Chapitre 14 : Être présent
Il est déjà dix-neuf heures. Le café est bondé. Je prends les commandes et zigzague entre les tables un sourire collé au visage. Pourtant, il n'est pas aussi faux que je voudrais le faire croire. J'aime ce boulot et l'ambiance qui y règne. La patronne, que je sais maintenant s'appeler Andy, me regarde ravie de mon travail. Il faut dire que je plais aussi à la clientèle. Mon collègue, Vince, est chargé d'attirer les gens dans l'établissement depuis la rue. Il doit bien avoir plus de vingt-cinq ans, mais il est bien plus dynamique que moi. A vrai dire, il a tellement d'énergie que personne ne pourrait le dépasser dans ce domaine. Ses cheveux bruns ébouriffés associés à ses yeux noisettes lui donnent un air sympathique, bien utile pour son job. Il est tellement efficace que je peine à suivre la cadence, et je dois attendre encore deux heures avant de pouvoir souffler.
Épuisé, je m'assieds finalement sur une chaise avec un verre. Dehors, Vince tente toujours d'attirer les derniers passants. Il arrive finalement à nous amener un groupe de jeunes de mon âge. Je souffle un instant avant de reprendre mon sourire de travail. Je saisis mon bloc-note et file les accueillir.
"Bonjour et bienvenue ! Vous souhaitez commander quelque chose ?"
Le groupe me regarde d'abord surpris, avant de s'installer et passer commande. Fatigué de ma journée, ce n'est que lorsque je commence à préparer leurs boissons que je comprends à qui je viens de parler. David, Joseph, Caleb et -évidemment- Jude étaient assis là, au milieu de la salle de service. Enfin, assis est un bien grand mot pour Caleb qui est littéralement affalé sur la table, visiblement trainé ici par la force plus que par son propre consentement. Les deux autres discutent. Jude en revanche… Je sens son regard épier mes moindres faits et gestes depuis le début, et ça me rend plutôt mal à l'aise. Avec un sourire professionnel, je les sers avant de retourner nettoyer les tables. J'ai bientôt fini mes heures de travail, hors de question de me laisser perturber par tout ça. Pourtant, j'ai un mauvais pressentiment. Discrètement, j'envoie un message aux gars.
Conversation entre "By_Love", "Henry_hs" et vous :
Les gars? Y a moyen que vous alliez me chercher au boulot ?
Je n'attends pas leur réponse. De toute manière, je ne compte pas me faire prendre sur mon téléphone sur mon lieu de travail. A la place, je fourre mon téléphone dans ma poche et finis le nettoyage de la salle. C'est Andy qui encaisse les anciens de la Royale. Une bonne chose de faite. Il est 22 heures. Nous sommes officiellement fermés, et le café est enfin propre. Après avoir rendu ma casquette et mon tablier à Andy et l'avoir salué, je pars. Vince a encore quelques trucs à faire, mais il est trop tard pour que je l'attende. Exceptionnellement je suis donc seul en sortant du bâtiment.
"Salut Axel…"
Un frisson me parcourt la colonne vertébrale. Pourtant, j'aurais dû m'en douter… Je me retourne pour faire face à Jude. Son apparence n'a pas tellement changé depuis la dernière fois, hormis ses lunettes cassées qui ont été remplacées par de nouvelles, des sortes de lunettes de soleil rondes et argent, assez classiques. Quelque chose en lui a tout de même changé. Il y a une tension dans l'air.
"Salut Jude."
"Tu as disparu pendant une semaine."
"Bonne observation."
Il commence à être agacé. Je reste sur la défensive.
"Est-ce que c'est à cause de ce qu'il s'est passé entre nous ?"
"En quoi ça te regarde ?"
"ça me regarde peut-être parce que je suis sensé être ton meilleur ami"
"Comme tu dis, sensé."
"Axel, sérieusement, j'essayais juste de t'aider. C'est plutôt toi qui devrais avoir des comptes à me rendre."
