Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !
Attention, en fonction des chapitres, il peut y avoir des mentions de violences sur mineur, ou de la description de violences, pas forcément très prononcées, mais le rating n'est pas anodin. Vous voilà prévenus :)
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Un bureau. Sobre, classique, à la fois confortable et intimidant pour l'étranger. Après avoir paraphé un dernier formulaire, Cyril Ménestiot pousse un soupir en se laissant aller dans son fauteuil. Certes, la paperasse est inévitable, mais qu'est-ce qu'elle est fastidieuse !
Quelques secondes pour savourer cette inactivité, puis il sort du tiroir le plus bas de son bureau une bouteille d'un bon scotch et deux verres, qu'il remplit d'une dose généreuse. Il se lève, prend un des deux verres, et se dirige vers la cheminée ancienne où brûle paisiblement un faux feu. Un petit caprice de sa part lorsqu'il a fait construire le bâtiment. Il avait toujours rêvé d'avoir un tel âtre dans son bureau, quand il serait grand.
Le faux feu, c'est pour les facilités d'entretien, et éviter d'avoir à nourrir un véritable foyer.
Il reste de longues minutes, là, sans bouger, à songer. Deux coups secs frappés à sa porte, un « Entrez » prononcé machinalement, et Max Bergman fait son entrée. Il l'attendait. Dans une invite silencieuse, Ménestiot indique le verre resté sur le bureau. Le scientifique ne se fait pas prier, puis vient se poster de l'autre côté de la cheminée. Ils restent quelques temps comme ça, sans bouger, sans parler. Finalement, le directeur du Crem déclare doucement :
- Alors, qu'est-ce que cette rencontre a donné ?
- La gamine le fera, comme prévu.
- Qu'est-ce qui vous le fait dire ?
- Elle s'est inquiétée de ne pas pouvoir passer les sas de sécurité.
- Bien.
D'un geste, Ménestiot convie son hôte à s'asseoir avec lui dans les fauteuils disposés judicieusement devant l'âtre. Après un court silence, Bergman prend la parole, l'air de rien :
- Qu'est-ce que vous comptez faire d'elle par la suite ?
- Vous pensez à l'une des deux en particulier ?
- Non, à moins que vous n'ayez besoin de spécifier.
- Hm. La garder à notre service, jusqu'à ce qu'elle se trouve être inutile, ou nous nuise.
- Et ensuite ?
- Oh, eh bien, rien d'extraordinaire. Si nous ne parvenons pas à la faire rentrer dans le droit chemin, nous l'en écarterons définitivement.
- Dommage. L'une comme l'autre sont des sujets particulièrement passionnants, regrette Bergman.
- Est-ce le scientifique qui parle, ou le marionnettiste ? s'amuse Ménestiot.
- Vous savez aussi bien que moi que l'un et l'autre sont intrinsèquement liés. D'ailleurs, au passage, il faudra nous attendre à quelques petits entretiens avec le mutant Raven.
- Des soucis dans sa détermination ?
- Pas encore. Mais il est inévitable qu'elle et le mutant Lelahel opposeront de nouveau leurs conceptions. Le mutant Lelahel ne manque pas d'esprit, elle pourrait bien menacer l'équilibre des convictions que nous avons insufflées chez le mutant Raven.
- Nous voilà prévenus. « Le mutant Lelahel » ? reprend le directeur, intrigué.
- La gamine guérisseuse. Apparemment, c'est ainsi qu'elle était nommée là d'où elle vient.
- Voilà qui est peu commun, commente Ménestiot avec détachement. Ça change des autres.
- En effet.
Le silence revient, ouaté. Tous deux sirotent leur scotch tranquillement, prenant le temps de savourer un peu de repos, avant que ne commencent les choses sérieuses.
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J'aimerais bien retarder ma première visite en solo à Raven. J'avoue avoir essayé. Long bain, repas copieux, repos prolongé. Mais d'un autre côté, plus tôt je m'y mettrai, plus tôt je partirai. J'ai donc assaisonné le tout de ces fameuses pilules qui « aident à retrouver vos forces plus rapidement ». Je me prépare donc à rouler vers ma nouvelle mission. Oui, « rouler ». La hiérarchie a estimé (à juste titre, et à mon grand regret) que circuler sur roues était moins douloureux que sur trois jambes, favorisant mon endurance. C'est la conclusion qui s'impose à tous ceux qui n'ont jamais eu à y avoir recours, ou même simplement se poser la question. Enfin bref. C'est pas comme si j'étais en position de discuter.
