Disclaimer : L'univers des X-Men ne m'appartient pas, je ne gagne aucun argent à publier cette histoire. Laquelle m'appartient, par contre, c'est ma création, ainsi que le personnage de Sandra, et quelques autres sur le chemin. Je mélange allègrement comics (que je n'ai qu'à peine lus), films (depuis les premiers jusqu'aux derniers), le dessin animé « X-Men Evolution », et même la série animée qui l'a précédé, ne cherchez donc aucune fidélité à une référence particulière. Je prends l'univers global, les personnages, la perception que j'en ai en tous cas, et j'en fais un peu ce que je veux, ce qui est aussi le but des fanfictions. Bref, j'assume. Vous aimez, tant mieux. Vous n'aimez pas, tant pis pour vous, merci quand même d'avoir tenté l'aventure !
Attention, en fonction des chapitres, il peut y avoir des mentions de violences sur mineur, ou de la description de violences, pas forcément très prononcées, mais le rating n'est pas anodin. Vous voilà prévenus :)
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Je me réveille. J'ai mal. Un peu partout. Bras, tête, nuque, épaules, genoux. Surtout le droit, une vraie torture. Pour autant que je puisse en juger, on m'a ligoté les poignets chacun sur une borne, les bras en croix, et agenouillée, la tête abandonnée à la gravité terrestre. Dans le genre position de soumission, ça se pose là. En même temps, j'y suis allé fort avec Ménestiot. J'avoue, je ne sais pas trop ce qui m'a pris. J'ai craqué. Tout le ras-le-bol accumulé est remonté d'un coup, comme ça, et je n'ai rien fait pour l'empêcher. Si je l'avais voulu, je ne sais pas si je l'aurais pu, de toutes façons.
Il n'avait pas pu manquer le fait que Flyer était mort. Je ne m'attendais pas à ce qu'il montre une quelconque compassion. Mais il aurait pu être un peu plus... il aurait plus faire preuve d'un peu plus tact. Et ça, il en est parfaitement capable. Qu'il n'en ait pas fait l'effort, ne serait-ce que pour garder un minimum d'autorité sur ses mercenaires dont il a tout à craindre en cas de soulèvement, a dû être la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Enfin bref.
Je ne peux retenir un grognement traduisant les protestations de mes muscles quand je relève la tête. Jetant un coup d'œil autour de moi, je constate que je suis enfermée dans ce qu'il me semble être le cube de Raven. En tous cas, si ce n'est pas le sien, il lui ressemble drôlement. Un glissement me fait dresser l'oreille. Une flaque noire se faufile devant moi. Une silhouette humanoïde sans visage en émerge jusqu'à pouvoir me regarder en face. Elle exhale une sorte de respect considératif, mais en elle prédominent la haine et la froideur. Je peux me tromper, mais je ne crois pas que la discussion que nous allons avoir pourrait avoir lieu autour d'une tasse de thé.
Encore un peu engourdie et butée, je garde le silence. Elle aussi, mais je suppose que c'est pour de toutes autres raisons.
- Tu sais y faire pour te foutre dans la merde, balance-t-elle enfin, hautaine.
- J'ai toujours été un aimant à ennuis. Jamais pu faire autrement.
- Tu l'as quand même cherché, là, non ?
Je hausse les épaules autant que faire se peut.
- Tu sais, dans les affrontements, l'innocence est rarement de nature très claire.
- Tu es à la merci du premier venu, et tu argumentes encore…
- C'est pas comme si ce que j'allais dire allait changer quoi que ce soit à ma situation actuelle…
- Je suis sûre que si tu présentais des excuses... minaude-t-elle.
- Des excuses dont je ne penserai pas un mot. Il le saurait, ce qui fait que m'abaisser ainsi devant lui ne m'aiderait en rien, en plus d'être stupide.
- Et bien sûr, tu ne l'es pas, stupide, hein ?
- Nos intérêts et opinions ne se rejoignent pas vraiment dans cette histoire, comme tu as pu le remarquer. Ce qui rend la définition de « stupide » assez aléatoire, je trouve.
- Et tu argumentes toujours. N'es-tu donc douée que pour la parlotte ? crache-telle.
Je marque une pause, plus par perplexité que pour lui damer le pion. Son attitude, pleine de vengeance et de colère, est le reflet d'une pensée que je n'arrive pas à saisir.
Nous reprenons la parole quasi-simultanément.
- T'aurais-je enfin cloué le bec ? triomphe-t-elle.
