Chapitre 7 : Tout va bien
"Tout va bien se passer, tu m'entends ?
Tu es en sécurité maintenant.
Rien ne peut plus t'arriver.
Tout va bien.
Tout va bien"
La voix de Syon résonne dans ma tête, tentant de me rassurer, mais les images se répètent, en boucle. Le mur, ses yeux, sa main sur ma gorge, l'air qui quitte mes poumons. Mon impuissance. J'étais faible. Je suis faible.
La porte claque, je remercie rapidement mon cousin et raccroche. Jude se tient accoudé au mur, hésitant.
"Euh… ça… ça va ?"
"Tout va bien."
"Axel, tu as le droit de te sentir mal. C'est mauvais de tout garder pour toi…"
"Tout va bien."
Les paroles de Syon sont les seuls qui me viennent. Elles s'ancrent en moi comme un mantra. Si je pense que tout va bien, tout ira bien. Tout doit aller bien. Jude se tend, visiblement il s'attendait à une autre réponse.
"C'est peut-être pas une bonne idée que tu joues demain."
Mon esprit s'enflamme d'un seul coup. Je me lève et lui attrape violemment le poignet, l'empêchant de faire un pas de plus. C'est vraiment ce qu'il pense de moi ? Qu'à la moindre difficulté, je deviens incapable de jouer ? Est-ce qu'il me trouve faible ?
"Axel !"
Sa voix me ramène à la réalité. Il a un air crispé.
"Axel, lâche mon poignet."
Je retire vite ma main, comme si elle était brûlée. Des marques rouges sont visibles là où je le tenais. Il se masse le poignet en grimaçant. Il me fixe un instant, son regard caché par ses lunettes, avant de partir sans un mot. Je m'assieds sur mon lit et me frotte le visage.
"Tout va bien. Tout va bien. Tout va bien…"
Le lendemain…
C'est aujourd'hui que tout va se jouer. Aujourd'hui, c'est la finale contre le Brésil. La tension est palpable. Nous arrivons sur le terrain sous les applaudissements des spectateurs. Le match commence.
Les brésiliens engagent. Ils sont rapides et vifs, surtout leur capitaine Arthur. Il nous dépasse Austin et moi sans problème. Heath et Jude le prennent en tenaille et l'obligent à passer le ballon. Les brésiliens se replacent immédiatement, nous mettant en difficulté. Après quelques minutes de lutte acharnée, un des attaquants réussit à faire une percée. Il feinte de tirer avant de passer à son capitaine, qui tire à son tour.
"Death Samba"
La puissance du tir se ressent de l'autre bout du terrain. Mark tente de l'arrêter, il réussit mais une grimace de douleur lui traverse le visage. Ce n'est pas le moment de s'en inquiéter : c'est l'heure de la contre-attaque.
Nous traversons le terrain. Chaque attaquant se met en position, prêt à recevoir la passe de Caleb. Les défenseurs sont aussi rapides que nous et nous marquent. Je dois marquer, c'est mon moment. D'un coup d'épaule, je réussis à me dégager. Caleb le voit, mais une lueur lui traverse le regard. Une lueur de… doute ? Au lieu de me confier la balle, il préfère l'envoyer à Austin, qui se lance dans une technique aérienne.
« Epée sacrée ! »
Le ballon se heurte à l'arrêt capoeira du gardien, est repoussé vers la barre transversale et finit sa course dans le filet. Tout le monde acclame l'attaquant. Je lui frappe également la main, un goût amer dans la bouche. La prochaine fois, ce sera moi qui marquerai.
Le match reprend. Encore une fois, les Brésiliens ne perdent pas de temps et attaquent en force. Plus vite encore que la dernière fois, le capitaine arrive vers le but. Non, il faut empêcher ça. Mark ne résistera jamais deux fois à cette technique. Comme prévu, Arthur arme son tir et se lance. La balle atteint sa vitesse maximale. Soudain, quelqu'un s'interpose. Nathan utilise sa jambe pour tenter de repousser le tir. Il crie de douleur et s'effondre au sol, laissant passer le ballon. Mark essaie de l'arrêter mais la rotation lui broie littéralement les poignets. La balle passe de nouveau. C'est l'égalisation.
