Chapitre 18 : Fissures cachées
J'avance parmi les débris. Le spectacle me laisse sans voix. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Je parcours l'appartement. Les chambres sont elles aussi vides, mais au moins elles ont été épargnées. Il ne reste plus que la salle de bain. J'appuie sur la poignée, mais rien ne se passe. Elle a été verrouillée de l'intérieur.
"Byron ? Henry ? L'un de vous est là-dedans ?"
Aucun son.
Aucune réponse.
Je frappe à la porte. Toujours rien. De plus en plus inquiet, la fréquence de mes coups augmente. L'intensité de mes appels aussi. Je tambourine à la porte. Toujours pas de réponse.
Tendu comme jamais, je file dans la chambre et y prends un cintre. Je le tords avant de le tourner dans la serrure. J'ai vu ça dans les films, c'est sensé marché. Au bout de quelques minutes de galère, ma patience s'épuise et je donne un grand coup de pied dans la porte qui s'ouvre sur le coup. N'entendant pas de cri, je suppose avec joie que personne n'y était collé. J'aurais peut-être dû vérifier avant…
L'instant de réjouissance est terminé. Je me précipite dans la salle de bain. Mon regard se pose immédiatement sur la silhouette à même le sol. Ses longs cheveux blonds lui couvrent le visage, enfoui dans ses genoux qu'il a ramené à son torse. Il ne dit rien. Aucun bruit ne vient interrompre le silence.
"Byron ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Est-ce que ça va ?"
Je m'accroupis devant lui et pose les mains sur ses épaules. Inquiet du manque de réponse, je finis par le secouer un peu. D'un coup, il me fait un grand geste avec son bras, me faisant tomber au sol de surprise. Son bras tendu est presque menaçant. Ses yeux d'ordinaire marron me semblent presque rouges de rage. Pourtant, au-delà de la colère, je vois de la détresse.
"Hey… Viens, on va te rafraichir le visage."
Doucement, pour ne pas le brusquer, je lui saisis le bras et le baisse à nouveau. Il semble se calmer. Toujours en douceur, je le pousse vers le haut. Instable, je suis obligé de le maintenir debout. Il a toujours l'air en transe et n'a pas dit un mot. J'asperge son visage d'eau. Il grogne un peu mais ne dit toujours rien. Je l'amène finalement au canapé. Je couvre son dos d'un plaid et prépare un chocolat chaud en tentant de faire abstraction à l'état de l'appartement. Une fois servi, je désespère et choisis la seule option qui me laisse, lui laisser du temps.
Devant le manque de réaction de Byron, je finis par me résigner à nettoyer l'appartement. Peu d'objets sont réellement cassés, hormis la vaisselle. Enfin, si. Je trouve un cadre, littéralement brisé en deux. Je reconnais la photo. C'est une vieille photo datant du collège, avec les autres membres de l'équipe Zeus. Byron a un air hautain presque malsain. Henry quant à lui, est impassible. Contrairement à aujourd'hui, plus rien ne se lit dans ses yeux. Je ne connais pas l'histoire de cette photo, mais j'ai bien vu que Byron l'évitait comme la peste. C'est presque comme s'il détournait volontairement le regard en passant. Henry au contraire, n'hésitait pas à la regarder de temps en temps, mais ses yeux s'assombrissaient toujours à ce moment-là. Est-ce que ça serait lié à ce qu'il s'est passé ? Je n'avais jamais fait attention avant à tous ces comportements étranges.
"On s'est disputé."
Une voix brise le silence. Etonné, je tourne la tête vers le canapé. Recouvert par le plaid, Byron sirote son chocolat chaud, le regard toujours aussi vide.
"Comment ça ?"
"On s'est disputé avec Henry. Il est parti et j'ai… laissé ma colère sortir."
En effet, vu l'appartement, il l'a bien laissé sortir. Dans un sens, je comprends. Depuis que je suis ici, je ne l'ai pas vu exprimer la moindre émotion négative. Je n'ai aucune idée de tout ce qu'il peut avoir à l'esprit.
"Tu sais où il est ?"
Si Byron s'est mis dans cet état, j'ose pas imaginer Henry. Je n'ai d'ailleurs toujours aucune nouvelle de lui. A ma question, Byron hausse simplement les épaules. La seule chose que je peut faire pour l'instant est d'essayer de comprendre.
"Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi vous vous êtes disputés ?"
Il me regarde fixement, mais c'est comme s'il ne me voyait pas.
"Je… c'est une longue histoire."
Quelque chose me dérange profondément. Il y a tellement de choses que je ne sais pas sur eux. Et pourtant je les côtoie tous les jours.
"Tu veux en parler ?"
Je ne sais pas si je pose cette question pour lui, ou pour moi mais je ne préfère même pas y penser. Il hésite encore, avant de soupirer.
