Chapitre 17 : Vieilles rancunes

Mes pas rapides résonnent dans la rue. Les quelques passants qui s'y trouvent n'y font pas attention. Malgré l'heure tardive, on sent que les jours se rallongent. L'été sera bientôt là. Le temps continue de défiler et j'accélère le pas. Je ne veux pas être en retard. Je ne dois pas l'être. Pas aujourd'hui.

J'arrive finalement au parc, où j'ai rencontré un vieil ami il y a tout juste une semaine. Cette fois-ci, pas d'Austin en vue. Je cherche une personne bien particulière du regard, mais rien. A la place, des éclats de voix attirent mon attention. Je sais que c'est impoli d'écouter mais…

"C'est lui que tu attends, pas vrai ?"

"Qu'est-ce que ça peut te faire ? Pendant des années tu m'as ignoré, et tu as fait la même chose avec lui. Pourquoi tu t'en occupes maintenant ?"

"Parce que c'est mon fils. J'ai bien le droit de m'inquiéter pour lui !"

"En l'enfermant ? C'est comme ça que tu t'inquiètes ?"

"C'était pour son avenir ! Qu'est-ce que tu préfères ? Qu'il devienne footballeur et qu'il finisse à la rue à la moindre blessure ? Ou qu'il sauve des vies et soit en sécurité jusqu'au restant de ses jours ? Je sais ce qui est le mieux pour lui."

"Tu n'en sais rien. C'est à lui de décider !"

"Décider comme tu l'as fait à son âge ? Sacrifier ses amis, sa famille, sa vie entière pour quelques instants de bonheur ?"

L'autre voix ne répond pas. La première continue.

"Tu étais déjà malade Nolan. C'est pour ça que tu es parti, je me trompe ?"

"... ça n'aurait rien changé. Tout ce que je voulais, c'était être libre."

"Nous aurions pu te sauver. Avec notre père, nous aurions tout fait pour."

"Et pourquoi ? Rester enfermé dans une chambre d'hôpital ? J'ai fait mon choix, et Axel a fait le sien."

"Enfermé mais en vie. Et tu ne sais rien d'Axel. Tu ne l'as pas vu depuis sept ans !"

"La faute à qui ? Tu crois que ça m'a plus de les séparer, lui et Syon ? Si tu avais accepté Isabella, on aurait pu rester. C'est toi qui nous a obligés à partir."

"Tu es toujours si fier de dire que tu es maître de tes choix, mais pour les assumer, bizarrement il n'y a plus personne. C'est toi qui as choisi de partir."

"... Peut-être que c'est comme ça que tu vois les choses, mais tu n'as pas à les imposer aux autres. Ni à moi, ni à Axel."

"Je n'ai jamais voulu vous l'imposer. Je voulais juste savoir où était parti mon frère, et où est parti mon fils."

Lentement, je sors de ma cachette. Seul mon oncle me voit, mais il ne dit rien. Mon père continue.

"Dis-moi que tu as des nouvelles. Je veux juste savoir s'il va bien."

Je n'hésite plus.

"Je vais bien."

Il se retourne d'un seul coup, les yeux écarquillés. Il me dévisage.

"A…Axel ? Où étais-tu ? Où est-ce que tu dors ?"

Je place les mains devant moi.

"Tout va bien. J'habite chez un ami, ça se passe très bien"

J'appuie bien sur le fait que j'habite chez lui.

"Et… Tu comptes revenir à la maison ?"

"Pas pour le moment. J'aime être indépendant. J'ai un boulot, je paye le loyer… Je reste là-bas. C'est chez moi maintenant."

Mon ton est sans appel. Je ne veux plus prendre le risque de voir la situation se répéter.

"Je… Je vois."

Il est clairement déçu. Pour autant, je pensais qu'il réagirait plus… violemment.

