, et puis... plus rien, je ne me souviens plus de rien.

Le commandant avait petit à petit changé de couleur. Elle était devenue très pâle et fut prise d'une violente nausée.

- Commandant Coste... fit Astrid, déboussolée.

Elle ne savait pas quoi faire et resta là, interdite, sans oser bouger.

- C'est rien Astrid, c'est comme ça depuis ce matin. J'ai mal à la tête et des nausées. C'est bizarre, si c'était l'alcool ça devrait aller mieux...

- Migraine, dit simplement Astrid. La migraine est une maladie chronique caractérisée par de violentes crises de céphalées, si violente que, souvent, les patients atteint souffrent également de nausées consécutives à la douleur. Je ne vous savais pas migraineuse, Commandant Coste.
- Je ne le suis pas, murmura Raphaëlle, étonnée.
- C'est une maladie chronique, oui, chronique.
- Je n'ai jamais eu la moindre migraine. Des maux de tête, oui, comme tout le monde, mais jamais de migraine.

Dans le silence qui suivi cette déclaration, Astrid se leva et se dirigea vers la porte.

- Au revoir, Raphaëlle, je dois aller à la documentation criminelle vérifier quelque chose.
- Astrid !

La jeune femme se retourna.

- Merci, Astrid, fit Raphaëlle en souriant.

- Ne me remerciez pas. Les amies s'entraident. Nous sommes amies. Et puis...

Astrid baissa les yeux et le ton de sa voix. Elle souriait.

- Que deviendrais-je sinon sans mon dé à coudre ?

Raphaëlle sentie une nouvelle fois les larmes lui monter aux yeux tout en regardant son amie passer la porte et la laisser seule.
Puis, sans dire un mot de plus, Astrid mis son casque anti bruit et passa devant le Capitaine Perran sans le voir. Elle se dirigea vers la sortie et se rendit à la documentation criminelle. Heureusement, Tetsuo Tanaka avait prit soin, avec la théière, de lui laisser une boite de thé. Elle allait en avoir besoin pendant cette nuit de recherche.