Chapitre 19 : Pardonner ?

L'appartement a retrouvé son calme. Pas un calme oppressant, angoissant comme celui d'hier. Non, plutôt le calme après la tempête. Une vibration brise le silence. Puis une seconde fois, et une troisième. Je saisis mon téléphone sans même regarder le numéro.

"Allô ?"

"Oui bonjour, je suis bien avec M. Blaze Axel ?"

Le ton utilisé m'inquiète.

"Oui, c'est bien ça."

"Je me présente, je suis Dr. Cooper, de l'hôpital central de Tokyo section psychiatrie."

Je me fige.

"Il y a quelques mois, un patient du nom de Basile Hardy a été interné après vous avoir attaqué avec un couteau. J'ai cru comprendre que vous aviez refusé de porter plainte. Vous confirmez les faits ?"

"Oui…"

"Nous avons fait de grands progrès dans son traitement. Cependant, pour que celui-ci soit complet, il nécessite une rencontre avec la victime de son acte. Accepteriez-vous de venir à l'hôpital ? Bien entendu, cet échange sera encadré et sécurisé. Nous sommes conscients du choc que vous avez pu vivre."

Les mots se bloquent dans ma gorge. La scène repasse en boucle dans ma tête, son visage fou. Je l'imagine dans une camisole de force, me criant qu'il allait me remplacer. J'ai peur. Pour une raison que j'ignore, des mots sortent tout seuls. Et ce ne sont pas ceux que j'attendais.

"Je serais là au plus vite."

Le Dr Cooper me donne rendez-vous, mais je l'entends à peine. D'un geste machinal, j'enfile ma veste. Henry sort de sa chambre en même temps. Le regard dans le vide. Je ne lui adresse pas un mot et je m'enfuis. Le chemin me paraît trop long et trop court en même temps. Je ne réalise ni où je suis, ni ce que je fais. Les gens autour de moi ne semblent pas me voir. Je suis invisible, dans une bulle d'angoisse. Une bulle qui se resserre lorsque j'arrive devant l'hôpital, sans savoir ni comment, ni pourquoi je suis ici. Comme un pantin, j'avance sans en avoir conscience. Je me présente au réceptionniste et arrive finalement devant le Dr Cooper. Il est vieux, fin et pas très grand. Les mains dans les poches de sa blouse, il a l'air détendu. Il me présente la procédure. Pas d'armes. Pas de nourriture. De toute manière, mon estomac est trop noué pour avaler quoique ce soit.

Le docteur me fait entrer dans une salle. Il n'y a aucune fenêtre. Au milieu, une table et deux chaises meublent la pièce. Une caméra est accrochée au-dessus de la porte. L'atmosphère est oppressante. Dr Cooper me fait signe de m'asseoir avec un sourire et sort. La situation me met vraiment mal à l'aise. On a beau m'avoir tout expliqué dans les moindres détails, qu'est-ce qui se passerait si je disais quelque chose de mal ? Ou s'il lui prenait le besoin de finir ce qu'il avait commencé.

La porte s'ouvre de nouveau. Une infirmière me sourit d'un air encourageant, avant d'amener un garçon et de le faire s'asseoir. Elle nous laisse seuls. Du moins, en apparence. Je sais qu'il y a derrière la porte deux infirmières, prêtes à intervenir. Je sais que le docteur nous observe derrière la caméra. Cela ne fait que s'ajouter au stress et à la pression.

J'ai du mal à croire que le garçon devant moi est vraiment Basile. Ses cheveux auparavant coiffés à mon image sont désormais désordonnés. Sa peau brune a pâli, lui donnant un air presque maladif. Cette impression est renforcée par son apparence maigre et fébrile. Le pire est sans doute ses yeux. Avant, ils étaient perçants et respiraient le courage et la confiance en soi. Dorénavant, ils ne sont plus que ternes et éteints. Loin de la crainte à laquelle je m'attendais, je ne ressentais que de la pitié.

"Pourquoi es-tu venu ?"

Sa voix est presque désespérée.

"On m'a demandé de t'aider."

"Tu n'aurais pas dû venir. J'ai… J'ai essayé de te tuer ! J'ai pointé un couteau sur toi !"

Oui enfin un peu plus que pointé quand même. Mais si je suis venu jusque là, autant ne pas reculer maintenant. Je veux en finir avec toute cette histoire.

"Pourquoi ? Pourquoi t'as fait ça ?"

"Je voulais… être toi."

Il m'agace.

"Merci, je le sais déjà ça. Pourquoi tu voulais être moi ? Pourquoi moi et pas un autre ?

Il se mord la lèvre.

"Tu as juste une petite soeur c'est ça ?"

Mon sang ne fait qu'un tour. Qu'est-ce qu'il veut à Julia ?

"En quoi ça te regarde ?"

Il commence à paniquer.

"C'est pas ce que tu crois ! Je … Moi, j'en ai sept."

Sept ? Comment ça sept ?

"Sept quoi ?"

"Sept frères et soeurs, enfin plus précisément quatre frères et trois soeurs."

"Quel rapport avec moi ?"

"Je ne me suis jamais senti exceptionnel. Quoique je fasse, l'un d'eux était toujours meilleur que moi. Mais ça tu ne peux pas le comprendre. Tu étais l'attaquant miracle qui a sauvé Raimon. L'as de la sélection japonaise. Tu étais exceptionnel. Et moi, je n'étais rien. Un jour, je t'ai rencontré.Tu m'avais l'air si réel. Tu étais réel. Je pouvais t'atteindre. Je pouvais devenir comme toi. J'ai travaillé dur pour ça. Travaillé jusqu'à en devenir fou. Et maintenant… Maintenant, je ne sais plus qui je suis. Mais je sais qui je veux être. Je veux être Basile Hardy. Je vais reconstruire Basile Hardy. Il me faut juste du temps."

Ses yeux sont profondément sincères. Il veut changer. Je hoche la tête et me lève. Ce qu'il a dit me suffit. La main sur la poignée, je lui dis tout de même une dernière chose.

"Je pourrais jamais te pardonner, mais je suis content que tu avances. Vraiment."

Sur ce je pars.

Le temps est doux. Il commence même à faire chaud. Mon ventre qui m'avait jusqu'ici laissé tranquille me rappelle que je n'ai toujours pas mangé. J'hésite à demander à quelqu'un de me rejoindre, mais au fond, j'ai besoin de rester seul pour une fois. Après avoir acheté un repas à emporter, je marche dans le parc principal de Tokyo. Je m'assois auprès d'un arbre, non loin du lac. Les cerisiers se reflètent dans l'eau. Des bourgeons rosés poussent au bout des branches.

Je me sens plus léger.

Bientôt j'entrerais en seconde année de lycée. Je me souviens de l'année dernière, quand on parlait du lycée en rêvant au foot et seulement au foot, sans penser à rien d'autres. Je pense aux rencontres que je n'aurais jamais prédit, et qui font aujourd'hui partie de ma vie. Je pense à cette année passée, et à toutes les autres avant elle.

Vrrrrrr…

Mon téléphone vibre dans ma poche. Sans me presser, je le sors et regarde d'un coup d'oeil la notification.

Message non lu de By_Love :

T'as intérêt à manger à l'appart ce soir ! Henry a commandé des pizzas !

Ouais, c'est vraiment une bonne année.