Texte écrit dans le cadre d'un concours. J'espère qu'il vous plaira ! N'hésitez pas à me laisser une review, ça fait toujours vraiment plaisir.

Bonne lecture les hobbits !


Nouvelle lune

Gandalf est mort deux fois.

Une première fois, au pont de Khazad-dûm face au Balrog qui l'entraina dans les abysses y trouvant agonie, mort et renaissance.

Et une deuxième fois, aux Havres Gris, s'éteignant doucement dans une conscience semi-éveillée en compagnie de ses plus vieux amis.

Pourtant, si Gandalf était encore là et qu'un ami intime lui posait la question, peut-être, par une douce nuit de nouvelle lune, une pipe bien remplie de Vieux Toby à la main et le cœur voguant à quelque nostalgie, alors peut-être répondrait-il à ce cher ami :

« Je suis mort trois fois. »

Gandalf n'est pas mort trois fois.

Mais Gandalf a vécu longtemps. Si longtemps qu'il en aurait oublié son propre âge si Galadriel ne le lui avait pas rappelé. Gandalf a survécu à beaucoup d'aventures, a effectué de nombreuses quêtes, a aimé avec tant de passion et de sincérité les elfes, les nains, les hommes, les Istari et surtout les hobbits qui ont croisé son chemin. Mais il est une fois, une seule, où Gandalf aima plus que de raison.

Gandalf est mort deux fois. Mais peut-être a-t-il laissé le soin à un très vieil ami d'écrire cette fois où, encore jeune, il crut mourir pour la première fois.


La route était longue jusqu'en Lórien, mais elle en valait le coup. Gandalf était toujours heureux de retrouver cette forêt aux rayons dorés qui avait dans son cœur une place particulière, tout comme la Dame de Lórien et son époux qu'il pouvait se targuer d'appeler « amis ». Pourtant, Gandalf ne se serait, sous aucun prétexte, vanté de quoi que soit. Il appréciait simplement l'amitié qui le liait au peuple des elfes et tentait de rester humble face aux puissances qui habitaient ce monde.

Au bout de quelques minutes de marche entre les arbres blancs si caractéristiques de cette forêt, la route de Gandalf fut interrompue par un elfe sylvestre qui sembla tombé des arbres. Enfin, tomber n'était pas le mot approprié pour qualifier la descente agile et rapide que ce garde de la Lórien venait d'effectuer, se terminant sur une position guerrière et menaçante.

- Qui es-tu étranger et que viens-tu faire dans ces bois ? demanda l'elfe d'une voix grave aux accents chantants.

- Je me nomme Mithrandir, se présenta le mage. Je suis un ami de Dame Galadriel et du Seigneur Celeborn.

L'elfe, à l'entente du nom, baissa immédiatement sa garde et afficha un visage respectueux et plus amical qu'une minute auparavant. Avec une voix désormais plus avenante, il demanda au mage de le suivre et ensemble ils se rendirent au cœur de la forêt où Gandalf fut mené jusqu'à une plateforme haut-perchée. Là, il profita des quelques secondes en solitaire qu'il avait pour épousseter sa robe grise et remettre droit son chapeau pointu.

Puis ils arrivèrent. La Dame de la Lórien et son Seigneur. Avançant dans la clarté de cette fin de journée, ils étaient tels deux spectres lumineux et étincelants de beauté. Comme à chaque fois, Gandalf fut happé par les yeux de Galadriel, puits millénaires de souvenirs, avant de se rappeler de courber la tête afin de présenter ses respects.

- Mithrandir, cher ami, l'accueillit Celeborn. Quelle joie de vous revoir.

- Bienvenue en Lórien, Mithrandir, souffla Galadriel, envoyant ses mots dans l'air comme une mélodie d'antan. Avez-vous fait bon voyage ?

- Il ne saurait être meilleur puisque la destination en est votre royaume.

Les deux elfes sourirent au compliment car ils savaient que ce n'était pas là une flatterie dénuée de vérité : Gandalf aimait profondément cet endroit et se réjouissait sincèrement de chaque visite.

- Allez donc vous installer afin de vous restaurer, Mithrandir. Et pour le dîner de ce soir, permettez-nous de vous convier à notre table.

Gandalf s'inclina légèrement en signe d'acceptation à l'invitation du Seigneur. Puis il prit congé d'eux et descendit l'arbre pour trouver, comme indiqué, un joli endroit pour y passer son séjour.