Toujours est-il qu'au moment où je m'apprête à quitter mes quartiers, plusieurs coups consécutifs sont frappés à ma porte, et Flyer entre sans autre forme de politesse.
Assez surprise par sa visite, je n'ai pas le temps d'en demander l'objet qu'il me demande :
- Tu allais voir Raven, hein ?
Comment sait-il ? Quoi qu'il en soit, pas envie de bafouer l'ordre de Bergman. Je les ai déjà bien trop vus, tous.
- Non, j'allais aux toilettes, répliqué-je. Passionnant, hein ?
- Comment va-t-elle ? poursuit-il, sans s'en formaliser.
- Est-ce que tu écoutes seulement quand les gens te parlent ? Ou tu fais juste semblant ? À moins que tu ne comprennes pas le sens implicite de certaines phrases. En l'occurrence, je tentais…
- Arrête ça, tu veux ? me coupe-t-il. Pas la peine de me baratiner. Je sais que Raven est toujours là, je sais qu'elle ne va pas bien, mais ils ne veulent pas me laisser la voir.
- Je ne sais pas qui ils t'ont interdit de voir, mais ça m'est bien égal. J'ai suffisamment de soucis comme ça.
- Arrête je te dis ! Raven est ma sœur ! Pas la peine de me sortir ce jeu-là.
J'avoue que ça me coupe le sifflet. Du coup, ça explique plusieurs choses. Mais il ne me laisse pas le temps d'aller plus loin dans ma réflexion.
- Alors ? Comment va-t-elle ?
Un regard vers la caméra de surveillance, dans le coin. Oh, et puis zut. S'il mentait, des gorilles seraient déjà là à empêcher cette discussion d'aller plus loin.
- Je n'ai pas pu l'ausculter à ma manière. Quand je l'ai vue, nous n'avons fait que discuté, et, à cause de... certaines circonstances, ça l'a laissée affaiblie. C'est tout ce que je sais.
- Quelles circonstances ?
Je soupire, le détaille avec un peu plus d'attention. Il a l'air inquiet, stressé. Et il le communique facilement. En lui répondant, je vais m'asseoir dans la chaise roulante, histoire de garder mon calme.
- On s'est disputées, et elle a dépensé trop d'énergie dans une démonstration de sa colère.
- Vous vous êtes disputées ? À propos de quoi ?
- Tu sais que tu es chiant à poser toutes ces questions ?
- Ce n'est pas en évitant d'y répondre que tu t'en sortiras le mieux, rétorque-t-il.
- Et ce n'est pas en me prenant à la gorge comme ça que tu auras facilement tes réponses ! Lâche-moi un peu, tu veux ?!
Il soupire à son tour, retenant visiblement une réplique mordante, tâchant de se calmer. Il tient quelques secondes avant de reprendre, à voix basse :
- Alors ?
- On s'est disputées sur l'engagement dans la guerre entre humains et mutants, quoi d'autre ?
- Ouais, sur ce genre de sujet, elle s'emporte vite, admet-il.
Je retiens une mimique éloquente. Sinon, on n'y arrivera jamais. Avant que le silence ne s'installe trop, je lance :
- Tu voulais savoir autre chose, ou je peux y aller ?
- Sincèrement, tu crois qu'elle va s'en sortir ? interroge-t-il, ignorant ma question, sans doute inconsciemment.
J'hésite une fraction de seconde. Je quitte ma brusquerie.
- Je ne pourrais pas te le dire tant que je ne l'aurais pas examinée, Flyer.
- Ouais, c'est pas faux, reconnaît-il. Dis, je peux te demander quelque chose ?
- Vas-y toujours, fais-je, un peu interloquée.
- Voilà, ma sœur a toujours détesté ses pouvoirs, depuis toute petite. Elle détestait devoir se cacher, devoir modifier tout le temps son apparence pour avoir l'air d'un humain normal. C'était difficile pour elle, tu comprends ? À chaque fois qu'elle relâchait son attention, ça se voyait tout de suite, et on devait changer de ville, changer de famille. Elle détestait savoir qu'elle était la raison de l'instabilité de notre vie. Tu ne peux même pas imaginer l'état dans lequel ça la mettait, savoir que la seule raison qui faisait qu'on ne recevait pas d'amour de nos parents, même adoptifs, c'était elle.
