Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !

ATTENTION ! Cechapitre contient des descriptions de violences sur mineur, à ne pas lire pour les âmes sensibles (je sais de quoi je parle, j'en suis une). Le rating n'est pas anodin, ici plus qu'ailleurs ! Vous voilà prévenus :)

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Sensation de remonter une cascade. Celle de mes souvenirs. Vitesse malgré le contre-courant. Pression de l'« eau » sur les épaules et la tête. Images entraperçues.

Provenant de ma mémoire ? De celle d'autres personnes ? Trop vite pour les identifier.

Au sommet, à l'éclatante luminosité rencontrée en chemin succèdent brutalement les sombres murs de l'appartement que j'ai toujours connu. Je suis dans l'entrée, et j'y retrouve Xavier. Tous deux dépourvus de nos handicaps respectifs.

Des cris provenant de la cuisine attirent notre attention. Nous nous y dirigeons.

Un coup d'œil à la scène me suffit pour la reconnaître.

J'ai trois ans. Nous sommes à table, papa, maman et moi. Sans le faire exprès, ma mère vient de renverser un verre de vin rouge sur la nappe de tissu blanc. Papa gueule tandis qu'elle s'affaire maladroitement à enlever la tâche grandissante. Devant ses efforts pour ainsi dire inutiles, il gueule encore plus fort, augmentant la nervosité de maman. Effrayée, je me recroqueville silencieusement sur ma chaise. Il lui balance une sacrée gifle qui la fait valser contre la gazinière heureusement éteinte. Je ne peux alors retenir un petit cri, qui me vaut de recevoir ma première vraie claque bien sentie, stoppant net les pleurs qui bordent mes yeux.

Essaye de rester détendue.

J'ai fermé les yeux pour mieux obéir à cette dernière consigne. Lorsque je les rouvre, Xavier me regarde. Mais il détourne rapidement les yeux pour observer ce qui se passe. Nous sommes dans le salon. J'ai cinq ans. Je viens d'offrir la rose en verre à mon père. Il la prend dans ses mains, puis la repose avec un air que je comprends malgré mon jeune âge. Inintéressé. Il réussirait presque à feindre d'être content, s'il le voulait bien, et s'il ne s'ennuyait comme un rat mort. J'essaye de faire bonne figure. Au moins pour pas recevoir une claque. Et puis, il garde quand même mon cadeau. Il ne l'a pas jeté, comme il l'avait fait les années précédentes et comme il le fera par la suite.

Essaye de rester détendue.

La scène se fait floue, puis redevient nette, après une image de la rose en verre. De nouveau, Xavier m'observait, avant que son attention ne soit attirée par un éclat de voix.

J'ai six ans. C'est un dimanche. Pour la première fois depuis des lustres, nous allons avoir des invités à déjeuner. Je ne sais pas exactement qui. Maman a tout préparé à l'avance. Elle n'aime pas faire mauvaise impression. À la dernière minute, mon père rugit que rien ne va comme il faut, que c'est un désastre parce que les rares magasins ouverts vont bientôt fermer, qu'il faut appeler nos convives pour tout annuler, mais que ça ne se fait pas, qu'il aurait vraiment dû s'en occuper lui-même. Alors qu'il avait été sur les talons de maman tout le week-end à la harceler de directives.

Et j'édulcore le tout.

Maman se tait. Ne répond que par des hochements de tête contrits. Soumise et honteuse de l'être sans rien pouvoir y faire. Son joli chemisier blanc peine à cacher les bleus sur son torse, ses épaules, ses bras. Par chance, son œil au beurre noir a totalement disparu. Pour la cicatrice le long de sa mâchoire, elle dit à tout le monde qu'elle a bêtement glissé dans un endroit où il y avait du verre. Occasion que mon père saisit toujours au vol pour la rabaisser un peu plus.

