OS SNK- Les larmes du corbeau

Mona a vingt ans lorsqu'elle intègre le bataillon d'exploration, remettant sa vie entre les mains de ses supérieurs. Six ans plus tard, elle repense à la décision qui l'a amené à quitter sa famille aimante et son emploi de couturière. Elle regrette parfois d'avoir voulu être quelqu'un d'autre. Elle qui pensait découvrir le monde au-delà des murs, elle avait alors compris à quel point la curiosité était un vilain défaut alors que tous ceux à qui elle tenait périssaient sous la cruauté animale des titans. Acceptant l'idée de sa mort, elle n'espérait plus rien de l'avenir.

Mais lorsque sa petite sœur décide à son tour de rejoindre le bataillon, se sont tous les plans de résignations de Mona qui se voient chamboulés. Alors, pour protéger celle qui lui est le plus cher, Mona va se battre. Elle n'est ni un prodige, ni une travailleuse acharnée, elle ne possède pas une volonté de fer ou un caractère inébranlable, encore moins un courage infaillible; mais pour empêcher un funeste destin de s'abattre sur sa famille, Mona sera prête à tous les sacrifices.


Première partie

Novembre 843

-Il parait que le capitaine Smith est parti en expédition dans les bas-fonds ?

-Ouais, apparemment il devrait être de retour d'ici ce soir avec des nouvelles recrues.

-Ne dis pas n'importe quoi, jamais le major Shardiz n'acceptera de la vermine du monde souterrain dans nos rangs.

-La décision vient d'en haut, c'est le commandant Zackley en personne qui en aurait donné l'ordre.

-J'en crois pas un mot, où est-ce que t'as entendu un tel ramassis de bêtise ?

-Si vous avez finit d'éplucher les pommes de terres, amenez les moi.

Les deux soldats relevèrent la tête pour lancer un regard surpris à la femme se trouvant à leur droite. Elle n'avait pas décroché un seul mot depuis le début de leur corvée d'épluchage il y a de cela plus d'une heure, si bien qu'ils en avaient même oublié sa présence. Celle-ci ne leur accorda pas l'ombre d'un regard, trop occupée à découper efficacement la pile de carotte qui trônait devant elle.

-Qu'est-ce que t'en pense toi Mona hein ? dit l'un des deux hommes en s'accoudant à côté d'elle. Tu ne donnes jamais ton avis sur rien, exprime toi un peu.

-Si c'est une décision de nos supérieurs, je n'ai rien à y redire, répondit-elle mollement.

-C'est effrayant ce que tu peux être neutre ma chère.

Mona haussa un sourcil avant de soupirer.

-Si tu veux tout savoir, je pense que le bataillon ne peut pas se permettre de refuser quelques bras armés en plus. Au train où vont les choses, ils n'y aura bientôt plus un seul soldat de valide ici.

Un silence pesant s'installa. La dernière expédition hors des murs datait tout juste d'une semaine et l'odeur du sang était encore fraîche dans leur esprit. Cela avait été un désastre. À peine la moitié en étaient revenus. Mona avait eu de la chance, elle n'avait croisé que deux titans qu'elle avait facilement pu mettre hors d'états de nuire avec l'aide de trois autres soldats. Mais le front ouest avait été ravagé, les pertes étant si lourdes que la formation en avait été brisée en quelques misérables petites minutes. Le regard vide et le cœur lourd, les survivants étaient retournés entre les murs, affrontant la désapprobation et le lynchage des civils. Mona n'en avait que faire. Tout cela lui passait au-dessus depuis bien longtemps.

Lorsqu'elle était entrée au bataillon d'exploration, elle était pleine de rêve et d'espoir. Elle n'était pourtant ni particulièrement agile ou rapide, bien que suffisamment pour avoir obtenu la seizième place lors de son examen final au camp d'entraînement. Sûre d'elle, avide de découvrir le monde extérieur, elle s'était engagée dans le bataillon d'exploration, se persuadant d'être suffisamment forte pour survivre aux titans et sauver l'humanité. Elle avait eu tort. Des lors de sa première sortie à hors des murs, elle avait vu sa plus proche amie se faire dévorer vivante par un titan de plus de douze mètres. Elle n'avait rien fait. Tétanisée par la peur et l'horreur, elle avait regardé le monstre engloutir celle avec qui elle avait grandis. Elle ne devait son salut qu'à son chef d'escouade qui l'avait collé sur un cheval et fait détaler loin du champ de bataille. La cruauté de la situation l'avait vite rattrapé. Une lâche, voilà ce qu'elle était.

Cela faisait six ans maintenant. Mona avait dépassé de loin l'espérance de vie du soldat moyen dans ce corps de l'armée. Pourtant, jamais elle ne s'en vantait, considérant cela comme du à de la chance, se trouvant toujours miraculeusement hors de portée du danger, s'échappant in extremis du cauchemar des combats. On avait voulu la faire monter en grade. Elle avait refusé. Mona n'était pas une assez bonne combattante. Ses réflexes autrefois suffisamment vifs pour espérer rester en vie étaient devenus las et monotones. La vie avait peu à peu perdue de sa saveur. Son cœur s'était asséché, vidé de tous espoirs. Il lui semblait que l'enfer dans lequel elle s'était plongée ne connaîtrait jamais de de fin.

Alors elle était restée simple soldate, considérée cependant comme un vétéran, traitée avec respect et admiration par les nouvelles recrues. Cela la dégouttait. Aucun d'eux ne savait à quel point elle était loin d'être la noble et humble guerrière qu'on leur décrivait à leur arrivée. Ils ignoraient encore tout de la souffrance et de la mort. Elle avait envie de leur crier de fuir tant qu'ils étaient encore temps mais à quoi bon ? Ils étaient exactement comme elle autrefois. Rêvant d'aventure, s'en mordant cruellement les doigts par la suite.

Elle donnerait cher pour tout abandonner et rentrer chez elle, se réfugiant dans les bras de ses parents, tournant le dos à toutes ces atrocités. Il lui suffirait de se mutiler pour ne plus avoir à remettre les pieds ici. Se couper un bras ou une jambe devrait être suffisant. Mais elle n'avait jamais osé, trop couarde. La douleur l'effrayait. Elle avait déjà été gravement blessée. Lors de sa troisième expédition, la lame d'un de ses camarades s'était vue brisée contre les dents d'un déviant, volant jusque dans son visage. Par chance, elle avait réussi à dévier sa trajectoire, sans quoi elle aurait fini décapitée. Mais la lame avait laissé une amère cicatrice sur son visage, zébrant sa peau d'une fine ligne boursoufflée qui s'étirait de son arcade sourcilière jusqu'à son menton, lui fendant les lèvres. La guérison avait été affreusement longue et douloureuse. Mais elle y avait survécut.

À présent, Mona ne craignait plus la mort. Si elle aspirait à finir ses jours paisiblement, l'idée de mourir au combat ne lui semblait plus si affreuse. Après tout, il lui faudrait bien payer un jour ou l'autre pour sa chance insolente. Mais l'idée de souffrir la terrorisait au plus haut point, l'empêchant de se blesser elle-même. Alors elle se contentait de rêver d'un jour où elle serait autorisée miraculeusement à rentrer définitivement chez elle, retrouvant ceux qui lui était cher.