Oh non, je n'imagine pas. Je sais.
- Elle y pouvait rien, pourtant. C'est ce que je lui répétais tout le temps : « Grande sœur, c'est pas ta faute tout ça ! C'est pas ta faute si t'es pas une mutante ! ». J'ai mis longtemps à comprendre que ça ne faisait que la déprimer encore plus. Parce qu'elle ne pouvait rien y faire. Absolument rien. Elle a toujours été très forte, tu sais ? Elle m'a toujours protégé. Elle m'a toujours remonté le moral quand ça allait pas, même quand ça allait pas pour elle. Elle a toujours pris les choses en main, elle a toujours tout géré, pour m'éviter les responsabilités écrasantes. Elle est mon aînée, tu comprends ? Elle était la plus âgée, alors, pour elle, c'est elle qui devait prendre soin de nous. Parce que pour elle, c'était le seul moyen de racheter l'erreur de la nature qu'elle pensait être.
- C'est pour ça que vous vous êtes engagés chez Ménestiot ? continue-je doucement. Parce qu'elle espérait devenir enfin « normale » ?
- Ouais, renifle-t-il en recomposant l'attitude qu'il avait perdue au cours de son récit. Moi je m'en foutais, mais c'était important pour elle, alors je l'ai suivie. À travers toutes les épreuves. J'étais là quand elle avait peur que les médicaments ne marchent pas, j'étais là quand elle était en manque, j'étais là quand elle a dû faire sa désintox, j'étais là quand il a fallu la ramasser à la petite cuiller quand elle revenue de sa mission. J'étais tout le temps là, mais depuis son retour à la base, ils ne veulent plus me laisser la voir. Alors c'est pour ça que je voulais te demander : je me fous ce que ça prendra, mais je veux ma sœur en bonne santé, mutante ou humaine, mais en bonne santé, qu'on puisse enfin partir d'ici et avoir une vie stable !
Je ne peux pas dire que son histoire ne m'a pas touchée. Mais je ne peux pas me laisser attendrir comme ça ! Pas de la part d'un gars qui m'a assommée et enlevée. Pas avec tout ce qui me tombe sur le coin du nez en ce moment. Pas dans ce contexte de froideur et d'insécurité. Se laisser aller serait une faiblesse dont je ne pourrais peut-être pas me relever. Et au train où vont les choses, c'est quelque chose que je ne peux pas me permettre. Qui sait ce qui m'attend encore ?
Je regarde Flyer avec compassion. Je n'aime pas ce que vais lui dire, mais pour son bien aussi bien que le mien, je ne peux pas faire autrement.
- Je comprends où tu veux en venir, crois-moi. Mais je ne peux pas faire ce que tu me demandes. Laisse-moi m'expliquer ! fais-je, un peu plus ferme, alors qu'il cherche à m'interrompre. Déjà, c'est bien beau de rêver d'une vie stable, mais c'est pas réalisable. On est des mutants, Flyer. Si la paix entre humains et mutants se révèle être possible, il y a peu de chances que ce soit de notre vivant, tu seras d'accord là-dessus. Et il ne faut pas oublier que j'ai Bergman et Ménestiot sur le dos, moi. Si je ne leur donne pas ce qu'ils veulent, ils auront ma peau ! Sans vouloir t'offenser, face à eux, tu ne fais pas le poids.
- Et tu vas céder sous la menace, tu vas baisser l'échine, juste parce qu'ils sont plus forts ?!
Il réussit presque avec succès à contenir sa colère, si ce n'est que son effort, louable, s'entend.
- Ça me semble une bonne raison, oui, agrée-je.
Moins attendu, cet aveu semble l'atterrer.
- Non... murmure-t-il. Non... Les gentils font toujours ce qui est bien et juste, peu importe le prix ! Tu as été capturée par Magnéto, j'ai dû te capturer pour le Crem, tu dois forcément venir du camp des gentils !