- Qu'est-ce que tu me veux, au juste ? fais-je sur ma lancée et l'ignorant en même temps. Pourquoi je me retrouve ici, avec toi, et pas ailleurs ?
Si elle avait eu un visage, je suis sûre qu'elle aurait affiché un sourire mauvais.
- Le nouveau traitement qu'ils ont décidé de me donner est en train de marcher. Dans peu de temps, je serai une vraie humaine, normale, sans tare. Ils me l'ont dit. Alors, pour les remercier, je les ai supplié de me laisser m'occuper de toi. Ils en ont été ravis.
- Tu m'étonnes. Une basse besogne de plus dont ils peuvent se décharger sur un faible d'esprit.
- La ferme !
Elle a approché sa tête si près, si vite, de la mienne, que ce n'est qu'après une poignée d'interminables secondes que je comprends ce qu'elle vient de hurler. Pas que son ordre ait la moindre chance d'être suivi. Mais elle est beaucoup trop près. Dangereusement trop près. Foutrement trop près. Un réflexe m'avait fait essayer de reculer, ce qui, vu la position où je suis, ne rime à rien.
- Tu as intérêt à la boucler, c'est moi qui te le dis. Tu es à moi. Je peux faire absolument tout ce que je veux de toi, du moment que tu finis par mourir. Ils me l'ont dit. Et je suis toute disposée à leur obéir, vois-tu ?
Je ne réponds rien, réfléchissant à toute allure. Elle ne leur faisait pas autant confiance, avant. Qu'est-ce qu'ils bien pu lui dire pour lui donner autant de foi en eux ?
Elle se redresse lentement, geôlier attentif et hargneux, faisant redescendre un peu la tension qu'elle avait suscitée. J'en profite pour demander, sur la réserve :
- Qu'est-ce que tu me veux, Raven ? Aux dernières nouvelles, je ne crois pas avoir fait quelque chose pour mériter ta colère. Alors, qu'est-ce qu'ils sont allés te raconter comme bobards pour que m'en veuilles autant ?
Elle me dévisage attentivement, entre réflexion et énervement.
- T'en as, du culot, pour me demander ça. Ne fais pas semblant ! crie-t-elle alors que j'allais intervenir. Tu as été percée à jour, alors c'est plus la peine de faire semblant.
- Je suis désolée, Raven, mais, sincèrement, je ne vois pas de quoi tu parles.
Son effort pour contenir sa fureur est visible et couronné de peu de succès. Après un moment, elle gronde, prête à éclater.
- Tu ne m'as pas guérie. Tu ne t'es pas donnée à fond pour me guérir !
- Que... de quoi ? N'importe quoi ! Quel intérêt aurais-je eu à te négliger ? Ta survie et la mienne étaient intrinsèquement liées, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué !
- Oui mais si tu dis que tu ne peux rien faire pour moi, qui peut te contredire ? Qui peut confirmer ce que tu dis ? On est obligés de te croire sur parole ! Et moi, je dis que tu ne t'es pas donnée à fond, que tu as le pouvoir de me soigner, mais que tu refuses de le faire pour ne pas salir tes jolies petites mains !
- C'est complètement faux ! Et puis d'abord, comment peux-tu savoir ? Comment peux-tu en avoir la moindre idée, la moindre estimation ? D'accord, vous êtes obligés de me croire, mais je ne mens pas ! Je n'ai aucun intérêt à mentir !
- Ah ouais ? Ce n'est pas ce que dit Ménestiot !
- Et tu le crois, comme ça, sans preuve ni rien ?
- Parce que tu crois que tous tes mouvements ne sont pas surveillés ? Parce que tu crois que tous les instruments surveillant mon état de santé n'ont pas saisi tes données au passage ? Les analyses sont formelles : tu n'as rien fait pour me sauver, tu te fous de moi ! Tu t'en fous !
Je tâche de ne pas laisser la rage m'envahir, sans grande réussite, j'en ai bien peur.
- Je comprends mieux, maintenant. Ne vois-tu donc pas qu'il t'a manipulée ? Il t'a retournée comme une crêpe pour pouvoir ensuite se débarrasser de toi !
- Non ! Il…
- C'est pourtant évident ! C'est son plan depuis le début ! Tu en sais trop, Raven. Tu centralises toutes les informations gênantes sur le projet dont tu as fait l'objet ! Il ne peut pas prendre le risque qu'un jour tu viennes à parler de tout ça et causer sa perte ! Il ne peut pas prendre le risque que tu soulèves contre lui tous les mutants qu'il a enrôlés, il sait qu'il a perdu d'avance !