D'où je suis, presque accrochée à la jupe longue de maman, je vois ses yeux. Du haut de mes six ans, je ne comprends pas la lueur étrange que j'y vois. Pour y avoir souvent repensé, je crois que c'était la conscience malheureuse de son impuissance, un raz-le-bol général et de la colère réprimée. La goutte d'injustice qui faisait déborder le vase de sa tolérance. Comme toujours, elle ne répond rien, mais cette fois-ci, cette occasion qu'elle avait de sauver un peu l'image de son mariage vole en éclats. Ils doivent faire mal, ces éclats, parce qu'elle ne contient qu'à grand-peine ses larmes.

Essaye de rester détendue.

Moi aussi je me tais. Parce que si je parle, je serais frappée. Et parce que maman m'a demandé, presque fait promettre, il y a déjà longtemps, si longtemps que c'en est devenu une ligne de conduite, d'être toujours le plus sage possible, pour ne pas que mon père s'énerve davantage. Alors, de moi-même, j'ai promis. Pour ne pas recevoir un surplus de taloches. Et surtout aider maman, parce que je l'aime.

Il l'envoie faire des courses en vitesse sur un ton qui ne présage rien de bon en cas de désobéissance. Comme d'habitude. Elle va rapidement chercher manteau et sac à main, revient dans le salon pour me dire au revoir.

Lorsqu'elle se penche vers mon petit moi, je prends Xavier par le coude et l'amène à se pencher lui aussi, pour qu'il entende. Pour qu'il entende ce ton qu'elle a adopté en me disant au revoir. Son « Sois forte, ma Sandra. Je t'aime très fort. » Les derniers mots que j'entendrai jamais de sa bouche. De cette voix qui n'a jamais tremblé avec moi. Il lui restait ce courage. D'être forte avec moi. Sans jamais me déguiser la vérité.

À ces mots aussi j'y ai beaucoup repensé. Sans jamais parvenir à déterminer si elle projetait ce qui allait se passer, ou si ça n'avait vraiment été qu'un accident.

Alors que la porte d'entrée se ferme, il me jette un ordre en forme d'aboiement d'aller dans ma chambre. Toujours silencieuse, je file sans demander mon reste.

Essaye de rester détendue.

L'image se brouille, puis réapparaît de nouveau, après une image de la rose en verre. Nous sommes toujours dans le salon. Il fait juste plus sombre dehors. Il n'y a personne. Une voix masculine beugle « SANDRA ! VIENS ICI TOUT D'SUITE ! ». Je grimace. C'est le véritable commencement.

Automatiquement, je me tourne vers la porte de ma chambre, imitée par le professeur. Elle s'ouvre, mon petit moi sort précipitamment, referme le battant et court vers la chambre du père. J'ai la même taille et je porte les mêmes vêtements que dans le souvenir précédent.

Je frappe et entre quand l'ordre m'en est donné. Nous me suivons. Je referme la porte et attends.

Il est assis au bout du lit deux places. Il me tourne le dos. Après un long moment de silence, il entame son monologue.

- Ta mère est morte, petite fille. Elle a clamsé dans c't'accident d'voiture. La con. Elle aurait pas pu regarder avant de traverser !

Je reste silencieuse. Je ne dois parler que s'il me pose une question.

- Remarque, c'est bien fait pour sa gueule, à l'autre putain, continue-t-il. Ouais, elle me trompait ! lance-t-il en se tournant à demi vers moi comme si je l'avais contredit. J'suis sûr qu'elle avait un coquin, un salopard qu'elle allait voir quand elle croyait que j'savais pas c'qu'elle f'sait. Mais j'entends tout, moi, je vois tout, je sais tout ce qui se passe ici. J'sais que tout l'monde pense que j'suis qu'un vieux con, ben qu'on essaye pas de jouer au plus con avec moi. C'est pas plus mal qu'elle soit crevée. Ça fera une bouche en moins à nourrir. Dommage, c'était elle qui préparait la bouffe.

Quelques hoquets l'agitent irrégulièrement pendant qu'il parle. Un peu comme s'il pleurait. Curieux contraste avec ses mots. Ils s'intensifient. Je m'approche un peu, pour le consoler. Mais à peine ai-je fait trois pas que ces hoquets se muent en un éclat de rire.

