Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !
Attention, en fonction des chapitres, il peut y avoir des mentions de violences sur mineur, ou de la description de violences, pas forcément très prononcées, mais le rating n'est pas anodin. Vous voilà prévenus :)
88888888
Des sensations. Des souvenirs. Indistincts. Imprécis. Des impressions. Des odeurs. Je ne sais pas où je les ai capturées.
Qu'est-ce que « je » ?
Je les vois. Tous. Toutes. Je ne sais pas ce que ce sont. Je ne me souviens pas.
Qui est « je » ?
Je vois des tas de gens, des tas de lieux, des tas de situations. Je les vis de nouveau, plus intensément encore. Ici, une femme me parle. Ma femme. Ici, mon petit-fils me tient la main. C'est impossible. Je ne sais pas en quoi, je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que ce n'est pas moi. Je n'ai pas eu ces vacances-là, je n'ai jamais reçu de regard aussi plein d'affection de la part d'un homme, je n'ai jamais exercé ce métier-là, ou celui-ci, je n'ai jamais pris le soleil sur cette plage, ou aucune autre, et cette neige, ce froid, je ne l'ai jamais connu, je n'ai jamais joué de cet instrument, ni de cet autre, encore moins devant cette foule, je n'ai jamais confectionné cette sculpture, je n'ai jamais consacré des années à venir en aide à des enfants du Tiers-Monde, je... je... Je ne sais pas qui je suis pour ressentir tout ça. Je devrais savoir pourtant, je le devrais, et pourtant, je le sais, que je ne sache plus est normal.
Horriblement déroutant, mais normal.
À partir de là, tout se stabilise, lentement. Tout glisse dans un néant abyssal. La mémoire me revient sans bruit, subrepticement, sans que je m'en rende vraiment compte. Et rien pour ponctuer une inconscience bien plus profonde que celles que j'ai pu connaître avant. Pas de déchirement entre mon identité et celle de Bergman. Cette lacération est d'habitude ignoble, mais paradoxalement rassurante face à ce vide.
Cette absence me terrorise. Rien ni personne pour m'accompagner jusqu'à l'éveil. Pas d'espoir de voir une lanterne scintiller sur le pas de la porte pour guider mon retour. Juste la certitude froide, triste et implacable que, quoiqu'il arrive, je m'en sortirai.
J'avais oublié, grâce, ou à cause de l'an écoulé, que c'était à ce point infernal et déprimant.
J'émerge parfois, replonge toujours dans ce vide aveugle et sourd, sans garder en mémoire que de très brèves images du monde extérieur. Ça dure longtemps, je crois. Tout n'est que peurs, désert, larmes. J'en ai marre. Je ne peux même pas vouloir redevenir gamine. Je ne trouve pas de souvenir dans lequel puiser du réconfort. Je ne peux pas me dire que tout va aller mieux, parce que depuis que j'ai été capturée par cet homme-crapaud, rien ne va bien, tout empire. J'en ai marre. Juste marre.
Et pourtant, tout semble s'améliorer, petit à petit. Le rien se calme. Je reviens à moi peu à peu. J'émerge, dans la chambre qu'on m'a attribuée, probablement. Je ne la reconnais pas bien à travers les dernières brumes de ce sommeil sans repos.
Après ce qui doivent être de longues minutes, je parviens à tourner la tête vers la droite, avec effort. Une petite batterie d'instruments de mesures médicales ronronnent indifféremment.
Bon. Alors je suis sauvée. Je suppose que cela devait se passer ainsi.
Je reste éveillée un moment. Puis je m'endors. Plusieurs fois au cours des heures suivantes. Parfois, à mon réveil, une infirmière silencieuse est là, vérifiant je ne sais pas trop quoi, seul et unique événement qui agrémente de temps à autres mes phases de conscience de plus en plus longues, de plus en plus ennuyeuses.
Au fur et à mesure de cette interminable série de va-et-vient, je végète, regagne peu à peu mes forces, et des machines disparaissent, jusqu'à n'en laisser plus aucune. Un jour, Bergman me rend visite. Dans un premier temps, je ne me rends pas compte de sa présence, encore un peu assoupie. Enfin, je m'en aperçois. Il est assis à mon chevet. Est-il là depuis longtemps ? Vient-il d'entrer ? Je ne sais pas, et je m'en fiche. J'ai le cerveau encore trop las pour m'en préoccuper.