-Venez voir, s'écria un soldat en ouvrant vivement la porte de la cuisine. Erwin et son escouade sont de retour !

Jetant pêle-mêle leurs ustensiles de cuisine, abandonnant légumes et épluchures, les deux hommes s'engagèrent à sa suite, curieux. Mona les regarda s'éloigner, hésitante. Elle n'avait jamais accordé d'intérêt pour les nouvelles recrues. À quoi bon prendre la peine de les connaître ? Les trois quarts d'entre eux ne survivraient pas à leur première expédition. Dans le bataillon, personne n'était éternel. Nouer des liens, s'était se faire souffrir inutilement. Mona n'avait jamais considéré l'amitié ou l'amour comme des pertes de temps. Au contraire. Mais ici où la mort était monnaie courante, Mona y avait renoncé. Elle avait déjà bien trop pleuré pour continuer ainsi.

Alors elle restait poli et courtoise envers les autres, les aidant et les assistant au mieux, étouffant sa propre culpabilité à l'idée d'être encore en vie en se rendant utile. Elle n'avait jamais un mot plus haut que l'autre, ne posait pas de questions personnelles, n'apprenait pas à connaître ceux qui l'entouraient, prenant tout juste la peine de retenir quelques noms. Personne ne lui en tenait rigueur. Ce genre de comportement était bien moins rare qu'on ne pourrait le croire. Ici, elle se contentait de suivre les ordres, elle était un soldat, une marionnette sans espoir ni volonté.

Elle entendait les rires moqueurs et les marmonnements des soldats dans la cour sous la fenêtre de sa cuisine. Depuis plusieurs mois, le capitaine Erwin Smith s'était mis en tête d'écumer les bas-fonds pour ramener un peu de sang neuf au bataillon qui manquait cruellement de jeunes recrus. Si bon nombres de soldats s'étaient montrés réticents à cette idée, le commandant Zackley avait fini par offrir carte blanche au jeune meneur. La discussion avait été longue et houleuse, les différents chefs d'escouades haussant le ton, incapables de se mettre d'accord. En tant que vétéran, Mona avait été conviée à la réunion. Comme toujours, elle n'avait pas prononcé un mot. Prenant seulement, et ce à contre cœur, la parole lorsque Hanji Zoé, la chargée scientifique du bataillon, lui avait demandé son avis, ses yeux globuleux roulants derrières ses épais verres de lunettes.

-Je pense qu'il faut faire ce qu'il y a de mieux pour le bataillon, avait-elle sobrement répondu.

Elle n'avait rien ajouté, retournant à son mutisme habituel. Elle était sous les ordres directs d'Erwin Smith, son propre chef d'escouade. Si elle ne lui vouait pas une admiration sans bornes, elle reconnaissait son talent. Mais il avait tendance à la consulter un peu trop souvent à son goût. Mona avait été à l'école, elle savait lire, écrire, compter et même dessiner, ce qui l'avait conduit à réaliser quelques cartes pour le commandant. Elle comprenait les plans de son supérieur mais ignorait pourquoi celui-ci s'obstinait à toujours lui en faire part inlassablement. Elle n'approuvait ni ne contestait jamais ses décisions, se contentant de faire ce qu'il lui disait. Une poupée sans avis, ni jugement. Peut-être était-ce cela qui lui plaisait tant ?

Après un instant à peser le pour et le contre, Mona sortit à son tour dans la cour, s'asseyant sur les marches du petit porche en bois pour regarder l'élite du bataillon s'avancer vers le bâtiment principal. Erwin menait le pas, la tête haute, vainqueur et conquérante. Dans une charrette, les mains liées et les vêtements tachés de boues, la tête basse et la peau affreusement pale, se tenaient trois gamins. A vu d'œil, Mona leur donnait à peine quinze ans. Elle apprit plus tard qu'ils étaient en réalité plus proches de vingtaine qu'autre chose. Mike Zacharias, l'un des meilleurs soldats du bataillon, en saisit un par le bras, le forçant à descendre vivement du chariot, intimant les deux autres d'en faire de même. Mona ne ressentit nulle compassion pour eux alors qu'ils se faisaient violemment traîner à l'intérieur. Après tout, ils seraient morts avant la fin de l'hiver.

Janvier 844

Elle souffla sur ses mains, cherchant vainement à les réchauffer. L'hiver s'était rapidement installé, stoppant les expéditions pour plusieurs mois. Contrairement aux autres soldats qui le vénéraient, car il rallongeait considérablement leur espérance de vie, Mona détestait l'hiver. Il faisait trop froid, et la température glaciale et humide rendait sa cicatrice irritante, transformant chacune de ses expressions en une grimace crispée. Elle resserra sa cape autour d'elle, posant un regard critique sur les trois recrues d'Erwin. Bien que ce ne fût pas à elle de s'occuper de leur formation, elle en avait vivement décliné la responsabilité, le major Shardiz l'avait libéré de ses occupations du jour pour aller exceptionnellement jeter un coup d'œil à leur entraînement.

Elle devait reconnaître qu'ils étaient loin d'être aussi mauvais qu'elle le pensait. La fille était agile, le plus grand des garçons savait se servir de ses muscles et le deuxième était aussi vif qu'un gardon. Ils maîtrisaient à présent plus ou moins bien l'équitation, prenant de l'assurance au fil des jours, et s'entraînaient sans difficulté au corps à corps. Mais ils étaient tout bonnement excellents dans la manœuvre du matériel tridimensionnel, ne faisant qu'un avec leurs câbles et les lames, volant tels des fantômes à travers les arbres. Elle eut un rictus appréciateur en les voyant atterrir dans une parfaite symbiose à quelques pas d'elle, tranchant net la nuque de la cible d'entraînement.

-Alors ? demanda la fille, sautillant presque sur place. C'était bien, pas vrai ?

-Oui, répondit Mona en hochant la tête. Bon travail.

La bouche de la fille s'entrouvrit étonnement dans un o parfait alors que les deux garçons écarquillaient les yeux.

-Vous venez de nous faire un compliment ?

Mona fronça les sourcils.

-Pourquoi ne l'aurais-je pas fais ? Votre formation était excellente, vos coups précis et vous avez veillés à bien économiser votre gaz.

-Personne ne nous complimente jamais, grinça l'un des garçons.

-Il faut savoir reconnaître et le dire lorsque les choses sont bien faites.

-Les gens disent qu'on est trop faibles. Qu'on ne passera même pas la première journée d'expédition.

Mona retient un soupir agacé. Les mots n'avaient jamais été ni son domaine, ni sa force. Comment encourager et redonner espoirs alors qu'on ne croyait soi-même en rien ? Erwin avait beaucoup de défauts certes, mais c'était un beau parleur. Un meneur né. Elle regretta amèrement son absence à ses côtés cette fois-ci, lui qui pourtant n'était jamais bien loin d'ordinaire. Puisant dans ses souvenirs, piochant et s'inspirant des multiples discours dégoulinants de rêves et d'illusions qu'on lui avait servis pendant des années, Mona se pinça l'arête du nez avant de les fixer ce qui ressemblait à s'y méprendre à de la compassion.