Un véritable éclat de rire. Franc. Joyeux. Bruyant. Moi qui ne l'avait toujours entendu que crier et être grossier, obscène, cette explosion me terrifie.

Il se lève et me fait face. Me surplombe, plutôt. Il est taillé comme une armoire à glace. Moi, j'ai hérité de la stature assez chétive de maman. Et je n'ai que six ans.

- Ouais, c'est pas plus mal qu'elle ait passé l'arme à gauche, la vieille, poursuit-il avec un sourire malsain. Tant qu'elle était là, je pouvais pas te toucher. Je lui faisais faire ce que je voulais, quand je voulais, où je voulais, mais elle s'accrochait à ça comme un clébard affamé à un bout d'gras. Mais maintenant, je vais pouvoir faire ce que je veux.

Il laisse planer un silence de mort qui ne fait qu'augmenter ma terreur. Je comprends juste que ça va chauffer pour mon matricule, et ça me suffit. Avant, il ne me donnait qu'une claque de temps en temps quand il me trouvait particulièrement enquiquinante.

Le poing qu'il balance dans ma figure juste après me fait littéralement voler à travers la pièce. Un peu plus et j'atterrissais dans le mur. Proprement dégoûtée, j'entraîne le professeur hors de la pièce, un peu contre son gré. La preuve, il se cramponne à ce souvenir un peu plus longtemps. Mais les piaulements de mon petit moi, derrière la porte, lui font lâcher prise.

Essaye de rester détendue.

Nouveau flou, plus long, pendant lequel on aperçoit cette fois des extraits de passages à tabac. Entrecoupés d'images de la rose en verre. Je veux survivre au père. Je me débats, dans les bains où il commence à me noyer avant de me relâcher, juste à temps, pour bien montrer qu'il a tout contrôle sur mon existence. Je me débats, sur le lit, sur le canapé, là où il m'étouffe avec un oreiller, un coussin, avant de me relâcher juste à temps. Je me débats, partout où ont lieu les empoignades.

Elles ont lieu partout, sauf dans sa chambre à lui.

J'essaye d'esquiver les coups qu'il m'envoie, les objets qu'il me balance. J'essaye de trouver un refuge dans cet endroit de terreur et de torture, mais pas de recoins, pas de cachettes, pas d'issues, pas même mon armoire où il m'enferme systématiquement quand il en a fini avec moi, mon dos et mes membres souvent ensanglantés par le fouet, la ceinture, la cravache, ou tout autre instrument qui convient à son humeur du moment.

J'essaye d'ignorer toutes les remarques qu'il me jette à la figure comme autant de couteaux tranchant les étais fragiles de mon intégrité mentale. Et je vis. Vaguement rebelle mais très bonne élève à l'école, défouloir officiel du père chez lui. Je veux tenir le coup. Parce qu'un jour, tout ça sera fini. Parce que je sens, je sais que je peux, mais aussi que je me dois de le faire. Je dois être forte.

Avec tout ce qu'on voit, j'ai du mal à ne pas détourner le regard. Et je crois que Xavier est pareil. Je n'ai rien oublié, mais redécouvrir tout ça me le fait revivre à travers ma chair. J'espère qu'il n'en est pas de même avec le professeur, même si je me doute du contraire.

Essaye de rester détendue.

Lorsque tout redevient net, nous ne sommes plus à l'appartement, mais dans le chalet de Grand-Maman, la mère du père. J'ai dix ans. Le soir de Noël. On fait une petite veillée devant la télé, dans le salon, au coin du feu devant la cheminée. Grand-Maman est un peu gâteuse et croit tous mes mensonges comme quoi je suis très casse-cou. Il faut bien expliquer tous mes hématomes. J'espère pouvoir me détendre un peu ici, avoir moins à surveiller mon attitude.

Mais non.

Nous regardons une émission humoristique. Je me laisse aller à rire, même si j'avais craint de ne plus savoir faire. Ce qui n'est pas du goût du père. Il me rappelle à l'ordre plusieurs fois. Il ne veut pas en faire trop devant sa propre mère, pour qui il a tout de même un minimum de respect. Mielleux, à cause de l'héritage, mais du respect quand même, d'une certaine manière.