"Je suis fatigué Axel. Tout ça dure depuis trop longtemps. On était juste des gosses. Des gamins passionnés et influençables. Et puis, il est arrivé. Il nous a promis la victoire, la gloire. Nous étions fascinés par les dieux, il nous a proposé de devenir des dieux. On a voulu tenter le coup, juste une fois, juste pour essayer. Après tout, qu'est-ce qu'on risquait ? Je me rappelle de la sensation de puissance coulant dans mes veines ; la chaleur qui faisait vibrer chacun de mes muscles. Je ne me suis jamais senti aussi bien, aussi fort, aussi vivant. Alors j'ai voulu continuer. Et les autres aussi. J'ai commencé à en prendre en cachette, entre les entraînements, avec la complicité des scientifiques. Je n'étais pas le seul. Il le savait, et ça lui plaisait. Nous étions addict au Nectar des Dieux. Après ça, on vous a affronté. Et vous avez gagné. Sans Nectar des Dieux, sans triche, vous nous avez surpassé. Le projet découvert, nous avons tous été pris en charge par les médecins, pour qu'on ait plus jamais à boire le Nectar des Dieux. C'était horrible. Je me sentais faible. Inutile. Mort. J'avais besoin de continuer à en boire. Je voulais juste du Nectar des Dieux. Pour me sortir de là, j'ai choisi de me consacrer à autre chose : le football. Je me suis entraîné, encore et encore. J'ai combattu avec toi et les autres contre Allius, mais j'étais trop faible. Ensuite, j'ai représenté la Corée, et j'ai encore échoué. Donc j'ai arrêté le football, et je me suis reconstruit, petit à petit. Par hasard, j'ai retrouvé Henry, et on a décidé de partir vivre ensemble, pour ne plus jamais être faibles. Depuis, j'ai voulu oublier l'épisode Zeus, et tout ce qui y était lié. Henry a toujours cherché à recontacter les anciens de Zeus. C'est là-bas qu'on s'est rencontré. C'est un moment essentiel dans notre histoire personnelle. Il n'a jamais voulu oublier. Alors on s'est disputé, plusieurs fois. Quand t'es arrivé, ça s'est tassé, on en a plus reparlé. Et là… il m'a annoncé qu'il organisait une réunion des anciens de Zeus. Il insistait pour que je vienne. Je lui ai crié dessus. Tout m'est revenu en tête. La chaleur, la puissance, la douleur, la chute… Et puis plus rien. J'étais vide. Je ne sais pas où est allé Henry. Je ne sais pas si je veux le revoir."
Après plusieurs minutes à vider son sac, Byron se tait, vide d'énergie. Je hoche la tête. Doucement, sans le brusquer, je m'agenouille dos à lui avant de passer ses bras autour de mon cou. Je le soulève en le portant sur mon dos avant de la déposer dans notre chambre. Je le mets sous les couvertures avant de lui passer la main dans les cheveux.
"Repose-toi. Je vais le chercher."
Il acquiesce doucement et je quitte l'appartement en silence, sans oublier de fermer la porte à clé.
Bonjour, c'est Henry. Laissez-moi un message.
"Henry ? Où t'es ? Rappelle-moi dès que t'as ce message !"
C'est le troisième que je lui laisse. Des images toutes plus inquiétantes les unes que les autres défilent dans ma tête. Je cours plus vite dans les rues. Il fait déjà nuit. L'obscurité ne me rassure pas. Je tourne en rond depuis déjà longtemps. Je tente une nouvelle fois de l'appeler. Cette fois, j'entends une sonnerie, et pas dans mon téléphone. Je pille et tourne la tête vers l'origine du son. Je traverse une ruelle et tourne. Je m'arrête. Devant moi, Henry est appuyé à une rambarde, le regard fixé vers l'horizon. Son téléphone continue de sonner mais il l'ignore. Il a une cigarette au bec. Pour l'instant, ce n'est pas ce qui me préoccupe.
"Enfin ! Pourquoi tu répondais pas ? Je me suis grave inquiété !"
Je pose la question mais la réponse est évidente. Il ne réagit pas. Au lieu de ça, il saisit sa cigarette, et souffle de la fumée.
"J'aime cet endroit."
Paniqué, je n'avais pas vraiment observé l'endroit. Nous sommes dans une espèce de cour, en hauteur. La vue surplombe la ville éclairée. C'est calme, et apaisant. Henry doit venir souvent. Je me sens un peu coupable de venir ici sans qu'il m'y ait invité.
"C'est beau."
"C'est calme."
"Je suis passé à l'appartement."
"Je m'en doute. Tu lui a parlé ?"
Je hoche la tête.
"C'est pour ça que vous buvez pas ?"
Ce n'est pas vraiment une question. Il n'y répond pas.
"Et donc tu fumes."
Il rit légèrement, un rire jaune.
"Jamais devant Byron. Mais il n'est pas stupide. Il le sait. Quoi de mieux pour se libérer d'une addiction qu'une autre addiction ?"
Je regarde Henry avec peine. Je ne sais pas quoi dire. Ni lui, ni Byron n'a raison. Qu'est-ce que je peux faire pour les aider ? Est-ce que je peux les aider ?
"On devrait rentrer."
Il acquiesce et écrase sa cigarette. Nous rentrons dans le silence. Ce n'est pas gênant. Nous sommes juste chacun dans nos pensées. Toujours dans le silence, nous rentrons dans l'appartement. Henry constate les dégâts. Il s'arrête devant la porte de notre chambre.
"Dans tous les cas, j'irai. Pour le reste, c'est à toi de voir."
Sur ces mots, il part se coucher.
Je range l'appartement, c'est la seule chose que je puisse faire. Au bout de deux bonnes heures, j'ai terminé. Epuisé, je me traine jusqu'à la chambre et m'affale le lit. A côté de moi, Byron dort profondément. Du moins, je pense qu'il dort. Je me serre contre lui.
"Je suis désolé. Je ne peux rien faire de plus. Il n'y a que vous deux qui pouvez arranger les choses."
Dans mes bras, Byron remue pour se retourner vers moi. Son visage est caché dans mon épaule.
"Merci."