- TA GUEULE ! s'égosille-t-elle en me giflant violemment.
Je reprends mon souffle pendant qu'elle se retient de continuer la distribution de tartes. Sonnée, les yeux au sol, je tente de décortiquer simplement la situation.
- Tu viens de te trahir, Raven. Ta colère et ton geste ne font que prouver que j'ai raison, et que tu le sais. Et si je n'ai pas essayé de te guérir, c'est parce que je savais que je ne pouvais vraiment pas. S'il te plaît, ton frère me faisait confiance, pourquoi pas toi ?
Elle s'interrompt dans la phrase qu'elle allait commencer, et bifurque dans une autre direction, suspicieuse et, sous la surface, inquiète.
- Pourquoi tu parles de lui au passé ?
Je ne réponds pas tout de suite, troublée. Je tâche de mettre autant de tact et de précaution que possible dans mes mots.
- Ils ne t'ont pas dit ?
- Dit quoi ? Je n'ai pas vu Ian depuis un moment, mais ils m'ont assuré qu'il allait bien !
J'émets un « ah » circonspect et silencieux, me préparant à subir les foudres de son chagrin.
- Je suis désolée de t'apprendre ça, Raven, mais... Comment dire... Ian est la raison pour laquelle j'ai tabassé Ménestiot.
- … Quoi ? Mais enfin, qu'est-ce qu'il a fait pour…
- Ménestiot a fait preuve d'un cruel manque de respect à sa mémoire, et c'était la goutte de trop.
- Comment ça, « à sa mémoire » ? Tu ne veux pas dire que…
- Si. Ian est mort, Raven. Je suis désolée, ses blessures étaient trop graves, il avait perdu trop de sang, je n'ai rien pu faire que recueillir ses dernières pensées…
- Ta gueule ! Ferme ta putain de gueule ! rugit-elle, en proie à un deuil brutal.
Je me mure dans un mutisme navré, compatissant à sa douleur, me remémorant involontairement les derniers instants de Flyer. Elle va et vient, cherchant visiblement à faire le tri dans les pensées qui se bousculent dans sa tête, à savoir qui dit vrai, qui dit faux, à quel avis se ranger, et savoir lequel, vite. Nul doute que, de lassitude, quand elle aura arrêté sa décision, plus rien ne pourra la changer.
Elle finit par exprimer sa souffrance par un mugissement aigu et sauvage, inhumainement torturé. Instinctivement, j'esquisse un mouvement de rétractation.
Mouvement qui ne fait que capter son attention. Et, vu comme elle fulmine, je ne crois pas que ce soit bon signe pour moi. Elle s'incline vers moi, inquisitrice et peu rassurante.
- Pourquoi tu me racontes tout ça ? Quel est ton intérêt dans tout ça ?!
Je soupire en réalisant la teneur de ma réponse.
- Moi, maintenant, je n'espère plus qu'une chose : que tout ça se finisse enfin un jour. Je ne suis pas douée pour la dissimulation et le mensonge. Et quand bien même, ça aurait toujours fini par me retomber sur le dos. Quand nous avons discuté pour la première fois, ici même, tu voulais que je prenne parti. Maintenant, c'est ton tour. C'est à toi de décider qui croire, à qui accorder ta confiance. Sachant ça, je ne veux pas te mentir. Ça fausserait la donne. Et tu as le droit, autant que n'importe qui d'autre, de prendre une décision sans avoir de cartes truquées dans le jeu.
Elle reste immobile, concentrée, évaluant mes paroles. Elle se relève, et s'éloigne un peu, lentement, songeuse.
- Comment est-il mort ? lance-t-elle soudainement.
- Après que nous nous soyons vues la première fois, Ian est venu me voir. Ensuite, il a été emmené en isolation. Lorsque je me suis rendue compte que je ne pouvais rien faire pour toi, je me suis débrouillée pour aller le voir, pour vérifier s'il n'y avait vraiment aucune solution. Ensuite, il a été interrogé par Bergman pour établir s'il pouvait réintégrer l'escouade des mercenaires. Ian a voulu avoir de tes nouvelles, ils ont refusé, il s'est énervé, il a attaqué Bergman, puis il s'est enfui. Mais un des militaires lui a tiré dessus, le blessant très gravement. Le temps que j'arrive, je ne pouvais plus rien faire.
Elle baisse la tête, accusant le coup. Elle se reprend cependant assez vite. Son trouble s'entend dans sa voix.
- Si même toi tu ne pouvais pas me soigner, comment ça se fait que les médicaments du Crem ont pu le faire ?
