Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !
Attention, en fonction des chapitres, il peut y avoir des mentions de violences sur mineur, ou de la description de violences, pas forcément très prononcées, mais le rating n'est pas anodin. Vous voilà prévenus :)
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Je me réveille en sursaut, le cœur glacé, le souffle court. Et pourtant non. Je suis dans la chambre qui m'a été attribuée. Ce n'étaient que des souvenirs. Les siens. Les miens. Récents, et moins récents.
Perdue, je me lève, enfile le survêtement gris que l'on m'avait ôté, et déambule, histoire de me dégourdir les jambes. Mes pensées s'égarent au rythme de mes pas au travers de la pièce, jusqu'à ce que je remarque que mes forces physiques sont bien moins entamées que ce que mon état psychologique me laissait croire. Et je ne pense pas que ce ne soit dû qu'à leurs pilules. De ce que je me souviens des événements de ma dernière phase de veille, la guérison de Ménestiot ne m'avait pas laissée fatiguée outre mesure.
Ces soins étaient-ils moins coûteux que ce que j'estimais ? Ai-je gagné en endurance, du fait de mes dernières expériences, et parce que circuler en fauteuil fait taire mon genou ? Ou est-ce simplement que j'ai pris ces pilules sans m'en souvenir ? Tout reste possible.
Comme je pouvais m'y attendre, je reçois bientôt la visite de Bergman. Il entre après avoir frappé, s'appuie contre le montant de la porte, et reste là, sans rien dire, comme s'il allait dire quelque chose. J'observe le même silence, rendue anxieuse par son effet d'attente. En outre, je me souviens que c'est lui qui m'a sortie de ma torpeur après que Ménestiot m'ait cognée. Pas les deux soldats. Lui. Pourquoi ? J'avoue n'en rien savoir moi-même. Ce qui ne fait qu'ajouter à mon sentiment de gêne. J'ai l'impression de lui devoir quelque chose, de devoir le remercier. Moi, je lui ai sauvé la vie, mais pour épargner la mienne. Lui n'était pas obligé de me sauver la mise. Mais surtout, surtout, cela a montré toute l'étendue de l'emprise qu'il pouvait avoir sur moi. Je ne maîtrisais rien à ce moment-là, ma réaction était donc instinctive, une réponse de mon inconscient, ce qui ne rend le résultat que plus probant et plus définitif. Et je n'aime pas ce résultat. J'aime encore moins ce que Bergman pourrait en faire.
Enfin bref, nous restions un moment comme ça, debout, immobiles, dans un silence tendu. Jusqu'à ce qu'il déclare, impassible :
- Allez.
Dans un soupir léger, je reprends le souffle que je retenais sans m'en rendre compte, vais me poser dans mon fauteuil, et me dirige vers la sortie. Il ferme la porte derrière moi et marche à mes côtés, toujours sans rien dire. Mal à l'aise, intimidée, je me cantonne au mutisme également, jusqu'au dernier couloir menant chez Raven, où je demande timidement :
- Comment va M. Ménestiot ?
- Parfaitement bien. Il a donné sa parole que vous n'auriez plus à subir un éclat comme celui dont il a fait montre.
- Oh, bien, fais-je, ne sachant pas trop quoi répondre d'autre.
Nous passons le sas, accédons à la salle sombre. Je m'avance, tandis que Bergman reste en retrait, attentif. Alors que j'arrive devant ma patiente, un des panneaux de verres s'élève verticalement afin de me laisser entrer. Raven, avachie, a à peine levé la tête.
- Tu en as mis du temps à venir, Lelahel.
- Désolée, j'ai eu un contretemps.
- Avec Ménestiot, je sais.
- Si tu sais, pourquoi m'en blâmes-tu ?
- Parce qu'à chaque heure qui passe depuis ta dernière visite, je m'affaiblis, et je n'ai pas envie de mourir alors que tu es dans le coin.
- Eh bien, je suis là maintenant.