Le lendemain matin, Gandalf profita des premiers rayons de soleil pour parcourir les bois de la Lothlórien dans cette ambiance si particulière qui régnait à cette heure de la journée. Dans ce pays, le temps semblait s'arrêter – pourtant, les jours défilaient doucement dans une course tranquille qui apportait joie et paix. Gandalf aimait cet endroit, c'était pour lui un havre de paix qui lui rappelait son pays natal.

Il marcha pendant quelques heures, perdu dans ses réflexions et bercé par la mélodie de la nature. Puis, au détour d'une clairière, il eut une sorte de vision.

Un elfe était au pied d'un arbre, une main contre le tronc de celui-ci. Cet elfe avait la peau brune comme le bois du noyer et brillante comme l'eau d'un clair ruisseau. Ses yeux, portés sur le feuillage de l'arbre, étaient noirs comme les abysses de l'océan et lumineux comme les étoiles d'une nuit sans lune. Ses longs cheveux lisses coulaient dans son dos, épousant la courbe élégante de ses reins.

Gandalf fut hypnotisé par cet être devant lui, rappelant à son esprit quelque magie illusoire digne des plus grands magiciens de ce monde. Mais tout ça était bien réel : l'elfe était un émissaire de la Lórien qui répondait au nom de Cýrawn. Mais tout cela, Gandalf ne le savait pas encore.

Perdu dans sa contemplation, Gandalf ne réalisa pas tout de suite qu'il s'était avancé à la rencontre de l'elfe. Mais quand celui-ci se rendit compte qu'il avait un visiteur et que ses yeux rencontrèrent ceux du mage, Gandalf se reprit et sourit doucement.

Qui était donc cet elfe à la beauté parfaite ?

- Bonjour, dit simplement le mage.

Les lèvres de l'elfe s'étirèrent alors en un sourire malicieux et ses yeux pétillèrent. D'une voix douce comme la soie et chantante en ce matin calme, il répondit :

- Qu'entendez-vous par là ? Me souhaitez-vous le bonjour ou constatez-vous que c'est une bonne journée, que je le veuille ou non, ou que vous vous sentez bien ce matin, ou encore que c'est une journée où il faut être bon ?

Gandalf rit, appréciant cette répartie digne des elfes et se promettant d'utiliser lui-même cette subtile réplique !


La vie en Terre du Milieu n'était pas de tout repos, surtout pour un Istar envoyé en mission. Il y avait toujours une quête à accomplir, un peuple à sauver, un objet sacré à escorter, un être à protéger – heureusement, il n'avait pas encore dû se confronter à un dragon, mais il redoutait ce jour qu'il savait se rapprocher.

Ainsi chaque expédition en Lórien était pour lui une alléchante perspective remplie d'une paisible anticipation, même quand cela concernait une mission. Et cette douce joie de retrouver la vallée des fleurs d'or s'était approfondie depuis sa rencontre avec l'elfe Cýrawn, trente-trois ans auparavant.

Il arriva dans la forêt au petit matin et, en fin d'après-midi, dans la lumière chaude du soleil couchant, Gandalf était assis sur une chaise sculptée dans du bois blanc, avec une poignée d'elfes présidée par le Seigneur Celeborn et la Dame Galadriel.

- Il me faut me rendre dans le pays du Rohan, dans la forêt de Fangorn. Les orques se multiplient dans la région et semblent assez prétentieux pour attaquer à répétition cette forêt et ses habitants. Cependant, dans leur folie, ils sont tenaces, nous devons le leur reconnaître. Par ailleurs, ils semblent s'organiser de mieux en mieux, leurs attaques deviennent difficiles à repousser. Ainsi j'aimerais apporter mon aide aux habitants de la forêt. Mais je n'ai pas encore eu l'occasion de faire connaissance avec les Ents.

- Saroumane le Blanc ne peut-il pas se charger de cette vermine ? demanda l'un des elfes. Il me semble qu'il avait pour projet de s'établir en Isengard. Ce serait pour lui l'occasion de défendre le territoire qu'il convoite.

- Convoiter serait un bien grand mot, répliqua Gandalf avec un sourire affable. Malheureusement, Saroumane le Sage est actuellement en mission au sud de la forêt de Grand'Peur.

Un léger silence s'installa dans le cercle : chacun savait ce qui se situait à l'emplacement indiqué, chacun savait l'ombre qu'il s'en dégageait. Et finalement, les elfes étaient bien contents de savoir que le chef du Conseil Blanc s'occupât d'aller inspecter les ruines de Dol Guldur.

