Chapitre 9 : Se noyer

Tout autour de moi s'accélère. Les pas des inconnus que je croise. Les voitures qui me dépassent. Les cris des enfants. Les rues qui se vident. La nuit qui tombe. Et moi, je fonctionne au ralenti. Je ne sens même plus la douleur. A vrai dire, je ne sens plus grand-chose en moi. Mon esprit embrumé arrive à peine à comprendre ce qui vient de se passer. Un klaxon me sort soudain de mon sommeil. Une voiture me frôle alors que j'allais traverser. Il ne me faut que quelques secondes avant de me remettre les idées en place. En regardant autour de moi, je reconnais bien le quartier mais celui-ci est bien loin de la maison. La teinte orangée du ciel ne me rassure pas non plus. D'un pas plus rapide, je rejoins l'appartement familial, priant pour que mon père soit de service de nuit encore une fois, que ma bonne étoile se réveille à son tour.

Après une seconde d'appréhension, je tourne finalement la clé dans la serrure et entre, le plus silencieusement possible. Des chaussures d'homme sont soigneusement rangées sur un coin. Oh. Je déglutis.

"Axel ?"

La voix surgit du salon, joyeuse. Julia se précipite vers moi, des étoiles dans les yeux.

"Ahhhhh !"

Enfin, jusqu'à ce qu'elle ne pousse un cri en m'apercevant. Ses mains se plaquent sur sa bouche. Mon père arrive à son tour, son regard furieux s'accentue en croisant le mien. Il s'agenouille près de Julia, lui chuchote quelque chose à l'oreille avant de faire signe à notre nourrice de l'accompagner dans sa chambre. Celle-ci s'exécute sans un mot, m'adressant un regard plein d'inquiétude, d'incompréhension et de … peur ? Je l'ignore, me concentrant sur l'homme en face de moi, tête baissée et les yeux fixant mes chaussures. Une fois les filles parties, il explose.

"Tu crois pas que tu as des choses à me dire Axel ? Tu as vu l'heure à laquelle tu rentres encore ? Et dans quel état tu es ? Regarde-toi !"

Il me saisit fortement le menton, poussant mon visage à fixer le miroir. J'essaie de faire attraction de son regard noir et me concentre sur mon reflet. Mes cheveux habituellement soignés sont désordonnés. Une inquiétante tâche noir se forme près de mon oeil. Du sang séché recouvre la zone entre mon nez et ma bouche, dont la lèvre inférieure semble éclatée. D'autres bleus me couvrent le visage et les bras, mais on devine que la peau couverte par les vêtements n'a pas été épargnée. Mes yeux me semblent… vides.

"Je t'avais prévenu Axel. Plusieurs fois. D'abord c'était le foot, ensuite le mondial, et quoi maintenant ? Tu te bats ? Quand est-ce que tu vas m'écouter ?"

Il soupire et se retourne. Il frotte ses doigts contre ses tempes comme pour se donner une contenance.

"Tu ne me laisses plus le choix. Si tu ne veux pas m'obéir, je n'ai plus qu'une solution : mettre mes menaces à exécution."

"Qu'est-ce que tu veux dire ?"

"Tu ne remettras plus jamais les pieds dans cette école, ni dans ton stupide club. A vrai dire tu ne les reverras plus jamais. Dès demain, j'appelle cette école allemande. Elle t'avait déjà acceptée il y a deux ans, avec un peu de chance, ça sera encore le cas aujourd'hui."

Son discours me laisse sans voix. Il va vraiment aller jusque-là ?

"Elle est parfaite pour toi, tu pourras directement commencer la médecine, tu pourras donc devenir chirurgien bien plus tôt qu'ici !"

"Non."

Il se retourne, interrogateur. C'est vrai que je ne lui ai jamais vraiment fait face.

"Comment ça ?"

"Je n'irai pas en Allemagne. Je ne veux pas y aller."