"Je dois retourner au travail. Axel, la porte te sera toujours ouverte. Passe quand tu veux, ça fera plaisir à Julia…"

J'ai comme un pincement au coeur. Malgré tous mes efforts, j'ai toujours du mal à trouver du temps pour elle. Il faut dire qu'entre le lycée, le travail et le football, le seul moment qu'il me reste est la nuit, et même parfois rien du tout, en comptant les soirées où m'amène Byron… Au fond, je sais que c'est juste une excuse, que j'ai juste peur.

Mon père commence à partir, puis s'arrête.

"Au fait, Nolan ?"

"Oui ?"

"Tu devrais venir diner, avec Syon et Isabella évidemment."

Il repart immédiatement. Je ne vois pas son visage. En revanche, celui de mon oncle s'est éclairé, entre la surprise et le joie. Je ne m'y attendais pas non plus. Je brise le silence.

"Wow, c'est … surprenant."

"Comme tu dis… Wow."

Avec la discussion que j'ai surprise tout à l'heure, des tas de questions se bousculent dans ma tête.

"Dis-moi Nolan, il a toujours été comme ça ?"

"C'est-à-dire ?"

"Surprotecteur, étouffant, et… un peu barbant ?"

Nolan esquisse un sourire.

"On peut dire ça. Il jouait juste son rôle de grand frère poule. Moi, j'étais le pauvre petit frère malade incapable de rien."

"C'est pour ça que tu es parti je suppose ?"

"Pour ça, et à cause de mon père…"

"Ton père ?"

"Oui, tu ne l'as jamais connu mais ton grand-père était… spécial. Selon lui, j'étais faible et bon à rien. J'ai pas supporté la pression. Alors, je suis parti. J'ai rencontré des gens incroyables, que je revois encore aujourd'hui. Plus encore, j'ai rencontré Isabella. Une femme forte et libre, avec qui j'ai fondé une famille. C'est ça qui m'a rendu heureux. C'est ça qui m'a fait devenir ce que je suis."

"Ta famille ne t'a jamais manqué ?"

"Au début, oui mais… j'ai construit ma propre famille. Je suis pas parti par amour du voyage, enfin pas seulement. Je suis parti me bâtir un foyer."

Il se tourne vers moi, avec ce regard que je n'ai jamais su déchiffrer.

"Et toi Axel ? Tu as trouvé ton foyer ?"

Sa question me fait sourire. Je crois que je me la suis toujours posée au fond. Pour une fois, je crois que je connais la réponse.

"Ouais, ouais je crois bien."

Mon oncle me sourit, mais il se remet à tousser. Alors que je m'apprête à le soutenir, il m'arrête d'un signe de main. D'un coup, je comprends mon père. Ses peurs, ses inquiétudes, son impuissance. Et cette rage, ce besoin d'agir qui prend au ventre. D'un coup, je ne suis plus autant en colère contre lui. Un sentiment de culpabilité commence à me prendre. Nolan semble le remarquer. Il se lève et met sa main sur mon épaule, me regardant dans les yeux.

"Tu as encore beaucoup de choses à apprendre, comme nous tous. Ne sois pas trop dur avec toi-même."

Je me calme, et me sens même mieux.

C'est pas grave. Tout va bien. Tout va mieux. Nous sommes interrompus par quelques gouttes de pluie. D'abord, nous ne nous en inquiétons pas, mais un éclair traverse le ciel. Nolan me prend par le bras et m'entraîne vers sa voiture.

Il me ramène à l'appartement, et nous discutons encore un peu. Avant que je ne parte, Nolan me promet d'amener Syon avec lui la prochaine fois.

J'approche la clé de la serrure et appuie sur la poignée. Avant même que j'ai pu la déverrouiller, la porte s'ouvre. Ce n'est pas normal. Ni Henry, ni Byron, ni moi ne la laissons jamais ouverte. Inquiet, je rentre dans l'appart.

"Byron ? Henry ? Les gars vous êtes là ?"

Tout est silencieux. J'allume la lumière.

On dirait qu'une tempête est passée par là. Les étagères sont vidées, leur contenu étalé par terre. Je vois même des morceaux de verre. Plusieurs cadres sont tombés. Une photo a disparu aussi. Mais aucune trace de mes amis.

Qu'est-ce qui s'est passé ?