- Il me semble que cette mission, intervint Galadriel après quelques secondes, vous convient parfaitement, Mithrandir. Il est des êtres à Fangorn que vous pourriez apprécier.

Gandalf plongea ses yeux dans ceux de la Dame de la Lórien pour y lire toute la sympathie qu'elle avait pour lui. Puis il inclina lentement la tête en signe de remerciement pour cette prédiction dévoilée à demi-mots.

- Je viens donc solliciter votre aide : un guide me serait fort utile dans ce voyage.

- C'est une sage décision, en effet, approuva Celeborn avant de s'adresser à ses sujets présents. Y en aurait-il un parmi vous qui serait volontaire pour accompagner Mithrandir dans la forêt de Fangorn ?

Dans un premier temps, aucun elfe ne bougea. Mais Gandalf, loin de s'en préoccuper, avait tourné ses yeux vers Cýrawn qu'il savait attentif – celui-ci le regardait déjà. D'un sourire tendre, il lui demanda silencieusement s'il voulait bien l'accompagner.

Les autres elfes, trop avertis pour manquer cet échange silencieux, se tinrent cois afin de laisser à leur ami Cýrawn l'occasion de se proposer. Et c'est ce qu'il fit.

- Je souhaiterais accompagner le mage, si vous le permettez, Seigneur Celeborn, Dame Galadriel.

- Vous avez notre bénédiction, Cýrawn, conclut Celeborn. Allez, et guidez notre ami dans la belle forêt de Fangorn.

Gandalf sentit son cœur sauter d'une joie toute enfantine tandis que son futur compagnon de voyage lui souriait avec malice et anticipation.


Les deux compagnons partirent en voyage le lendemain. La route, pourtant longue, ne leur parut pas désagréable tant la présence de l'autre allégeait les journées. Ils devisaient tout le jour durant sur les sujets les plus divers et développèrent une affection mutuelle qu'ils, s'ils s'en étaient doutés, n'avaient osé espérer. Cýrawn appréciait les récits de Gandalf et sa sagacité. Gandalf aimait la joie qui se dégageait de Cýrawn et sa vision des choses. Au bout de deux jours à peine, ils avaient l'impression d'être amis non pas depuis trois décennies mais depuis le début de leur vie.

Une nuit de lune nouvelle, autour d'un petit feu de camp, les deux amis s'étaient installés. Après un repas sur le pouce, ils s'étaient tus pour laisser la mélodie nocturne les envahir. Gandalf était pensif – aucun sujet en particulier n'occupait son esprit, disons plutôt qu'une multitude de pensées se pressaient et repartaient. Fumant sa pipe, il lançait des volutes de fumée dans l'air sombre de la nuit, s'amusant parfois à créer quelque jolie forme comme un bateau ou un cheval.

Cýrawn, à côté de lui, était tout aussi concentré et ne parlait pas plus. Il observait avec une certaine douceur les formes fantomatiques de la fumée se perdre dans la nuit. Il ferma les yeux.

Les deux amis restèrent ainsi un long moment. Puis, doucement, un chant s'éleva dans la nuit, aussi calme que la brise d'automne, aussi passionné que le ruisseau des montagnes – Cýrawn chantait. Gandalf, qui connaissait les langues des elfes, comprit qu'il s'agissait là d'une ode à l'océan en sidarin. En langue commune, le chant donnait à peu près ceci :

Mille facettes sur les vagues d'argent,

Mille embruns sur les quais d'antan.

Il gronde et il s'apaise,

Il frappe et il caresse !

Ô Elbereth Gilthoniel !

Comme ta création est belle dans les reflets d'encre,

Nous l'admirons sans fin, nous qui voguons sur les mers,

Nous la contemplons pour trouver notre route

Vers nos chaumières qui se trouvent au bout du chemin.

Le chant renfermait un chœur des voix passées qui appelaient les jeunes âmes à l'aventure ou à la nostalgie – Gandalf n'aurait su dire laquelle des deux.

A la fin de la chanson, la musique de la nature revint plus forte encore, comme si elle voulait compenser l'absence de cette voix éphémère qui s'était élevée pour son plus grand plaisir.

Et Gandalf regardait Cýrawn, il l'observait comme l'on admire une chose précieuse. Alors Cýrawn, sans rien prononcer de plus, s'approcha du mage.