Toujours est-il qu'il reste là, sans un mot, à me regarder. Trop léthargique pour en être gênée, j'attends qu'il prenne la parole, et en profite pour l'observer aussi. Moustache et barbiche taillées, rasé de frais, courte chevelure anciennement blonde maintenant presque grise, yeux bleu brillant, visage coloré, bonne carrure que la maladie n'a pas réussi à lui faire perdre totalement.
Il a bien meilleure allure que lors de notre première rencontre.
- Je suppose que je suis censé vous remercier ? commence-t-il posément.
- C'est ce que voudrait la convention, je présume, parviens-je à articuler.
- Je n'aime pas les conventions dans les relations entre êtres humains. Je préfère la différence. C'est d'ailleurs pour cela que je m'intéresse aux mutants.
Il marque une pause. Je garde le silence.
- J'ai eu la chance de croiser de très nombreux spécimens au cours de mes expériences, toutes sortes de mutants aux pouvoirs variés. Néanmoins, vous m'avez impressionné, je dois bien l'avouer. J'ai bien entendu étudié plusieurs types de guérisseurs, mais aucun n'avait votre niveau. Et aucun, s'ils en avaient eu la capacité, ne m'aurait aussi bien soigné. Ils auraient enlevé le mal, mais n'auraient pas pu débuter la phase de restauration.
- Je n'aurais pas été jusqu'au bout si vous ne m'y aviez pas forcée, maugrée-je.
- Pour être franc, ce qui n'était au départ qu'une tentative hasardeuse s'est révélé être une expérience incroyablement fructueuse, répond-il paisiblement, avec une certaine satisfaction.
- Immonde personnage, grondé-je.
- Peut-être, fait-il pensivement. Mais je suis un scientifique, et en tant que tel, je m'applique à ne pas porter de jugement. Un scientifique a pour unique but d'observer, c'est tout. Au vu de vos résultats scolaires dans le domaine des sciences, je pensais que vous l'auriez su. Mais peut-être après tout êtes-vous concernée de trop près pour rester objective, poursuit-il après un arrêt. Il y a cependant une chose que vous ne pouvez ignorer.
Le ton de sa voix me fait dresser l'oreille.
- Vous l'avez senti, ce cancer me rongeait en profondeur. Sa progression a été fulgurante, mais ça n'a duré que trop longtemps, ça a été trop douloureux pour que je veuille prendre le risque d'une guérison incomplète. Je ne pouvais plus supporter d'avoir mal, et c'est quelque chose que vous connaissez trop bien pour pouvoir me reprocher d'avoir voulu y remédier.
Argument de poids. Il n'a pas tort. Du coup, je me tais. Parce que, malheureusement pour moi, il a même carrément raison. Et ça, venant de lui, j'ai du mal à le digérer.
Un petit sourire en coin, il savoure sa victoire pendant de longues secondes avant de reprendre sur un autre sujet.
- Mais passons aux choses sérieuses. Depuis quinze jours que vous m'avez soigné, votre survie n'a été assurée qu'il y a dix jours. Dix jours que j'attends avec impatience le moment où je pourrais vous tirer de votre lit.
Ces derniers mots ravivent mes craintes. Qu'est-ce qui va encore me tomber sur le coin du nez ?
- N'allez surtout pas croire que nos vues sur vous sont aussi limitées que celles de votre camarade aux pouvoirs magnétiques. Non non non. Nous sommes bien plus imaginatifs et ambitieux que cela !
Je ne sais pas pourquoi, je sens que la suite ne va pas me plaire.
- Mais une image valant mieux qu'un long discours, permettez-moi de vous montrer l'objet de nos préoccupations, termine-t-il en se levant.
C'est à ce moment-là que je remarque qu'il était assis sur un fauteuil roulant. Il se place derrière, déplie une robe de chambre d'hôpital posée sur le dossier, et se fige dans une attitude expectative. Quand faut y aller, faut y aller, paraît-il.
Je me redresse et m'assieds, adossée à la tête du lit. Je constate par la même occasion d'une part que sortir d'icelui ne sera pas un luxe, ne serait-ce que pour réveiller mes muscles flasques, et que d'autre part je ne suis vêtue en tout et pour tout que d'un slip et de la très inesthétique et très pratique tunique réservée aux patients des hôpitaux.
