Chapitre 13 : Le regard des autres
C'est la première fois que j'y retourne depuis ce jour-là. Le bâtiment qui me paraissait si accueillant et plein de promesses à mon arrivée me semble maintenant sombre et angoissant. Pourtant, je n'ai pas le choix, je dois bien retourner en cours. Perdu dans mes pensées, une main se posant sur mon épaule me surprend.
"On y va ?"
J'acquiesce sans un mot, avant d'avancer, le pas lourd.
Avant même avoir eu le temps d'angoisser, Byron me saisit le poignet, m'obligeant à accélérer. Il m'entraîne vers un couple qu'il salue joyeusement. La fille ne m'est pas inconnue, avec ses cheveux châtains et son regard violet. Son nom est Hailey, je l'avais affrontée en début d'année. Contrairement à la dernière fois, ses cheveux sont repoussés en arrière. Elle n'a pas l'air de m'avoir remarqué. A côté d'elle, un garçon aux bouclettes rouge sombre nous sourit. Lui par contre, je suis certain de ne l'avoir jamais rencontré !
Alors que Byron discute avec eux, je reste en retrait. Après tout, ce ne sont pas mes amis, mais les siens. Visiblement, le blond n'est pas d'accord et me saisit par les épaules, me forçant à avancer.
"Je vous présente Axel ! Mon nouveau coloc !"
Hailey me fait un signe de main, et me regarde avec un petit air supérieur.
"Je crois qu'on s'est déjà rencontrés."
Je ne me laisse pas faire.
"Oui, et on s'est même pas revus depuis, notre fantastique performance vous a fait peur ?"
Elle reste surprise un instant avant de m'adresser un regard de défi avec un sourire. Apparemment c'était la bonne réponse. Je me tourne vers l'autre garçon.
"Moi c'est Florian ! Et donc vous vous connaissez ? Et tu ne m'en as même pas parlé ?"
Sa deuxième question semble plutôt adressé à Hailey, son regard balance entre elle et moi. Comprenant le sous-entendu, je me sens légèrement rougir un peu gêné avant de clarifier immédiatement la situation.
"Oula non c'est pas ce que tu crois ! On a juste joué un match l'un contre l'autre !"
Byron sourit à mon malaise apparent. Hailey ne manque pas de répliquer.
"Ouais ! Et on les a dé-mon-tés !"
"Oh ça va hein !"
J'ai réagi vivement. Byron a l'air sur le point d'éclater de rire tandis que le sourire d'Hailey ne fait que s'accentuer. Florian est amusé lui aussi, mais me sauve en détournant la discussion.
"Donc tu fais du foot aussi je suppose ?"
Il ne me connaît donc vraiment pas ?
"C'est ça ! Et toi ? T'es dans un club ?"
"Basket !"
"Ah ? Je t'ai jamais vu aux matchs !"
"Normal, je suis pas titulaire !"
"Ah…"
Je suis un peu gêné
"Oh t'inquiète pas ! Je suis très bien sur le banc, et puis c'est qu'un club, pas besoin d'en faire tout un plat."
C'est fou ce que j'aurais aimé qu'on me dise ça avant.
Nous continuons de parler pendant un moment. Autant Hailey m'envoie de nombreuses piques, autant je comprends vite que c'est juste sa manière d'être. Florian est bien plus posé à côté. Il tente absolument de me mettre à l'aise, et ça marche. J'apprécie ce moment. Pourtant, une sensation étrange m'empêche d'en profiter entièrement. Agacé, je finis par tourner la tête vers son origine. Je me fige. Là, m'observant postés près d'un mur, je vois Nathan et Kevin. Leurs yeux croisent les miens sans comprendre. Je détourne rapidement le regard, honteux. Du coin de l'œil, je vois Jude arriver. Mes deux amis me désignent d'un signe de tête. Mon malaise ne fait qu'augmenter. Les sourcils de Byron se froncent en constatant la situation. Il trouve rapidement une excuse, et nous partons de la pièce.
Une fois arrivés en classe, Byron me prend à part et me demande à voix basse :
"C'était quoi ça ?"
"Je crois qu'ils ont pas très bien pris le fait que je les ai laissés sans nouvelles pendant une semaine. Et que je revienne comme … ça."
Je passe ma main dans mes cheveux. Byron comprend la référence, mais je ne sais pas s'il en saisit la portée. Ce n'est pas que ma coupe. Quelque chose a changé en moi, profondément. Je ne sais pas si c'est réjouissant ou … terrifiant.
"Tu veux leur parler ?"
Je n'ai pas le temps de répondre qu'une voix surgit dans la pièce.
"Byron ! T'es arrivé tôt !"
Je reconnais cette voix, trop bien même. Son propriétaire au bandeau orange s'interpose entre nous. Sa tête se tourne ensuite vers moi, étonné.
"Axel ? C'est toi ? Je t'ai pas reconnu sans ta coiffure ! Pourquoi t'étais pas là?"
"Salut Mark…"
Je suis clairement gêné. Byron réfléchit un instant avant de me sourire, rassurant. Il part ensuite sans un mot. J'aurais dû m'en douter. Mark devient plus sérieux.
"Axel ? Est-ce que tout va bien ?"
Tout va bien. Encore ces mots.
"Pourquoi ça n'irait pas ?"
Il fronce les sourcils.
"J'ai peut-être pas l'air très mature, ni très intelligent, mais je suis pas complètement stupide pour autant. C'est quoi le problème ?"
"Il n'y a rien, aucun problème."
"Jeudi dernier."
Il s'interrompt un instant alors que je me raidis.
"Jeudi dernier, j'ai vu Jude sortir du lycée. Il avait des bleus au visage. Il n'avait plus ses lunettes non plus. Ses yeux semblaient si tristes. Tu étais avec lui ce jour-là, n'est-ce pas ?"
Est-ce qu'il va m'accuser de l'avoir attaqué ? Non, c'est pas possible.
"..."
"Je t'ai pas croisé après ça. Ton état était encore pire que le sien, est-ce que j'ai tort ?"
Je baisse les yeux. A vrai dire, je n'en ai aucune idée. Même dans les jours qui ont suivi, je n'avais pas conscience de mon état. Devant mon manque de réponse, Mark recommence à parler.
"Est-ce que vous vous êtes battus ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Vous étiez amis Axel ! Qu'est-ce qui vous est arrivé ?"
"J'en sais rien… J'en sais vraiment rien…"
Ses mots me ramènent à la réalité plus durement que je ne l'aurais cru. Je relève la tête et croise son regard. Il vacille entre l'inquiétude, la peur, la tristesse et… la colère. J'ai juste envie de partir, loin. Loin de son regard déçu. Loin de tous ceux que j'ai déçu. Je veux juste partir loin de mes amis.
"Désolé Mark"
Sur ces mots, je franchis la porte. En sortant, je croise Nathan et Kevin. Evidemment. J'accélère le pas. Je ne veux plus les voir.
Je rejoins Byron aussi vite que je peux. En me voyant arriver, il n'a pas l'air inquiet. Il m'agrippe tout simplement par le bras, me rapproche de lui et passe son bras sur mon épaule. Alors je me mets à discuter avec les autres, avec ces inconnus que je ne décevrais jamais. Étrangement, j'aime cette sensation, sans doutes plus qu'il ne le faudrait.