Ce soir-là, dans cette nuit de nouvelle lune, Gandalf découvrit que l'amour pouvait aller bien au-delà de l'amitié et qu'il pouvait prendre une forme plus charnelle.


Alors que le soleil de midi rayonnait au-dessus de leurs têtes, Cýrawn et Gandalf arrivèrent à l'orée de la forêt de Fangorn. C'était un bois immense qui s'étendait à perte de vue de tous les côtés les cimes des arbres étaient si hautes qu'elles semblaient vouloir côtoyer les nuages. Les troncs des arbres étaient larges et épais, ils avaient l'air solide dans leur âge centenaire qui se laissait deviner aux énormes racines qui plongeaient dans le sol moussu et en ressortaient parfois pour se mêler aux autres et créer un ballet sylvestre et immobile. A leur gauche, Gandalf devina plus qu'il ne vit la rivière qu'il savait être la Limclaire – parmi les bruits incessants et vivants de la forêt se distinguait le glouglou amical de l'eau faisant son chemin entre mousse et racines.

Mais Gandalf entendit autre chose. Il y avait une rumeur. Sombre et profonde mais, Gandalf le sentit, pas hostile. Un grondement continu, venant de tous les arbres à la fois et de tous les âges. Ce n'était pas la première fois que le mage s'aventurait ici, mais jamais auparavant il n'avait tant prêté attention à cette vie qui semblait habiter la forêt.

- Suis-moi, dit soudain Cýrawn, sortant son ami de ses pensées. Nous allons découvrir ces bois.

Et comme promis, les deux compagnons entrèrent dans la forêt.

Tout d'abord, ce qui percuta Gandalf fut le bruit : la rumeur du dehors n'était qu'un pâle aperçu du concert vivant qui se déroulait sous l'abri des arbres.

- Ils parlent entre eux, devina le mage dans un souffle.

- Oui, répondit l'elfe avec un sourire taquin.

Gandalf se tourna vers lui et découvrit dans ses yeux un amour sans borne : pour lui sans doute, mais aussi pour cette forêt. Le sourire de l'elfe se fit alors tendre et son regard se tourna vers la voûte immense des arbres. Gandalf en fit de même.

Les forêts n'étaient jamais très claires, mais trop habitué à la Lórien, le mage en oubliait souvent la beauté sombre sous les arbres ordinaires. Cependant, « ordinaire » était probablement le mot le moins approprié pour décrire la flore de cet endroit.

- Une magie est à l'œuvre dans cette forêt, expliqua Cýrawn. As-tu déjà entendu parler des Ents ?

- Bien sûr.

- Ils sont nos amis depuis les premiers âges. Ce sont des êtres hors du commun, d'une intelligence rare et d'une pureté sans égale. Peut-être pourrions-nous rencontrer le gardien de ces lieux ? Suivons la rivière, voyons si nous pouvons croiser son chemin. Je suis certain que tu t'entendras à merveille avec lui, Sylvebarbe te ressemble d'une certaine façon. Et je ne parle pas de la barbe !

Riant de la comparaison, les compagnons entamèrent leur route le long du cours d'eau. Cýrawn continuait ses explications sur la vie de cette forêt aux pouvoirs immenses tandis que Gandalf admirait cette nature luxuriante. Dans un premier temps, le mage avait cru voir de nombreux points communs entre la forêt de Grand'Peur et celle-ci. Mais en l'explorant, il s'aperçut que Fangorn recelait une magie beaucoup plus claire, que les esprits qui la peuplaient n'étaient en rien comparables à ceux qui avaient renommé Vertbois le Grand.

Puis, au milieu de leur conversation, ils entendirent un son plus fort que ceux qui s'étendaient autour d'eux, un son s'harmonisant parfaitement dans cette mélodie rude de la forêt. C'était une sorte de tambourinement lent et sourd – des bruits de pas, mais quels pas ! Et peu après, un autre son, tout à fait singulier celui-ci. Burárum ! faisait une étrange voix profonde d'un accent guttural et teinté de dégoût. Burárum ! répéta-t-elle deux fois avant que l'être n'apparaisse devant Gandalf et Cýrawn.

C'était un arbre immense doté de deux bras, deux jambes, chacun ayant des pieds à six orteils, et d'un visage tel qu'on pouvait se l'imaginer : fait d'écorces et de feuillages, affable, amical et effrayant à la fois. Gandalf le reconnut de suite comme étant l'Ent protecteur de la forêt.