La mi-temps arrive au bon moment. Les équipes médicales peuvent s'occuper de nos deux blessés. D'autres arrivent vers nos adversaires. Arthur sue à grosses gouttes, exténué. Jordan a épuisé ses dernières forces lui-aussi. C'est grâce à ses interventions que le ballon a pu remonter. Darren, Shawn et Valentin entrent. Nous n'avons plus de remplaçants, plus le droit à l'erreur.
Je n'ai pas touché le ballon une seule fois de toute la première mi-temps. Personne n'a voulu me le passer, pas après l'action de Caleb. Un sentiment de rage s'immisce en moi, me tordant la gorge.
La seconde mi-temps commence. Mark fulmine sur le banc, tandis que le capitaine brésilien est resté sur le terrain, malgré son état. On engage. Nos adversaires sont passés à la vitesse supérieure, ils n'hésitent plus à nous pousser de l'épaule ou à nous tacler à la limite de la faute. Je les comprends. L'heure n'est plus aux politesses.
Toute l'équipe brésilienne se lance dans une attaque groupée, nous prenant totalement au dépourvu. Valentin arrive à subtiliser la balle mais elle lui ait rapidement reprise. Darren n'a même pas le temps de se préparer qu'elle file déjà vers les buts. Plus par désespoir que par conviction, il essaye quand même de l'arrêter en vain. Ils ont déjà repris l'avantage. On doit absolument rattraper notre retard. Le temps joue contre nous.
A force d'efforts, nous réussissons à franchir la défense adverse. Les défenseurs n'ont pas manqué de se replacer. Cependant, personne ne me marque. Au contraire, Austin est bloqué par deux joueurs. Ils me sous-estiment à ce point ? Heath réussit à conserver la balle, qu'il me passe après une feinte. Je me retrouve à mon tour bloqué par les défenseurs. Je réussis finalement à les passer mais la pression refait surface. Et si je n'arrivais pas à marquer ?
"Axel !"
D'un coup d'oeil sur la gauche, je vois Jude courir vers moi. Je comprends son intention. Il veut utiliser la technique qu'on a inventée en s'entraînant ensemble. Une vague d'adrénaline m'envahit. On peut le faire.
"Légende Suprême !"
Allez, elle peut rentrer, je le sais. Le gardien se met en place, exécute sa technique mais il ne tient pas. On a marqué. Il y a égalité parce qu'on a marqué. Je jette un bras autour de l'épaule de mon ami, ça faisait longtemps.
Arthur n'a pas manqué de prendre sa revanche, marquant de peu avant de s'écrouler et d'être aussitôt remplacé. Il ne reste plus que cinq minutes. Le seul moyen de gagner serait d'égaliser, pour jouer les prolongations. On a plus le temps.
Dès l'engagement, je me précipite vers le but adverse. L'adrénaline pousse mes muscles au-delà de leurs limites et me brûle le crâne. Ma respiration devient difficile mais je dois continuer. Je dois marquer. Je sens des regards d'espoir dans mon dos. Je suis l'as d'Inazuma Japon. C'est mon rôle.
"Last Resort"
Je me suis entraîné pour frapper plus fort, toujours plus fort. Alors je mets toute ma force dans cette balle. Elle peut rentrer, elle doit rentrer.
Tching
Le ballon heurte de plein fouet la barre transversale, la pliant, se crevant dans le métal abimé. Mais il ne rentre pas. Le but n'est pas compté. Le temps est écoulé.
Je tombe, genoux à terre. C'est pas possible. On a pas pu perdre. On doit pas perdre. Je représente le Japon, double champion du monde, presque triple.
"Et le Brésil est champion du monde !"
Mon poing attrape l'herbe sous moi et la tord. Mon autre main frotte frénétiquement mon abdomen, faisant saigner la blessure avec mes ongles. Je sens le regard déçu de mes coéquipiers. Je ne veux pas les affronter. Ni Jude, ni Mark, ni tous les autres.
Syon, à l'aide.
Deux mains se posent sur mes épaules. Un corps se penche à mon niveau, une chaleur m'enveloppe.
"Tes techniques sont toujours aussi géniales. T'as raté un but mais tu restes mon héros."
Je me relève et souris à Austin avant de le suivre. Dans ma tête un seul mot reste.
Raté. Raté. Tu as raté. Tu es un raté.
Que ce cauchemar s'arrête.
