Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !

Attention, en fonction des chapitres, il peut y avoir des mentions de violences sur mineur, ou de la description de violences, pas forcément très prononcées, mais le rating n'est pas anodin. Vous voilà prévenus :)

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Peu de temps après la rentrée des vacances, alors que mon habitude de « lâcher » mes camarades de temps à autres commence à ne plus les prendre de court, j'en use une fois de plus, mais cette fois-ci pour une bonne raison. Depuis une semaine environ, mon genou s'est mis à me torturer beaucoup plus intensément que d'ordinaire, au point de réduire considérablement mes heures de sommeil et mon attention. Mes camarades s'en sont aperçu, et j'ai rabroué leur inquiétude avec une hargne qui ne m'est pas coutumière.

Heureusement, je pense qu'ils me connaissent suffisamment pour ne pas m'en tenir rigueur. Mon exténuation annihile mes bonnes manières, et l'immensité des dimensions que peut prendre mon mal m'angoisse. C'est allé aussi loin. Jusqu'où ça m'emmènera ?

Sous ces assauts ne me laissant quasiment aucun répit, mes forces sont maintenant tellement minées par l'épuisement que je dois me rendre à l'évidence : si cela continue ainsi, il me faudra utiliser un fauteuil roulant, en espérant être assez vaillante pour le faire avancer.

Cette constatation, je l'avoue, me terrorise d'une manière que je n'avais encore jamais connue, aussitôt suivie d'une espèce de rage. Je ne veux pas en arriver à cette extrémité ! J'ai beau être d'une grande réserve, je suis aussi dotée d'un minimum de fierté qui n'accepte toujours pas un traitement trop différent dû à mon handicap dont ce fauteuil aurait été un signe par trop ostentatoire.

Ce sursaut d'orgueil me décide à relever la tête et ne pas baisser les bras, sauf que mon corps, pas d'accord, me fait rasseoir illico presto sur mon lit d'où je m'étais levée en même temps. Je suis mal partie pour mener une révolution contre moi-même. Ne me reste plus qu'à prier pour que la délivrance ne tarde pas trop.

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Le lendemain matin, mon lever se trouve beaucoup moins douloureux que les jours précédents. La première éberluée de ce revirement soudain, je n'ose pas en croire mes sensations. La crainte d'un retour de flamme me fait faire quelques pas très précautionneux dans ma chambre, sans que ça ne me fasse plus mal que ce à quoi j'étais habituée auparavant. Tellement soulagée que j'en pleure presque, je ne peux m'empêcher de penser, tout au fond de moi, que je devrais vraiment me mettre au catéchisme.

La journée se déroule dans ce mélange d'incertitude tremblante et de soulagement, le tout enveloppé dans la vague inquiétude de mes camarades qui n'avaient pas pu ne pas remarquer ma sale mine de ces derniers jours. À la fin des cours, je décide de sauter l'entraînement prévu dans la soirée et profiter de cette accalmie pour restaurer mes forces.

À peine ai-je réussi à me laisser tomber sur mon lit que je plonge dans les profondeurs d'un sommeil de plomb.

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Je suis réveillée par un petit rien. Allongée sur le ventre, quelqu'un venait de remonter doucement le bas de mon T-shirt. Quasi-simultanément, j'ouvre les yeux, vois le professeur Xavier à mon chevet, encore penché en avant, tenant mon vêtement du bout des doigts, l'air horrifié. D'une impulsion instinctive, je me redresse et me tourne vers lui en m'exclamant presque sans m'en apercevoir : « Professeur ! », à la fois surprise et intriguée par sa présence et la position dans laquelle je le trouve, mais surtout emplie d'un doute terrorisé à l'idée qu'il les ai découvertes -car il ne peut pas ne pas les avoir vues, sinon il n'aurait pas relevé mon T-shirt.

Mon mouvement lui a fait lâcher prise et il a un peu reculé. Il se remet de la frayeur que je viens de lui causer, ne s'étant pas rendu compte qu'il m'avait réveillée, mais plus que tout, il semble encore sous le choc. Je le comprends. Et c'est justement pour cela que je voulais que personne ne s'aperçoive de leur présence. Pour ne pas effrayer, et surtout ne pas avoir à évoquer leurs causes.

- Professeur, répété-je, intriguée, qu'est-ce que vous faites là ?

Ce fut bien une des rares fois où je le vis gêné.