-Même les plus faibles peuvent devenir des héros, à condition d'avoir suffisamment de courage.

Puis après un léger instant, elle ajouta :

-Et un bon grain au cerveau si vous voulez mon avis. Vous pouvez disposer.

-Attendez ! Vétéran Wald, pourquoi est-ce que n'est pas vous qui nous entraînerait à l'avenir ? Vos méthodes sont bien plus agréables que celles de ce gros lourd de…

-Isabelle, surveille tes paroles, siffla sèchement le garçon aux cheveux bruns, prenant la parole pour la première fois.

Mona les considéra un instant.

-Le capitaine Flagon sait ce qu'il fait avec vous. C'est très bien ainsi. Et pour la dernière fois petite, cesse de m'appeler vétéran, ça me fait horreur.

Sans un mot, Mona tourna les talons, ignorant le regard aussi surpris que déçu des recrues. Elle déclinerait dorénavant toutes futures demandes qui viseraient à approcher ces trois-là. Mona n'avait pas un cœur de pierre loin de là, il lui serait facile de se laisser attendrir par ces petits lascars, de s'attacher puis de les pleurer. Car si Mona reconnaissait leur talent, son opinion n'avait pas changé. Il était fort probable qu'ils ne survivent pas à leur première expédition. Et elle ne souhaitait en aucun cas être hantée par leurs souvenirs.

Avril 844

Le grand jour était arrivé. Elle avait passé la nuit à entendre les pleurs et les adieux des soldats, persuadés qu'ils ne reviendraient pas. Mona n'y était pas restée insensible. Cette atmosphère pesante lui mettait les nerfs en pelotes, la rendant légèrement irritable, elle qui était d'ordinaire si calme. Elle n'avait embrassé personne, n'avait rédigé aucune lettre, n'avait pas versé une seule larme. Nul besoin. Elle avait déjà dit tout ce qu'elle avait sur le cœur lorsqu'elle avait rejoint sa famille lors de sa permission datant de trois jours, humant la douce odeur de sa mère, enlaçant le corps frêle de son petit frère, Tom, offrant un tendre sourire à son père. Elle les aimait profondément. Et elle savait que chaque soir, ils priaient pour elle, remerciant une quelconque puissance divine de veiller sur leur fille.

Lorsqu'elle avait décidé de rejoindre l'armée, ils n'avaient rien dit, acceptant sa décision. Après tout, ils étaient persuadés qu'elle rejoindrait la garnison, le corps de soldats s'occupant de l'entretien des murs, se tenant ainsi à l'écart d'un réel danger. Mais elle n'en avait fait qu'à sa tête, voulant prouver qu'elle valait mieux que ça. Elle avait fait son choix, rejoignant le bataillon d'exploration sans un regard en arrière, tachant au mieux de ne pas se laisser abattre par les sanglots étouffés de son père et la mine horrifiée de sa mère. Elle le regrettait amèrement à présent. Si seulement elle s'était montrée moins orgueilleuse, plus réfléchie, elle pourrait être en train de couler des jours tranquilles, loin des mains griffues de la mort.

Mona jeta un coup d'œil en dehors de l'écurie où elle s'activait à sceller son cheval. Le ciel était gris, menaçant. Un violent coup de vent fit hennir son cheval. Lui flattant l'encolure, Mona lui murmura quelques douces paroles qu'elle ne destinait qu'à lui. S'était un immense étalon noir, aux muscles robustes et aux sabots puissants, particulièrement obéissant et très peu craintif. Il était sien depuis plus de trois ans maintenant, survivant avec elle à chacune de ces terribles expéditions. Il s'appelait Arishem. Perdue dans ses pensées, Mona continua à lui distribuer des caresses.

Pensive, elle repassa dans sa tête le rire de son petit frère, les blagues idiotes de son père, les taquineries de sa mère, le sourire de sa sœur. Elle aurait aimé la revoir une dernière fois. Mona était l'aînée des trois enfants, sa sœur, Lucy, était la cadette. Celle-ci était rentrée au camp d'entraînement il y a de cela plus de deux ans, arrivant bientôt au terme de sa formation et n'ayant alors que peu de permissions. Elles ne s'étaient pas vues depuis presque onze mois à présent. Le cœur de Mona se serra en pensant à son regard déterminé et à ses joues potelées, encore marquées par l'enfance. Elle lui manquait tant. Autrefois, elle lui avait fait promettre solennellement de ne jamais s'approcher de près ou de loin du bataillon d'exploration. Jamais ses parents ne supporteraient de perdre deux de leurs enfants et Mona ne s'en remettrait pas d'avoir pu causer la mort de sa petite sœur en l'influençant dans ses choix. Lucy avait acquiescé, se destinant aux brigades spéciales.

-Mona, tu es prête ? Erwin nous attend.

Après avoir ajusté ses étriers, Mona attrapa la longe d'Arishem, l'entraînant à sa suite, suivant les pas de Claire. S'était une femme blonde, incroyablement bavarde et orgueilleuse. Elle était le bras droit d'Erwin et avait l'habitude de suivre Mona un peu partout en ne cessant de radoter. Mona ne saurait dire si elle l'appréciait ou non. Appartenant à la même escouade, elles avaient cependant finis par nouer une certaine entente cordiale, malgré la distance que s'efforçait presque désespérément de maintenir Mona entre elles.

Dans une parfaite coordination, échangeant à peine un regard, elles enfourchèrent leur monture et rejoignirent le capitaine Erwin à l'avant de la formation. Parmi tous ces visages fermés, elle croisa la moue curieuse de l'une des petites recrues des bas-fonds. Isabelle qu'elle s'appelait. Mona avait retenu son nom sans le vouloir. Elle détestait ça. Elle détestait l'idée d'avoir pu établir un lien, même infime, avec quelqu'un qui ne serait bientôt plus qu'une énième victime, sombrant dans l'oubli. Ne lui rendant pas son sourire, elle talonna Arishem, s'élançant à la suite de son capitaine.

L'expédition venait de commencer.

Aveuglée par la poussière, les poumons étouffants sous le choc violent, Mona gémit. Son épaule avait dû se déboîter et elle sentait bien que son poignet droit s'était tordu dans sa chute. Elle venait de se faire violemment jeter contre un arbre après qu'un titan se soit saisit de son câble pour s'en servir tel un cure-dent. Les oreilles bourdonnantes, elle se redressa tant bien que mal, jetant un regard quelque peu perdu autour d'elle.

Un épais brouillard s'était levé à l'aube du deuxième jour d'expédition, rendant la progression de la formation difficile et plus dangereuse que jamais. Cela s'était empiré lorsque des rideaux de pluie avaient achevés d'isoler les escouades les unes des autres, rendant la détonation des fumigènes quasi imperceptible et les signaux de fumée invisibles. Plus de communications signifiait à l'extérieure des murs, une mort assurée. L'escouade d'Erwin avait continué à progresser imperturbablement, gardant leur position, faisant fi du massacre certain qui devait se dérouler quelques parts dans la brume.