Pourtant, à la moitié de l'émission, il n'y tient plus. Il se rue sur la cheminée, saisit le tisonnier reposant dans les braises et l'applique violemment dans le bas de mon dos découvert par mon pull-over trop court.

Cri effrayé de la grand-mère. Léger rire triomphant et sadique du père.

Hurlement de douleur pour moi. Odeur de chair grillée. Hôpital. Mensonges. Quelques jours d'observation. Et on est reparti pour un tour.

Essaye de rester détendue.

Il me laisse à peu près tranquille pendant la guérison. Tout se floute puis redevient net. Retour à l'appartement, après une image de la rose en verre. Je jette un coup d'œil à Xavier. Comme je m'y attendais, il a l'air assez éprouvé. Le pauvre. Il n'a encore rien vu.

J'ai à peu près onze ans. Je suis au collège depuis quelques mois. Le père m'appelle dans sa chambre. En criant. J'obtempère immédiatement, non sans craintes. La dernière fois que j'y suis allée, c'était le jour de la mort de maman.

Il est accoudé au rebord de la fenêtre. Sourire narquois. J'ai refermé la porte. Il laisse planer un long silence. Puis parle d'une voix dangereusement doucereuse.

- Ça se passe bien à l'école, fille ?

- Très bien papa, réponds-je sans hésitation. Les cours sont très intéressants, et je me suis fait plein de nouveaux amis.

Ce n'est pas vrai, surtout pour les amis, mais si je lui donne une réponse vraie mais décrivant une vie merdique, il me montrera comme elle peut être plus merdique encore. En mentant avec une vie normale, voire joyeuse, il y a une chance infime qu'il me laisse miroiter le côté merdique de l'existence. Et oui, il m'oblige à l'appeler « papa », pour m'humilier davantage.

- Bien bien bien. Puisque tu es dans la cour des grands, maintenant, il y a certaines choses que je dois t'apprendre moi-même. Fous-toi à poil ! aboie-t-il sur un ton impérieux contrastant avec sa suavité précédente.

À peine interloquée, j'obéis aussitôt sans me poser de questions. Il y a longtemps que j'ai cessé de le faire quand il m'ordonne quelque chose. Lorsque tous mes vêtements gisent par terre, il me reluque d'un œil lubrique, et marmonne avec satisfaction :

- On va pouvoir faire quelque chose de toi.

Dans une expectative neutre, je ne m'avance pas à imaginer ce qu'il veut dire par là. Lorsqu'il se déshabille à son tour, le professeur et moi-même sortons d'un même élan de la pièce.

Mais cette fois-ci, c'est le souvenir qui semble s'accrocher à nous, faisant de nous les témoins auditifs de la scène. Au milieu de mes hurlements de terreur et de douleur, et ceux du père les réclamant, ni Xavier ni moi ne nous regardons.

C'est à cette occasion que ma condition de mutante a fait surface. Sans que j'en dise jamais rien au père. Un miracle que j'aie réussi à lui cacher ça.

Fort heureusement, la pièce s'efface avant la fin de cet épisode.

Vais-je rester détendue, vu ce qu'il reste à voir ?

Dans le brouillard du changement, on aperçoit de nouveau d'autres extraits, auxquels nous osons à peine jeter un coup d'œil. Et pour cause. Scènes d'inceste et autres violentions, de manières aussi diverses et variées que possible, et toujours plus horribles les unes que les autres, toujours suivies de l'enfermement dans mon armoire.

Entrecoupées d'images de la rose en verre.

Retour dans le salon. Je viens juste de finir le collège. Alors que je rentre d'être allée chercher mon diplôme, je retrouve le père dans un état particulièrement lamentable. État dans lequel je l'ai peu vu, mais suffisamment pour savoir que ces moments-là sont encore pires que les autres, à vraiment regretter le jour de la naissance.

Cette fois-ci, c'est sans doute à cause de mon succès probant. Il n'a jamais supporté que je réussisse quoi que ce soit.

