Chapitre 5 : Doutes
« Nous allons arrêter l'entraînement ici ! Reposez-vous ! Le prochain match sera décisif. »
Les autres se dirigent vers les vestiaires, mais moi, je reste les yeux bloqués sur le ballon. Un ballon qui n'est pas dans le but, comme tous les autres depuis le début de l'entraînement. Un souvenir me revient en tête.
La veille…
« Tourbillon de feu ! »
L'arbitre siffle le but, puis la fin du match. Les supporters se lèvent pour nous acclamer, ainsi que celui qui a marqué le but de la victoire. Chacun des joueurs japonais a un grand sourire aux lèvres, épuisé mais tellement heureux de la victoire. Je n'arrive pas à partager leur joie. Coincé par deux défenseurs, j'ai raté mon tir. C'est Basile qui a marqué, avec ma technique. Une technique que j'ai élaboré au prix d'heures de travail. Une technique qui ne m'appartient plus. Je me tourne vers le coach Travis, se tenant le menton en regardant Basile. C'était le premier match qu'il jouait, et sûrement pas le dernier.
Retour au présent
« Axel ? Tu viens ? »
Austin m'attend, l'air interrogateur.
« Je vais m'entraîner encore un peu. »
« Je vais t'aider ! »
« Non ! Ca va aller. Va te changer. »
J'ai réagi plus violemment que ce à quoi je m'attendais. Austin ouvre la bouche, mais ne dit rien. Il acquiesce juste puis m'obéit.
Je m'en veux un peu, il n'avait rien fait de mal. Cependant, Austin a du potentiel, beaucoup de potentiel. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il me dépasse. Je dois rattraper mon retard, et pour ça, je dois travailler seul. Avec lui et Basile dans l'équipe, ma place d'as n'est plus assurée. D'autant plus que mes techniques ne sont plus uniques. Si Basile est capable de les reproduire, d'autres le seront aussi. Je dois travailler plus dur.
Deux heures ont passé. Épuisé, je souffle avant de me diriger vers les vestiaires. L'adrénaline redescendue, mes tendons me tirent, mon dos me fait mal, sans parler de mes pieds qui me brûlent. Ma respiration reste irrégulière malgré tous mes efforts. Je me laisse tomber sur mon lit comme une loque et ferme les yeux.
Une porte s'ouvre. Mon matelas s'affaisse sous l'effet d'un poids étranger. Je tourne la tête vers le nouvel arrivant. Jude est là, bras croisés et me fixe sans un mot. Trop fatigué pour parler, je me détourne, et il souffle.
« Tu as manqué le dîner. »
« Humm… Pas faim. »
« Axel. Austin m'a dit ce qu'il s'était passé, et que tu te comportais bizarrement. »
« En quoi ça le regarde ? »
Je ne le vois pas, mais je peux sentir ses sourcils se froncer.
« Il s'inquiète pour toi. Et moi aussi. Qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Tout va bien. »
Jude souffle, agacé devant mon silence, mais conserve une pointe d'inquiétude dans la voix.
« Quand tu voudras parler, on parlera. Dors, tu en as besoin. Bonne nuit. »
Il s'avance vers son lit, me tournant le dos et éteint la lumière.
« Bonne nuit Jude… »
Les images de la veille me reviennent en boucle, m'empêchant de trouver le sommeil. Je perds du temps. Et le temps, c'est bien ce qui me manque. Jude dort profondément à l'autre bout de la pièce. En rentrant pas trop tard, je pourrais peut-être y arriver sans qu'il le remarque. Sans bruit, je me faufile hors de mes draps puis hors de la pièce. J'arrive dehors sans me faire remarquer. Par chance, la porte n'avait pas été verrouillée. Avant de me mettre au travail, je vérifie mon téléphone. Il y a un message non-lu de la part de mon prof particulier, des cours à étudier, évidemment. Comme si j'avais le temps pour ça. Agacé, j'oublie tout ça pour me concentrer sur tout ce qui compte actuellement : le football.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Mes jambes brûlent. Ma tête brûle. Tout brûle autour de moi. Pourtant j'y suis presque je sais que je peux y arriver. Alors je retente. Je saute une nouvelle fois. J'enchaîne les mouvements. Mes réceptions se sont améliorées, mais ma tête tourne tellement. Je suis plus sûr de rien. Je lève les yeux. Le ballon est encastré dans le mur, pas dans le filet. Je dois réessayer. Une sonnerie me sort de ma bulle. J'attrape mon téléphone, il y a une notification.