Je ne peux m'empêcher d'être réticente à l'idée de lui dire, mais m'abstenir ruinerait tous mes efforts.
- Raven... il n'y a aucune guérison possible. Ménestiot et Bergman t'ont menti. Sans compter qu'ils ont décidé de te donner des médicaments après que je leur ai donné cet avis. Ils étaient déjà arrivés à cette conclusion, mais ils ne voulaient pas la mettre en pratique.
Elle frémit, mais ne bouge pas.
- Tu sais pourquoi ?
- Par paresse, par désintérêt, qui peut savoir ? J'avoue que, pour ma sécurité, je n'ai pas cherché à savoir.
À sa réaction, je m'aperçois que je n'aurais peut-être pas dû lui révéler cette dernière phrase. Elle se retourne vers moi, de nouveau menaçante et vindicative.
- Ta sécurité hein ? Tu as encore favorisé ta sécurité, tu n'as pensé qu'à ton cul alors que d'autres que toi étaient impliqués ?!
À son ton, à son aura, je comprends que je l'aie perdue. Définitivement. Merde !
Quand Bergman disait que l'unité chargée du recrutement persuaderait un âne d'utiliser une fourchette pour manger son foin... Fait chier ! Il ne me reste plus qu'à défendre mon bout de steak, aussi chèrement que possible.
- Oui, et alors ? N'importe qui dans ma position aurait fait pareil ! Je l'ai déjà dit à ton petit frère. C'est dans la nature humaine aussi bien que mutante : quand vient le danger, la majorité des gens pense d'abord à sauver ses fesses. Et moi, je suis de ceux-là, que ça te plaise ou non.
- Ta gueule ! beugle-t-elle en me giflant furieusement une nouvelle fois.
Celle-ci, je l'avais vue venir. Et puis après tout, merde. Elle va me tuer de toutes façons. Autant m'être un peu défoulée auparavant, pour une fois, non ?
Je me fais goguenarde.
- Ouais, c'est ça. Réfugie-toi dans la violence. L'argument des abrutis et des faibles d'esprit.
Elle hurle de nouveau, se rendant compte que je la provoque pour accélérer le processus, que je me suis détachée de mon avenir, et essayant de résister à la colère dans un élan de raison venant tellement tard qu'il en est incongru.
- Oui, faible d'esprit, continué-je. Tout à l'heure non plus, tu n'as pas aimé. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'au fond de toi, tu sais que j'ai raison. Il faut vraiment avoir peu de volonté pour se laisser ainsi embobiner par un gars aussi prévisible que Ménestiot, ou Bergman, ou tout autre mec de leur équipe ! Ton frère, lui au moins, il n'a fait que te suivre ! Qui es-tu pour l'avoir entraîné comme ça, pour l'avoir embrouillé autant que tu as été embrouillée ? Était-ce pour compenser ta propre faiblesse ? Si c'est le cas, tu es encore plus pitoyable que je le pensais !
Pendant que je parlais, elle s'était ramassée sur elle-même, acculée dans ses derniers retranchements, ses bras informes enserrant sa tête, comme si elle ne voulait pas m'écouter, ne pas comprendre mes paroles, échapper à leur dureté, souhaitant, par n'importe quel moyen, à n'importe quel prix, être transportée ailleurs, hors du temps, quelque part où elle n'aurait plus à réfléchir, où elle n'aurait plus à se soucier de tout ça, où la vie serait d'une simplicité idéale et salvatrice.
Il s'avère que ses espoirs sont vains, comme toujours dans ce genre de situation, et que les miens vont être exaucés au-delà de toute espérance.
Dieu ait pitié de mon âme.
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Raven, toujours recroquevillée, beugle, coupant la parole à Lelahel :
- Je vais te faire payer ! Je vais te faire regretter d'être née !
- Peuh ! Tu as vingt ans de retard, ma pauvre ! réplique la prisonnière avec une amertume venimeuse.
Sans attendre qu'elle ait fini, la geôlière se jette brutalement sur la captive, l'englobe, l'enrobe, l'enveloppe comme une seconde peau. Une seconde peau qui l'enserre étroitement, prenant l'empreinte de la moindre forme, de la moindre aspérité, du moindre sillon de chair. Profitant de l'angoisse statique de sa victime, elle assure sa prise, resserre son étreinte, compresse cet amas de chair, de sang et d'os, pour le briser, le réduire, lui arracher toute vitalité dans une douleur aliénante.