- Je venais t'apporter une... une chose importante, répond-il en se reprenant rapidement mais toujours un peu confus. Tu étais endormie et j'hésitais à te réveiller lorsque ton T-shirt légèrement relevé m'a bien involontairement révélé une marque étrange sur tes reins, faisant naître une crainte en moi, crainte qui venait de se confirmer lorsque tu t'es réveillée. Mais je t'assure que je ne voulais en aucun cas porter atteinte à ton intimité, continue-t-il. Je suis vraiment confus d'avoir osé ce coup d'œil, mais je me serais senti coupable d'avoir ignoré cette marque.

- C'est quoi, cette chose importante ? lui demandé-je en feignant d'occulter le reste.

- Une lettre, déclare-t-il évasivement. Sandra, d'où proviennent toutes ces cicatrices ? Surtout celle en bas de ton dos, on dirait la trace d'une large plaie qui a été profonde et longue à guérir. Le recouvrent-elles entièrement comme elles le laissent supposer ? poursuit-il, plus ferme et plus inquiet.

Une lettre ? Je ne reçois jamais de courrier, et il faut que celui-ci soit vraiment important pour que le professeur me l'apporte en personne.

- Et quand bien même ce serait vrai, qu'est-ce que ça changerait ? répliqué-je en essayant d'adopter un ton léger pour cacher que je suis sur la défensive. Quel genre de lettre ?

- Sandra, qu'est-ce qui a causé ces cicatrices ? interroge-t-il plus fermement.

- Qu'est-ce que ça peut bien vous faire ?

- Ça me fait qu'il faut que je sache !

- Ah, et pourquoi donc ?

- Sandra, ne sois pas ridicule ! Je suis ton professeur, je DOIS savoir !

Le ton monte un peu, et, comme souvent dans ces rares cas, je ne parviens pas à lutter contre cet emportement plus dû à la panique qu'autre chose, seul moyen que j'aie trouvé pour soulager un peu le poids des contraintes liées aux apparences que je m'impose à longueur de temps. Il ne faut pas qu'il découvre…

- Bel argument, professeur, lancé-je avec un soupçon de cynisme. Vous m'excuserez, mais je suis votre élève et je ne vois pas le rapport ! Je vois juste qu'une simple cicatrice vous a détourné de votre but premier. Quelle est donc cette lettre que vous m'apportiez ?!

Je sais que je joue un peu avec le feu. Même si le professeur Xavier n'est pas du genre à s'énerver facilement, et s'il est passablement irrité à présent, il est à même de me faire devenir sa marionnette et confesser contre mon gré tout ce qu'il a envie de savoir, qu'il soit en colère ou pas. Et là, rendu inquiet comme il l'est par la marque du bon gros tisonnier fait maison chauffé au rouge (sans compter toutes les autres plus ou moins bénignes, ou du moins celles qu'il a pu entrevoir), j'ai des raisons de craindre qu'il pousse ses investigations un peu plus loin que le domaine des hypothèses.

Les sourcils froncés, il ne répond pas immédiatement. Ses traits finissent par se détendre, sous la résignation, presque. Il marmonne ensuite, sans doute plus pour lui-même qu'autre chose :

- … une louve aussi bien prête à se laisser dompter qu'à attaquer.

Dans un geste un peu exaspéré, il sort de la poche intérieure de sa veste une enveloppe bordée de noir. J'ai alors l'impression que mes pensées se congèlent d'un seul bloc. Cette missive ne peut concerner qu'une seule personne pour qui mes sentiments sont trop contradictoires pour êtres nets.

Sans un regard pour le professeur, je saisis puis ouvre l'enveloppe. « Nous vous faisons part... le décès de... funérailles... condoléances... » et tout le blabla. Je suppose que je n'ai plus qu'à m'y plier. Sous les yeux médusés de mon vis-à-vis, je me lève et vais jeter négligemment enveloppe et lettre sur mon bureau. Sans plus attendre ni préambule, je pose ma question de la façon la plus plate possible :

- Sera-t-il possible que quelqu'un m'emmène à l'enterrement en voiture ?

- Oui, sans doute, répond-il après un instant. Mais ça ne…

- Je vous demande ça parce qu'il est évident que je ne peux pas conduire, professeur. Et ça ne serait pas très convenable si j'y allais en scooter, vous ne croyez pas ? fais-je en me tournant vers lui, maintenant calme, presque souriante.

Il hoche la tête, puis pose une question qui, j'en jurerais, lui brûlait les lèvres, mais sur un ton qui me ferait, bizarrement, presque sourire en cette occasion. C'est comme s'il craignait de me blesser en prononçant ses mots :

- Qui est décédé ?

- Vous n'avez pas à avoir peur de demander, vous savez, déclaré-je avec une négligence non-feinte. C'est mon père, d'une crise cardiaque, je crois.

- Tu crois ?

