Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !
Attention, en fonction des chapitres, il peut y avoir des mentions de violences sur mineur, ou de la description de violences, pas forcément très prononcées, mais le rating n'est pas anodin. Vous voilà prévenus :)
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Plusieurs mois se sont écoulés ainsi, tranquillement, presque normalement, si ce ne sont les entraînements très réguliers dans ce qu'ils appellent la « Salle des Dangers ». Je n'y prends une part active au sens propre du terme. Je suis leur « heal », comme ils aiment à m'appeler, reprenant l'expression des geeks. Car si je ne participe pas à la phase offensive, je mets mon pouvoir en œuvre dès que c'est nécessaire, développant une capacité à soigner les blessures légères et détectables à l'œil nu sans pour autant devoir investir l'esprit de mon patient. Et force est de reconnaître que ma présence sur le terrain s'est révélée un moteur pour le moral des troupes.
D'après ce qu'ils m'en disaient et ce que j'avais été forcée de constater, je les motivais parce que je devais être protégée afin de pouvoir régénérer mes camarades, devenant ainsi une bonne raison de se donner à fond, même si, fort heureusement, je n'avais que rarement l'occasion de le faire. Mais plus encore, la perspective de mes soins leur ôtait toute réserve. Ils n'hésitaient plus à se jeter corps et âme dans la « bataille », sachant que j'assurais leurs arrières.
Ce poste, plus stratégique qu'offensif, je l'occupe avec bon cœur, car c'est un rôle des plus utiles et nécessaires. Je dois pourtant bien avouer que j'ai parfois un peu d'amertume. J'aimerais être plus active, même si je sais pertinemment que ça m'est physiquement impossible. C'est d'autant plus dur que je me souviens très bien de ce que c'est que de disposer d'un corps en bonne santé. Mais je m'applique à le dissimuler à mes camarades, pour ne pas les inquiéter, pour qu'ils ne se torturent pas l'esprit à trouver une solution irréalisable, et parce que de toutes façons il ne peut en être autrement, point à la ligne. À chacun son rôle, à chaque rouage sa place, et la machine tournera bien. Au moins, je peux être sûre que personne ne pourra me remplacer.
À tel point que c'en est devenu presque un problème. La confiance a mis du temps à se mettre en place dans le groupe, mais elle est devenue telle que j'ai tenu à y mettre un holà, les encourageant à s'entraîner toujours avec ardeur, mais sans me prendre en compte, de manière à ce que je ne sois pas un élément indispensable qui leur manquerait cruellement si je venais à ne pas être là.
Il arrive donc parfois que je n'assiste pas à ces entraînements, mettant toujours à profit ce quartier libre, de quelque manière que ce soit. Je fais cependant en sorte que le nombre de mes absences reste raisonnable. Pourtant, un jour des vacances d'été, un copain disposant d'une très bonne connaissance biblique frappe à ma porte et entre, visiblement très enthousiaste, alors que je finissais de me préparer pour une de ces séances.
- Hey Lelahel ! Wolverine est parti en mission ! C'est M. McCoy qui va assurer le cours, et vu la chaleur, il a décidé qu'il aurait lieu dans la piscine !
La... piscine ? Grrr, je déteste l'été ! Pour ne pas trop montrer que cette perspective m'a refroidie, je change de sujet, riant à moitié :
- Peter ! Je t'ai déjà dit que ce n'était pas la peine de m'appeler comme ça ! D'accord je peux guérir les gens, mais je ne porte pas le message d'amour de cet ange, fort sympathique au demeurant !
- Pas aussi ostensiblement que lui, je te l'accorde, rétorque-t-il avec un sourire de connivence. Mais tu le portes quand même, d'une certaine manière…
- … car le don de guérison ne peut être accompagné que d'un bon fond prêchant l'amour de son prochain, finis-je avec lui. Je sais, mais là n'est pas le problème. J'espère que ça ne vous dérangera pas si je n'assiste pas à cet entraînement ?
Aussitôt, son sourire se fige, son ton se fait presque suppliant.
- Tu ne vas pas nous faire faux bond, pas aujourd'hui ! Pour une fois que la séance promet d'être sympa !
