Chapitre 3 : Affaires de famille
« Ouch ! »
Après une mauvaise réception, je tombe à terre. Mark n'a même pas à rattraper la balle qu'elle roule à ses pieds.
« C'est pas grave Axel ! Continue ! Tu peux y arriver ! »
Il me lance la balle mais celle-ci est interceptée.
« Ne l'encourage pas Mark ! On a déjà assez forcé comme ça pour aujourd'hui ! Et puis, il fait déjà nuit : il est grand temps de rentrer. »
A cette nouvelle, Mark s'affole et se précipite afin de récupérer son sac. Jude me tend une main que je saisis pour me relever. Je regarde notre ami partir en courant non sans nous faire un signe de main.
« Il est infatigable… »
« Je peux pas en dire autant de toi ! Tu devrais te calmer sur les entraînements, tu vas vraiment finir par t'épuiser. »
« … »
Jude soupire et me tend mon sac. Nous prenons la route de nos maisons respectives. Au moment de nous séparer, Jude me lance :
« Repose-toi. On ne va pas s'entraîner demain, ça nous fera pas de mal. »
« Bonne soirée Jude. »
Je retourne chez moi la mort dans l'âme. Je n'ai pas réussi à réaliser cette nouvelle technique. A côté de ça, les autres améliorent leurs capacités chaque jour. Je ne peux pas me permettre de rester à la traîne.
J'arrive finalement devant la porte de mon appartement. Des éclats de voix en sortent :
« … plus venir ! »
« … Enfants… Égoïste… »
Intrigué, j'entre le plus discrètement possible. Raté, puisque les voix s'arrêtent aussitôt. Mon père arrive l'air encore plus furieux qu'habituellement.
« C'est à c cette heure-ci que tu rentres ? J'espère au moins que tu as une bonne explication ! »
« J… »
« J'ai des choses plus urgentes pour l'instant ! Nous verrons ça demain ! Dans ta chambre maintenant ! »
En disant cela, il m'attrape par l'épaule et me pousse vers ma chambre. Sa main me serre si fort que je commence à avoir vraiment mal. Nous passons dans le salon. Là se trouve un homme assis. Ses cheveux blonds semblables aux miens sont désordonnés mais bien plus courts. Des lunettes fines cachent des yeux chocolat sous lesquels on distingue des cernes. Sa peau habituellement plutôt bronzée semble assez pâle, rendant les veines de sa main bien visibles. L'homme jette un regard noir à mon père, qui le pousse à me lâcher. J'en profite :
« Nolan ! Qu'est-ce que tu fais là ? »
Alors qu'il allait me répondre, mon père le devance.
« Axel ! Je t'ai dit d'aller dans ta chambre ! »
Son ton monte. Je préfère ne pas l'énerver davantage. Je file donc dans ma chambre. Je colle mon oreille au mur. Aucun bruit ne provient de celle de Julia, elle doit déjà dormir. Au contraire, de nouveaux cris se font entendre depuis le salon. Je soupire. Si mon oncle est là, il y a des chances pour qu'il le soit aussi.
« …Influence… »
« …honte… Injuste ! »
Je dois au moins vérifier ! Un coup d'œil à la fenêtre ne me rassure pas. Cependant ce n'est pas la première fois que je fais ça. J'ouvre la fenêtre et prends une grande inspiration avant de sauter. Je me réceptionne sur la branche qui tangue. Visiblement, je suis plus lourd qu'avant. Je m'approche du tronc, plus sûr, et descend de branche en branche. Une fois assez bas, je me lance dans le vide. L'atterrissage est plutôt approximatif et relance la douleur de l'entraînement passé dans mes jambes. Je retiens une plainte et vérifie une dernière fois que le bruit n'aie pas attiré l'attention. Rien à l'horizon.
J'arrive au parc, éclairé seulement par un lampadaire. Une ombre se distingue sur les balançoires. Je m'en approche, soudain bien moins sûr de moi. Et si après tout ce temps il refusait de me voir ? Et s'il avait changé ? Et si… Je n'ai pas le temps de me poser plus de questions que la silhouette se tourne vers moi. Resté dans l'ombre, il ne peut pas distinguer mon visage, je m'avance avec appréhension.
« Hey Syon… »
En entendant ma voix, ses yeux s'illuminent. Je distingue mieux son apparence actuelle. On se ressemble toujours énormément, mais ses yeux sont plus grands, ses cheveux plus décoiffés et sa peau plus bronzée. Il se lève, et je remarque à quel point il a grandi, me dépassant largement.