Alors qu'Erwin avait finalement décidé de faire demi-tour, trois immenses titans avaient surgis devant eux, émergeant du brouillard comme des diables affamés. Il avait fallu réagir vite. Mona avait immédiatement saisit ses lames, lançant Arishem au galop pour aller trancher les chevilles d'un des monstres. Alors qu'Erwin et deux autres soldats achevaient le deuxième et que Mona et Claire en finissaient avec celui qui les avait pris en chasse, le dernier se précipita sur Erwin, écrasant un des hommes sous ses larges pieds dans un odieux gargouillis.

Mona et Claire laissèrent leur instinct de soldat décider pour elles, s'interposant entre leur capitaine et la bête, lui tranchant les doigts et lui crevant un œil, réduisant sa mobilité. Elles auraient pu l'achever sans difficulté si un déviant n'avait pas surgis à cet instant, bousculant le titan qui balançait ses longs bras amputés dans l'espoir de les attraper en plein vol. Évitant de peu les mâchoires qui manquèrent de justesse de leur arracher net les deux jambes, ni Mona ni Claire ne purent éviter le déviant, se faisant violemment projeter au sol.

Lorsque Mona eut récupéré ses esprits, le déviant s'écroulait sous la lame d'Erwin et le silence reprenait ses droits. Arishem arriva au trot, aidant sa maîtresse à retrouver un semblant d'équilibre, se stabilisant contre son imposante encolure. Sa cheville la faisait souffrir et elle était presque incapable de bouger son bras droit. Avec un effort considérable, elle parvient à se hisser sur sa selle, rejoignant le reste de l'escouade.

Crac.

Les yeux de Mona s'arrêtèrent au niveau des sabots larges et puissants d'Arishem qui venaient d'écraser quelque chose. Le visage de Mona se fit plus froid alors qu'elle rencontrait le regard vide de Claire, son crâne fracassé contre une grosse pierre, le torse à moitié dévoré. Mona releva la tête, s'éloignant sans un mot, ne prenant même pas la peine de ramasser l'écusson de sa camarade. Claire n'avait ni famille, ni ami au bataillon. Trop bavarde. Trop sûre d'elle. Et morte. De la prestigieuse escouade du capitaine Erwin Smith, sur six soldats, ils n'étaient plus que trois. Le capitaine lui-même ainsi qu'Hector, le dernier en date à les avoir rejoints. Et Mona. Encore.

Elle verrouilla son cœur, empêchant le visage et la langue bien pendue de Claire d'envahir son esprit. Elle aurait bientôt une nouvelle cama rade de chambre. Restait à savoir qui serait la première à mourir. S'en était presque devenu un jeu pour elle à présent. Parier sur la mort, danser avec elle lorsqu'elle dégainait ses lames pour mieux lui tourner le dos quand elle retournait entre les murs. Mona ne sourcilla pas lorsqu'ils arrivèrent sur le front est. Un champ de ruines, jonchés de cadavres et de sang. Elle ne dit rien lorsqu'elle aperçut la tête de Flagon, trônant à plusieurs centimètres de son corps, figée dans une expression de terreur. Elle ne put cependant empêcher une légère lueur de surprise éclairer brièvement son visage lorsqu'elle aperçut, immobile mais bien vivant, l'une des jeunes recrues. Alors il s'en était sortis ? Elle jeta un coup d'œil autour d'elle, cherchant les deux autres.

Ils n'étaient nulle part.

Hanji lui prouva le contraire en s'agenouillant près d'une tête décapitée d'un soldat, lui fermant les yeux. Isabelle. Mona sentit une légère colère monter jusque dans sa gorge. Pourquoi était-elle déçue ? Elle avait à peine tressailli devant le corps de Claire qu'elle connaissait pourtant depuis plusieurs années, alors pourquoi ressentait-elle une infime peine pour cette gamine à qui elle n'avait guère adressé la parole plus d'une fois ? Ce n'était qu'un mort parmi tant d'autre à qui on avait arraché la vie trop tôt. Isabelle n'avait rien de plus que tous ces jeunes rêveurs qui avaient rejoint le bataillon et découvrait la cruauté du monde une fois les murs franchis, implorant et suppliant des dieux inexistants de les épargner.

Mona soupira et lui tourna le dos, agacé. Elle s'était promis de ne pas pleurer les morts. Elle ne ferait pas d'exception. Même pour cette gamine qui la dévorait autrefois des yeux, la suppliant de prendre en main leur apprentissage. Si Mona l'avait fait, les choses auraient-elles été différentes ? La fillette aurait-elle survécu ? Mona en doutait. Elle n'aurait rien eu à lui apprendre de plus. Mona n'était pas un prodige, elle n'avait pas cette foi en l'humanité et cette dévotion que d'autres avaient. Elle était là parce qu'elle n'avait pas le choix. Comme lui, pensa-t-elle en regardant la silhouette crispée du garçon aux cheveux noirs qui observait Erwin avec hargne.

Ce n'est que lorsque le gamin bondit de rage sur son capitaine que Mona daigna finalement à sortir de son mutisme, fronçant les sourcils. Si elle ne s'inquiétait pas pour la vie d'Erwin, il était inutile que le petit risque la sienne en s'en prenant à lui. Aucuns des soldats n'hésiteraient à l'abattre s'il représentait un réelle menace. Mona y compris.

-Suffisamment de sang a coulé aujourd'hui, dit-elle en descendant du dos d'Arishem, s'approchant vivement du chef d'escouade Mike Zacharias qui avait sorti un poignard, prêt à l'enfoncer sans discuter dans les chaires du jeune soldat au moindre geste de travers. Laisse Erwin s'en occuper.

-La voix de la sagesse hein ? grogna-t-il en rangeant toute fois son arme. Des victimes de ton coté ?

-Trois, hoqueta-t-elle.

Elle ne lui retourna pas la question. Peu lui importait. Ce n'était que des chiffres, des statistiques, des noms qu'elle ignorait et qu'on oublierait bientôt. Insensible à la grimace de Mike lorsque celui-ci trébucha malencontreusement sur un bras déchiqueté, elle emboîta le pas à son capitaine, gardant la recrue à l'œil.

-Vétéran Mona Wald, l'appela Erwin en bombant le torse. À partir d'aujourd'hui, tu seras mon nouveau bras droit. En tant que tel, je te charge de trouver de nouveaux membres pour l'escouade.

Mona hocha la tête, serrant les dents. Encore une promotion dont elle n'était pas digne. Une nouvelle insulte à tous les morts qu'elle n'avait pas pu empêcher. Mais elle était un soldat, elle ne pouvait refuser quoi que ce soit à son supérieur lorsqu'il employait ce ton-là, aussi sec et implacable que sa lame. Il ne lui avait ni proposé ni demandé de devenir son adjointe. C'était un ordre. Alors elle se plaça à sa droite, là où se trouvait désormais sa place, là où Claire se tenait encore quelques heures auparavant, là où tant d'autres avaient bravement chevauchés, se sacrifiant pour la cause. Mona était un imposteur. Ne croyant en rien si ce n'était en son épée qui la maintenait en vie.