Il est affalé dans le fauteuil, les bras pendants par-dessus les accoudoirs, trois bouteilles vides gisant presque à portée de main. D'une humeur massacrante. Il a presque la bave aux lèvres. Il hurle dès qu'il me voit. Déverse sa haine et d'autres propos incohérents mais furieux. À ce qui semble être le paroxysme de sa crise, il se lève. Révélant ainsi la présence d'un revolver dans sa main droite. Son index n'est pas engagé devant la gâchette.

Comme je m'en doutais, il se rue sur moi. Me bourre de coups. Beaucoup plus que d'habitude. Jusqu'à me laisser quasi-inconsciente sur le tapis. En miettes. Brisée. Il s'éloigne un peu. M'ordonne de me relever. Presque sans m'en rendre compte, je le fais. De me tenir droite. Je me redresse.

Il lève le bras. Index sur la gâchette. Tire cinq coups. Je ressens quatre impacts.

Un a éraflé mon épaule gauche à la jonction avec le cou. Un dans le flan droit. Deux dans le genou droit. Probablement pas dans cet ordre, mais je ne me souviens plus. Je suis tombée sans ressentir de choc. Qu'il me bute, on en aura fini une bonne fois pour toutes !

Il s'est rapproché, tout près, presque à me toucher. Il parle, mais je ne l'entends pas. Marre de l'écouter. La rose en verre peut bien se briser, ça n'a plus d'importance.

Comment est-ce arrivé ?

Mais je le regarde. Ne jamais quitter un fauve potentiellement dangereux des yeux. Je le vois alors porter le revolver à son menton. Il prononce quelques mots. Et tire. Le sang gicle. Il s'effondre de tout son immense poids sur moi. Le choc est rude.

Rapidement, je suffoque. Mon corps n'est que souffrance. Mon esprit n'est que douleur et incompréhension.

Je ne sais pas où je trouve la force de hurler pour de l'aide. Je ne sais pas comment ça se fait qu'il en soit venu. Mais elle est là. Alors je peux m'abandonner à l'inconscience.

C'en est trop. Il faut que je m'arrache d'ici.

Dans le monde physique, j'agrippe les poignets de Xavier et les repousse brusquement. Cette extirpation brutale de mon esprit, ajoutée à ce qu'il vient d'expérimenter, lui fait pousser un cri à mi-chemin entre le soulagement et la douleur. Penché en avant, les traits révulsés, cherchant à reprendre son souffle, il recule un peu. Je me doutais bien que ça finirait ainsi.

L'expérience de mon passé s'est effacée de nos corps dès la rupture du contact mental, mais son souvenir reste cruellement présent.

Essoufflée moi aussi, agitée de hoquets de douleur, les bras convulsivement crispés autour de mon abdomen, je lutte pour rester consciente. Pour ne pas me laisser submerger par l'écrasante vague de souffrance. Pour ne pas laisser mon identité se disloquer à cause de mes propres souvenirs.

Jamais je n'aurais dû accepter cette introspection. Tant pour lui que pour moi.

J'avais oublié que ça avait fait si mal. J'y étais parvenue.

Un moment s'écoule ainsi, le silence uniquement ponctué par nos respirations haletantes. Je manque à chaque instant de céder à la tentation de lâcher prise et de me réfugier dans l'évanouissement, mais je m'en empêche. Le professeur Xavier va avoir des questions à poser, des explications à demander. Je pourrais lui donner les réponses plus tard, mais autant battre le fer tant qu'il est chaud, il pourra ensuite refroidir en paix.

Lorsque, un long moment plus tard, la douleur se fait plus supportable, je lève les yeux sur lui. Il finit de se remettre de cette épreuve, visiblement plus éprouvé que ce à quoi il s'attendait. Je le lui avais pourtant dit. Encore que ça a été moins terrible que ce que j'avais pu prévoir, ce qui ne dévalue en rien ce que nous avons traversé. Je compatis pleinement avec lui, dans tous les sens du terme.