Son impatience boudeuse n'est pas une surprise. Je me lève de mon fauteuil et m'assieds à côté d'elle. Je m'apprête à l'examiner, mais j'hésite. Un détail de notre dernière conversation me revient. Un détail inquiétant, que je n'aurais pas dû oublier si facilement.
- Raven, la dernière fois, tu as dit que si je ne faisais rien, je verrais couler le sang de mes camarades de Xavier. Qu'est-ce que tu voulais dire exactement par là ?
- Pff, se moque-t-elle. Tu n'as pas encore compris ? Ils ont tué un des leurs pour que tu sauves Bergman. Tu sais de quoi ils sont capables pour arriver à leurs fins. Mais ils ne sont pas bêtes. Ils veulent être sûrs que tu feras tout ce qu'ils te diront de faire.
- Mais... ils n'oseraient pas... il n'y a quasiment que des enfants là-bas ! m'écrie-je, horrifiée et en colère.
- Et alors ? Tu crois que ça va les arrêter ? Ménestiot a tué un de leurs plus éminents scientifiques juste pour tes beaux yeux, tu crois qu'ils vont épargner une bande de gamins ?
Je me tais. Elle a raison. Elle a foutrement raison. Fait chier. L'avenir de mes camarades est entre mes mains, maintenant. Bon. Je n'épilogue pas, respire un grand coup et me concentre. Je ne sais pas trop comment m'y prendre. Comme la forme de son corps n'est qu'esquissée et excessivement molle, je pose mes mains sur son épaule et son bras, ne voulant pas commettre une maladresse en les posant sur sa tête. Sa consistance gluante me dégoûte un peu et me perturbe. Je frissonne au contact froid, ce qui semble l'amuser.
- Tu as oublié une chose, Lelahel. Ça pouvait tout aussi bien être une menace en l'air pour te manipuler, lâche-t-elle juste avant que ne commence mon inspection.
Merde.
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Formes arrondies en noir et blanc. Quelques touches de couleurs, ici et là, rares, soulignant des aspects qui m'échappent. Apesanteur. Bousculée de toutes parts, mais avec douceur. Des contacts cherchant à m'évaluer, curieux, méfiants, apeurés.
Des familles. Beaucoup. Des maisons. Encore plus. Quelques fugues. Échecs, amertume. Petit frère. Fierté, protection. Désespoir. Toujours essayer, toujours échouer, tôt ou tard. Haïr d'être la cause de ces situations instables, haïr de ne pas être assez forte pour y remédier. Rien que Flyer ne m'ait déjà dit. Ian, pour elle.
Repérés, puis engagés par le Crem. Avec, à la clé, la guérison de sa mutanité pour elle, Ann, et le développement de ses pouvoirs pour son frère. Après d'innombrables missions et tests médicaux, la première pilule censée la guérir. Ça marche. Les chercheurs la font parader devant ses camarades, la présentent comme leur avenir.
Premières faiblesses peu de temps après, cachées, tenues secrètes des autres mutants. Le directeur ne veut pas risquer de mutinerie. D'autres pilules. Stabilisation. Amélioration. Rechute. Dans un cercle vicieux. Un jour enfin, elle va vraiment mieux. Durablement. Au point de s'ennuyer. Ils l'envoient faire une petite mission de routine. Elle se fait taser. Retour au bercail.
Cette version diffère de celle Bergman, qui a dû l'inculquer à Flyer. Mais la vérité est là, dans ce corps ni de chair ni de sang. Et, plus perturbant, les circonstances de ce qui cause son état actuel.
Inquiète, je pousse mes recherches un peu plus en avant. Recherches qui ne font que confirmer ma première impression.
Je vais en baver.
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Je m'extirpe de son esprit, en ayant l'impression de me débattre avec un marais collant. Je me laisse tomber sur le dos, à bout de souffle, comme si j'avais piqué un long sprint, à cause de cette exploration, ou probablement à cause de la panique, ou peut-être un peu les deux, et mes pensées tourbillonnent. Comment vais-je me sortir de ce foutu pétrin ?