- C'est que... grimacé-je, un peu embêtée. Il y a peu d'endroits où je suis moins à l'aise que dans l'eau. Et puis, à coup sûr, M. McCoy va vous faire faire une partie de water-polo, je serai inutile !
- Ça fait la troisième fois cette semaine qu'on se passe de toi, tu peux bien venir ! Ne serait-ce que pour te changer les idées ! Au pire, tu restes sur le bord et tu arbitres ! Allez, viens, ça te fera prendre l'air ! décrète-t-il alors que je fais une moue dubitative.
Je me laisse convaincre, vaincue par ses arguments. Les autres ne comprendraient pas que je reste cloîtrée par ce temps. Je promets donc de les retrouver à l'heure dite à la piscine pour les coacher, ce qui lui rend le sourire. Avant d'y aller, toutefois, je prends la précaution de me défausser de tout objet excepté ma canne. Fougueux comme ils le sont, mes camarades sont bien capables de m'impliquer dans leur jeu, d'une manière ou d'une autre.
Et pas manqué, lors de la mi-temps, quelques-uns se mettent à chahuter sur les bords de la piscine, sous le regard amusé de M. McCoy. Je n'y prête pas grande attention, discutant avec des camarades restés dans l'eau. Grave erreur. Dans un simulacre de dispute, deux copains se poursuivent autour de la piscine. L'un d'eux me heurte et me fait ainsi tomber à la flotte.
Contrairement à ce que j'ai dit à Peter, je me sens très bien dans l'eau, malgré les mauvais souvenirs qui y sont liés. Mais j'ai appris depuis longtemps à ne pas me baigner en public. Je n'hésite pas à montrer mon caractère. Je suis cependant beaucoup plus réticente en ce qui concerne mon corps. La cicatrice sur mon genou droit est aussi fraîche qu'au premier jour, et je ne veux pas choquer ou effrayer mes camarades, encore moins qu'ils ne la commentent, pas plus que les autres.
Fort heureusement, en prévision de ce cas de figure, j'avais revêtu un pantacourt beige et un T-shirt rouge, qui ne laisseront donc rien voir lorsque je serais sortie.
Je profite quelques instants de la fraîcheur offerte par la piscine avant de remonter à la surface. Pour m'apercevoir que tous les regards sont tournés vers moi, McCoy prêt à plonger. Je les rassure avec quelques mots, et me dirige vers l'échelle, assez gauche en apparence.
Une fois hors de l'eau, je m'emploie à calmer les quelques inquiétudes restantes et à écouter d'une oreille leurs plaisanteries tout en allant récupérer ma canne que j'avais posée contre une chaise toute proche. Je quitte l'enceinte de la piscine avec la promesse de revenir aussitôt changée, avançant avec précaution pour éviter de glisser avec ma troisième jambe qui n'a pas manquée d'être arrosée pendant la séance.
N'empêche, cette brève baignade m'a fait du bien. Non seulement parce que la chaleur avait vraiment été accablante ces jours-ci, mais aussi parce que, pour une fois, j'ai pu me déplacer sans avoir mal.
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La fin de l'été n'est pas encore là qu'un terrible orage prélude à l'automne. Il avait grondé tout ce vendredi, menaçant d'éclater à chaque minute, mais son récital n'a finalement commencé que le soir, un peu avant le dîner. La plupart d'entre nous étaient assez nerveux, se forçant à faire comme si l'électricité de l'air ne les affectait pas. Les plus jeunes ne cachaient pas leur angoisse, que les plus grands essayaient de calmer. Pas grand-monde ne traîna dans les couloirs après le dessert.
L'orage a un effet plutôt positif sur mon humeur. J'aime ce déchaînement de la nature, tout particulièrement la nuit. À chaque fois qu'il y en a un, je reste des heures à l'observer, l'écouter, le vivre depuis ma fenêtre, à être habitée par la colère d'Éole depuis la chaleur douce et moelleuse de ma chambre, quitte à passer une nuit blanche ou m'endormir la joue sur la vitre !