Elle jeta un coup d'œil au garçon derrière elle. Lui aussi n'était pas à sa place ici et pourtant, il venait d'offrir sa vie au bataillon d'exploration. Pas de retour en arrière, pas de démission ni échappatoire hormis la mort. Le feu ardent de la vengeance brûlait dans ses yeux gris. Il n'était pas là pour la liberté ou l'avenir de l'humanité. Il avait choisi de rester pour se venger, faisant payer à chaque monstre le prix de la vie de ses deux amis. Ce n'était plus un homme. Une simple machine à tuer. Comme elle. Il n'avait ni espoir, ni rêve, ni perspective d'avenir. Rien ne comptait si ce n'était son désir ardent d'anéantir chaque titan.

Mona s'en moquait. Elle n'espérait pas la fin des titans. Elle n'y croyait plus. Elle en avait trop vu, trop entendu, trop vécu pour continuer à poursuivre cette chimère. Elle avait simplement finit par accepter que sa vie ne connaîtrait pas de fin heureuse. Elle avait fait le mauvais choix en entrant au bataillon d'exploration, se condamnant elle-même à la souffrance. Alors, puisqu'elle n'aurait jamais le droit de retrouver définitivement les siens, de cesser de vivre dans la peur, elle s'était résignée. Acceptant la mort et le sang, offrant résolument sa vie à son bataillon puisque de toute façon, elle y mourrait l'un de ces jours.

-C'est lui que je veux, dit-elle de sa voix morne en s'approchant d'Erwin.

Le capitaine jeta un regard derrière lui.

-Livaï ? Es-tu sur de toi ? Il est redoutable certes, mais penses-tu qu'il est assez entraîné pour faire partie de mon escouade ?

-Peu importe les années de travail, tout ça n'est qu'une histoire de chance. Claire était un excellent élément, ça n'a pas empêché la mort de l'emmener. Ce gars est doué, suffisamment pour te rejoindre. Alors, pourquoi pas ?

-Très bien. Tu as jusqu'à demain pour choisir les deux autres. Livaï, dit-il en posant sont regard grave sur le jeune homme, bienvenu dans mon escouade. Tu combattras à présent à mes côtés.

-Mais pour combien de temps ? murmura Mona, son chuchotis se perdant dans le bruit des sabots des chevaux et le hurlement du vent.

Elle venait peut être d'avancer inexorablement la date de son trépas, le projetant en première ligne, droit dans la gueule du loup. Tant pis. Ce ne serait qu'une tombe de plus.

Mai 844

Erwin Smith était un homme particulièrement obstiné. Il pouvait conduire une cinquantaine d'hommes à la mort s'il jugeait que cela en valait la peine, n'hésitait pas à abandonner soldats et cadavres sur place, ne rechignait jamais à se rendre à la capital pour tenir tête aux différents Lords, sourcillait à peine devant les pleurs des familles en deuil. Parce que tout cela était pour la bonne cause. Pour redonner à l'humanité toute sa dignité en lui offrant la liberté. Pourtant aussi entêté fut-il, il ne l'était certainement pas autant que son adjointe lorsque celle-ci avait décidé que non, s'en était trop.

Mona Wald était tout son contraire. Discrète, n'éprouvant que peu d'intérêt pour la cause humaine, ne haussant jamais la voix, ne se mêlant pas des affaires des autres, étant dépourvue de fierté et de volonté d'être reconnue, elle était une femme isolée qui, s'il savait qu'elle le servait avec dévotion, ne ressentait à son égard rien de plus que le respect qu'un adjoint devait à son supérieur. Elle n'avait jamais pensé à le trahir ou à contester ses ordres, car semblable à un pantin, elle faisait tout ce qu'il lui disait, ne mettant jamais son propre avis ou ses sentiments en ligne de compte.

Alors pour qu'elle prenne la peine de lui refuser aussi sèchement sa proposition, c'est que cela devait profondément l'horripiler.

-Je refuse de devenir chef d'escouade. Il y a pleins d'autres soldats bien plus talentueux et prometteur que je ne le serais jamais, tu as l'embarra du choix.

-Ils manquent tous encore cruellement d'expérience. Tu fais partie des murs ici, tu es arrivée au bataillon il y a plus de sept ans maintenant, tu as survécu à d'innombrables expéditions, tu as développé que tu le veuilles ou non un grand sens des responsabilités. Tu connais nos ennemis, tu es une remarquable cavalière, tu manies tes lames avec dextérités en plus de mémoriser et de comprendre vite.

-Tout ce que tu dis là, le coupa-t-elle, beaucoup de soldats en font de même.

-Écoute, nous manquons de temps avant la prochaine expédition, tu es la seule capable de remplacer Flagon dès à présent.

-Je refuse.

-Et pourquoi ?

Mona se tu, ses yeux se plissant si fort qu'ils se réduisirent à deux fentes venimeuses.

-Je ne suis pas et ne serais jamais digne du rôle que tu essaies de me confier. Trouve quelqu'un d'autres. Si vous voulez bien m'excusez, capitaine, grinça-t-elle alors dans un bref salut avant de sortir vivement dans le couloir sans qu'il n'ait pu ajouter quoi que ce soit d'autre.

Bon sang, pourquoi est-ce qu'il ne comprenait donc pas ? Pourquoi s'efforçait-il inlassablement de la faire devenir quelqu'un d'autre ? Des dizaines de soldats étaient parfaitement aptes à devenir chef d'escouade en plus d'en avoir l'ambition. Mona ne l'avait pas. Cela n'avait jamais été son rêve. C'était celui de Gabrielle, son amie d'enfance qu'elle avait abandonné aux griffes d'un titan, trop lâche pour lui porter secours. Il lui aurait suffi d'un seul mouvement, d'un seul coup pour achever la bête mais elle n'en avait rien fait, trop occupée à regarder la vie s'éteindre chez celle qu'elle avait toujours considéré comme un membre de sa propre famille. C'était le rêve de Claire. Celle dont Mona n'avait même pas pris la peine de lui fermer les yeux pour la laisser partir avec dignité, malgré leurs trois ans de vie commune. C'était celui de Franck, de Joe, de Myriam, des noms vides de sens à présent.

Mona avait déjà suffisamment de sang sur les mains, ne méritant même pas d'être en vie, peinant à comprendre comment un être aussi inutile qu'elle pouvait encore avoir le loisir de contempler chaque année la venue du printemps. Être chef d'escouade, cela signifiait être responsable de la vie de ceux sous ses ordres. Mona avait déjà assez de mal à ne pas laisser la sournoise culpabilité l'étreindre lorsqu'elle entendait les jérémiades des civils apprenant la mort de leur fils, de leur sœur, de leur père, de leur tante, de leur ami, de leur fiancé qui ne reviendraient jamais. Comment pourrait-elle se regarder encore en face si ses décisions conduisaient des soldats au massacre ? Elle n'était pas Erwin. Elle était lâche.