- Il n'y a pas vraiment de gentils et de méchants, Flyer, déclaré-je doucement. D'autant plus que chaque camp se considère comme étant les gentils, et voit les autres comme les méchants, mais passons. On n'est pas tous capables de faire des sacrifices héroïques. C'est dans la nature humaine aussi bien que mutante : quand vient le danger, la majorité des gens pense d'abord à sauver ses fesses. Je suis de ceux-là, Flyer.
- Mais... c'est lâche ! C'est... c'est affreusement lâche ! crie-t-il, gamin désillusionné au bord des larmes.
- Je n'ai jamais dit que j'étais courageuse ou brave, murmuré-je, presque désolée pour lui.
- Oh, comme c'est choupinou. Bien, Messieurs, si vous voulez bien ramener le mutant Flyer dans la zone qui lui réservée…
Flyer et moi sursautons d'un même bond, et tournons notre regard avec un bel ensemble vers la porte, où se tient Bergman, tandis que les deux gorilles que sont les « Messieurs » susnommés viennent encadrer puis saisissent mon interlocuteur par les épaules, et l'emmènent au-dehors, malgré ses vives protestations. Bergman referme la porte derrière eux, attend que les éclats de voix s'éteignent, et se tourne vers moi.
- J'espère que vous avez apprécié cette petite discussion avec votre congénère, parce que vous n'êtes pas prête de le revoir.
- Qu'allez-vous lui faire ? fais-je, à la fois inquiète pour Flyer et pour moi.
Il laisse planer un petit silence, me laissant mariner à dessein.
- Rien. Pour le moment du moins. Il fait partie d'un programme particulier, il peut encore nous être utile. Mais vous vous apprêtiez à sortir, je crois.
Il jette alors un sac à dos foncé dans ma direction, que j'attrape machinalement. Distraite comme je l'étais par son intervention, je n'avais pas remarqué qu'il l'avait à la main en entrant. Incertaine, je lève les yeux vers lui.
- Ouvrez-le, m'invite-t-il, appuyant ses mots par un geste de la tête.
J'obtempère. Pour y trouver un ensemble de survêtement gris et des sous-vêtements, opportunément à ma taille.
- Si vous devez déambuler dans nos murs, cette tenue sera plus appropriée, commente-t-il. Je vous donne deux minutes pour vous changer, après quoi je vous accompagnerai pour votre examen du mutant Raven.
Il sort sans plus de cérémonie. Je reste quelques secondes abasourdie, avant d'obéir. Lorsqu'un type comme lui dit « deux minutes », ce n'est en général pas une figure de style.
Et en effet, pour autant que je puisse en juger, il frappe et entre deux minutes plus tard, alors que je finis d'enfiler le T-shirt, gris également. Bergman reste sur le seuil et, avant qu'il ne puisse me reprocher mon retard, je lance en m'emparant du sweater :
- J'arrive.
Il soupire et s'avance dans la chambre, sans doute pour se placer derrière le fauteuil roulant. Sans doute, car, à peine est-il au milieu de la pièce qu'un soldat marine arrive en courant, arme dans les bras, et s'exclame :
- Professeur, vite, activation provisoire du code noir !
- Où ça ?
- Salle B221, monsieur.
- Nous arrivons, conclut Bergman.
Le soldat repart. Le scientifique se tourne vers moi, impérieux.
- Vous, asseyez-vous. Changement de programme.
L'autorité qu'il dégage est telle que je me plie à son ordre sans y penser. A peine suis-je assise qu'il fait avancer le fauteuil au pas de charge, et ce n'est qu'une fois dans le couloir que je pense à demander :
- Excusez-moi mais... qu'est-ce que le code noir ?
- Cela signifie qu'un des deux dirigeants du Centre de Recherches est brutalement empêché de poursuivre l'exercice de ses fonctions, et que le deuxième doit prendre la relève. En l'occurrence, moi.
Pourquoi ne suis-je qu'à peine surprise de cette dernière nouvelle ?
- Oh. Et pourquoi provisoire ?
- Parce qu'on a encore une chance d'inverser la tendance. Et c'est là que vous intervenez.
Une fois de plus, une fois de moins... Enfin, nous arrivons rapidement devant une salle gardée par le même militaire venu nous avertir. Il nous fait entrer, et tout me saute confusément au visage.