"C'est pour me dire ça que t'as attendu autant de temps ?"
"J'ai attendu parce que j'espérais qu'on pourrait discuter comme des adultes matures et responsables. J'espérais qu'on puisse sauver ce qui peut encore l'être. Je sais pas ce qui s'est passé dans ta vie, ou ce qui te tracasse, mais j'essayais juste d'être présent pour toi, pourquoi t'arrives pas à le comprendre ?"
"Être là pour moi ? Est-ce que je t'ai demandé quoi que ce soit ? T'étais juste là pour te donner bonne conscience, c'est tout."
"C'est sûr que toi niveau présence, t'es un modèle ! Au moindre soucis tu disparais pendant une semaine, sans donner de nouvelles, et quand tu reviens, impossible de te dire un mot."
Je ne réponds pas et commence à partir. Jude prend une grande inspiration et me retient par le poignet. Il me tire le bras et se place devant moi, s'assurant ainsi de ne me laisser aucune échappatoire.
"Ecoute, je suis désolé, c'est pas ce que je voulais dire… Je t'apprécie énormément Axel, en tant qu'ami, en tant que partenaire, en tant que joueur…"
Je tique et l'interrompts.
"C'est bien ça le problème Jude. C'est tout ce que je suis pour toi, un attaquant. Un attaquant comme il y en a des dizaines par équipes. OK c'est comme ça que tu m'as rencontré, mais ça a jamais évolué depuis. Du moins, pas autant qu'on voulait le croire…"
A travers ses lunettes, son regard rouge sang devient furieux.
"Sérieusement Axel ? T'en es encore là Comment tu peux me dire ça ?"
Il me saisit par les épaules et me plaque contre le mur. Je n'entends plus sa voix. Pourtant, je lis le désespoir sur son visage. Le même qui était sur le mien il y a seulement quelques jours. Une vague de culpabilité m'envahit, rapidement arrêtée par sa prise qui se resserre sur mes épaules. J'ai mal. Je panique. Ma vue se brouille. Son visage se déforme. Il devient plus fin, sa peau plus bronzée, son regard plus perçant. Je me sens blanchir. Ce n'est plus Jude que je vois devant moi. C'est Basile. Je suis dans la même position que ce jour-là. La seule différence est que sa main n'est pas sur mon cou. Je la sens pourtant s'y enrouler, m'empêchant de respirer. Sa voix calme et posée m'annoncer tranquillement ses intentions. Son couteau me frôler.
"Qu'est-ce qu'il se passe ici ?"
Je reviens à moi. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Je me retrouve assis par terre, mon visage pris en coupe par les mains de Jude qui le maintiennent. Quand à lui, je vois son regard paniqué et sa lèvre qu'il mord presque jusqu'au sang se tourner vers les nouveaux arrivants. Henry et Byron s'approchent doucement. Byron se précipite vers moi et me dit des mots que je ne comprends pas. Henry semble demander quelque chose à Jude. Les deux discutent un moment, et celui aux dreadlocks finit par partir.
Arrivés à l'appartement, je m'allonge sur le lit et repasse la scène en boucle. Au fond, quelque chose s'est brisé, où bien l'était déjà depuis longtemps. Revoir Jude était dur, très dur même mais au moins, j'ai pu comprendre une chose.
Je l'avais perdu.
Et c'était ma faute.
Byron rentre doucement dans ma chambre sans allumer quoi que ce soit, nous laissant dans l'obscurité. Je le vois seulement grâce aux lumières extérieures. Il s'asseoit et ses doigts viennent trouver ma main pour jouer avec les miens. Au bout d'un moment, il tourne la tête et me regarde droit dans les yeux. Je réponds à sa question silencieuse :
"ça va mieux, maintenant. Merci pour tout"
Je ne peux pas me permettre de le perdre. Je ne peux pas me permettre de les perdre. Je ne peux pas tout gâcher encore une fois.