Mais ce soir je n'ai pas de chance. Pour profiter pleinement de la splendeur de ce spectacle, il aurait fallu que je sois dans l'aile du manoir opposée à la mienne. Oh et puis tant pis ! Cela fait si longtemps qu'il n'y en a pas eu, je ne vais pas manquer celui-là, qui s'annonce par ailleurs très prometteur !
Profitant du fait que tout le monde a regagné ses pénates, je m'aventure dans les couloirs aussi silencieusement que possible, ce qui ne pose pas trop de problèmes grâce au vacarme de la tempête. La grande salle à vivre au rez-de-chaussée sera le lieu d'observation par excellence, avec sa gigantesque baie vitrée.
Je fais un arrêt dans la cuisine toute proche pour me préparer un chocolat chaud, avant d'aller me pelotonner dans un fauteuil, la tasse enveloppant mes mains d'une agréable chaleur, les pieds bien calés dans mes chaussons, et le dos confortablement appuyé sur un coussin douillet.
Enfin, c'est ce que je comptais faire.
J'avais posé ma boisson sur la table basse sur laquelle reposait aussi ma canne, afin de pouvoir rapprocher un fauteuil de la grande fenêtre. Lorsque je me redresse, un éclair illumine la pièce l'espace d'une fraction de seconde, me permettant de voir une petite alcôve, juste en face de moi. À cette heure tardive, je me serais attendue à ce qu'elle soit vide. Mais pas du tout.
Une petite silhouette y est recroquevillée.
Intriguée par cette unique image imprimée sur ma rétine, je tâtonne pour trouver l'interrupteur de la lampe posée sur une table carrée, derrière le canapé à ma droite. La lumière me permet juste d'établir qu'il s'agit d'une fillette, dont le visage est enfoui entre ses genoux repliés contre son torse. Après un bref regard, elle s'est recroquevillée encore davantage lorsque j'ai allumé. Elle sanglote par à-coups, silencieusement. J'ai bien une idée sur son identité, mais un doute subsiste, car je n'ai pu que l'entrapercevoir. Je lance alors :
- Ticia ?
Reniflement appuyé pour toute réponse. Je prends ça pour un oui. Elle s'appelle en fait Patricia, et ce sobriquet lui a été attribué ici, à l'école Xavier, en référence à Morticia Addams. Au départ, elle boudait un peu, mais depuis que nous lui avons fait découvrir les films qu'elle ne pouvait pas connaître du haut des ses neuf ans, elle rechigne à répondre lorsque quelqu'un l'appelle autrement.
Il faut dire que nous avons bien choisi. Bien qu'elle soit trop jeune pour être vraiment gothique, Ticia en a assez l'apparence. Très fluette, longs cheveux d'ébène, teint très pâle. Elle ne porte que des vêtements noirs, parle toujours très doucement, très bas, et se déplace avec la discrétion d'un chat. Dernière touche au tableau, elle peut voir et parler aux fantômes des personnes dont la conscience n'était pas apaisée au moment de leur mort. À l'orphelinat où elle a grandi, les gens s'apprêtaient à la transférer dans un asile, la croyant schizophrène et n'ayant donc ni les moyens ni les capacités de s'occuper correctement d'elle. Le professeur est arrivé juste à temps pour éviter que sa jeune existence ne soit ruinée à jamais.
Je m'avance vers elle en répétant son surnom, et pose une main sur son épaule lorsque je suis à côté d'elle. Constatant qu'elle ne se dérobe pas, je lui demande doucement :
- Qu'est-ce qui ne va pas, ma petite Ticia ?
Comme je pouvais m'y attendre, elle ne répond pas, elle continue juste à pleurer.
Je fais alors une autre tentative, sans y placer trop d'espoirs.
- Tu ne veux pas venir avec moi sur le canapé regarder l'orage ?
Je sais que d'ordinaire, elle aussi aime bien contempler les éclairs zébrer le ciel.
Mais là, elle se met à sangloter un peu plus fort. Vaguement désemparée, ne sachant trop que faire, juste que je ne peux quand même pas la laisser là toute seule, à se morfondre dans la fraîcheur de la nuit ! Je ne prends pas le temps de réfléchir davantage, la prends dans mes bras et me dirige lentement vers le canapé. Sous le coup de la surprise, elle n'a pas crié, rien dit, elle a juste un peu sursauté, stoppant ainsi momentanément ses pleurs.