Inconsciemment, je suis soulagée qu'elle soit assez longue pour cacher ma guibolle estropiée.
Sans plus attendre, je repousse la couverture, pose mes pieds par terre, me lève précautionneusement, l'équilibre flageolant, enfile la robe de chambre, aidée par Bergman, et me rassieds tout aussi précautionneusement dans le fauteuil roulant. Et nous voilà partis.
Couloir. Couloir. Quelques personnes en blouse blanche. Couloir. Ascenseur. Sueurs froides. Direction les sous-sols. Niveau -5. Terminus, tout le monde descend.
Couloir. D'autres personnes en blouse blanche.
Une question fait irruption dans mon esprit, suffisamment pertinente et peu dangereuse pour que je me permette de la poser à haute voix.
- Pourquoi le Crem n'a pas fait appel à moi plus tôt ?
- Parce que nous ne vous connaissions pas avant ce fameux accident durant lequel vous êtes intervenue. Et tout le monde n'était pas favorable à l'idée de vous faire venir. Vous étiez dans cette école de mutants, vous étiez donc moins accessible, moins susceptible d'être convaincue, également. Et il n'y avait quasiment aucune trace de votre profil psychologique dans les archives, il était donc plus difficile de savoir comment faire pression sur vous. Puis vous avez été capturée par ce Magnéto, et tout est devenu infiniment plus simple. Le mutant Flyer était déjà infiltré là-bas, il n'avait plus qu'à agir au moment opportun.
Je ne réponds rien. L'explication est comme eux, froide et logique.
Porte sécurisée. Vérification des empreintes digitales. De l'empreinte rétinienne.
Accès accordé. Sas de sécurité. D'épaisses portes coulissent en cercle autour de nous, dévoilant progressivement la prochaine étape.
Une longue salle bleu nuit. Devant nous, une allée formée par deux séries de gros cubes vitrés, d'où émane une vive lumière blanche, presque blessante pour les yeux au premier abord. Allée au milieu de laquelle Bergman me pousse, sans un mot.
Certains de ces blocs sont vides. Dans les autres, aucun mobilier non plus, mais des gens. Un par cellule. Car ce sont des cellules. Parce que ces gens sont des mutants. Je le ressens au plus profond de mon être, et le physique particulier de certains d'entre eux ne laisse aucun doute à ce sujet. Je tente de fermer mon esprit à leur présence, mais difficile de ne pas voir l'abattement de certains, la rancœur d'autres, la faiblesse de tous.
Les moins désespérés nous lorgnent indifféremment. Seuls quelques-uns lèvent la tête, vaguement intrigués. Pas un seul n'a la moindre étincelle de vie dans le regard. Mon Dieu, que leur ont-ils fait ?
Après plusieurs mètres parcourus dans le silence, Bergman déclare, sur un ton presque neutre :
- Les spécimens que vous voyez ici sont des récalcitrants. Il n'y a pas eu de nouvelle « recrue » depuis plusieurs jours, il n'y en a donc plus aucun de belliqueux. Mais je peux vous assurer que certains d'entre eux peuvent se montrer particulièrement violents.
- Je vous crois sans peine, grommelé-je entre mes dents.
Un isolement en de telles conditions, avec un peu de patience, a de quoi mater les plus rebelles. Je n'ose imaginer les moyens utilisés pour réduire l'attente…
Partagée entre compassion et révolte, j'essaie de me fermer à la présence de mes infortunés camarades, de ne pas me laisser submerger par une colère impuissante, et garde le regard baissé, mâchoires crispées, poings serrés, mais l'atmosphère est bien trop pesante pour que j'y échappe vraiment.
Nous arrivons enfin au même type de porte sécurisée gardant cette salle. Mêmes vérifications. Même processus d'ouverture. Sauf que celle-ci s'ouvre un univers totalement différent.
Un couloir beige délavé, avec de part et d'autre de très nombreuses portes de la même couleur, un nombre rouge sale peint dessus. Des gens déambulent, des mutants, à n'en pas douter. Certains discutent entre eux, parfois sur le seuil de portes ouvertes, laissant voir une petite pièce toute en longueur, avec, pour autant que je puisse voir, un lit, une télé, une table, une chaise, un coin salle de bain. À l'air assuré et calme de ces mutants-là, ceux-ci se sont rangés du côté du Crem, et bénéficient donc d'un minimum de confort. Mais pourquoi ? Qu'est-ce que ça peut bien leur apporter de servir des gens qui nous haïssent officiellement et ne cherchent que notre éradication ?