Une table. Trois chaises. Deux gorilles. Un autre militaire. Et Ménestiot. Tout juste conscient, allongé sur la table, tout le côté droit du visage en sang, une plaie dans le cou obstruée par la main du soldat. Il n'en faut pas plus pour comprendre. Je prends les commandes de mon fauteuil, et vais me placer à la tête du directeur, de l'autre côté de la table, tandis que j'entends Bergman questionner :
- Que s'est-il passé ?
- On en était à la dernière phase des interrogatoires du mutant rebelle Fafnir, monsieur. Ça a dérapé, et il a attaqué monsieur le directeur.
- Imbéciles ! Comment avez-vous pu laisser se produire une chose pareille !
- Les résultats des tests montraient qu'il n'était plus en mesure de résister, monsieur, s'excuse un gorille.
- Nous discuterons de ça plus tard, grogne son supérieur. Maintenant bouclez-la, la tâche de la mutante ne peut s'effectuer que dans le calme.
Je remercie silencieusement Bergman d'un hochement du chef, tandis que je finis d'examiner les blessures de Ménestiot. Je pose une main sur sa tempe intacte, l'autre sur la partie du cou que je peux atteindre. Le constat était de toutes façons évident : je n'ai pas beaucoup de temps, et lui non plus.
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Froid. Tout est en rouge et gris. Distance. La rigueur glaciale d'un homme qui s'est élevé seul dans sa hautaine tour d'ivoire. Tout est désolé, abandonné, rejeté. Tout est contrôlé, surveillé, indésirable. Un frisson me traverse l'échine. Une peur instinctive.
Fuir. Maintenant. Une peur que je dois combattre, sans quoi Ménestiot y passera, et moi avec, sans aucun doute.
Des ombres surgissent, retracent le passé. Découverte très tôt de l'existence des mutants, en la personne de son propre frère. Haine. Mépris. Terreur. Incompréhension.
Comment son cadet peut-il faire pousser des roses en plein cœur de l'hiver ? À partir de... rien ! Il est de mauvaise humeur. Il fait grandir une plante carnivore qui le poursuit. Il a fait une bêtise. Il achète ses parents avec un bouquet. Ses propres parents. Des gens de bonne éducation, des gens des science. Comment font-il, pourquoi font-ils comme si tout cela était normal ? Normal ! C'était une erreur de la nature ! Il contredisait toutes les lois érigées de tous temps, il n'avait rien en commun avec personne, il n'avait rien de « normal » !
Mes impressions se mélangent aux souvenirs de Ménestiot. Je ressens viscéralement cette haine et j'en suis la cible. C'est pas bon. C'est pas bon du tout. Je lutte. Pour rester. Contre mes instincts. Je ne suis pas là pour reculer !
Internat. Longues études poussées. Montée dans la hiérarchie. Travaillait dur, impitoyable envers les autres aussi bien qu'envers lui-même. Tout pour que les mutants périssent, tous, jusqu'au dernier. La nature devait être parfaite de nouveau.
Froid. Tout est désertique, inhospitalier, glacé. Je me sens observée, attentivement, sévèrement. Comme une intruse. Ce que je suis, techniquement. Tout me conforte dans mon intention de ne pas m'attarder.
Je déploie d'abord un champ d'énergie reconstituant les différents vaisseaux touchés, afin de stopper l'hémorragie, limiter les dommages et constater l'étendue des dégâts. Je commence à reconstruire les tissus. Une résistance, d'abord faible, s'évanouit, avec réluctance. Mais elle reste tapie, tout près, méfiante, prête à bondir. Je tente de l'ignorer, sans grand succès, mais parviens tout de même à me focaliser sur ma tâche.
C'est plus ardu qu'il n'y paraît. Mais j'y arrive, tout doucement, sous ce regard sévère. Je régénère la peau du cou. Le plus dur est fait.
Je m'attelle au visage. La tension augmente, se fait plus menaçante. Je repense à la première fois où j'ai rencontré Ménestiot. À sa parfaite impeccabilité. Son frère, à traîner souvent dehors, était régulièrement peu présentable.
Remontrance de la part du directeur qui a saisi ma pensée. Ils n'étaient pas frères. Même pas congénères. À peine deux êtres vivants partageant le même toit.
Un grondement impatient. J'efface peu à peu les plaies sanguinolentes. Je fais de mon mieux pour rétablir l'épiderme aussi irréprochablement que possible. Une cicatrice ne le rendrait que plus hargneux dans son combat contre les miens. Et puis, il n'a pas besoin d'une balafre, le pauvre.