Des années avant,
« Axel ! Va moins vite »
Je monte dans l'arbre avec aisance. Tout me parait si simple. Je n'ai qu'à balancer ma jambe, m'agripper ici et là… La branche sur laquelle j'avais pris appui cède et je pousse un cri.
« Ahhh ! »
« Je te tiens ! »
Syon agrippe mon bras dans ma chute, l'arrêtant avant que je ne me blesse. Il me sourit et me laisse le temps de me stabiliser avant de reprendre notre ascension.
« C'est pas une heure pour les gosses. Nounou vous a pas encore chanté sa berceuse ? »
L'homme est bien plus grand que nous, plus fort aussi. Je vois un couteau dans sa poche et déglutis. On doit partir. Vite
« Alors ? Je commence par lequel ? »
Un bras se place devant moi et me pousse vers l'arrière. Je tourne la tête vers mon cousin et le vois en position de garde près à attaquer. Je ne me laisse pas faire et me mets en garde également. D'un ordre tacite, on comprend qu'au signal, on prendra la fuite.
« T'as vu Syon ! J'ai réussi ! J'ai fait la tornade de feu ! »
« C'était génial ! »
« Elle était même encore plus cool que la tienne ! »
Il met son bras autour de mon épaule en riant. Soudainement, son visage se fige, puis s'éclaire.
« Eh Axel ! Tu sais ce qui est encore plus cool qu'une tornade de feu ? »
« Une tornade de feu de la mort qui tue ? »
« Presque ! Deux tornades de feu ! »
« Wooooow ça a l'air génial ! »
« On appellerait ça … La fulgurante double tornade de feu ! »
« Papa ! Je sors ! Je vais voir Syon ! »
« Tu ferais mieux de rester à la maison. »
« Hein ? »
Un mauvais pressentiment me prend. Je désobéis ouvertement à mon père et le dépasse. Celui-ci me hurle de revenir mais je l'ignore. Je cours le plus vite possible jusqu'à arriver au parc. Là se trouve Syon, en train de crier sur son père.
« Pourquoi on doit partir ? Je veux pas ! »
« Syon, nous avons promis à ta mère de la retrouver à Okinawa. C'est notre maison maintenant. »
« Et Axel ? Je pourrais quand même le voir ? »
« … »
J'entends la voix de Syon se briser. Je n'ose pas m'avancer, une boule se créer dans ma gorge.
« Pourquoi ? Pourquoi tu veux pas ? »
« Ce n'est pas que je veux pas, tu sais à quel point je l'adore ! Mais vous êtes des enfants. C'est cruel, et injuste, mais les enfants doivent toujours subir les décisions des adultes. Je ne me suis jamais entendu avec mon frère, et j'ai peur qu'une fois parti, il ne vous laisse pas garder contact. »
« Mais c'est pas juste ! »
« Tu sais, ton tio n'est pas méchant. Il a juste des idées un peu… arriérées. »
« … Est-ce que je reverrais quand même Axel ? »
« Bien sûr ! Seulement, pas tout de suite … »
Nolan se penche pour caresser les cheveux de son fils. Je fais quelques pas vers eux. Mon oncle me remarque et me sourit, avant de nous laisser seuls.
« Syon ? Tu… tu vas t'en aller ? »
« … »
Syon ne répond pas tout de suite, à la place il me serre dans ses bras. Je mis un instant avant de bien intégrer ce qu'il se passait. Une sensation humide m'indique que mon cousin devait être dans le même état que moi.
« On se revoit vite hermanito… »
Retour au présent
Il était là, devant moi. Mes jambes bougent d'elles-mêmes, malgré la douleur qui les tire, et mes bras se referment autour de lui.
« Tu m'as manqué… »
« Je pouvais pas te laisser trop longtemps… Après tout on est âmes frères ! »
Il me sourit alors que je me détache. Nous nous asseyons sur les balançoires et il m'explique sa situation. Son père, mon oncle Nolan, est malade et a besoin de soins réguliers. Ils vont donc emménager dès la fin d'année sur Tokyo, après sept années à Okinawa. Ils appréhendent beaucoup leur retour, surtout par rapport à mon père qui n'a jamais accepté ni les choix de carrière de Nolan, ni ses choix amoureux, d'où son rejet total de toute cette partie de la famille. C'était déjà ce qui avait motivé leur départ à l'époque, mais nous étions trop jeunes pour le comprendre. On a passé la nuit assis sur les balançoires, à retrouver notre complicité d'avant, et à se raconter les sept années passées.