Ils nous regardent passer, à peine intrigués par la banalité de cette visite qui ne les concerne pas.
- Les personnes que vous voyez ici font partie d'une unité spéciale. Ce sont nos mercenaires, un soutien tactique dans le conflit. Rejetés, en colère, incompris, perdus, nous utilisons leur désarroi pour les enrôler, les contrôler et les mener à votre destruction.
- Et ils se laissent faire ? Sans rien recevoir en retour ?
- L'unité chargée de les convaincre persuaderait un âne d'utiliser une fourchette pour manger son foin. C'est vous dire son efficacité. Mais nous savons que les discours ne nourrissent pas une foule pour l'éternité. Lorsque nos objectifs seront atteints, nous les guérirons de leur mutanité.
- On ne guérit pas d'être un mutant. C'est dans les gènes, c'est irréversible.
- Depuis le temps que la guerre gronde, croyez-vous qu'ils seraient encore là s'ils n'avaient pas eu la preuve de leur récompense ? rétorque-t-il avec... malice ?
Estomaquée, je ne trouve rien à répondre à cet argument pour le moins pertinent.
Je regarde ces mutants-ci, à présent intriguée. Ont-ils vraiment vu un des leurs être « guéri » ? Une telle solution est-elle vraiment possible, durable ? Toute à mon scepticisme teinté, je dois bien l'avouer, d'un soupçon d'émerveillement incrédule, je manque presque de voir Flyer, un peu à l'écart. Il a l'air... amer ? Mais je n'ai pas le temps de m'attarder là-dessus, nous arrivons déjà à la sortie.
Même sas. Même sécurités. Même tout, en fait. De quoi donner une rapide impression de monotonie. Retour à un couloir blanc sale, qui tourne bientôt à angle droit.
Autre couloir, assez large. Quelques anonymes en blouse blanche. Des portes, blanches, de part et d'autre. Cinquième et dernière porte à droite, protégée par un simple digicode.
32-24-34. Je mémorise machinalement le code, composé avec ostentation.
Autre sas. Un agent de sécurité se lève de derrière son bureau, vient fouiller Bergman, puis se tourne vers moi. Avant que je n'aie pu exprimer quoi que ce soit, le scientifique intervient :
- Non, c'est bon pour elle, elle est déjà sous surveillance.
Le garde me regarde un bref instant, mais ne proteste pas, et nous laisse passer.
Nous entrons dans une salle plongée dans le froid et l'obscurité, à l'exception, au centre, en contrebas, d'une grande cage en verre semblable à celles où sont retenues les recrues récalcitrantes. Des consoles de commande sont dispersées dans la pièce, entourant à quelques mètres de distance le bloc, auquel sont reliés différents câbles et autres tuyaux. Des détails que j'ai reconstruit par la suite. Ce qui a d'abord retenu mon attention, c'est la forme noire qui gisait là-dedans.
À peine ai-je posé les yeux dessus en entrant qu'un malaise monte en moi. Ma mémoire doute, mais mon ressenti est sûr : j'ai déjà été confrontée à cette créature, et pas en d'agréables circonstances. D'apparence humanoïde, pas vraiment liquide, pas vraiment solide, mais certainement pas gazeuse. Comme la vision sous-marine de pétrole lors d'une marée noire. Gluant, inquiétant, répugnant. Une créature qui réagit à notre approche, se rassemblant en une forme plus humaine encore, une ombre sans mains, sans visage. Une ombre vivante, perturbante, malsaine.
Bergman me pousse jusqu'au-devant de la vitre, et au fur et à mesure de notre avance, mon malaise grandit, et se mue en un mélange de peur et de répulsion, avec une teinte de compassion pour cet être enfermé. À à peine un mètre, le scientifique s'arrête, observateur silencieux et attentif. Je me lève, étrangement fascinée, franchis la distance qui me sépare encore de la prisonnière. Rien n'indique son sexe, mais impossible de son tromper quant à son aura, et sa voix, grave et expérimentée, provenant de nulle bouche, conforte mon instinct :
- Alors c'est elle ? Ma « sauveuse » ?