J'ai terminé. Un dernier coup d'œil pour vérifier que tout est bien arrangé. Je ressors, à la satisfaction évidente de mon hôte.
Je m'affaisse en arrière dans mon fauteuil, le souffle court, tremblante. Je n'étais vraiment pas bienvenue pour Ménestiot, l'atmosphère en était malsaine, étouffante.
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Le soldat qui pressait la plaie dans le cou de son supérieur s'écarte de lui, incertain, pour découvrir à la stupéfaction de tous la peau, neuve. Tous, sauf Bergman, un sourire triomphateur aux lèvres, infatué de sa dernière trouvaille. Tous les regards se fixent sur Ménestiot, immobile, comme endormi, peut-être un peu trop pâle. Elle n'a pas pris le risque de régénérer le sang perdu. Ce n'était pas indispensable, et il lui reste la guérison de Raven à accomplir.
Quelques secondes, et il ouvre les yeux, tranquillement. Puis il semble se rappeler la situation, et il se redresse brusquement, la main portée au côté droit du visage, tâtonnant, cherchant les traces de sa blessure, ne trouvant que les taches de sang encore frais. Quelques autres secondes et un signe de tête de Bergman plus tard, il se tourne vers la guérisseuse avec une violence d'autant plus alarmante qu'elle est extrêmement calme et maîtrisée.
Il descend lentement de la table. Il a capturé son regard. Il s'avance.
- Vous. Que m'avez-vous fait ? gronde-t-il.
Elle ne peut que reculer, machinalement, littéralement hypnotisée, complètement pétrifiée de terreur, à la fois plongée dans le cauchemar glacé de l'intériorité de ces yeux sombres et fixée dans le monde réel à ce même regard empli d'une rage haineuse au-delà de toute description. En cet instant, elle cristallise toute sa sainte horreur des mutants, poussée à l'extrême.
- Comment avez-vous osé ? demande-t-il à peine plus haut.
Tous notent qu'il n'y a pas de vraie interrogation dans ses mots. Juste les prémisses de son explosion, proche, inévitable.
- QUE M'AVEZ-VOUS FAIT ?! hurle-t-il, le faciès tordu par une fureur à la limite de la démence.
Il a accompagné ses paroles d'un explosif crochet droit qui la percute avec tant de force qu'elle bascule avec son fauteuil. Aussitôt, les deux gorilles bondissent pour l'empêcher d'aller plus loin. Ils ne sont pas à son service depuis longtemps, mais les plus anciens les ont prévenus contre ce genre d'accès chez leur employeur : ils sont d'autant plus virulents qu'ils sont rares. Avec leur carrure, ils n'ont aucun mal à le contenir et l'emmener hors de la salle, tandis que les soldats s'occupent de la mutante.
Malgré tous leurs efforts, elle reste tétanisée, presque catatonique. Jusqu'à ce que Bergman se penche et lui secoue l'épaule. Elle se roule immédiatement en boule, tremblante. Les militaires considèrent cette évolution d'un air dubitatif, mais le scientifique ne s'arrête pas là.
- Allons, reprenez-vous, ordonne-t-il durement. Vous avez accompli votre travail, ça a mal tourné, c'est passé, maintenant, reprenez-vous.
À la surprise des deux autres, cela semble faire son effet. Elle risque d'abord un coup d'œil inquiet alentours, puis relâche un peu la tension, et lentement s'assied, le regard vide.
Tandis que l'un remet la chaise sur ses roues, l'autre la soulève et l'y dépose. Bergman vient en prendre les commandes.
- Merci messieurs, je la prends en charge à partir d'ici. Vous pouvez disposer.
Ils aimeraient, mais n'osent pas discuter. Ils saluent et sortent. Une fois seul, il vient se poster devant elle.
- Lelahel ? Est-ce que vous m'entendez ?
Avec un temps de latence, elle lève un peu la tête vers lui, absente. Satisfait de cette simple réponse, il revient derrière elle et la reconduit dans sa chambre, où il la confie aux soins d'une blouse blanche indifférente. L'auscultation du mutant Raven aura été retardée, mais au moins, le Crem a toujours toute sa tête.