Après, je réussis à lâcher, entre deux profondes respirations :

- Ça va aller ?

Encore perturbé, il répond juste d'un hochement de tête. Un temps passe encore, pendant lequel le mal s'endort d'un sommeil léger, prêt à se réveiller à la moindre alerte. Xavier finit par déclarer, son souffle se calmant peu à peu :

- Comment... Comment est-ce arrivé ? Comment est-ce possible ?

- Je ne sais pas, réponds-je sombrement. Et en toute sincérité, j'avoue que je préfère ne pas savoir. Et comme vous devez vous en douter, ce que nous venons de voir n'est qu'un concentré de ce qui s'est passé. Le résumé d'un programme étalé sur plus d'une décennie…

- Une décennie de tout ça ?!

Il s'interrompt alors que je hoche la tête. Dévasté, il prend un court moment pour se reprendre avant de reprendre la parole.

- Et ton père ? Qu'est-il devenu, puisque tu viens tout juste de l'enterrer ?

- Il n'a fait que toucher le nerf optique. Un procès lui a été attenté pour coups et blessures, maltraitances de mineur, violences sur mineur, viols sur mineur, tortures et actes de barbarie, séquestration, tentatives de meurtre. Il a réussi à se dégoter un très bon avocat qui ne lui a fait écoper que de cinq ans de prison. Il a passé quelques temps dans un hôpital, gardé par les autorités, et quand il en est sorti, borgne, défiguré, ses capacités intellectuelles émoussées, il a fait son temps derrière les barreaux. Il est sorti il y a quelques mois.

Il intègre la donnée, qu'à moitié surpris par l'injustice du système pénal. De nouveau, un court silence s'installe avant qu'il ne reparle.

- Cette rose en verre, tu l'as récupérée aujourd'hui, n'est-ce pas ?

- En effet.

- Quelle est sa signification ?

Était-ce une infime hésitation avant cette dernière question ?

- Je l'ai un peu piquée aux Templiers, sur le tard. À une époque, mon père a été professeur d'histoire dans un lycée, et la chevalerie médiévale était son sujet de prédilection. Il était plus particulièrement intéressé par ces chevaliers à la quête du Saint Graal. Graal qui, selon certaines théories, serait en fait la descendance de Jésus Christ à travers Marie-Madeleine, qui aurait été la véritable élue désignée par Jésus pour répandre l'enseignement chrétien. Les ossements de celle-ci permettraient de prouver scientifiquement la légitimité du dernier représentant vivant du Christ sur Terre et dont l'identité serait jalousement gardée. Le Calice Sacré, souvent représenté sous forme d'une rose à cinq pétales, deviendrait alors un symbole d'espoir pour les Chevaliers du Temple. L'espoir qu'un jour la vérité serait révélée et l'ordre des choses rétabli.

Je marque une légère pause. Avant de continuer.

- Moi, j'avais juste la conviction que maman n'était pas tombée amoureuse de mon père par hasard. Qu'elle ne l'avait pas épousé sous la contrainte, mais bien parce que c'était un chic type. Et qu'elle restait avec lui, envers et contre tout, parce qu'elle continuait d'aimer cet homme-là, et non pas celui qu'il était devenu. Je voulais croire qu'il restait toujours en lui cette part-là, cette part de bien qu'elle avait vu et qui semblait ne plus exister. J'espérais qu'elle reviendrait à la lumière du jour. Même s'il ne savait pas trop pourquoi, il voyait bien que cette rose était importante pour moi. En fait, c'était ce pour quoi je voulais tenir. Elle cristallisait cet espoir et cette foi en ma mère, en son jugement.

Nouveau silence, donnant de l'écho à mes paroles. Puis Xavier demande, aussi neutre que possible :

- Pourquoi parles-tu au passé, comme si cet espoir était mort, alors que tu conserves précieusement sa flamme allumée au fond de toi ?

Je n'ai que le temps de lui jeter un coup d'œil avant qu'il ne reprenne, plus ardent.

