Chapitre 16 : Deviens ce que tu montres
"Axel ! Ici !"
Je dribble Nathan avec difficulté avant d'envoyer le ballon en direction de Bryce. Je cours et me défait de l'emprise des défenseurs pour arriver en face du but adverse. La balle arrive vers moi. Je la contrôle à peine avant de la tirer dans les filets. Une goutte de sueur coule sur mon front, que j'essuie d'un revers de la main.
"C'est bien les gars ! On va s'arrêter là !"
L'entraîneur nous libère. Nous nous dirigeons vers les vestiaires. En passant, Mark me frappe l'épaule d'une main avec son rire habituel. Il part ensuite en courant pour rejoindre les autres. Je m'apprête à faire de même mais une voix m'interpelle.
"Axel. Je voudrais te parler deux minutes."
Je m'attends déjà au pire, mais n'en montre rien. A la place, je m'appuie sur la rambarde, ma bouteille à la main.
"Je vois que t'as repris du poil de la bête ! Tu m'as fait peur dernièrement, mais maintenant que c'est du passé, on peut parler plus sérieusement. Tu es prometteur, tu l'as toujours été. La prochaine étape, c'est devenir joueur professionnel ! Pour ça, on va commencer ton programme d'entraînement dès maintenant."
Je l'interromps immédiatement.
"Avec tout le respect que je vous dois coach, c'est moi qui m'occuperais de ça. Pas vous."
Sans un mot, je pars sans voir son air ahuri. Au moment de me retourner, j'ai juste le temps de voir son visage étonné se transformer en sourire satisfait.
Je me change en quatrième vitesse. La plupart sont déjà partis. A ma plus grande joie, je n'ai plus à subir les regards noirs de mes anciens amis. On est même en assez bon terme pour garder un jeu suffisamment complice sur le terrain. Pourtant, je ne peux pas m'empêcher d'être un peu triste de voir ceux avec qui j'ai vécu tant de choses devenir de simples connaissances. Mais ce sont des choses qui arrivent. Et puis il y a Jude. Nous n'avons plus reparlé depuis notre rencontre au café, et c'est peut-être tant mieux. Du coin de l'oeil, je le vois partir d'un air mécanique. Je détourne le regard. Je n'ai plus le droit de m'en inquiéter, plus maintenant.
Bryce et Claude m'attendent à la sortie. Il faut dire qu'ils forment un beau trio avec Byron. Avec le temps qu'ils passent à l'appart, impossible de ne pas les apprécier. Ils sont même très drôles quand on apprend à les connaître. Claude est taquin, parfois même moqueur, mais il est aussi honnête et solaire, sans mauvais jeu de mot. A côté de lui, Bryce fait carrément glacial. Il faut dire qu'à l'extérieur, il est plutôt froid et méfiant. Il en est pas moins très intelligent et réfléchi. C'est d'ailleurs de lui que je suis le plus proche dans l'équipe.
"Tu planes porc-épic ?"
Je sors vite de mes pensées.
"T'as pas fini avec ce surnom ? J'ai même plus cette coiffure-là !"
"Comment oublier la fameuse coupe en hérisson ! La plus grande peur des gels capillaires"
"Tu t'es regardé toi ?"
Bryce souffle en nous voyant nous disputer. Il passe sa main dans les cheveux de manière dramatique. On arrive finalement à l'appart.
Henry est déjà parti à son job. J'entends Byron dans la salle de bain. Alors que je pars chercher des boissons, nos deux invités s'installent sur le canapé. Je me suis à peine éloigné que des éclats de voix m'indiquent clairement une dispute. Désespérants. Avec une synchronisation parfaite, les deux crient d'un coup. Intrigué, j'y jette un coup d'oeil et voit Byron, tranquillement allongé sur eux, les cheveux trempés au plus grand malheur du duo. Je ris en levant les yeux au ciel. Une heure passe. Adossé à la fenêtre, je jette un oeil à l'extérieur. Un visage familier passe dans la rue. Je tique.
"Je reviens ! Je vais faire un tour !"