Parce que je suis bel et bien dans la merde. Il n'y a rien que je puisse faire pour sauver Raven. Je pourrais bien multiplier les introspections, mais ce serait gaspiller de l'énergie en vain. Je m'épuiserais pour rien. Non, même pas. Pas avec leurs foutues pilules. Avec elles, ils pourraient me forcer à continuer indéfiniment sans problème. Je suis coincée. Je suis dans la merde.
- Hey, ça va ?
Toutes à mes réflexions, je n'avais pas senti Raven se glisser près de moi, presque inquiète de mon mutisme. Je sursaute légèrement et la regarde, sans savoir quoi dire, ni que penser. Et c'est là que je réalise. Lorsqu'ils sauront, ils se débarrasseront d'elle, devenue inutile, et ils continueront à m'exploiter jusqu'à ce que mort s'ensuive ! Ou alors ils me tueront tout de suite aussi, mais ça m'étonnerait.
- Ne vous inquiétez pas, c'est normal. Elle a juste besoin de se reposer.
Je tourne la tête vers Bergman, que je n'avais pas entendu arriver non plus. Enfers ! Il ne pas être long à comprendre lui, futé comme il est ! Un air intrigué lui traverse le visage. J'ai sans doute eu l'air paniqué en le voyant. Je suis dans la merde.
Quelqu'un me saisit sous les bras, me soulève, et me dépose dans mon fauteuil. Reprenant doucement mon souffle, j'essaye de réfléchir à la conduite à tenir. Que répondre quand Bergman m'interrogera sur cet examen ? Je n'ai jamais su très bien mentir, et quand bien même, il est suffisamment intelligent pour s'en rendre compte immédiatement. Et si je lui dis la vérité, je suis bien incapable de prédire l'attitude qu'il adoptera ! Je suis dans la merde.
Lorsque je reprends contact avec la réalité, nous sommes dans le dernier couloir avant le dortoir des mercenaires mutants, à l'arrêt, et Bergman se tient devant moi, figé dans une attitude expectative.
- Alors, qu'est-ce que ça a donné ?
Qu'est-ce que dois répondre, nom de Dieu ? Il n'y a pas de bonne réponse, mais il faut bien que j'en donne une !
- Je ne peux rien faire pour elle. Je suis désolée.
Plus tôt je serai fixée sur qu'ils feront de moi, mieux ce sera. Et pour ça, il n'y a pas de chemin plus direct que la franchise.
Bergman ne dit rien. Son visage se ferme, juste un peu, à peine. Suffisamment.
- Vous savez pourquoi ?
- Pas encore vraiment. Tout est assez flou, elle est très difficile à déchiffrer, sans doute à cause de ce pour quoi je dois la soigner. J'ai juste besoin d'un peu de temps pour analyser tout ce que j'ai vu.
- Combien de temps vous faut-il ?
- Quelques heures, je dirais, pas plus.
- Bon. Vous connaissez le chemin, lâche-t-il, un peu moins glacial, en tournant les talons.
On parie qu'il va en discuter avec Ménestiot ? Je souffle légèrement, avant de m'avancer vers le sas. Je le passe et accède à la caserne. Tout en roulant, je les observe, et, ne voyant aucun visage familier, je demande à l'un d'entre eux, dont les bras sont parcourus par une crête membraneuse bleu translucide :
- Excusez-moi, vous ne sauriez pas où je pourrais trouver Flyer ?
Le mutant me regarde avec un drôle d'air, réfléchit pendant plusieurs secondes, avant de lâcher :
- Pourquoi tu veux le voir ?
- C'est lui qui m'a amenée ici. Il n'a pas respecté notre accord.
J'espère avoir été convaincante. Je ne sais pas ce que les mercenaires savent de moi, de ma situation au Crem. Cette excuse a le mérite d'être vague, mais assez précise pour éviter trop de questions. Mon interlocuteur prend de nouveau le temps de peser ses mots avant de répondre.
- Tu ne pourras pas le voir. Il est en isolation.
- Elles sont où, les cellules d'isolation ?
- Quoi, il ne t'a pas montré ?
- Pas vraiment eu le temps, il a disparu pas longtemps après qu'on soit arrivés.