Maussade, elle s'éloigna, longeant le bâtiment des supérieurs, contournant les dortoirs, évitant le terrain d'entraînement, fuyant presque la cantine. Elle était fatiguée, quelque peu irritable et la dernière chose dont elle avait besoin, c'était de tomber sur Hanji Zoé en chemin. Bien que Mona n'ait techniquement rien contre elle, Mona n'avait jamais rien contre personne de toute façon, se désintéressant trop des autres pour réussir à éprouver plus que de l'ennui ou un léger agacement à l'encontre de son entourage; rencontrer la scientifique dans son état ne l'enchantait guère. Hanji avait toujours tendance à s'exciter pour un rien, parlant fort, faisant des grands gestes, s'exprimant vulgairement, mangeant comme un porc, et ayant une véritable fascination pour les titans. Si Mona n'avait d'ordinaire pas de difficulté à l'écouter lui hurler dans les oreilles en s'émerveillant sur les monstres qui rodaient à l'extérieur des murs, se contentant de l'observer d'un œil morne, effectuant ses taches en la laisser déblatérer seule ; elle se sentait un peu trop à fleur de peau pour se prêter à cet exercice pour le moment.

Elle laissa ses pas la guider jusqu'aux écuries, se réfugiant dans le box d'Arishem, s'allongeant dans la paille propre de la matinée. Elle n'avait pas toujours aimé les chevaux, elle les trouvait trop grands, trop imprévisibles, capables de lui écraser la tête d'un seul coup de sabots. Mais elle avait vite compris qu'ils se révélaient en fait être leur meilleur allié, ici comme à l'extérieur. Arishem n'était pas sa première monture. Elle en avait eu une autre, Enox, une jument grise trop téméraire, écrasée sous la paume d'un titan. Lorsqu'on lui avait ensuite attribué Arishem, Mona avait été plus que dubitative. Il était immense comparé à elle, son regard sombre l'effrayait alors qu'il s'était violemment cabré à son approche. Pourtant, elle avait fini par trouver en lui une source d'apaisement. Malgré son imposante carrure, s'était un cheval doux et calme, qui ne l'avait jamais abandonné. Pensive, elle lui caressa la tête alors qu'il s'allongeait dans la paille derrière elle.

-Tu vas être dégoûtante.

Mona releva la tête, rencontrant le regard désapprobateur de Livai de l'autre côté du box. Les deux soldats n'étaient ni amis, ni ennemis, n'éprouvant l'un pour l'autre qu'un vague respect mutuel. Mona était celle qui l'avait fait rentrer dans la plus prestigieuse des escouades, reconnaissant son talent. Livaï était celui qui se chargeait d'écouter les plans d'Erwin à sa place lorsque cette dernière était sur le point de craquer sous son flot de paroles tactiques incessantes. Livaï et Mona ne se parlaient pas beaucoup. Non pas qu'ils se détestaient, mais n'en ressentant simplement pas le besoin. Ils n'étaient aux yeux de l'autre, qu'un soldat respectable dont ils partageaient le quotidien.

Mona appréciait la présence de Livaï. Contrairement à Erwin ou Hanji, il ne disait jamais rien de superflu, se contentant du strict minimum. Son obsession du ménage la faisait sourire, n'ayant jamais subit son caractère de cochon, trop silencieuse et bien élevée pour qu'il ne puisse se défouler sur elle.

Livaï n'avait jamais vu d'inconvénient à ce qu'elle soit à ses côtés, la trouvant suffisamment compétente pour ne pas le ralentir et trouvant son désintérêt pour sa personne plus qu'appréciable, supportant mal les intrusions de ses autres supérieurs.

-Je croyais que tu n'aimais pas les chevaux. Qu'est-ce que tu fais là ? dit-elle en se relevant, époussetant son uniforme.

-La bigleuse te cherche et je ne supporte plus d'entendre sa voix de crécelle me poursuivre.

-Cela attendra. Je n'ai pas la patience pour ce genre de chose pour l'instant.

Livaï haussa un sourcil, perplexe.

-Tu n'as pas de patience ? Toi ?

-Je ne suis pas un monstre dénué d'émotions Livaï, grimaça-t-elle alors qu'Arishem lui donnait quelques légers coups de tête, réclamant son attention.

Il n'ajouta rien, regardant sa supérieure caresser avec délicatesse l'immense étalon. Il n'avait que faire des états d'âme, des autres ou de leurs sentiments. Mais Livaï était curieux. Il savait, car ce n'était un secret pour personne, que Mona Wald refusait obstinément de monter en grade. Il ne comprenait pas pourquoi. Personne ne la comprenait. Peu importe à quel point l'on pouvait se désintéresser de la cause de la liberté, devenir chef d'escouade était une bonne position, donnant accès à un grand nombre d'avantages. Plus de corvées, plus d'ordres à recevoir, plus d'entraînement des six heures du matin, une nourriture de meilleur qualité, une chambre individuelle, une salle de bain privée –le rêve- et bien d'autres choses encore. Bien sûr il y avait quelques désavantages, tels qu'assister à toutes les réunions stratégiques, faire des rapports, veiller sur les nouvelles recrues, etc.

Mais dans le cas de Mona, en tant que vétéran et adjointe du capitaine Erwin, le futur major d'après ce qu'en disaient les rumeurs, elle effectuait déjà ce genre de travail. Combien de fois l'avait-il trouvé en compagnie d'Erwin jusqu'à tard dans la nuit, écoutant ses divagations, abattant sa montagne de paperasses, dessinant cartes et trajectoires ? Mona était déjà une chef d'escouade sans même s'en rendre compte.

-Il t'a encore demandé de monter en grade, c'est ça ?

-Erwin est plus têtu qu'une mule, grogna-t-elle.

Silence. Livaï se mordit la langue.

-Je pense que tu aurais dû accepter.

-Et moi je pense que tu devrais rester à ta place, soldat.

Livaï sentit son léger sourire se faner. Jamais ne s'était-elle adressée à lui de la sorte, utilisant son rang pour le rabaisser. Mona ne parlait jamais d'elle, de ses impressions, de sa vie, de ses sentiments, de ce qu'elle faisait avant d'entrer dans l'armé. Rien. Il se doutait qu'elle rechignait à parler de son passé ou de ses espérances futures mais se contentait-elle d'ordinaire de se plonger dans le silence, ignorant tout bonnement leur questions ou leur avis. Pourtant, cette fois, elle avait montré les crocs. Vexé, Livaï n'ajouta pas un mot et s'éloigna sans un regard en arrière. Mona avait raison. Mona avait raison depuis le début, ici, il n'y avait pas de place pour les bons sentiments.

Juin 844

-Pitié Mona, c'est jour de fête aujourd'hui ! Tout le monde est en train de danser. Il y a de la musique, des bières et même des magiciens. Je sais que tu aimes la magie, je t'ai vu baver devant le tour du lapin l'année dernière !

-Je suis occupée Hanji.

-A quoi ? À broder ? s'étouffa-t-elle devant le regard éloquent de la jeune femme. Une vraie grand-mère. Écoute, ton ouvrage ne va pas s'envoler le temps d'une après-midi. Même Erwin et Livaï sont allés jeter un coup d'œil, alors il n'y a pas de mal à ce que tu y ailles aussi. On pourra manger des pommes d'amour et acheter du pain d'épice.

-C'est non.

-Mais pourquoi ? gémit Hanji en étirant le dernier "i", au bord de l'hystérie.

-C'est toujours la même chose chaque année, je m'en suis lassé c'est tout. Et je me sens fatiguée aujourd'hui, j'aimerais me reposer. Crois-moi, c'est mieux si je reste là. Je fais peur aux enfants de toute façon.