Ses efforts sont rapidement récompensés. Lelahel, dans un insurmontable instinct de survie, tente de résister, de ne pas céder face à l'ennemi, ne pas lui accorder la satisfaction de l'avoir fait craquer, puisant dans ses souvenirs, dans son calvaire récent, l'endurance nécessaire, la volonté de vaincre, malgré tout, malgré elle, même. Raven sent cette résistance, et s'en délecte. Ça aurait été bien moins jouissif, sa colère et sa vengeance n'auraient pas été pleinement assouvies, sa victoire n'aurait pas été aussi écrasante et incontestable si l'autre s'était laissée faire. Et elle se débrouille bien, il faut l'avouer. Même si la contraction totale de ses muscles, supposée l'aider, ne fait qu'ajouter à son supplice.
Devant le refus persistant de sa vaillante proie, Raven ne peut retenir un rire moqueur et cependant appréciateur. Elle se sent revivre face à cette obstination qui va bientôt lâcher. Cette obstination si ferme qui va lui permettre d'abattre sa carte maîtresse sans avoir l'impression de la gaspiller.
Très doucement, presque gentiment, elle commence à affirmer son emprise sur le point faible majeur de sa victime, le presse, le tord, le maltraite. Son genou droit. Si abîmé, si douloureux par lui-même, que s'y attaquer dès le début aurait anéanti tout le plaisir de cette vendetta. Cela aurait été trop simple, trop facile, sinon.
La réponse est, ici, immédiate. Toutes les barrières s'effondrent d'un seul coup, laissant des flots de souffrance s'engouffrer dans son esprit sans plus aucune retenue, augmentés encore par le déchirement de ses cordes vocales ne soutenant plus l'effort demandé dans l'extériorisation de sa torture.
Le rire de Raven se mêle à ce cri inhumain. Un tel résultat, si vite, une telle victoire, si écrasante, c'est l'euphorie. Elle sent la brûlure jusque dans les moindres recoins de l'être accablé, dans les méandres de son âme, s'y gravant avec la force du fer rouge, l'implacabilité d'un Maître Inquisiteur, l'inlassabilité d'un volcan millénaire tout juste réveillé. Elle sent les tentatives aussi nombreuses que vaines pour échapper à ce calvaire, pour déjouer les pièges de ce chemin de croix. Elle sait que rien n'y fera. Elle peut retenir la conscience de sa victime à volonté, lui infligeant l'absence totale de refuge, quel qu'il soit, où que ce soit, lui refusant ce cher désir, lui refusant de ne pas assumer la conséquence de ses paroles et de ses actes, la menant à la folie par la plus pénible des voies.
Enfin, elles sentent quelque chose se briser. Elles sentent sa conscience éclater, cristalline, s'éparpiller dans le néant en une myriade d'étincelles scintillantes, brillant de la lueur de vie qu'elles abritent, s'éloignant de leur perception, s'éteignant, disparaissant peu à peu, tristement, à regret.
Sentant sa victime lui échapper, Raven s'empresse de comprimer autant qu'elle le peut l'articulation, déterminée à exploiter tout l'éventail du mal qu'elle pouvait engendrer, voulant savourer tout le nectar de souffrance qu'elle peut en extraire, jusqu'à la dernière goutte.
Le cri s'interrompt, le corps, un instant suspendu dans sa dernière position, s'apprête à retomber, inanimé, inerte, inhabité.
La mutante lâche un rire à la fois incrédule et presque hystérique. Ça y est. Elle a réussi. Elle a vaincu. Elle va mourir, mais elle a vaincu. Elle s'est vengée. Plus de torsion psychologique. Plus de doute, plus d'incertitude. Le silence. La mort.
Elle délaisse le cadavre encore chaud, planant encore trop sur un petit nuage pour sentir la fatigue, pas assez cependant pour ne pas sentir que quelque chose cloche. Les quelques personnes assemblées à la périphérie de la salle plongée dans le noir. Ce ne sont pas les techniciens auxquels elle est habituée. Non. Ils s'observent, mutuellement, pendant ce qui semblent être de longues secondes. Mais non.
À peine sa dernière particule a-t-elle quitté sa victime qu'un rayon de glace surgit des ténèbres, la frappe, l'englobe, l'enrobe, l'enveloppe comme une seconde peau. Une seconde peau qui l'emprisonne étroitement, empêchant le moindre mouvement, enfermant sa conscience dans un glacier. Une conscience soudainement fouillée, visitée, exploitée de ses souvenirs. Une recherche qui se termine par une paire de griffes rageuses et acérées détruisant le bloc, détruisant cette conscience.
La prière a été entendue.