- Et Bergman ? Il ne t'a pas montré non plus ?
Il se souvient donc de mes passages ici. Zut.
- Il m'emmenait faire des tests sur l'étendue de mes pouvoirs, rien d'autre, expliqué-je.
- Bergman ne fait jamais ça personnellement, affirme-t-il, suspicieux.
Oups.
- Il devait être particulièrement intéressé par mes pouvoirs, alors.
- Sans doute. Tu sais faire quoi ?
- Si tu ne sais pas, ce n'est pas moi qui vais te le dire, répliqué-je.
- Je pourrais lire ton esprit pour le savoir, argumente-t-il, insidieux.
- Ça, je te le déconseille fortement, mon petit gars. Tu ne veux vraiment pas faire ça, crois-moi.
J'ai été suffisamment ferme pour passer à la phase d'affrontement de regards (ou presque). Après un long moment, il abandonne.
- Dans le sas qui débouche sur les cellules des mutants rebelles, tape 56-4-17 sur le cadran numérique. Ça t'y mènera directement. Mais ça m'étonnerait que tu puisses voir Flyer. Faut avoir les accréditations nécessaires, et ils les donnent pas à n'importe qui.
- Je verrai bien. Merci pour l'info.
Je m'éloigne, aperçois quelques mutants qui me suivent des yeux, et souffle une fois arrivée dans le sas. Mentir avec conviction demande de la concentration. Résister dans un échange incertain qui peut rapidement tourner au vinaigre est épuisant. Sans compter qu'à partir de maintenant, je peux me faire pincer à n'importe quel moment. Aller voir Flyer ne m'a pas été spécifiquement interdit. Mais ça m'étonnerait que j'y sois autorisée.
Dans le sas, d'abord un peu perplexe, je remarque rapidement le clavier numérique dont le mutant m'a parlé. Je tape le code, et, lorsque j'ai procédé aux identifications usuelles, le sas pivote d'un quart de tour, s'immobilise, et s'ouvre sur un large couloir blanc, dont les murs sont couverts par des cellules en verre. La plupart sont inoccupées.
J'avance jusqu'à trouver Flyer, assis contre une des parois, la tête blottie dans ses bras posés sur ses genoux relevés. Je reste quelques secondes saisie par cette image frappante d'abandon.
Je finis tout de même par toquer contre la vitre. Il lève vivement le regard vers moi, saute sur ses pieds quand il me voit, surpris.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Comment t'as fait pour avoir l'autorisation ?
- Je ne l'ai pas demandée, tout simplement, répliqué-je. C'est pour ça que je n'ai pas beaucoup de temps. Je viens d'ausculter Raven.
- Ah, et alors ? me presse-t-il.
Son espoir enthousiaste me fait presque mal au cœur. J'hésite un instant.
- Alors, eh bien... Je suis désolée, Ian, mais je ne peux rien pour elle. Désolée.
Il reste quelques instants comme ça, figé, refusant de comprendre. Puis il assimile la nouvelle, et se jette contre le verre, comme s'il voulait me saisir par les revers de mon sweat-shirt, mais ne pouvait évidemment pas.
- Non ! Non, je ne veux pas le croire ! Tu as trouvé ce qu'avait Mystique et tu l'as soignée ! Bergman était au dernier stade d'une maladie incurable et tu l'as soigné ! Ménestiot était en danger de mort immédiat et tu l'as soigné ! Pourquoi t'y arriverais pas avec Raven ? Un coup de Taser ne peut pas avoir fait tant de dégâts que ça !
- Crois-moi, ce serait beaucoup plus simple s'il ne s'agissait que du Taser, rétorqué-je.
Je m'interromps, ne sachant pas trop comment continuer. D'abord abasourdi, il se reprend vite face à ce problème.
- Explique-toi, m'enjoint-il.
Je soupire avant de me lancer.