Elle a prononcé ce dernier mot avec un certain dédain. Plus grande que moi, sa tête semble me détailler avec beaucoup d'attention.
- C'est elle, confirme Bergman.
- Vous lui avez dit ?
- Pas encore. Je voulais vous laisser le soin de présenter les choses à votre convenance, la convaincre à votre aise.
Faire partie de cette discussion à la troisième personne est assez singulier, mais je n'en ai pas grand-chose à faire pour le moment. Je fouille ma mémoire pour savoir où j'ai vu cette personne. Elle est assez unique en son genre, et une aura aussi spécifique que la sienne, je m'en souviendrais !
- La convaincre ? Parce que vous pensez qu'elle ne le fera pas ?
- Oh si, elle fera, dussions-nous la forcer. Cependant, sa pleine et entière coopération faciliterait les choses. Malheureusement, elle est à acquérir à chaque nouvelle mission.
- C'est vous qui avez blessé Mystique ! ne puis-je m'empêcher de m'exclamer, percutant enfin.
- Qui est Mystique ? Demande-t-elle.
- Une métamorphe à la peau bleue. Vous avez découvert qu'elle vous espionnait il y a... un mois environ, calculé-je rapidement. Vous l'avez démasquée, vous vous êtes battues, grièvement atteinte au torse, elle s'est enfuie.
- Comment sais-tu tout cela ?
- Je l'ai soignée. Comment aurais-je su sinon ?
J'essaye de rester neutre. Moins je m'impliquerai émotionnellement parlant, mieux je m'en tirerai. Savoir à qui je fais face m'a redonné un peu d'assurance.
- C'est juste. Alors comme ça, elle a survécu ?
Elle a l'air intriguée. Cela signifie-t-il que c'est la première de ses proies qui en réchappe ? Ou est-ce juste pour s'informer ? Faire la conversation ?
- Sa mutation lui donne une endurance et des facultés auto-régénératrices au-dessus de la moyenne. Mais sans mon intervention, elle aurait fini par s'éteindre.
- Je suis surprise que tu aies réussi à la sauver. J'ai suffisamment mérité le surnom de « Sans Merci ».
- Je n'ai pas dit que ça avait été facile, ni que j'en étais sortie sans dommage, marmonné-je.
- C'est vrai.
Elle marque un temps de silence, continuant son inspection, me sondant.
- Mon nom est Raven, lance-t-elle soudainement.
- Sandra.
Elle tique.
- Sandra ? Tu n'as pas mieux ?
- J'ai toujours trouvé que cette habitude des surnoms était très surfaite, sans parler de la qualité en général assez piètre de ces surnoms, lâché-je, toujours neutre.
À mes mots, elle augmente sa carrure de façon significative, se rapproche au maximum de la vitre, se faisant menaçante, et le ton de sa voix, dangereux.
Instinctivement, je recule d'un pas. J'ai trop fait face à une armoire à glace pour ne pas prendre cette précaution inutile, à peine rassurante, mais inévitable.
- Serais-tu en train de critiquer mon nom ?
- Non, je dis juste que se trouver un autre nom, c'est pas mon truc. Vivre sa mutanité en se cachant sous l'étendard d'un surnom, c'est dénaturer l'existence en elle-même, c'est une caricature à laquelle je ne veux pas m'adonner.
Sa stature se fait plus pensive, revient à ce qu'elle était.
- Ça se tient. Mais ils ont bien dû t'en donner un, là d'où tu viens ?
Ma curiosité piquée par cette étrange priorité de me trouver un de ces sobriquets ridicules, je m'apprête à répondre « Non », lorsqu'un souvenir vient tempérer ce réflexe, sa douceur éveillant une mélancolie que j'étouffe rapidement. Je dois garder la tête froide.
- Ils ont essayé. Un seul a vaguement réussi.
- Et ? me presse-t-elle, alors que je me taisais, par nostalgie, par réluctance.
- Lelahel. Un ange guérisseur, porteur de l'harmonie avec soi et avec les autres, et d'amour. Il ne me correspond pas vraiment.
- Lelahel, murmure-t-elle, songeuse. Ainsi soit-il.
- Je suppose que j'ai pas le choix, soupiré-je.
- Pas vraiment, non, répond-elle avec un rien d'indifférence hautaine.