- Oui, ou un truc du même genre.

Cette nouvelle, en sus de mon ton léger, a l'air d'être un petit choc triste pour lui. Un défendeur du genre humain comme lui, bien sûr qu'il se soucie de l'existence de chacun et de leur bien-être.

- Toutes mes sincères condoléances, dit-il sur le même ton que précédemment.

Consciente que ce que je vais lui répondre va sans doute le choquer, j'essaye d'y mettre le plus de tact possible.

- Merci, mais... vous n'êtes pas obligé, vous savez. Il n'y avait pas d'excellents rapports entre mon père et moi, bien au contraire. Je ne devrais peut-être pas, mais sa mort ne m'affecte pas plus que ça.

Moins qu'intrigué, il semble outré, réprimandant en silence une telle attitude qu'il peut comprendre mais qui l'attriste tout de même, d'une certaine manière. Après quelques secondes, il ouvre la bouche pour dire quelque chose, cependant je le devance :

- Professeur, je vais vous donner quelques explications. Mais pas tout de suite, pas avant la cérémonie, ni même peu après. À partir de maintenant, je peux le faire, mais il me faudra du temps pour me faire à cette situation, vous comprenez ?

Son visage devenu impassible me permet encore moins que d'habitude de savoir ce qu'il pense. Il finit par se détourner en lâchant, tout à fait neutre :

- Je vais demander à Scott de faire en sorte que la voiture soit prête pour la cérémonie.

Il sort avant que je puisse le remercier.

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Le lendemain, une bonne surprise m'attend au lycée. La prof de maths est absente, me faisant finir les cours à 16h au lieu de 17h. Très bien ! Je pourrai en profiter pour aller me promener un peu du côté du jardin public que je ne connais pas encore, non loin du lycée. Cela me permettra de me changer un peu les idées.

16h15 : la fin des cours. Je ne me presse pas pour sortir, préférant éviter les bousculades de fin de journée. Une fois les grilles franchies, je me dirige vers tranquillement vers le parc, profitant d'un des derniers beaux jours de la saison. Sur mon chemin, je passe devant l'école primaire, dont les élèves viennent tout juste de sortir.

Saisissant cette occasion, je cherche Ticia des yeux. Je la trouve assez rapidement. Elle marche vite, tête baissée, ses longs cheveux masquant son visage. Une bande de quatre ou cinq gamins la suivent en la houspillant de qualificatifs blessants. Parmi ceux-ci, j'entends « sorcière », « vampire », « morte-vivante », ou encore « la déterrée ».

Inquiète pour elle, j'essaye de me faufiler vers elle en l'appelant. Lorsqu'elle lève les yeux et me trouve du regard, ses traits ne bougent pas, mais une lueur de joie et de soulagement s'allume dans ses iris, tandis qu'un des garçon lance :

- Hey ! Tu sais c'que c'est, la femelle du corbeau ? La corbeille !

Sur quoi tout le petit groupe part d'un éclat de rire moqueur, rapidement interrompu par leurs parents respectifs. Profitant de ce répit, Ticia se précipite vers moi, zig-zagant entre ses camarades, avant de se planter devant moi, cartable à la main. Son sourire est à peine esquissé, mais il illumine son visage tant il est rare, et ne donne que plus de valeur encore au simple fait de ma présence.

Souriant à mon tour, je pose mon genou droit à terre, et lui ouvre mes bras, dans lesquels elle se précipite avec chaleur. Je suis heureuse qu'elle ait trouvé quelqu'un à qui elle puisse accorder sa confiance et en qui déverser son affection, dont elle ne savait que faire. Et plus heureuse encore d'être cette personne-là.

Enfin, notre étreinte se termine, puis je lui propose, enjouée :

- Je vais faire un tour au jardin public à côté, tu veux venir avec moi ?

Elle hoche la tête pour toute réponse, mais ses yeux brillent un peu plus. Elle est vraiment trop adorable !

Je me relève, lui prends son cartable, passe une des sangles à mon épaule, et nous voilà parties. Le trajet, par ailleurs court, se déroule en silence. Nous n'avons pas besoin de parler, nous nous sentons à l'aise dans ce mutisme complice. Une fois dans le parc, nous dénichons un banc inoccupé sous un arbre, un peu à l'écart. Nous en prenons possession, et j'attends un moment avant de m'informer :

- Ça s'est bien passé à l'école, aujourd'hui ?

- Oui, et non.

- Ah ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Tes camarades t'ont embêtée plus que d'habitude ? m'inquiète-je.

- Un peu oui.

- Pourquoi ça ? Ils ont trouvé d'autres mauvaises blagues ?