Hanji ne sut quoi répondre, jetant un coup d'œil embarrassé au visage abîmé de sa camarade. Mona ne faisait que rarement référence à la large cicatrice qui lui barrait cruellement le visage, n'y accordant guère d'importance. Le regard des autres l'indifférait, peu importe que des adultes en soit curieux, gênés ou dégoûtés. Son apparence lui importait peu, tant qu'elle restait présentable, tachant d'être digne de son poste. Alors elle coiffait toujours soigneusement ses cheveux, attachait délicatement son ruban de couleur noir, signe distinctif des vétérans, éliminait consciencieusement les plis de ses vêtements, nettoyait ses bottes, entretenait ses lames avec applications, sans jamais se préoccuper de sa vieille blessure hormis lors des jours trop froids, lorsque celle-ci la lançait affreusement.

Mais avec des enfants, c'était diffèrent. Mona les avait toujours aimés, regrettant parfois d'y avoir renoncé. Chérissant plus que tout son frère et sa sœur, développant pour eux une grande tendresse. Rien qu'à l'idée de croiser le regard de petits garçons effrayés ou de fillettes horrifiées à sa vue lui tordait les boyaux. Elle resterait ici.

Hanji soupira puis tourna les talons. Parfois, elle oubliait que Mona aussi avait un cœur.

Juillet 844

Le soleil tapait sans répit, brûlant moqueusement les récoltes, assoiffant les bêtes, épuisant les honnêtes travailleur. Mona grimaça, tirant sur le col de son uniforme que la transpiration avait rendu humide. Elle s'affairait depuis plusieurs heures à régler toute la paperasse administrative, aussi inutile qu'abondante, pour l'arrivée des nouvelles recrues. Massant son poignet douloureux, elle feuilleta les quelques candidatures. Comme toujours, elles étaient peu nombreuses. Seuls les plus téméraires ou les plus stupides choisissaient de risquer bêtement leur vie à l'extérieur des murs. Dans un grognement agacé, elle se remit au travail. Il ne lui restait que deux fiches à signer et ce serait finit pour aujourd'hui, tout serait enfin en règle. Elle apposa le sceau du bataillon sur le nom de Claude Criks, le déclarant apte, oubliant son existence à peine quelque seconde après avoir poussé la feuille du côté des reçus.

Elle détestait faire ça. Elle détestait autoriser de pauvres idiots à venir ici, bercés dans leurs illusions. Avec ce sceau, elle verrouillait définitivement leur destin, les envoyant à la mort. Elle ne valait pas mieux qu'un vulgaire bourreau. Erwin le savait, ne lui confiant d'ordinaire jamais cette tâche, préférant la ménager de temps à autres. Mais il avait été promu. Devenant major, le plus haut gradé du bataillon d'exploration, accomplissant une nouvelle étape sur le chemin de sa propre gloire, rêvant un jour d'être reconnu comme le sauveur de l'humanité. Mona le trouvait quelque peu présomptueux. Mais elle aimait ça. Erwin Smith avait tant d'espoir et de volonté qu'il en avait même un peu pour elle. Bien qu'elle n'y croyait plus, elle appréciait de savoir que lui continuait de poursuivre avec certitude le fait qu'un jour, l'humanité redeviendrait libre.

Mona avait fini par céder elle aussi. Erwin montant en grade, une place de chef d'escouade s'était libérée. Il avait réitérer sa demande. Elle avait refusé. Le commandant l'avait ordonné. Et on ne pouvait dire non au commandant. Elle avait beaucoup pleuré sur l'épaule d'Erwin le jour de leur nomination. De culpabilité, de peur, d'appréhension. Il n'avait rien dis, comprenant sans la partager la douleur qui lui vrillait le cœur. Elle ressentait pour elle-même une telle honte, un tel dégoût qu'elle en avait perdu l'appétit et le sommeil, errant la nuit dans les couloirs comme une ombre désœuvrée.

Cela avait prodigieusement agacé Livaï, fatigué de la voir se laisser aller ainsi. Mona n'avait jamais désespéré face à la cruauté du monde, devant les innombrables morts qu'elle avait vu défiler impitoyablement sous ses yeux pales, gardant la tête haute malgré le sang et les larmes qui plombaient sa cape. Alors il ne pouvait tolérer que celle qu'il avait toujours respecté pour sa dignité et son esprit pragmatique, se laisse sombrer d'une manière si misérable pour une simple promotion non désirée. Livaï avait dû beaucoup hurler, beaucoup frapper, beaucoup menacer mais lorsque enfin le regard vide de Mona se planta dans le sien, le foudroyant amèrement pour avoir osé lever la main sur sa supérieur, il sut qu'il avait fait le bon choix. Il n'avait reçu aucune sanction, résultat du merci muet de Mona à son égard pour l'avoir ramené hors du voile noir de sa propre détresse.

Alors, comme toujours, elle avait relevé la tête et fait ce qu'on attendait d'elle. Elle avait monté une escouade, remplit des rapports, participé à d'interminables réunions, accompagnant sans jamais se plaindre Erwin à la capitale pour plaider la cause du bataillon d'exploration. Car si elle n'était plus son adjointe -Livaï prenant sa place- Mona ne pouvant concilier ce rôle avec celui de chef d'escouade, Erwin n'avait jamais cessé de la considérer comme telle, l'entraînant souvent à sa suite, lui demandant son avis même lorsque cela n'était pas nécessaire, réclamant sa présence plus que la raison l'exigeait. Ils avaient travaillés ensemble durant de longues années, même lorsque Claire occupait encore le rôle de bras-droit. L'ancienneté de Mona avait joué dans la balance.

Si elle n'était pas fière de ce qu'elle était devenue, la gradée la moins méritante de l'Histoire, elle avait décidé d'accomplir au mieux les taches qu'on lui avait confiées. Elle n'avait pas le choix. Se laisser aller, se résigner à sa propre faiblesse, c'était conduire les innocents sous ses ordres au désastre. Sa première expédition en tant que chef d'escouade approchait dangereusement, et Mona n'avait jamais eu l'impression d'être aussi faible qu'à présent. Alors elle avait travaillé, tachant d'être à la hauteur. Livaï, ce petit prodige, l'avait aidé. Râlant beaucoup sans le moindre mot de gentil. Mais appréciant au fond de savoir à quel point la confiance qu'elle lui accordait était grande. Il avait été dur, mauvais, particulièrement strict, bien plus infect que Flagon ne l'avait été avec lui-même. Parce qu'être exigeant était pour lui le seul moyen de s'assurer que Mona aurait toutes ses chances de rester en vie.