Je la pose délicatement sur le divan. Voyant qu'elle commence à frissonner, avec son air de chien battu, je m'empare de ma tasse encore chaude et la lui donne en murmurant :
- Tiens, ça va te réchauffer.
Après deux secondes, elle la prend, presque mécaniquement. Je la regarde un instant, puis vais chercher une couverture dans un petit buffet dans un coin de la salle.
Lorsque je reviens, elle n'a pas bougé. Seules, des larmes se sont mises à couler sur ses joues. Je dispose la grande couverture sur mes épaules, m'approche de Ticia, ôte doucement la tasse de ses mains, pose celle-ci sur la table basse, endosse la couverture, coince les bords entre pouce et index, reprends la fillette dans les bras sans qu'elle ne proteste, vais m'asseoir dans le fauteuil, elle sur mes cuisses, rabats l'ample pièce de tissu sur nous, et la laisse pleurer tout son soûl en caressant doucement ses cheveux.
Un long moment passe comme ça. D'abord, elle n'ose pas trop faire de bruit. Puis elle laisse éclater son chagrin. À son paroxysme, elle s'agrippe soudainement à moi. Je la serre fort contre moi, pour lui montrer qu'elle n'est pas toute seule, que je suis là pour la réconforter. Mais je ne la pousse pas à parler. Je ne dis rien du tout. Je connais assez Ticia pour savoir qu'elle est plutôt renfermée sur elle-même, que la brusquer dans ses confidences ne fera que la braquer. Et puis, il n'y a pas besoin de mots pour exprimer la compassion, pour faire sentir qu'on est là.
Enfin elle se calme peu à peu, desserre son étreinte sans la relâcher totalement, et elle se met à parler par à-coups, de sa petite voix douce et basse. Elle me dit, avec ses mots, son chagrin de ne pas pouvoir aider tous ces gens qu'elle seule voit, son exclusion à l'école publique, son désespoir de ne pas connaître ses parents, les scénarios inutiles qu'elle imagine pour se consoler, sa peur d'échouer dans ce qu'elle fait, et donc de décevoir ceux qu'elle aime, de les perdre, alors qu'elle vient à peine de les trouver.
Je l'écoute en silence. Même lorsque ses mots se tarissent, je continue à me taire.
Elle n'a pas besoin que je me pare d'un « tout va bien se passer, t'inquiète pas » qui ne signifie rien, ni d'aucune autre consolation qui sonnerait tout aussi faux, parce qu'il fallait juste qu'elle dise ce qu'elle avait sur le cœur, pour soulager son âme. Une fois, elle m'avait confié, dans un cas semblable, qu'elle préférait encore demander elle-même les conseils, plutôt que d'en recevoir et ne pas savoir quoi en faire.
Quelques hoquets ponctuant encore de temps à autres sa respiration, elle finit par s'endormir, petit à petit, avec en fond sonore l'orage qui s'éloigne en grondant, laissant place à une pluie battante, ruisselant sur les carreaux. Lorsqu'elle dort tout à fait, je me rends compte que la fraîcheur commence à s'insinuer dans notre cocon de chaleur malgré la couverture. Je me lève alors précautionneusement, veillant à ne pas éveiller Ticia, abandonne le drap sur place, parviens à éteindre la lampe dont l'interrupteur est fort heureusement facile d'accès, et la ramène dans sa chambre, lentement, boitant bas, ma jambe blessée un peu raidie par le froid.
Mais au moment de la déposer dans son lit, elle se cramponne si bien à mon cou que je ne peux pas la détacher sans la réveiller définitivement. Bon, ben maintenant que je suis là, je suppose qu'il n'y a pas trente-six mille solutions. J'ôte mes chaussons et me glisse doucement à ses côtés. Ce qui lui permet de se coller tout contre moi avec un petit soupir de satisfaction. Ce bout de chou est décidément trop mignon.
Je m'endors assez rapidement, avec une petite pensée pour mon chocolat chaud, maintenant sans doute froid, abandonné sur la table basse de la grande salle à vivre, avec ma canne pour seule compagnie.