- Fangorn, mon ami ! l'interpela Cýrawn. Puis-je te présenter Gandalf le Gris ? C'est un Istar et grand ami de Saroumane le Blanc. Il vient vous offrir son aide dans les batailles que vous menez contre les orques.

- Burárum ! s'exclama alors Sylvebarbe comme si c'était là le seul mot qu'il savait dire – en vérité, le problème était si présent en son esprit qu'il le répétait sans cesse. C'est une bien bonne nouvelle que celle-ci ! Gandalf dites-vous ? Vous n'avez pas l'air d'être un burárum, ils sont si affreux. (A cette réplique, Cýrawn étouffa un petit rire et lança un clin d'œil à Gandalf qui ne sut vraiment comment interpréter la chose.) Je me réjouis de trouver un allié dans cette lutte infernale. Venez avec moi, maître elfe, et vous aussi, Gandalf le Gris. Nous allons descendre vers le Sud, c'est là que les batailles font rage.

Cýrawn, acceptant l'invitation, sauta tel une biche sur la jambe de Sylvebarbe et sembla ensuite s'envoler dans une agilité parfaite jusqu'à l'épaule de l'Ent. Gandalf, moins prompt aux cabrioles des elfes, accepta bien volontiers la main tendue de son nouvel ami pour cette route qui s'avérait des plus palpitantes.

- Dites-moi, Gandalf, vous êtes un Istar. Vous parcourez donc les contrées et les bois.

- C'est exact.

- Auriez-vous croisé, sur votre route, des Ents-femmes ?


Le soleil chaud de l'après-midi venait réchauffer la pièce blanche, s'engouffrant par la fenêtre ouverte. Sur le côté droit de celle-ci, les rideaux de voile blancs s'agitaient doucement sous la brise taquine de cet automne encore tout jeune sur le côté gauche, Cýrawn était pensif, appuyé contre le rebord de bois et le regard perdu au loin sur un point imaginaire.

Là où portait la lumière telle une immense main étincelante, il y avait Gandalf. Le mage, penché sur un traité fort passionnant sur les mouvements de peuples au sud du Baranduin, avait fini par somnoler doucement, un papier à la main, bercé par l'atmosphère reposante de cette journée. Puis un oiseau vint chanter un peu plus fort près de leur fenêtre et Gandalf s'éveilla tranquillement.

Le mage posa la feuille du traité – il n'avait décidément plus la tête à ça, il reprendrait plus tard – et se leva. Il étira ses muscles légèrement engourdis et prit le temps d'inspirer longuement tout en dirigeant son regard vers son compagnon. Ainsi de profil, Cýrawn ressemblait à ces merveilleuses statues taillées par les nains, celles qui vous font miroiter une sublime réalité, celles qui vous envoûtent dans leur immobile splendeur. Mais Cýrawn n'était pas une statue, et derrière son visage neutre se cachait un esprit agile et une multitude d'émotions qui, malgré les décennies passées ensemble, restaient un mystère pour Gandalf.

Le mage s'approcha lentement et vint cueillir la main offerte de l'elfe. D'un geste tendre, il la porta à ses lèvres pour y déposer un délicat baiser. Voyant le sourire que cela provoqua chez Cýrawn, Gandalf se fit un peu plus audacieux et s'avança pour donner un baiser similaire aux lèvres de l'elfe. Le temps s'arrêta quelques secondes pour les deux amoureux afin qu'ils puissent prolonger le moment de quiétude.

Un léger soupir de Cýrawn mit pourtant fin à ce merveilleux instant.

- Qu'y a-t-il, meleth nîn ?

Cýrawn ne répondit pas immédiatement. Il tourna ses yeux vers l'extérieur et sembla réfléchir. Puis il laissa sa voix énoncer les tourments de son cœur.

- Mithrandir, es-tu déjà allé sur l'océan ?

- Oui, à quelques reprises.

- Comment était-ce ? Comment était cette étendue si mystérieuse ? L'océan est-il tel qu'on le décrit ?

Gandalf prit le temps de réfléchir à la question : c'était un sujet qui lui tenait à cœur, alors il ne voulait pas le décevoir.

- Je pense, répondit le mage, que même les plus grands poètes ne pourraient par leurs mots qu'effleurer la réalité magistrale de l'océan. Il est insaisissable.