- Non, pas spécialement.

- Alors quoi ?

- Ton papa est mort.

Interloquée, je mets deux secondes avant de répondre :

- Comment tu le sais ? C'est le professeur Xavier qui en a parlé, tu as entendu d'autres élèves en parler ?

- Oui. Mais c'est surtout parce qu'il est là, dit-elle en tendant la main droit devant elle.

À ces mots, je manque de bondir du banc. Même si je sais que Ticia est la seule à pouvoir le voir, je le cherche instinctivement des yeux, apeurée. Je me tourne vers elle et lui demande presque à voix basse, tentant de calmer ma panique :

- Où est-il, exactement ?

- De l'autre côté du chemin, il est appuyé à l'arbre, à notre droite.

- De quoi a-t-il l'air ? Est-ce qu'il peut te faire du mal ?

Après tout, ça ne m'étonne pas plus que ça qu'il ne soit pas parti la conscience tranquille, cependant je refuse catégoriquement qu'il s'en prenne à d'autres gens, et surtout pas Ticia !

- Il ne dit rien, mais il te regarde fixement avec beaucoup de curiosité, mais c'est de la méchante curiosité. Un peu comme un chat qui ne peut pas attraper une souris qu'il a sous son nez, mais qui imagine quand même comment faire pour la manger. Mais ne t'inquiète pas, il ne peut rien faire à personne, même à moi, ajoute-t-elle.

Son ton se veut rassurant, et pourtant je n'arrive pas à m'apaiser totalement. Même mort, je vais devoir subir sa présence, invisible certes, mais là tout de même.

- Est-ce qu'il va venir me chercher des misères, est-ce qu'il va rester longtemps me hanter ? fais-je, tremblante.

Ticia ne répond pas tout de suite, son attention portée vers l'arbre, ou à peu près. Enfin, elle déclare :

- Non, il voulait juste voir ce que tu devenais, depuis la dernière fois que vous vous êtes vus. Maintenant, il va parcourir la Terre jusqu'à la toute fin.

- La toute fin ?

- Oui, l'Apocalypse, le Jugement Dernier, …

Fort bien. C'est pour le mieux, alors.

- Tu as quelque chose à lui dire avant qu'il s'en aille ?

- C'est lui qui demande ça ?

- J'y ai pensé d'abord, il a dit oui de la tête quand j'ai posé la question.

Qu'est-ce que je pourrais bien lui dire ? Moi qui n'ai toujours dû que me taire face à lui. Je passe quelques secondes à chercher des mots, avant d'opter pour l'improvisation.

- Bon vent, … papa... Et si jamais j'ai raison de me dire que l'amour que maman avait pour toi était sa Rose à cinq pétales, fais-moi signe. Est-ce qu'il a compris ? demandé-je à Ticia après quelques instants.

- Oui, et il te tiendra au courant. Il s'en va maintenant.

Un moment s'écoule ainsi, dans un silence bizarre, à la fois un peu mystique et plombé pour moi. Il avait l'air assez calme, le vieux, sans remords ni rien, avec juste sa « méchante curiosité ». Perturbée par cet épisode imprévu, je mets un certain temps à renouer contact avec la réalité, et me rendre compte que ma jeune camarade me regarde fixement. Saisie par un besoin irrépressible, je la prends dans mes bras, et lui déclare :

- Ticia, j'aimerais que tu ne parles à personne de ce qui vient de se passer. Ça ne te dérange pas trop ?

- Non. Mais alors en échange, tu réponds à mes questions, d'accord ?

- Le marché est équitable. Mais il y en a sans doute beaucoup auxquelles je ne pourrais pas répondre, parce qu'il y a des choses dont je ne veux pas parler avant longtemps, parce que ça fait mal, d'accord ?

Elle réfléchit à cette proposition une seconde, avant d'accepter.

- C'est quoi la Rose à cinq pétales ?

- Mauvaise pioche ! C'est très complexe à expliquer, ça touche à la partie qui fait mal, et en plus, c'est entre mon père et moi. Pour que tu ne sois pas trop déçue, je vais quand même te dire que ça fait référence à un espoir caché, connu de seulement quelques personnes, qui protègent cet espoir très important, et qui font en sorte qu'il ne soit pas totalement oublié.

- Pourquoi il est caché de tout le monde, s'il est important ?

- C'est parce qu'il est important qu'il doit être caché, sinon des gens pourrait en faire mauvais usage. Un peu comme nous avec nos pouvoirs. Si on ne se cache pas un peu, les gens pourraient nous vouloir du mal.

Elle hoche la tête lentement, puis continue :

- Pourquoi t'étais terrorisée quand je t'ai dit que ton papa était là ?