10 missed calls
Je me mords la lèvre. Je n'ai plus beaucoup de temps avant qu'il arrive. Accélère. Plus rapide. Plus fort. Plus précis. Plus puissant. Plus tout. Deviens meilleur. Je relance à nouveau le ballon, et recommence la même technique. C'est ma dernière chance de la mettre au point avant le prochain match. A peine réceptionné, je chancelle.
« Axel ! »
Je n'ai pas le temps de me retourner que je m'écroule. Je ne sens pas le sol sous moi, quelque chose me retient. Avec le peu de force qu'il me reste, je tourne la tête vers le but, où le ballon repose, dans le filet. J'ai réussi. La voix se fait plus lointaine. La dernière chose que mes yeux voient est une paire de rubis, avant de me laisser tomber dans l'obscurité.
La lumière m'agresse presque les pupilles. J'essaye de me redresser mais une douleur me traverse le dos.
« Hmmmph… »
« Tu l'as bien cherché. »
Aie. Pourquoi je sens une aura menaçante. A côté de mon lit, Jude me fixe derrière ses fichus lunettes. Je n'arrive pas à voir son expression, mais je sens de l'inquiétude, de la colère et … de la déception ?
« Jude je… »
« A quoi tu pensais ? T'as vu l'état dans lequel tu es ? Et si je t'avais pas trouvé ? Et si c'était Travis qui t'avait trouvé ? »
La mention du coach me fait paniquer.
« Ne dis rien au coach ! S'il te plaît ! »
Je lui attrape le bras, le forçant à me regarder dans les yeux. Je ne peux pas risquer que quelqu'un d'autre ne soit au courant. Ma place dans l'équipe est en jeu.
« Et qu'est-ce que tu vas faire ? »
« M'entraîner. »
Il soupire, exaspéré.
« Tu sais que t'es pire que Mark quand tu veux ? Bon, très bien. Mais plus de séances nocturnes, et tu y vas mollo. »
Mon visage s'illumine.
« Merci Jude ! »
Il sourit avant de reprendre un visage sévère et de me tendre un plateau repas
« Maintenant mange ! Et je ne veux plus rien entendre ! »
« Oui chef ! »
Étrangement, pendant un instant, la boule dans ma gorge semblait avoir disparu.
Évidemment, ça n'a pas duré. Dès le début de l'entraînement, les répercussions des efforts de la veille se sont manifestées. Lors des tours de terrain, alors que j'étais habituellement dans les premiers, je me suis retrouvé dépassé par la totalité de l'équipe, Jack compris. Seul Jude, s'était stabilisé à ma vitesse, mais je sentais qu'il peinait à garder un rythme qui n'était pas le sien. Je sentais aussi le regard inquiet d'Austin sur moi. Caleb ne manque pas d'ailleurs de nous charrier en nous dépassant pour la première fois mais aucun de nous deux ne lui répond. Mon corps refusait d'accélérer, chacun de mes membres était parcouru par la douleur. Je sue plus que la normale et mon crâne est littéralement en surchauffe. Je finis mes tours avec peine, et prétexte une envie de boire pour avoir un peu de répit. J'arrive à partir sous le regard désapprobateur du coach. Je l'entends dire à Célia :
« Il a atteint ses limites, retire-le de la feuille de match »
Non non non. C'est impossible. J'atteins les robinets et m'asperge le visage d'eau. Ma respiration s'est accélérée d'un seul coup. Je sens des mains sur mes épaules tenter de me calmer. Jude me tire loin du lavabo et me tient le visage pour me forcer à le regarder. Ses lèvres bougent. Il tente de me dire quelque chose mais je n'entends rien. Juste ma respiration, toujours plus rapide, et les mots du coach.
"Retire-le"
"Limites"
D'autres viennent s'y ajouter :
"Inutile"
"C'est fini"
Jude pousse ma tête sur son épaule et m'entoure de ses bras. Il ne dit plus rien et me berce seulement.
Le souffle me manque.