- Bon, après tous ces préliminaires, puis-je enfin savoir pourquoi je suis là ?
Je n'ai à strictement parler pas grand-chose à faire de mon temps, puisque je suis captive. Ça ne m'empêche pas d'avoir l'impression de le gaspiller en babillages et allées et venues sans fin. Sans compter que ma simple robe de chambre commence à être insuffisante contre le froid qui règne ici.
Elle marque un temps de silence. Ma petite insolence a l'air de l'amuser. Je frissonne.
- Tu as peur ? demande-t-elle. Je t'impressionne ?
À son ton, l'idée ne lui déplaît pas.
- Je n'ai aucune raison d'avoir peur, répliqué-je. Mais une température basse est une bonne raison de grelotter.
- Si tu le dis. Je ne sens pas le froid.
- Tant mieux pour vous.
- Il est cependant nécessaire à ma survie. Je ne suis pas au meilleur de ma forme, vois-tu, et sans ce froid, je ne serais pas plus vivante que de la simple boue. J'ai besoin que tu me ramènes à mon plein potentiel. Tu me vois là avec une apparence tout juste humaine. Lorsque tu m'auras soignée, tu ne verras plus la différence avec un véritable être humain.
Une autre métamorphe, donc.
- Et qu'est-ce qui vous fait dire que je vais vous aider ?
- Tu l'as bien fait pour le professeur Bergman.
- Oui, mais il était quasiment mort, et en guise d'argument, un éminent scientifique a été exécuté sous mes yeux.
- Et la mort d'un seul homme te suffit ?
Surprise par cette question, je mets un instant à trouver une réponse.
- Quoi, ça ne devrait pas ?
- Si tu savais tout ce qui est en jeu, peut-être pas.
- Et comme je ne sais pas, quelle différence est-ce que ça fait ?
- La différence est que tu es impliquée dans cette histoire, maintenant. Si tu es impliquée, tu dois prendre parti.
- Et je suppose que mon choix de t'aider ou non décidera de tout. Et comme, de toutes manières, je le ferai, de gré ou de force, on revient à la même question : quelle différence est-ce que ça fait ?
- Tu es têtue, hein ?
Son ton s'est fait condescendant.
- On se moque du résultat puisque, comme tu l'as dit, il sera le même dans les deux cas. Ce qui importe, c'est justement que tu le fasses de ton plein gré ou non. C'est ça qui va montrer de quel côté tu te places dans la guerre qui se prépare.
- Et si je ne veux pas y prendre part ? Si je ne veux pas m'impliquer ?
- Oh, mais tu n'auras pas le choix. Tu es une mutante, tôt ou tard, tu seras obligée de choisir : pour, ou contre tes frères mutants ? Pour ou contre les homo sapiens, qui cherchent à nous détruire ?
- Tout n'est pas blanc ou noir. Vous faites de la situation un tableau manichéen où il n'y a pas de place pour ceux qui n'appartiennent pas à vos catégories.
- Tout a commencé par les humains et leur peur de l'inconnu, leur peur de découvrir qu'ils ne sont plus les êtres suprêmes. Nous autres mutants n'avons fait que réagir.
- Avec autant d'extrémisme qu'eux ! Vous placez votre mutation au-dessus de tout, vous en faites votre fierté absolue, jusqu'à oublier toute compréhension, tout respect pour ceux qui ne pensent pas comme vous, pour tous ceux qui ne sont pas comme vous. Vous vous réclamez mutants, mais vous ne réagissez pas mieux que ces humains dont nous sommes issus !
Elle gronde de colère et, avant que je comprenne ce qui se passe, prend une impulsion, tel l'élastique d'un lance-pierre, et vient frapper le verre avec la violence du tonnerre. Le choc de la surprise, du bruit, de la brusque montée d'adrénaline et de peur me font retomber dans le fauteuil roulant, le bras relevé en une vaine et inutile protection.
Raven frémit de colère, l'exsude avec une telle intensité que la peur ne me quitte pas, bénissant la vitre de sa protection.
- Ne m'insulte pas ! hurle-t-elle. Comment oses-tu insulter ta propre espèce !
- Parce que je m'efforce de rester objective, contrairement à tous ceux qui ont commencé et perpétuent les hostilités entre humains et mutants, parviens-je à rétorquer, reprenant peu à peu mes esprits.