- Tu prétends que tu n'y crois plus, mais tu as gardé la rose. Tu as permis à ton père de recevoir les égards dus aux morts, tu es allée à son enterrement, ce à quoi tu n'étais pas tenue, tu n'as fait offense ni à sa dépouille, ni à sa tombe, ni à sa mémoire puisque tu ne voulais pas raconter tout ce qu'il t'a infligé par le passé. C'était le seul espoir que tu avais à son propos, et même le seul espoir que tu avais tout court. Tu ne me feras pas croire que tu y as renoncé, pas après t'y être accrochée avec tant d'opiniâtreté pendant des années. Une chose aussi pure ne peut pas s'abandonner.

Je prends un moment pour réfléchir sérieusement à ces vérités qu'il vient d'asséner avec calme mais fermeté. Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle. Je tâche de répondre en moi-même avec sincérité à cette question : est-ce que j'y crois encore ?

Incertaine, je réponds à haute voix, pour mettre mon hypothèse à l'épreuve.

- Sur ce point-là, vous avez en partie raison. Je garde toujours cet espoir dans un coin de ma tête. Mais comme son sujet n'est plus, je le laisse de côté pour qu'il décante. Je sais que ce n'est pas la solution, continué-je un peu plus vivement, mais après toutes ces années de calvaire, j'estime avoir droit à un peu de repos de ce côté-là.

Il acquiesce d'un hochement de tête, et relance la conversation.

- Une dernière question : lorsque tu as appris la mort de ton père, tu m'as dit que cela ne t'affectait pas plus que ça.

Saisissant où il veut en venir, je finis à sa place.

- Ce n'est pas contradictoire avec ce que je viens d'expliquer. Espérer une amélioration de sa part ne m'empêchait pas d'avoir pleinement conscience que c'était vain, et qu'en attendant la réalisation de cette chimère, il me menait la vie dure. Mais je n'ai jamais réussi à le haïr vraiment. J'avais plus pitié de lui, je crois. À cause de toute cette haine qu'il avait en lui, dirigée contre tout et n'importe quoi mais surtout du vide. Il la dépensait pour rien, gâchant définitivement tout le reste de son caractère. Ça me faisait mal pour lui, et plus encore lorsque mon pouvoir s'est révélé.

Xavier semble alors se rendre compte d'une autre dimension de mon passé. Celle qu'impliquait ma condition de mutante dans mon quotidien à la maison. Si d'un côté ça tend à éclairer pourquoi mes relations avec mon père ont été et restent très complexes, d'un autre, ça ne fait qu'augmenter le mal et l'horreur des événements. Être presque tout le temps en contact avec une psyché troublée par la violence et la jouissance qu'elle lui procurait, et la haine, le mépris et la frustration dans ses périodes « calmes », ce n'était pas de tout repos.

Pendant qu'il finit d'assimiler ce que je viens de dire et tout ce que ça implique, je ne peux m'empêcher de lâcher une petite remarque amère.

- Ça lui ferait bien plaisir dans sa tombe, le vieux, s'il savait qu'il m'a fait plus souffrir que ce qu'il pensait. Ça le ferait même rire, je crois.

À ces mots, il me jette un regard contrit, mais à peine surpris. Lui aussi connaît le bonhomme, maintenant. Je hausse les épaules, pour signifier qu'on n'y peut rien, mais que de toutes façons ça m'est égal. Néanmoins, il passe outre et déclare :

- Je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire que ça suffira pour ce soir. Nous en rediscuterons plus tard. En attendant, regagnons nos chambres.

- Parce que vous pensez que vous arriverez à dormir, vous ? lui demandé-je.

Comme il ne répond que par un silence tristement approbateur, j'ajoute :

- Probablement à tout à l'heure devant un thé.

Sur ce, je me lève lentement, avec efforts, et regagne ma chambre à pas lents et précautionneux tandis que le professeur s'éloigne vers la sienne.

Je n'ai pas trouvé le sommeil. Je suis restée à penser, allongée sur mon lit. Et j'avais aussi la flemme d'en descendre, vidée par ces derniers jours et cette soirée pénible, mais pas inutile.