Cýrawn, les yeux plongés dans ceux du mage, souriait doucement. Les mots de son compagnon avaient éveillé quelque chose dans ses pupilles. Il entremêla ses doigts à ceux de Gandalf.

- Je voudrais le voir, Mithrandir. Je veux aller sur l'océan, le rencontrer et voguer sur ses flots.

Dire que Gandalf ne s'était pas attendu à cela aurait été faux. Cýrawn avait toujours eu cette douce mélancolie dans les yeux, une soif d'aventure qui portait son cœur au-delà de l'horizon vers l'étendue brillante de la mer. Gandalf savait que ce jour viendrait où Cýrawn le quitterait. Mais il savait aussi que les elfes n'aiment qu'une fois dans leur vie – Cýrawn reviendrait, il en était certain.

Alors il ramena la main brune à ses lèvres et l'embrassa avec tout l'amour dont il était capable. Puis il répondit au sourire nouveau de Cýrawn.

- Va, meleth nîn. Va là où te porte ton cœur. Mais n'oublie pas de me t'attendrai.


Le paysage changeait doucement, s'aplanissant pour laisser place à une immense étendue d'eau : le Long Lac. Et au loin, droite et majestueuse, la Montagne Solitaire Erebor régnait en maître sur la région. C'était précisément ce qu'était venu voir Gandalf : un nain venait de s'y établir, se proclamant dès lors roi des lieux, et le mage voulait nouer des liens avec cette nouvelle lignée. Mais ce n'était pas pour tout de suite : même sur le dos de son cheval, il lui faudrait faire étape pour la nuit sur les rives du lac avant de pouvoir rallier la montagne. Mais il n'était pas pressé. Gandalf connaissait la patience.

Enfin, c'est ce qu'il pensait. Les Istari étaient immortels. De ce fait, leur longue vie leur procurait, comme aux elfes, une conception du temps bien différente de celles des peuples mortels tels que les humains ou les nains. D'aucun aurait même dit qu'un siècle n'était pour eux qu'un battement de cils. Gandalf ne se serait pas targué d'une telle patience, ou d'une telle lassitude, selon le point de vue. Sa vie à lui était si remplie qu'un siècle lui paraissait durer un millénaire. Notamment le dernier. Ce dernier siècle passé en compagnie de Cýrawn. Ils avaient déjà tant vécu ensemble, et pourtant il semblait à Gandalf que ce siècle était bien trop court. Peut-être cet elfe avait-il raison en fin de compte ? Peut-être un siècle pouvait-il être compressé en un battement de cils lorsqu'on le passe aux côtés de l'être aimé ?

Ce qui était certain, c'est que les huit années passées loin de Cýrawn lui paraissaient chacune plus longue que le siècle passé.

Gandalf était patient. Pourtant, loin de l'elfe qu'il aimait, il semblait oublier le sens de ce mot. Cýrawn lui manquait. Gandalf connaissait le manque, évidemment. Après tout, il faisait presque tous ses périples seul et ses amis, immortels ou non, étaient répartis aux quatre coins de la Terre du Milieu. Combien d'amis avaient-ils vu partir vers d'autres rives ? Beaucoup trop déjà, et pourtant pas encore assez pour cette vie qu'il prévoyait longue. Gandalf était habitué à la solitude, il s'en accommodait bien.

Mais il n'aurait su le cacher : la chaleur de Cýrawn lui manquait terriblement. D'une toute autre façon, Cýrawn manquait à son cœur solitaire.

C'était un sentiment étrange, nouveau pour lui. Une sensation lourde à son cœur qui le tenait éveillé la nuit et pensif le jour. C'était un sentiment au-delà de toute raison qui donnait à cet amour une nouvelle perspective.

Au fil des jours, ce sentiment de manque était apparu à Gandalf sous forme d'un lien. Une sorte de corde, invisible et puissante. Elle partait de sa poitrine et allait vers un point loin derrière l'horizon. Ce lien le tiraillait, constamment tendu, lui infligeant une pression au niveau de la poitrine. Et il refusait de le lâcher. Mais Gandalf lui aurait-il demandé de le lâcher ?

Au fil des mois, la douleur ne s'atténuait pas. Pourtant, le mage finit par la voir comme une compagne de voyage. Une étrange compagne – insolite et invisible, muette et pourtant si bruyante à son esprit. Elle lui rappelait chaque seconde que la patience était une vertu mais le manque un fléau.