- C'est avec des gens comme toi que les choses restent ce qu'elles sont ! C'est à cause de gens comme toi que les mutants se font réprimer en plein jour sans que personne ne bouge un doigt ! crache-t-elle.
- C'est avec des gens comme moi qu'on évite les bains de sang inutiles ! …
J'allais continuer, mais Raven avait commencé à s'affaisser, dégouline, comme essoufflée. Je n'ai pas le temps de continuer la phrase que je n'avais pas commencée, ni de demander si « ça va ? », qu'elle articule, par à-coups, la respiration sifflante, la voix déformée, vacillante :
- Et c'est à cause de toi que ta chère école verra couler le sang de ses élèves jusqu'à leur dernière goutte si tu ne fais rien !
Je mets un temps à donner un sens à cette suite de mots. Un temps qui me semble infini. En y réfléchissant, je sais que je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir la bouche pour demander des explications.
Dans un réflexe, je commence à me lever, prête à parler, mais Bergman, sortant de son mutisme inactif, me rassied d'une ferme pression de la main sur l'épaule, l'autre commençant à manœuvrer le fauteuil vers la sortie. Encore abasourdie, je ne pense même pas à protester, rien, pas un mot. Je note incidemment que des types s'agitent derrière leurs consoles, un ou deux marchent rapidement vers la cage de Raven. Une alarme résonne sans doute.
Nous sortons. Passons par le sas et devant le garde. Couloir. Quelques pas.
Personne alentours. Bergman s'arrête, vient se poster devant moi, les mains posées sur les accoudoirs du fauteuil.
- Vous aurez compris qu'il n'est pas nécessaire de parler de tout ceci, à qui que ce soit.
Je ne peux que hocher la tête, lorsqu'un fulgurant éclair de lucidité me fait soulever un point d'une évidence qui aurait dû me frapper plus tôt :
- C'est elle, le projet confidentiel qui a fait que j'ai dû vous soigner, non ?
- C'est elle, confirme le scientifique, me détaillant avec une attention telle que j'ai du mal à ne pas le regarder dans les yeux.
Après de longues secondes, il se redresse, fait quelques pas, et poursuit :
- J'espère que vous avez bien noté le code d'accès. Vous avez l'autorisation de revenir dans cette salle autant de fois qu'il vous faudra pour procéder aux soins du mutant Raven. Nous vous y encourageons, en fait.
Je dois avoir l'air un peu éberluée, car il ajoute :
- Pour autant que nous en savons, ses jours ne sont pas en danger. Vous êtes encore fragile de la guérison dont vous m'avez fait bénéficier. Nous jugeons inutile de vous imposer un rythme qui risquerait d'être dangereux pour la réussite de nos objectifs.
La froide logique du raisonnement me rappelle que, oui, j'ai affaire à des scientifiques. Je ne peux que hocher une nouvelle fois la tête, il n'y a pas d'autre réponse.
Bergman revient se placer derrière moi, et nous reprenons notre route. En silence. Silence que j'ose enfin rompre lorsque nous atteignons le sas derrière lequel se trouve la caserne des mutants mercenaires.
- Qu'est-ce qui est arrivé à Raven ? Je veux dire, juste là, dans la salle. La colère semble l'avoir vidée de son énergie.
- C'est ce qui s'est passé. Elle a produit un trop grand effort en frappant la vitre avec tant de violence. Ses jours ne lui sont pas comptés, il n'en reste pas moins qu'elle est excessivement faible. Plus elle est faible, moins elle parvient à garder une consistance solide et unie, ni à parler. Dans ses moins bons jours, nous n'arrivons à obtenir d'elle que des sons inarticulés. Mais cette espèce de boue noire dont est constitué son corps a une structure moléculaire extrêmement instable, rendant son analyse quasiment impossible. Sans données, nous ne pouvons pas remédier à sa situation.
Nous avons passé le sas. Nous sommes dans le dortoir. J'aperçois Flyer, qui fait un pas vers nous, comme s'il ne guettait que notre retour. Il ne va pas plus loin, un air déçu, mais soumis, sur le visage. Un peu effrayé, aussi. Je me contorsionne pour lever les yeux vers Bergman, qui baisse la tête vers moi, interrogateur. Je regarde de nouveau devant moi, avec la certitude que le soudain arrêt du mouchard est de son fait. La question est : pourquoi ?