- En fait, ce sont les drogues qu'elle a pris pour se débarrasser de sa mutanité qui l'ont mise dans cet état. Et c'est trop puissant pour moi, quand bien même elle n'en aurait pas pris beaucoup. Les bouleversements que ça a provoqué sont insaisissables pour moi, hors de ma portée, trop grands, aussi. Je suis désolée Flyer, je ne peux vraiment rien pour elle.
Je le vois, réfléchissant, analysant, décortiquant, prêt à exploser de colère et de désespoir. Cependant une pensée préoccupée semble le traverser, et il me demande, soucieux :
- Mais moi, du coup, je risque quelque chose ?
- Je ne vois pas pourquoi tu risquerais quoi que ce soit, fais-je, interloquée. Bergman m'a dit qu'elle était la seule à avoir été « guérie » avant de rechuter. Donc, à moins que tu aies pris le même truc qu'elle…
- Ouais, mais moi aussi je les ai aidés dans leurs recherches sur les mutants. Pas dans le même domaine, mais je les ai aidés.
Ça, j'avoue, je m'en doutais depuis que j'ai perçu sa présence dans la cantine du QG de Magnéto. Et les souvenirs de Raven.
- Quel domaine exactement ?
- Grâce à eux, j'ai développé mes pouvoirs, lance-t-il fièrement.
- Dans quelle mesure ?
Cette question l'embarrasse, mais il répond quand même.
- Avant, quand je me transformais, il n'y avait qu'une seule mouche. T'as vu le résultat, après leur cure de médoc ? fanfaronne-t-il.
- Impressionnant, en effet, lâché-je, absente.
Ce traitement n'est pas fait pour, mais ça pourrait marcher. Bon, je ne connais ni sa composition exacte, ni sa posologie, mais ça peut valoir le coup d'essayer, vu l'état de la situation et le nombre de solutions dont on dispose.
La litanie de mon prénom répété en boucle par Flyer me sort de ma réflexion. Au moment où je grommelle « Oui, quoi ? », il s'interrompt brusquement, me faisant prendre conscience d'une présence dans mon dos. Et merde.
Ménestiot en personne.
- Bien. Je crois que cette petite conversation est terminée, n'est-ce pas ? lance-t-il avec un sourire d'autant plus inquiétant.
Et il tourne les talons sans autre forme de procès. J'échange un regard contrit avec Flyer, et suis le directeur. Au milieu de mon anxiété, je ne sais pas trop quoi penser, mais une chose est sûre, je suis dans de beaux draps.
Lorsque je rejoins Ménestiot dans le sas, il termine les vérifications d'usage. Les portes coulissent derrière moi, une petite secousse, et nous partons vers le haut. Instinctivement, je me cramponne à mes roues, même si ce machin a la stabilité d'un ascenseur.
Après un moment que, dans mon appréhension, je trouve un peu long, nous nous immobilisons, les parois s'ouvrent sur un couloir dont le sol est recouvert de parquet luisant, murs lambrissés de bois verni jusqu'à hauteur du coude, quelques portraits en couleurs, d'autres en noir et blanc, d'élégants luminaires muraux à la place des néons, quelques portes en bois verni également, ici et là. Des plaquettes dorées affichent un ou plusieurs noms. Les bureaux professoraux et directoriaux, à n'en pas douter.
Nous cheminons jusqu'à la porte trônant au fond du couloir comme un chef de famille en bout de table. Pas de plaquette sur celle-ci. L'antre de Ménestiot, à tous les coups. Le directeur me devance, ouvre, et s'efface galamment pour me laisser passer.
J'entre dans un bureau, son bureau. Assez sobre, il doit être confortable, mais ma nervosité ne le rend que plus angoissant.
Bergman nous y attend, à demi-assis sur un imposant bureau, bizarrement souriant, lui aussi. Tout ça n'a rien de rassurant. Je m'avance jusqu'au milieu de la salle, tandis que Ménestiot ferme la porte derrière lui. Mon regard se fixe sur Bergman, attendant avec une impatience craintive que l'un des deux parle. Fort heureusement, ils ne laissent pas planer le silence trop longtemps.
