Une douce chaleur sur son visage endormi lui fit froncer le nez. Comme à son habitude, Bryana avait oublié de fermer les volets avant de s'endormir. D'ordinaire, cela ne la dérangeait pas. Ses études l'obligeaient à être levée avant le soleil et lors de ses rares jours de repos, la grisaille parisienne était souvent de la partie. Rares étaient les occasions de dormir si tard sous les rayons brûlants du soleil.
Elle poussa un soupir de contentement en s'étirant dans son lit. Dans son cœur, le soleil était bien souvent associé à ses étés californiens. Avec un sourire, elle réalisa qu'elle était vraiment de retour chez elle. Se décidant enfin à ouvrir les yeux, Bryana observa la pièce lumineuse.
Sa chambre était telle qu'elle l'avait laissé dans ses souvenirs. Les murs portaient fièrement de nombreux posters, restes d'une adolescence qui avait vibré au son de la musique. Des photographies prises avec un vieux polaroïd étaient punaisées, ici et là. Des images de son enfance, en excursion à L.A. D'elle et de Tito, son meilleur ami, en train de jouer au baseball. Elle sourit en se voyant à l'âge de quatorze ans, grimaçante alors que Gina tentait de la faire ressembler à une fille. Et partout la présence bienveillante de son père. Elle pouvait presque encore l'entendre lui dire : " Viens prendre une photo, mo iníon álainn ! ".
La jeune femme secoua la tête en se rendant compte que ses yeux avaient commencé à se remplir de larmes. Il ne fallait pas craquer. Deux mois durant, elle avait pleuré. Maintenant, il lui fallait rendre hommage à son père qui aimait si fort la vie. Il n'aurait pas aimé la voir dépérir ainsi. Alors elle se leva et se prépara pour la journée. Elle trouva dans les placards de quoi se faire un café et nota qu'il lui fallait faire urgemment des courses. Alors que le café bienfaiteur fumait dans son mug, le regard de la jeune franco-américaine se posa sur le frigo. Un papier déchiré était maintenu par un aimant sur la face extérieure de l'appareil. Elle reconnaissait d'ici l'écriture brouillonne de son père. Le message ne comportait que quelques mots, griffonnés à la va-vite : "Carburateur pour la Sturgis, Garage Teller-Morrow".
— Vraiment Daid ? Souffla-t-elle, désabusée. C'est un signe que tu m'envoies pour que je m'occupe de cette foutue moto ?
Bien. Bryana allait donc s'occuper de réparer la Sturgis, ce serait son dernier hommage à la vie de John Sands.
Les mains moites, Bryana pénétra nerveusement dans la cour du garage Teller-Morrow. Elle déglutit en voyant les Harleys garées les unes après les autres, dans la partie la plus éloignée de la cour.
C'était ridicule, vraiment. Elle avait l'impression d'être de nouveau une gosse, terrifiée devant la mine patibulaire de Mr Morrow. Le fait qu'il soit le chef d'un club -ne jamais les appeler gang, se rappela-t-elle- de motards n'avait pas adoucie l'image qu'elle se faisait de l'homme dans ses souvenirs. Mr Morrow ne lui avait pourtant jamais rien fait. Elle l'avait croisé deux ou trois fois tout au plus durant les vacances qu'elle avait passées en Californie, puis pour les funérailles de son père. Mr Morrow était venu lui présenter sobrement ses condoléances. Non, vraiment, il n'y avait rien qui pouvait justifier la trouille inexplicable qu'elle avait du garagiste.
Elle sortit de la voiture et s'avança vers le bureau du garage Teller-Morrow, remerciant le ciel que son père soit passé par eux et non par le garage de Darby. Ce dernier était un abruti fini. Elle s'était présentée une fois chez lui, accompagnée de Juan et Tito, l'été de ses dix-sept ans, pour faire réparer la voiture que son père venait de lui offrir pour son anniversaire. Bryana pouvait supporter les remarques graveleuses à son sujet -elle vivait à Paris durant dix mois de l'année après tout et les lourds, elle connaissait- mais les insultes déplacées à l'égard de ses amis portoricains n'étaient pas passées. Ce jour-là, elle avait décrété qu'Ernest Darby était un connard raciste de la pire espèce et qu'elle ne mettrait plus les pieds chez ce type.
Alors qu'elle s'avançait dans la cour, elle dépassa la remorqueuse et fit une grimace en voyant un cerf à travers le pare-brise.
— C'est pas beau à voir, pas vrai ? Lui lança un jeune rouquin qui semblait bien embêté en regardant la voiture.
— Oui. Pauvre bête… Et le conducteur ? S'enquit-elle en s'arrêtant près de lui tandis que le vrombissement d'une moto qui s'arrête se faisait entendre dans la cour.
— Oh, il va bien. Honnêtement, j'ai plus de peine pour le cerf que pour lui, il n'aura aucun problème à financer les réparations. Alors que l'animal…
— Quoi ? Le cerf n'a pas d'assurance pour payer les dégâts ?! Plaisanta Bryana. Quelle surprise, vraiment.
Le jeune homme éclata de rire, faisant naître un sourire satisfait sur les lèvres de la jeune Sands. Elle aimait ceux qui avaient le rire facile.
— Kip, se présenta-t-il alors en lui tendant la main, un sourire sincère aux lèvres.
— Bryana, répondit-elle en saisissant la main tendue.
— Alors, Bryana, qu'est-ce qui vous amène chez Teller-Morrow ? Besoin d'une intervention sur votre voiture ? Questionna le rouquin en tournant la tête vers le véhicule dans lequel était arrivé la jeune femme.