Le trio sur le canapé me remarque à peine, trop pris dans leur discussion. Je m'apprête à descendre avant de me raviser, de saisir un sac à dos que je remplis de deux canettes de soda avant de finalement sortir.
Je suis la rue pendant au moins cinq bonnes minutes d'un pas rapide. Celle-ci débouche sur un parc. Assis sur un banc, la tête tournée vers le ciel et les yeux fermés, mon ancien coéquipier a l'air presque endormi. Je m'assieds à côté de lui. Il ne me voit pas.
"Tu bois un coup ?"
Je lui tends une canette en même temps. Il sursaute avant de me regarder. Son air étonné se transforme en grand sourire.
"Ax… Axel ? C'est toi ?"
Je hoche la tête avec un sourire. Il saisit finalement la boisson et l'ouvre. Je prends la mienne et nous trinquons.
"Donc… il s'est passé pas mal de choses depuis la dernière fois pas vrai ?"
"On peut dire ça… Je suis désolé de pas t'avoir donné de nouvelles. Et toi, comment tu vas, Austin ?"
"Tu veux dire à part le fait que mon coéquipier préféré ne donne plus de nouvelles pendant un mois ?"
Touché.
"Je sais, j'aurais dû t'envoyer un message. Mais tout a changé tellement vite…"
"Qu'est-ce qui a changé Axel ? A part toi ?"
Je n'ai aucune réponse à sa question. Il n'en démord pas pour autant.
"Il y a un truc que je comprends pas. C'est qui le vrai toi ? Celui d'avant ou celui devant moi ?"
Je souris. Il a beau être bien plus jeune, il est bien plus mûr que nous parfois. Sa question me fait réfléchir un moment.
"Je crois que c'est un peu des deux… Je me sentais déjà moi-même avant, enfin la plupart du temps… Après j'ai dû changer et … A force d'essayer de me faire passer pour quelqu'un d'autre, je crois que j'ai fini par devenir ce que je montrais."
"Et ça te dérange pas d'être devenu quelqu'un que tu n'es pas ?"
"Ce quelqu'un c'est moi maintenant. Et pour être honnête… je me suis jamais senti aussi libre. Je crois même que je suis fier de ce que je suis aujourd'hui."
Austin sourit en sirotant tranquillement sa boisson.
"T'as l'air triste Austin."
Il ne répond rien, je tourne finalement la tête vers lui pour voir son expression.
"Tu veux en parler ?"
Il ne dit rien pendant un moment, mais sa jambe tremble. Il finit par tout lâcher d'une voix fatiguée.
"Je… Je suis fatigué Axel. J'ai l'impression d'être totalement impuissant. La maladie de ma mère s'améliore pas et je peux rien y faire. Le restaurant compte chaque jour moins de clients et j'ai beau faire tout ce que je peux ça sert à rien. Le club a plein de nouveaux, mais la plupart ne viennent que pour la réputation de l'équipe, ils en ont rien à faire du foot. Et il y a cette fille mais… mais je suis trop stupide pour arriver à lui parler normalement."
Il a l'air sur le point de pleurer. Je pose ma canette par terre et lui ébouriffe les cheveux.
"Eh, t'inquiète pas. Je suis là.
J'attends d'abord qu'il se calme, puis nous discutons. Au bout d'une bonne heure, il a l'air d'aller mieux. En revanche, la nuit en a profité pour tomber. Pas très rassuré par les environs, je le raccompagne.
"Merci pour tout Axel, j'espère qu'on se reverra vite !"
Alors qu'il allait rentrer je tique.
"Attends !"
Curieux, il s'arrête. Je lui prends son portable des mains et y tape quelque chose avant de le lui rendre.
"C'est là que j'habite maintenant. Passe dès que t'en a envie."
Il me remercie et rentre chez lui, un grand sourire sur le visage.
Je veux agir pour lui comme j'aurais aimé qu'on le fasse pour moi.
Je ne veux pas qu'il reproduise mes erreurs.
Je refuse qu'il lâche tout ce qu'il a
Y compris ceux qui auraient tout fait pour l'aider.