- Même nous ne vous l'avions pas explicitement dit, vous deviez vous doutez qu'aller voir le mutant Flyer ne figurait pas sur la liste des choses que nous vous autorisons à faire, n'est-ce pas, mutant Lelahel ? commence Bergman, très calme, presque placide.
- Oui, mais…
- Vous deviez vous douter également que nous mentir quant aux résultats de vos recherches n'était pas une option acceptable, n'est-ce pas, mutant Lelahel ? poursuit Ménestiot sur le même ton.
- En effet, mais…
- Pensiez-vous sincèrement que nous laisserions passer cela, mutant Lelahel ? ajoute le scientifique.
- Non, c'est juste que…
- Vous deviez vous douter que nous prendrions des mesures aussitôt que la nouvelle nous serait parvenue, n'est-ce pas, mutant Lelahel ? continue le directeur. Nous pensions avoir rendu ce point assez clair…
- … sachant cela, la question que nous nous posons, mutant Lelahel, est de savoir pourquoi vous avez transgressé nos ordres. Nous aimerions savoir comment vous en êtes venue à franchir les limites, certes implicites, mais pourtant clairement pointées du doigt, finit Bergman.
Un peu perturbée par cet échange en parfaite synchronisation, je mets un instant à comprendre qu'ils me laissent l'occasion de m'expliquer. La seule, sans doute.
Alors qu'ils continuent de m'observer, je prends une profonde inspiration avant de me lancer.
- D'abord, je suis désolée d'avoir enfreint un ordre aussi clair et aussi implicite. Mais si je vous avais demandé la permission, me l'auriez-vous accordée ?
Impassibles, ils se regardent brièvement, en silence.
- C'est bien ce qu'il m'avait semblé, poursuis-je. Et cette visite n'a pas été inutile. Flyer m'a fourni des éléments qui me permettent d'envisager une solution pour Raven. Une solution complètement tordue et définitivement dangereuse, mais je n'en ai pas d'autre à proposer.
- Si vous considérez de faire prendre au mutant Raven la même drogue qu'a prise le mutant Flyer, ou tout autre produit de notre programme, nous y avons déjà pensé, me coupe Ménestiot.
- Les résultats de nos analyses certifient en outre que le mutant Raven n'est plus compatible avec aucune de nos autres recherches, complète Bergman. Sans compter que son état actuel ne lui permet l'ingestion d'aucun de nos remèdes.
- Sauf si le produit est vaporisé dans son cube. Elle l'inhalera et l'absorbera par le contact sur sa peau, contré-je.
- Il n'en reste pas moins que cette option est, comme vous l'avez dit vous-même, « complètement tordue et définitivement dangereuse », cingle le directeur.
- Si vous vous en êtes remis à moi, c'est que vous n'avez rien d'autre à tenter que ce que je pourrais trouver, avancé-je calmement. Je suis arrivée à la même conclusion que vous, et je n'ai rien d'autre, comme vous, à part l'audace de vouloir essayer. Et vous ?
- Nous avons tous les pouvoirs ici, est-il nécessaire de vous le rappeler ? précise négligemment le scientifique.
- Pas vraiment, non, admets-je. Mais, sérieusement, cette solution, que nous avons trouvé chacun de notre côté sans se concerter, est certes désespérée, mais qu'avons-nous à perdre ? Qu'est-ce que Raven a à perdre ? La vie ? Elle mourra dans la semaine de toutes façons. Et vous n'avez rien à perdre de votre côté, puisque tout le monde pense qu'elle est rentrée chez elle.
De nouveau, ils se consultent du regard, silencieusement, longuement. Enfin, Bergman prend la parole.
- Nous allons étudier la question.
- Y a-t-il autre chose que vous souhaitiez nous confier, mutant Lelahel ? continue Ménestiot, inquisiteur.
Je retiens mon souffle un instant, bloquant les mots instinctifs que j'allais prononcer, troublée. Comment jeter mon pavé dans la mare en faisant le moins de vagues possible ?
- Oui, il y a... Je suppose que Raven n'est pas la seule mutante à être soumise à ce traitement, demandé-je, résignée et précautionneuse.