"Tu crois être en position de négocier jeune homme ? J'ai toujours été trop indulgent avec toi. J'ai essayé de t'écouter Axel, mais jamais tu n'as respecté tes promesses. Tu crois que je ne sais pas que tu ne vas plus aux cours de mon collègue ? Ou que malgré tout tu as continué à t'entraîner contre ma volonté ? Tu ne m'as pas laissé le choix non plus. Maintenant, tu m'obéis et tu montes faire tes affaires. Tu partiras demain s'il le faut. Comment veux-tu devenir médecin avec un tel tempérament !"

"Pourquoi tu veux tellement que je sois médecin ?"

"Pourquoi ? Parce que c'est un métier sûr, honorable et qui se transmet de père en fils. Chaque homme de la famille Blaze a sauvé des vies grâce à son métier. Tous sauf…"

"Sauf Nolan. Et Nolan vit très bien. Il est heureux ! Et sa famille l'est aussi ! Plus que la nôtre en tout cas…"

Je sens le regard de mon père brûler, son frère a toujours été un sujet tabou.

"Nolan n'est pas heureux ! Il est malade ! Sans prévenir, il a tout lâché, nos parents, ses études, l'avenir qui lui était promis, et même moi… Tout ça pour quoi ? Partir vagabonder en Europe, épouser une espagnole et revenir comme une fleur sept ans plus tard avec un gamin en prime ! "

"Il a choisi ce qu'il allait devenir. Il ne voulait pas qu'on décide à sa place alors il est parti. Je le comprends."

"Il a renié sa famille. Il nous a tous abandonnés, sans nouvelles pendant des années. La seule chose que je te demande est de faire honneur aux tiens, pourquoi tu ne veux pas le comprendre ?"

Il me tient désormais le col, le regard brûlant de colère et de frustration. La peur s'empare de moi, en même temps qu'un mauvais pressentiment. Tous les signaux s'allument dans ma tête, me criant de fuir.

"Lâ…Lâche-moi !"

"Si tu ne veux pas m'écouter, je vais t'y obliger."

Il me pousse violemment à terre. Je grogne sous l'impact. Il s'approche de la porte, enfin, surtout du verrou. Non, non, non ! Je suis peut-être blessé, mais je reste un footballeur. Je suis plus rapide que lui. Je peux y arriver. Je me relève et j'atteins la porte de peu. Il me fixe d'un regard noir et menaçant. La peur prend le pas sur l'hésitation. Alors j'ouvre la porte, et je cours. Comme ce jour-là il y a sept ans. J'entends mon père crier des mots incompréhensibles. Je ne m'arrête pas. Les rues défilent. Les lumières. Les ombres. Tout me fait tourner la tête. Je ne m'arrête jamais. Je ne peux pas m'arrêter.

Mes jambes me cèdent finalement. Je tombe au sol, en plein sur le trottoir. Au moins, mes idées sont remises en place. Cette fois, je ne reconnais pas le quartier. La seule chose qui me reste à faire est de continuer à marcher.

Le froid de la rue me mord la peau. A l'inverse, une chaleur me prend la tête et les tripes. La fatigue m'empêche aussi de réfléchir correctement. Ma vue se trouble au fur et à mesure que je continue à avancer. Je ne peux pas céder maintenant. Je sors mon téléphone, abîmé par les nombreuses chutes de la journée. Il s'allume après quelques secondes… avant de s'éteindre aussitôt par manque de batterie. Typique. Je soupire. Bon, au moins, ça ne peut pas être pire… Une goutte me tombe sur les cheveux à ce moment-là.

"Est-ce qu'on peut me laisser vivre juste deux secondes ?"

Je vais sûrement passer pour un fou à crier comme ça, mais qu'est-ce que ça fait du bien ! Enfin, façon de parler. Une violente douleur à l'estomac me prend de nouveau, je suis obligé de me tenir au mur. Purée…

Mes forces me quittent.

Mes yeux se ferment.

Je tombe dans l'obscurité.