- Parce qu'on se s'entendait pas forcément très bien, tous les deux. Il n'acceptait pas très bien que je sois une mutante, mens-je à moitié.

- Ah. Et comment ça se fait qu'il a une cicatrice sur le visage ?

- Il a eu un accident de voiture quand j'étais au collège, fabulé-je. Il l'a conservée dans l'au-delà ? réalisé-je, naïvement surprise.

- Ben oui. Pourquoi les gens seraient différents là-bas de ce qu'ils étaient ici ?

- Oui, pas faux.

Comme elle n'ajoute rien pendant un moment, je lui demande, un peu étonnée :

- Plus d'autres questions ?

- Ben, j'en ai une autre, mais ça n'a rien à voir, dit-elle, un peu timide. Et ça remonte à loin.

- Vas-y toujours.

- En fait, depuis le jeu où on doit dégommer les tuiles qui volent, avec les copains de l'école Xavier, on se demande comment ça se fait que tu tires aussi bien.

- En effet, ça remonte un peu, réponds-je en souriant. Depuis que j'ai ton âge, à peu près, poursuis-je, plus sérieuse, dès que je pouvais, j'allais faire un tour dans un petit bois pas très loin de la banlieue où j'habitais. Dans ce petit bois, il y avait une clairière. Et pour m'amuser, je prenais des cailloux, et j'essayais de toucher chaque tronc d'arbre bordant cette clairière, et je ne changeais d'arbre que lorsque j'avais touché le précédent. Alors, au bout d'un très long moment, j'ai réussi à tous les toucher du premier coup !

- Et ton pistolet, tu l'as eu où ?

- Après l'école et le week-end, j'allais souvent voir une vieille dame qui avait besoin d'aide pour faire ses courses, aller chez le docteur, le coiffeur, à la pharmacie, lire son courrier. Je l'aidais aussi à faire un peu son ménage. Ça me faisait plaisir, et puis, ça lui rendait bien service. Alors, en général, chaque semaine, elle me donnait un peu d'argent. Pas beaucoup, parce qu'elle n'avait pas une grosse retraite, mais un peu quand même, elle y tenait. « Tout travail mérite salaire », répétait-elle quand je protestais parce qu'elle avait plus besoin de cet argent que moi. Quand j'ai commencé à devenir bonne en tir, j'ai économisé longtemps, et je suis allée dans une boutique spécialisée pas loin de chez moi, où je l'avais repéré depuis un moment.

- D'accord, fait-elle. Dis, est-ce que je peux le raconter aux copains ça ?

- Pas de soucis, du moment que tout ce qui concerne mon père reste entre nous, autorisé-je.

À peine ai-je fini de prononcer ces mots qu'une horloge fait résonner ses cloches, quelque part dans le voisinage.

- Dis donc, il faudrait peut-être que nous pensions à rentrer, toutes les deux, lancé-je après avoir consulté ma montre.

Sur le chemin de l'arrêt de bus, un détail me revient en mémoire, que je me mets en devoir d'éclaircir auprès de Ticia.

- Au fait, miss, quel est le lien entre la mort de mon père et le fait que tes camarades t'aient embêté un peu plus aujourd'hui ?

- Il était déjà là hier à l'école Xavier, répond-elle sans me regarder. Quand j'ai compris que c'était ton papa, j'ai été triste pour toi. J'ai parlé avec lui, au cas où je pourrais l'aider à rejoindre la Lumière. Mais il était plein de colère et de vengeance. Il voulait te faire du mal. Quand je lui ai dit qu'il ne pouvait plus rien faire maintenant, il n'a pas été content du tout. Il a piqué une grosse colère, et puis il a fini par se calmer, mais il boudait.

Je n'aime pas l'idée qu'ils aient discuté tous les deux. En même temps, l'intention de Ticia est trop mignonne, tellement attentionnée…

- Il n'a pas été trop méchant avec toi ?

- Oh non ! Il n'avait pas un joli langage, mais il était quand même content d'avoir quelqu'un avec qui il pouvait communiquer. Mais je n'ai pas trop pu l'aider, et je ne savais pas trop si je devais t'en parler ou pas. Finalement, j'ai préféré le faire, parce que sinon, j'aurais dû te le cacher, et je n'aimais pas cette idée. Mais ça m'a trotté dans la tête toute la journée, alors les garçons en ont profité.

- Tu as bien fait. Merci pour lui d'avoir essayé de l'aider.

Elle hoche juste la tête en guise de réponse, et plus un mot n'est échangé jusqu'au manoir, où nous vaquons ensuite chacune à nos occupations.