- En effet, mais aucun autre sujet n'a présenté de défaillance jusqu'à ce jour, affirme Bergman.
- Nous n'avons eu aucun autre cas de guérison non plus, tempère Ménestiot. Celle du mutant Raven en est presque miraculeuse, si nous croyions en ce genre de billevesées. Aucune raison donc de s'inquiéter de sa rechute, puisqu'elle a été la seule dans ce cas.
- Ce n'est que mon avis, mais vous devriez tout de suite arrêter le traitement, murmuré-je, parce que c'est ça qui a causé la maladie de Raven, et bientôt sa mort.
Ma remarque jette un froid, mais le silence ne dure pas.
- Comment pouvez-vous en être sûre ? interroge brusquement le directeur.
- Je l'ai vu lorsque je l'ai auscultée. Il n'y a pas de doute possible.
- Comment pouvez-vous être sûre que les autres sujets seront affectés de la même manière ? intervient le scientifique. Ils ont tous commencé en même temps, et seul le mutant Raven y a montré une réponse.
Je hausse les épaules.
- C'est juste une mesure de précaution. Après, c'est vous les tenanciers, vous faites ce que vous voulez.
L'un comme l'autre se renfrognent, sans surprise. Mais zut, ils voulaient mon avis, il l'ont ! Je ne suis quand même pas assez stupide pour le leur refuser, vu leurs conditions ! Pas assez non plus pour rester totalement détendue quand Ménestiot s'approche, tranquillement, les mains dans le dos, se penche vers moi, et articule avec calme, quasiment dans mon oreille :
- Il est amusant de noter, mutant Lelahel, à quel point vous aimez jouer avec notre patience. Je ne saurais cependant que trop vous conseiller de ne pas pousser vos jeux trop loin. Vous savez comme nous que vous avez perdu d'avance.
Aux abois, j'acquiesce du chef, il se redresse, un léger sourire triomphateur aux lèvres.
- Vous pouvez disposer, conclut-il distraitement au bout de quelques secondes. Le code pour retourner à votre section ne comporte que des zéros.
Mécaniquement, je hoche brièvement la tête, fais faire demi-tour à mon fauteuil, et sors sans demander mon reste. Ce n'est qu'une fois dans ma chambre que je peux relâcher la tension.
Vivement que tout ça se finisse. Enfin... en espérant que ça se finisse un jour…
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Une fois la mutante sortie, Ménestiot se tourne vers son collaborateur, satisfait de son petit effet.
- J'adore recadrer les gens comme ça. Je ne m'en lasse pas, c'est tellement jouissif !
Bergman commente ses propos d'un sourire, amusé.
- Il faudra sans doute vraiment la recadrer sous peu, fait-il, sérieux. Sa frustration commence à transparaître.
- Ou nous pourrions tout simplement songer à nous en débarrasser, suggère l'autre, indifférent.
- Un spécimen comme elle ? Vous n'y pensez pas ! réplique le scientifique. Ses capacités sont tout-à-fait remarquables, très prometteuses ! Nous serions sots de ne pas chercher à les exploiter tant dans la recherche que sur le plan pratique ! Tant qu'elle ne présente pas de signes de rébellion irréversible, il y aura toujours moyen de lui trouver une utilité.
- Et quand nous l'aurons définitivement perdue ?
- Alors, nous nous en débarrasserons. Mais ce serait une erreur monumentale que de le faire trop tôt.
- Bien, dans ce cas, je m'en lave les mains. Je vous laisse seul juge en cette affaire, cher ami. Après tout, c'est votre domaine, pas le mien.
- Merci Cyril. Et, tant qu'on y est, que décidons-nous pour le mutant Raven ?
Ménestiot réfléchit, un instant, avant de demander :
- Elle est plus susceptible de répondre au programme du docteur Foreman, si je me souviens bien ?
- C'est exact. Et son inutilité est maintenant irréfutable.
- Alors, essayons. Comme l'a si bien fait remarquer le mutant Lelahel, nous n'avons strictement rien à perdre.