Alors qu'elle s'apprêtait à lui expliquer sa recherche de pièces pour la Sturgis, la voix grave d'un homme qui arrivait près d'eux l'interrompit.
— Un jour, c'est toi qui est le chasseur, un jour c'est toi qui est le cerf !
— Un richard qui se l'ait farci près des ruisseaux, expliqua Kip alors que Bryana observait le nouveau venu.
Bryana n'y connaissait rien à leur histoire de club, mais elle supposait que l'information "V. Président faisait du blond qui venait de les rejoindre quelqu'un d'important au sein de SAMCRO, au contraire du "Prospect" inscrit sur la veste de cuir du rouquin. Sa déduction se confirma lorsqu'elle entendit le Vice-président ordonner sans aucun scrupule à Kip de s'occuper du cerf. Bryana décida qu'elle s'était suffisamment attardée et après un signe de tête à l'adresse du jeune prospect, elle s'écarta pour rejoindre le bureau, souriant en attendant le rouquin déclarer qu'il était végétarien.
Elle frappa à la porte du bureau et attendit patiemment plusieurs minutes mais personne ne vint répondre. Ennuyée, Bryana hésita à repartir pour revenir un autre jour, mais décida de tenter le coup en allant directement à l'atelier. Au pire, elle pourrait toujours demander à Kip. S'il s'occupait du cerf, c'est qu'il devait bosser pour le garage, non ? Elle sourit toutefois en voyant qu'une personne se trouvait déjà dans l'atelier.
— Euh… Excusez-moi ? Lança-t-elle à l'adresse de l'homme en bleu de travail qui se retourna brusquement, lui faisant lâcher un : Jésus Christ ! C'est toi Harland ?
L'homme devant elle n'avait plus rien de l'adolescent dont elle se souvenait enfant. Cela dit, même à l'époque, Lowell Harland n'était déjà plus que l'ombre de la personne qu'elle avait connu. L'alcool et la drogue ne faisaient du bien à personne, mais elle n'aurait jamais cru que l'ami de Juan sombrerait à ce point.
— C'est moi mais… Qui ? Demanda l'homme, décontenancé en voyant la jeune femme.
— Oh, Bryana. Bryana Sands… Je vivais à côté des Lopez, l'Eté lorsque j'étais enfant ? On s'est croisé plusieurs quand tu venais voir Juan…
— Bry', bien sûr ! Le petit garçon manqué qui suivait Juan partout avec Tito ! Remit Lowell, faisant grimacer la concernée à ce souvenir. J'ai eu du mal à te reconnaître, tu sais, sans la salopette, la boue sur le visage et avec quoi… 60cm de plus ? Taquina-t-il.
— Tito voulait jouer au rugby, se défendit la rousse en se souvenant de ce jour où ils avaient fini par se faire des plaquages dans le jardin.
— Sûr, rit-il. Tu as changé en tout cas, regarde-toi, une belle jeune femme, qui l'aurait cru !
— Pas Tito, en tout cas ! répondit Bryana en ricanant, faisant rire le mécanicien. Qu'est-ce que tu deviens, du coup, Low' ? Tu traînais déjà dans le coin lorsque j'étais petite, maintenant que j'y pense, dit-elle en désignant l'atelier.
Elle aurait voulu lui demander comment allait sa santé, mais il avait une mine si dévastée qu'elle avait peur de la réponse.
— Ouais, Clay… il… Il m'aide beaucoup depuis le lycée. J'ai un garçon, Moby. Un chouette gamin ! Expliqua-t-il avec émotion. Il passe de temps en temps ici, tu auras peut-être l'occasion de le croiser… Et toi, qu'est-ce qui t'amène ? Tu es en panne ?
Bryana nia et lui raconta les déboires que son père et elle avaient eu lorsqu'ils avaient tenté de réparer la Sturgis par leur propre moyen. Harland se rappela alors du décès de John. Il savait bien sûr ce que ça faisait de perdre un père. Le sien ayant disparu du jour au lendemain sans explication lorsqu'il était enfant. C'était Clay qui avait fait office de figure paternelle pour lui depuis.
— Alors, un carburateur de Harley, fit Lowell en tapant sur l'ordinateur du garage. Quel modèle ?
— Une Sturgis de 1981, répondit Bryana, sursautant quand Lowell se tourna vivement vers elle. Quoi ?
— John a trouvé une Sturgis 81 ?! C'est un foutu modèle de collection ! Ils n'en ont produit que 3000, 3500 peut-être !
Bryana avait envie de rire. C'était bien son père, ça, de trouver un modèle d'occasion et de l'acheter, sans savoir qu'elle était collector.
— Ah… Et c'est problématique ? Pour la réparation, je veux dire.
— Si tu veux des pièces d'origine oui, mais il y a des carburateurs plus récents qui sont parfaitement compatibles. Tu ne verras pas la différence, promis ! Dit-il en lançant la recherche. Ah, j'en ai un ici que je peux recevoir d'ici une ou deux semaines.
Ils discutèrent un peu plus longtemps à propos des réparations de la moto et de leur vie en général, se promettant d'aller prendre un verre à l'occasion. Bryana sortit finalement de l'atelier et grimaça en entendant le bruit de la tronçonneuse. Elle quitta le garage Teller-Morrow sans saluer Kip, de crainte d'avoir un haut-le-cœur à la vue du cerf coupé en morceau et soulagée de ne pas avoir vu Mr Morrow.
Elle reprit la voiture et se dirigea vers le centre-ville, les fenêtres ouvertes et les cheveux au vent, heureuse de parcourir de nouveau les rues de Charming, la voix de Dolly Parton chantant à la radio.