Me doutant bien que ce n'est pas le genre de question à poser à voix haute, je continue la conversation là où nous en étions restés.
- Si vous ne pouvez pas l'aider, pourquoi dépenser toute cette énergie à la garder en vie ?
- Vous pensez donc que nous considérons tous nos collaborateurs comme des éléments dont on peut se dispenser aisément ? demande-t-il avec la même malice que lors de notre précédent passage dans cette section.
- Euh, je n'ai pas dit... Je me doute bien que vous devez avoir plus d'un espion à votre solde, mais depuis le peu de temps que je suis là, j'ai appris à ne plus avoir de certitudes quant à vos conceptions.
J'avoue, j'ai un peu perdu pied au début. Ça a l'air de l'amuser. Nous passons par le second sas. Entrons dans la prison de mes congénères.
- Le fait est que très peu de personnes ici sont réellement indispensables. Raven en fait partie, dans la mesure où c'est une icône très précieuse, en plus d'être un sujet particulièrement intéressant.
- Une icône ? reprends-je, intriguée.
- En effet. Voyez-vous, c'est la première et la seule à avoir été guérie de sa mutanité.
Aurais-je été en train de marcher, je me serais arrêtée. Je murmure, suffisamment fort pour que lui seul entende :
- Je ne veux pas dire, mais, ça n'a pas été un peu un échec ?
Je le sens se tendre dans mon dos. Un scientifique n'aime pas les échecs.
- Un échec partiel, corrige-t-il avec un mélange d'acidité et de condescendance. Nous lui avons donné plusieurs médicaments, chacun ayant une durée effective de plus en plus longue. La drogue définitive n'est pas encore au point, mais l'organisme du mutant Raven avait développé une accoutumance au produit, une accoutumance qu'il aurait été dangereux pour elle d'alimenter. Son état s'est dégradé sous les effets du manque, puis s'est stabilisé à un niveau acceptable lorsque sa désintoxication s'est terminée.
Nous sortons du sas. Couloir. Quelques personnes en blouse blanche.
- Que s'est-il passé pour qu'elle se retrouve dans cet état-là ?
- Nous avions estimé qu'elle pouvait repartir sur une simple mission de routine. Malheureusement, elle a été démasquée suite à un accident des plus importuns. Toujours est-il qu'un stupide garde sécurité a jugé bon d'user de son Taser avec un peu trop de zèle.
Ascenseur. Direction le niveau +3. Sueurs froides. Couloir.
- Comment avez-vous fait pour la récupérer ?
- Nous avons des éléments infiltrés un peu partout, répond-il d'un air négligent.
Couloir. D'autres personnes en blouse blanche.
- Au risque de me répéter, j'ose espérer que vous avez compris à quel point il est important que vous gardiez tout ceci pour vous. Pour tous les autres mutants de ce bâtiment, Raven a été guérie de sa mutanité et est repartie chez elle vivre une vie normale d'être humain normal. Si par hasard nous apprenons que la moindre information allant à l'encontre de cette histoire leur est parvenue, nous saurons que vous êtes la source de cette fuite, et soyez assurée que tout notre savoir en matière de mutants sera mis à contribution pour vous faire prendre pleine conscience de la gravité de votre erreur.
Bien. Me voilà prévenue.
Couloir. Ma chambre. Bergman m'amène jusqu'à mon lit, dont les draps ont été changés. Je me lève pendant qu'il repart, sans plus attendre, en lançant :
- N'oubliez pas que vous pouvez prendre tout le temps dont vous aurez besoin. Mais sachez ne pas trop en profiter, notre patience a des limites. Si vous avez besoin de quelque chose, vous avez un interrupteur au chevet de votre lit.
- Attendez ! m'exclame-je alors qu'il franchit le seuil. Comment je vais faire pour retourner voir Raven ? Les sas requièrent les empreintes digitales et rétiniennes !
- Pour qui nous prenez-vous ? Nous avons déjà entré les vôtres dans notre système, lâche-t-il en tournant à peine la tête.
- Ah, d'accord, fais-je à la porte qui se ferme.
Je reste un moment debout, là, sans trop savoir quoi faire, digérant tout ce qui vient de se passer, sans trop savoir par où commencer. Une douche serait pas mal.