Au fil des années, ce lien lui était devenu essentiel. Il était la seule chose qui le reliait à Cýrawn, en plus des lettres que l'elfe faisait parvenir, une fois tous les six mois, aux ports d'homme auxquels Gandalf se rendait. Ce lien, singulier ami, était un fil tendu qui lui indiquait le chemin de son foyer.

Mais ce jour-là, alors que Gandalf avançait lentement vers Erebor, sans crier gare, le lien cessa d'exister. En une seconde seulement, aussi simplement que cela, le fil invisible fut rompu comme coupé aux ciseaux, libérant la poitrine du mage. Mais quel instrument était donc capable de trancher un lien aussi fort que celui-ci ?

Gandalf le savait : un elfe n'aime qu'une fois.

Alors, sur le dos compatissant de son cheval et ami, il se mit à pleurer doucement.


Son chemin le mena finalement en Lórien.

Au détour d'une quête vers les Monts Brumeux, Gandalf poussa son cheval sur la route qu'il connaissait trop bien. Son esprit se languissait de retrouver les Vallons dorés et la forêt hors du temps, mais son cœur se meurtrissait déjà d'entendre les chants des elfes auxquels la voix de Cýrawn ne se mêlerait plus.

Il tint bon. Et vaillamment, il alla à la rencontre du Seigneur et de la Dame de la Lórien. Les deux souverains avaient un visage dans lequel pouvait se lire toute la peine d'avoir perdu l'un des leurs, mais aussi toute la compassion qu'ils ressentaient pour le mage.

- Le bateau sur lequel se trouvait Cýrawn a fait naufrage, expliqua Celeborn sans que Gandalf n'ait besoin de lui poser la question redoutée. Il n'y a eu que peu de survivants. Ils ont dit avoir essuyé une tempête dévastatrice. Ils n'ont pas manqué de souligner le courage dont a fait preuve Cýrawn, permettant de sauver trois nains qui étaient à bord.

Gandalf baissa la tête, ferma les yeux, accusa silencieusement cet ultime coup porté à son cœur. Quelques larmes amères dévalèrent ses joues. Mais alors que la douleur l'étreignait de plus en plus, un doux contact l'apaisa : Galadriel avait posé sa main sur celles crispées du mage. Ce dernier sentit le poids sur sa poitrine s'alléger un peu et il put reprendre contenance.

- Nous sommes désolés, Mithrandir. Tout le peuple de la Lórien se joint à votre douleur.

Et Gandalf, comme sortant à peine de sa bulle de chagrin, put entendre toute la forêt chanter la douleur de l'amour perdu. C'était là un chant aussi mélancolique que mélodieux, pourtant ce fut une douce chaleur qui vint entourer le cœur du mage.

- Mithrandir, reprit Galadriel. Ceci appartenait à Cýrawn.

La Dame dévoila alors dans sa main une fine chaîne d'argent sur laquelle était accroché un pendentif – un mince croissant de lune aussi brillant que les étoiles une nuit de nouvelle lune. Délicatement, l'elfe la posa dans la main de Gandalf.

- Nous vous l'offrons en signe de l'amitié que nous avons pour vous et en signe de respect pour l'amour que vous partagiez.

Le mage resta quelques trop longues secondes à contempler le bijou.

- Merci, dit-il enfin, la voix nouée par le chagrin.

Puis il enchaîna le collier à son cou, seul témoin d'une existence disparue mais jamais oubliée.

- Mithrandir, reprit Galadriel en s'éloignant d'un pas pour revenir aux côtés de son mari. Ne perdez pas espoir. Et revenez à nous, il reste tant de choses à faire en ce monde, le Mal est toujours présent. Nous avons besoin de vous.

Gandalf prit une grande inspiration et baissa la tête en signe d'assentiment. Il restait un Istar dévoué à la mission qui lui avait été confiée et ne comptait s'en détourner pour rien au monde.

- Vous serez toujours le bienvenu ici, confirma Celeborn d'une voix douce.

Gandalf l'en remercia, échangea les dernières formules de politesse et s'en retourna, refusant l'invitation à rester pour quelques jours – il avait besoin de rejoindre la solitude réconfortante de la route.

Finalement, Gandalf retrouva son chemin vers les terres, les vallons et les montagnes, à travers les rivières et les plaines. Il repartit pour une nouvelle aventure, sachant que la fin de son récit n'était pas encore arrivée.

Mais ce jour-là, Gandalf vieillit.

FIN