Il ne s'inquiétait pas de ses propres capacités. Mais il la connaissait suffisamment pour savoir qu'ayant la vie de soldats entre ses mains, elle ne se préoccuperait plus que de leur sauver les fesses, s'ignorant elle-même. Il ne voulait pas. Mona était l'une des rares personnes qu'il appréciait ici. S'il pouvait lui éviter une mort stupide guidée par un ridicule geste d'héroïsme, il le ferait. Mona avait beau le nier, si l'idée de se sacrifier pour autrui l'avait toujours rebuté lorsqu'elle était simple soldat, à présent, les choses avaient changés. Elle n'avait jamais eu à se sentir réellement coupable du trépas des autres lorsqu'elle n'était que vétéran, après tout, chacun pour soi, elle ne leur devait rien. Mais maintenant ? Maintenant que ce serait ses ordres qui rythmerait la vie de ses subordonnés, allait-elle les laisser crever sans le moindre remord ? Non. Elle essayerait de le sauver, quitter à se faire avoir à leur place. Livaï allait s'assurer que cela ne se produise pas.

Mona soupira, las.

Livaï se trompait. Comme toujours, il avait une trop grande estime pour elle, l'idéalisant encore et encore. Car jamais Mona ne se sacrifierait pour qui que ce soit. Même pas pour Erwin. Si elle avait toujours fait en sorte de veiller sur lui, elle ne s'était jamais mise définitivement et irrévocablement en danger pour lui, ne bravant guère plus la mort que nécessaire. Si Erwin venait à mourir, un autre le remplacerait. Si l'escouade de Mona se faisait décimer, peu importe, de nouveaux soldats prendraient leur place. Personne n'était irremplaçable. Et puis, Mona avait une famille. Pour eux, elle ferait de son mieux pour rester en vie. Elle n'était ni dévouée à la cause, ni aux autres. Cela lui ferait peut être mal au cœur de laisser ses soldats crever sans leur venir en aide, la conduirait sûrement à se détester encore un peu plus, allant jusqu'à verser une larme de honte et de regret, mais cela ne changerait rien. Elle ne donnerait pas sa vie pour eux. Pour personne.

-Capitaine ? demanda Sébastien, son second, en passant une tête par l'entrebâillement de la porte du bureau. Le major me demande de vous transmettre ceci. Il a dit que cela pourrait vous intéresser.

Mona se saisit de la liasse de papier qu'il lui tendait, le regardant disparaître par la porte sans demander son reste. Sébastien était un bon soldat. Outre ses capacités physiques parfaitement convenables et sa bonne maîtrise de l'équipement tridimensionnelle, s'était quelqu'un de profondément associable, préférant la compagnie des chevaux à celle des hommes. C'était pour cela qu'il était entré au bataillon, ici, le silence était monnaie courante. Lorsqu'il avait été désigné pour devenir adjoint, il avait grimacé, peu enthousiasme à l'idée de devoir échanger avec quelqu'un qui ne possédait ni sabots, ni crinière, ni naseaux. Ses craintes s'étaient dispensées en découvrant quel genre de personne était sa supérieure.

Il lui avait rapidement accordé tout son temps et son énergie, se dédiant sans arrière pensé à son travail. Il était efficace, l'assistant dans ses comptes et rapports, se chargeant avec un ravissement presque maladif de tout ce qui touchait de près ou de loin aux animaux, permettant à Mona d'échapper à l'entretien des écuries. Et, plus important encore, il faisait particulièrement bien le café, sauvant Mona lorsque le sommeil menaçait de l'emporter alors qu'elle avait des montagnes de travail à abattre.

Sirotant la tasse qu'il avait pris soin de lui porter en même temps, Mona parcourut nonchalamment le dossier qu'il venait de lui transmettre. Si Erwin lui avait encore délégué une de ses taches de major, il allait l'entendre. Déjà qu'elle avait accepté de s'occuper de la réalisation de toutes les cartes d'expéditions, il ne fallait pas non plus exagérer. Elle avait dû travaille elle aussi, Livaï n'avait qu'à se charger du reste bon sang. Mais ce n'était ni des feuilles de comptes qui faisaient tant horreur à Erwin, ni des demandes de cartes, ni des lettres de Lords. C'était une candidature. Encore une. Encore un cercueil. Mona parcourut la lettre de motivation, bla bla bla fierté de l'humanité, veut se montrer digne de la liberté, bla bla bla. Rien qui ne sortait de l'ordinaire.

Alors qu'elle reprenait une gorgé de son café –bon sang, il était excellent, bien loin de l'eau noire qu'on trouvait au réfectoire- elle s'étouffa.

Impossible.

Elle relu avec frénésie le nom du candidat, son âge, sa taille, son poids, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, la description de son caractère. Tout correspondait. Une rage folle s'empara de la jeune femme alors qu'elle se saisissait du dossier, se précipitant dans le couloir. Elle dévala les escaliers, manquant de peu de tomber en ratant une ou deux marches, bousculant sans vergogne les soldats ayant le malheur de croiser son chemin avant d'ouvrir en grand la porte menant du bureau d'Erwin, faisant sursauter les deux hommes qui s'y trouvait.

-JE REFUSE, hurla t'elle en balançant la candidature au nez d'Erwin sous le regard placide de Livaï. IL EST HORS DE QUESTION QU'ELLE RENTRE AU BATAILLON !

-Je suis navrée Mona mais j'ai déjà apposé mon sceau.

-POURQUOI ? Pourquoi est-ce que tu me fais ça ?

-Je n'ai pas eu le choix.

-Menteur ! Me hais-tu donc à ce point ? J'ai toujours fais tout ce que tu m'as demandé, je suis même devenue capitaine alors que c'était sans aucun doute la chose qui me rebutait le plus au monde. Je n'ai pas une seule fois remis tes décisions en doutes, je t'ai soutenue sans faiblir même lorsque tout le monde était contre toi, alors pourquoi ?

-Nous manquons de soldat Mona, reprit Erwin.

Il s'en voulait. Un peu. Mais le profil de la recrue était excellent, arrivée deuxième dans le classement de la formation. Une telle aubaine ne se représenterait pas de sitôt. Il devait faire ce qui était le mieux pour le bataillon. Pour l'humanité. La rage de Mona se retira comme elle était arrivée, la laissant au milieu de la pièce, les bras ballant, le teint pâle, les yeux écarquillés. La liberté, la cause, encore et toujours. Cette liberté chimérique qui allait lui voler ce qu'elle avait de plus cher. Elle s'effondra. Ce n'était pas la première fois qu'Erwin et Livaï la voyaient aussi désemparée. Mais pourtant, quelque chose se fragilisa en eux. Erwin su qu'il avait fait une erreur en acceptant ce soldat ici. S'il mourrait, Mona mourrait aussi. Et il n'était pas prêt à se séparer d'elle. Livaï su qu'il aurait dû retenir son supérieur. Il avait bien conscience de quel était l'unique point faible de Mona, et pourtant, il n'avait rien fait pour empêcher ce désastre.

-Ma petite sœur, murmura Mona, la gorge gonflée de larmes, sa voix se brisant. Pitié Erwin, fais quelque chose, je t'en prie. Ce n'est encore qu'une enfant…

Erwin hocha négativement la tête. C'était trop tard. Même s'il l'avait voulu, il ne pouvait revenir sur sa décision. La candidature avait été marquée du sceau du major. Rien ne pourrait y changer quoi que ce soit. Une grosse larme roula sur la joue de Mona. Lucy Wald allait devenir un soldat du bataillon d'exploration.


J'espère que cette première partie vous aura plu, on se retrouve bientôt pour la suite (et fin). Bisous !